Part 11
A ce moment, Anoure s'avança, avec les salutations réglementaires, pour annoncer que le Roi, dans une heure, recevrait son hôte.
--Dans une heure? fit Dieudonat. Voilà qui est bien regrettable, mais je serais un ingrat si j'hésitais à obéir. Allons trouver le Roi.
Il se leva en soupirant et les servantes rentrèrent, afin de le parer en vue de sa réception; elles taillèrent sa barbe et ses cheveux, puis elles le vêtirent de magnifiques habits, qui moulaient étroitement ses formes.
Alors, il apparut si beau, qu'elles-mêmes eurent peine à le reconnaître: le sacre viril l'avait transfiguré. Lorsqu'il se montra en haut des marches, entre deux colonnes du péristyle, un murmure d'admiration sortit du peuple, et mieux que tout à l'heure, les foules comprirent qu'il était Prince.
Les servantes, cachées derrière les fenêtres, regardaient leur maître s'éloigner.
--Hélas! disaient-elles, il ne reviendra plus à nous. Quand les grandes dames de la Cour l'auront vu tel que le voilà, elles voudront le garder pour elles.
--Les grandes dames, dit Lélia, sont bien savantes, et nous ne pourrons pas lutter.
--Es-tu sûre? dit Cléanthis.
XX
IL MULTIPLIE AVEC EXCÈS LES DONS GRACIEUX DE SA PERSONNE
Dieudonat fit à la Cour une entrée sensationnelle. En voyant celui qu'on leur avait dépeint comme un sauvage, les dames eurent un petit cri de surprise, et les seigneurs firent une moue: sa taille virile et déliée, un ensemble de force et de délicatesse, son port fier mais sans morgue, ses traits purs, ses gestes dégagés, sa physionomie généreuse et franche, tout en lui exprimait l'avidité de comprendre, de vivre, le besoin d'aller, de donner, et dans ses prunelles une ardeur étrange brillait, en souvenir des jeunes feux qui venaient d'animer son sang pour la première fois.
--Or ça, dit le roi Gaïfer, est-ce là mon anachorète, et ne l'a-t-on pas changé en voyage?
--Il est mignon, dit la princesse Aude.
--Il est mieux, dit la reine Gaude.
Les demoiselles d'honneur remuaient leur honneur sur les tabourets.
--C'est celui-là qui fait de l'or à volonté?
--Oui, ma chère, et tout ce qu'il désire se réalise!
--Rien ne lui résiste, alors?
--Ni personne, ma chère!
--Pourvu qu'il n'ait pas fantaisie de moi, dit la Duègne-Major, qui était mûre et qui éventait ses gros charmes.
Le nouveau venu s'était arrêté au seuil de la grand'salle et son coup d'œil vérifiait les dames nobles: on en comptait là plus de cent. Il en fut aise et il approuva leur présence. Sous son regard circulaire, elles sentirent une caresse qui les effleurait toutes, et le prince s'avança au milieu des sourires.
Là-bas, au fond, le roi, sous son dais à franges d'or, trônait dans un demi-cercle de hallebardiers et de ministres qui tous appartenaient au sexe masculin et qui, par conséquent, ne méritaient aucune attention: Dieudonat, sans empressement, s'achemina vers le trône. Mais là il fut distrait, ayant découvert, au bas des marches, la princesse Aude qui le contemplait avec de grands yeux candides, et la reine Gaude qui l'analysait avec de petits yeux savants; elles lui plurent, et il salua le Roi. En même temps, il reconnut, à droite du monarque, l'archiduc Galéas-le-Borgne, qu'il s'étonna de trouver en ce lieu; depuis vingt ans, le Sérénissime continuait à attendre la mort du vieil Empereur malade qui ne se décidait point à trépasser, et l'humeur de l'héritier en était devenue de plus en plus acariâtre: déjà trois épouses successives avaient passé de sa couche au cercueil, et il était en quête d'une quatrième fiancée. A l'approche de Dieudonat, dont il se rappelait l'insolence, il fronça le sourcil sur son œil crevé, et cela était mauvais signe. Mais déjà Gaïfer proférait avec emphase:
--Prince Dieudonat, nous savons que votre père a manqué envers vous de reconnaissance et de justice; le ciel l'en a puni. La bonté paternelle que vous deviez attendre de lui, vous la trouverez près de Nous; en adoptant ses États, nous prétendons adopter son fils. Vous serez désormais le Nôtre.
Ayant parlé, le souverain se leva, descendit de son trône, vint à son hôte et lui donna l'accolade; ses royales moustaches fleuraient la bière et la lavande. Ensuite, il se tourna vers Galéas:
--Sérénissime, je sollicite pour celui-ci la haute faveur de vos bontés, et je demande à Votre Altesse de le considérer désormais comme un membre de cette maison que Votre Altesse Impériale a daigné choisir entre toutes, pour l'honorer de sa très auguste alliance.
L'archiduc répondit violemment:
--Sire et futur beau-père, il sera fait selon votre vœu.
Puis il se détourna vers son maréchal de camp, tandis que Dieudonat s'avançait vers la Reine aux yeux d'escarboucles:
--Jamais je ne saurai voir en vous une mère.
--Baisez-moi tout de même.
Et la Majesté lui tendit ses joues qui sentaient bon.
La princesse Aude ayant à son tour levé le menton, son frère improvisé l'embrassa aussitôt; elle rougit, et, pour la seconde fois, Galéas fronça le sourcil.
Alors, les courtisans se présentèrent au baisemain de leur nouveau prince, qui trouva cette cérémonie absurde et trop longue; il changea d'opinion quand les dames et demoiselles défilèrent. Quelques-unes étaient belles, beaucoup étaient jolies, et toutes étaient femmes. Le toucher de leurs lèvres et le souffle de leur haleine chatouillaient délicieusement ses doigts; les courbes inclinées de leur corps, qu'il examinait déjà en connaisseur, avaient dans la génuflexion une grâce mouvante, et le regard que plusieurs relevaient vers sa face entrait dans ses prunelles et coulait en lui comme une eau tiède; maintes fois, on le vit retourner le bout des doigts pour rendre une caresse au visage dont le contact lui avait causé du plaisir; on put remarquer que cette distinction honorifique n'était décernée qu'aux plus avenantes.
--Celle-ci, oui; celle-là, non...
Il les classait au passage. Encore tout obsédé de ses découvertes sur la collaboration des sexes, il était incapable d'en détourner son esprit et ne l'essayait guère; de savoir toutes ces douces créatures en possession de voluptés latentes, il se plaisait à penser que chacune d'elles recélait l'infini, et mentalement il les cataloguait d'après leurs avantages physiques, sans considération aucune de leurs dignités hiérarchiques. Il adoptait l'une, renvoyait l'autre, et jetait son dévolu comme une bénédiction: «Celle-là, oui; celle-ci, non!» Elles se suivaient; le jeu l'amusait; le diable enregistrait les vœux, et, lorsque le défilé prit fin, soixante-trois élues remportaient le sacre d'un désir: Aude et Gaude étaient parmi elles.
Les mieux doués d'entre les hommes ne raisonnent plus guère, quand le souci d'amour les tient; Dieudonat, en jouant ainsi, venait d'oublier trop qu'il était le personnage dont les souhaits se réalisent; soixante-trois amantes retournèrent à leurs sièges, férues de contagion, et parfaitement décidées à ne plus voir sur terre qu'un héros de roman, Lui! A ce nombre, s'ajoutaient les personnes qui se piquent au jeu lorsqu'on les dédaigne, et celles, plus raisonnables, qui savent calculer la réelle importance d'un richard introduit dans une maison bien tenue; également s'adjoignait le lot des vierges à marier avec un gentilhomme plein d'avenir.
Déjà les rivalités se flairaient, se devinaient et se guettaient; une fièvre de concurrence électrisa le palais, pendant qu'une fièvre d'amour le volcanisait en dessous; des épouses furent nerveuses et des maris grincheux; des fiancés boudaient, des pucelles rêvaient, des mères lançaient des pointes à des mères voisines. Le clan des diplomates se montra unanime à critiquer l'attitude peu décente de l'étranger pendant le baise-main.
--Il manque de tenue, cet anachorète.
--Ane incorrect, riposta Galéas.
Les courtisans estimèrent que c'était là ce qui s'appelle un bon mot; les jalousies en éveil le firent circuler jusqu'à la princesse, qui le déclara stupide, inepte, abject.
--Altesse, il est de votre fiancé.
--Et digne de lui!
Trois minutes après, le Sérénissime était informé de cette appréciation discourtoise: il s'en irrita; les mécontents s'appliquèrent à l'exciter: il bouillonna; les inimitiés naissantes apprirent qu'elles avaient un chef; la haine germe à l'ombre de l'amour.
Dieudonat ne se doutait de rien. Le Roi l'ayant pris dans son carrosse pour lui faire admirer les splendeurs de la capitale, il parcourait l'interminable ovation des boulevards; affable de nature, il répondait avec aménité aux acclamations de la foule; lorsque l'encombrement des avenues obligeait à ralentir l'allure des chevaux, il dévisageait les badauds; il découvrit de la sorte quelques centaines de femmes adorables et les souhaita gentiment, pendant une seconde, avant de s'éloigner: un sillage d'énamourées s'allongea sur les deux côtés du carrosse, et plusieurs parmi celles-là étaient des luronnes qui n'ont pas de goût pour attendre.
Le soir arriva, avec un festin suivi de bal. Dieudonat, qui jamais encore n'avait rien vu de tel, s'étonna de ces jeunes couples qui ne craignaient pas de s'étreindre devant le monde; il eût imaginé que les enlacements réclament la solitude, mais il songea que chaque peuple a ses coutumes; par condescendance, il s'accoupla comme les autres. Il ne le regretta point: il prenait plaisir à ployer les tailles souples dans le cercle de son bras, à serrer sur son buste des rondeurs sympathiques. Dans le vertige des contredanses, de jolies bouches murmurèrent près de son oreille: «Je vous aime.» De plus audacieuses affirmèrent: «Je t'aime!»
Il répondait: «Moi aussi.» Et, de fait, il aimait tout le monde, comme il convient aux gens heureux.
--Beau neveu, dit la reine Gaude, seyez-vous là, et sachez que vous me plaisez fort.
--Beau cousin, dit la princesse Aude, faites-moi danser, je vous prie.
Et quand ils tournoyèrent:
--Veux-tu, beau cousin, que je t'aime comme une sœur ou comme une cousine?
Le Borgne les surveillait de loin.
La fête dura tard dans la nuit. Lorsque l'élu des femmes regagna son palais, il y trouva ses vingt-et-une chambrières qui l'attendaient en des poses diverses, mais dans une impatience égale; elles saluèrent son retour avec des cris de joie. En même temps, on lui présenta, sur treize plateaux d'argent, treize monceaux de lettres qui l'imploraient d'amour.
--A la bonne heure! Voilà un pays où l'on s'aime! Bien décidément, j'y fixe ma résidence; les mœurs sont douces, les âmes bénévoles, et les femmes donnent de leur personne.
--Si Monseigneur veut bien me croire, dit Cléanthis, il se contentera du bonheur qu'on trouve à domicile, sans se risquer dehors. Que Monseigneur compte ces plateaux, dont le chiffre est de mauvais augure, et qu'il compte aussi ses servantes, dont le total est de trois fois sept, nombre béni qui doit suffire à contenter sa fantaisie.
--Il se peut, repartit Dieudonat, qui pensait à la princesse Aude.
Il pensait à bien d'autres encore et il n'eut pas besoin de les quérir. Dès le lendemain, elles venaient en multitude; le surlendemain, il en vint davantage, et chaque jour de plus en plus; on en voyait rôder autour du palais, ou se faufiler dans la nuit. Pour arriver à lui, elles soudoyaient le chef des eunuques; il en trouvait partout, à toute heure de tous les jours, les unes très voilées, et les autres sans voiles. De toutes les tailles, de toutes les formes, de tous les tons, blondes, brunes, rousses, les graciles jeunesses, les maturités amples, les sentimentales et les rieuses, passionnément pudiques ou violemment exaspérées, celles qui brûlent et celles qui feignent, toutes dissemblables et cependant toutes pareilles, elles se succédaient, emplissant sa maison d'un roucoulement de tourterelles, et le néophyte radieux ne trouvait point que cette musique fût monotone.
--Ah! disait le chef des eunuques, Monseigneur ne s'ennuie pas!
--D'aucune façon, mon ami.
Les semaines passèrent. Dieudonat, sans changer de place, faisait le tour du monde. Ce voyage incessant l'avait un peu maigri, bien qu'il ne fût point gras, mais sa beauté n'y perdait rien. Sa taille en était plus élancée, son geste plus agile et son œil plus brillant.
--Ah! disait le chef des eunuques, voilà quarante ans que j'exerce, et je suis riche, mais je donnerais tous mes biens en échange du vôtre.
--On a eu, en effet, de grands torts vis-à-vis de vous, mon ami.
Il le pensait fermement et tenait son pourvoyeur pour le plus malheureux des hommes, aussi bien qu'il était lui-même l'homme enviable entre tous.
Anoure tenait une comptabilité.
--J'aurai l'honneur de présenter ce soir à Monseigneur la fin du huitième quarteron.
Vers le milieu du second trimestre, le prince crut s'apercevoir que peut-être, peut-être bien, son plaisir allait s'atténuant, et que ce perpétuel imprévu manquait, en somme, d'imprévu.
--Me blaserais-je déjà? O mon Dieu, préservez-moi de cette ingratitude envers vous, envers elles!
Force lui fut de reconnaître, au sixième mois, que sa curiosité s'affadissait. Or, à mesure que de moins en moins il s'intéressait à cette perpétuelle nouveauté, il constata que les dernières élues témoignaient d'une joie intense, beaucoup plus vive que celle des premières.
--Voilà qui est bizarre...
Un jour, l'une de ces dames s'était, en pleurant, jetée sur sa poitrine; il l'interrogea:
--De quoi pleurez-vous, belle cousine?
A travers ses sanglots, elle répondit:
--J'ai cru que cette minute n'arriverait jamais! O cher aimé, mon bien-aimé, depuis six mois, je l'ai souhaitée tant, cette minute!
Et ses yeux exprimaient une extase infinie. Ce jour-là, il comprit.
--Elles sont trop, et je n'ai pas le temps de les aimer; elles viennent trop vite, et je n'ai pas le loisir de les appeler. Elles concentrent sur moi les vœux que j'éparpille sur elles. Pendant que je les oublie après les avoir entrevues, elles s'exaspèrent de m'attendre, accumulant du désir et thésaurisant de l'espoir; chaque jour de leur patience collabore au bonheur futur, et lorsque, à bout de forces, elles viennent ici, elles m'y apportent le fruit mûr, gonflé de rêve et doré par un long soleil. Elles me donnent plus que je ne leur peux rendre, et c'est pourquoi, mon Dieu, vous leur accordez plus qu'à moi.
Il secoua la tête:
--J'ai voulu trop d'amour, et je n'en faisais que les gestes.
Légèrement perplexe, il descendit dans ses jardins; il y rencontra, comme à l'ordinaire, de timides personnes qui baissaient la tête en rougissant, et qui, venues là pour le voir, n'osaient le regarder en face.
--Qui sont celles-ci?
--Des sottes qui vous aiment d'un amour platonique, Monseigneur, et qui ne sollicitent qu'un regard.
Il leur sourit par bonté d'âme et daigna parler à quelques-unes; elles s'en retournaient ravies. Mais l'eunuque raillait ces créatures inutiles qui boudent contre le vrai bonheur.
--Etes-vous bien sûr, mon ami, qu'un bonheur soit plus vrai qu'un autre?
--Je n'en connais qu'un sur la terre!
--Celui que vous ne connaissez pas?
--Lui-même, monseigneur, et lui seul!
--Oh! oh! fit Dieudonat, nous approchons de la vérité. Une dame m'enseignait tout à l'heure que les réalisations valent par l'intensité du désir; un eunuque m'enseigne à présent que l'intensité du désir est en raison inverse des possibilités...
Il s'arrêta brusquement, comme si un crocodile eût apparu dans le sentier:
--Mais... ce que je découvre là, mon Dieu, je le savais! Voilà seize ans que, de ma bouche, j'expliquais au brave Onésime: «L'homme dont tous les désirs se réalisent est un homme privé de désirs.» Et je suis une dupe, alors? Et je suis un nigaud, aussi, puisque je ne me doute même pas de ce que j'enseigne aux autres, et qu'il suffit d'une émotion pour me rendre ignorant de tout et de moi-même!
A pas lents et la tête baissée, comme s'il portait un fardeau, il regagna le palais. Pour la première fois depuis son arrivée, il décida de coucher seul, et comme les servantes protestaient au seuil de sa chambre, il les renvoya en disant:
--Belles filles, allez dormir; tout bonheur est dans l'idée.
XXI
OU SE MONTRENT LES INCONVÉNIENTS DE LA FUTILITÉ
Cette nuit-là, le prince ne dormit point, et, bien qu'elle fût de la plus molle suavité, il la trouva singulièrement désolante, en raison de sa douceur même. Accoudé à sa fenêtre, il regardait évoluer les étoiles, et il s'amusait tristement à les appeler par leurs noms.
--Je vous donne des noms et je ne vous connais pas, pas plus que vous ne connaissez les noms que je vous donne; je jouis de votre beauté qui passe, sans rien savoir de ce qui la constitue, car les aspects que je lui suppose ne vous ressemblent pas; je vous combine d'après moi, sans donnée précise sur vous, ô belles étoiles, et tandis que par vous je me délecte de votre splendeur, nous restons étrangers l'un à l'autre, mystérieuses étoiles si pareilles aux femmes!
Jamais à ce point, il n'avait senti l'isolement, ni dans la cellule du monastère, ni dans l'ermitage de la montagne, et à cette heure seulement il découvrait qu'il y a deux solitudes, celle du corps, qui est au désert, et celle de l'esprit, qui est parmi les hommes.
En face de lui, la planète Mars flamboyait de rouge.
--Je t'ai vu tourner toute la nuit, astre dissemblable, et maintenant tu vas rentrer dans l'horizon, comme les autres, toi qui n'as rien de commun avec les autres, pauvre planète, enfant de soleil, qui fais semblant d'être un soleil! Longtemps, je t'ai cru plus grand que tous, uniquement parce que tu es plus petit, comme moi, et plus près de moi; je t'admirais de briller tant, alors que tu ne brilles même pas, ô miroir chétif que tu es, prince brodé dont les dorures n'étincellent que par reflets. Es-tu vivant ou déjà mort? On ne le sait même pas! Je te ressemble.
En somme, il traversait la crise d'une mélancolie nettement spécifiée par l'adage médico-moral qui commence sur ces mots: «_Omne animal..._» Ignorant les causes de son malaise, il abandonnait au vague son âme fatiguée, avec cette complaisance que nous mettons à mourir en partie, et il se dépitait de voir apparaître les premières blancheurs de l'aube qui allait le débarrasser de sa peine en le rinçant dans la lumière.
--A n'aimer qu'une seule femme, j'aurais sans doute été moins seul...
Il se mit à chercher laquelle il aurait dû choisir, sans remarquer que systématiquement il la cherchait au nombre des inexplorées. Il jetait des noms au hasard: «Gaude?--Mariée... Aude?--Fiancée...» Elles s'éliminaient toutes, pour un motif ou pour un autre, et cependant une d'entre elles assurerait le Paradis, peut-être?
--Toi qui pourrais m'offrir une félicité qui dure, viens à moi!
Alors, il entendit un pas léger derrière lui.
--Voilà que mon vœu se réalise... Déjà!
Il n'osait tourner la tête, par crainte de se trouver face à face avec l'élue définitive de qui dépendrait son destin.
--Qui est-elle? Comment est-elle?
A n'en pas douter, il percevait le bruit d'une haleine et sentait un regard posé sur sa nuque. Enfin, une petite toux, timidement indiscrète, et très aiguë, insista pour réclamer son attention. Il prit courage, et se retourna, bien sûr qu'il allait voir l'Unique. C'était l'Eunuque.
--Pourquoi viens-tu et qui es-tu? Anoure, es-tu toi-même ou un symbole? Apparais-tu comme un conseil, Anoure, au moment où j'invoque la forme du bonheur suprême?
--Je ne comprends pas ce que dit Monseigneur. Je viens parce que tel est mon devoir, ayant vu Monseigneur tout seul, et voulant demander ses ordres.
--Je n'en ai pas à te donner.
--Monseigneur serait-il souffrant? Ou un peu las? Monseigneur s'ennuie?
--Peut-être.
--Monseigneur, pour s'amuser, veut-il revoir mes fiches et les listes, avec les portraits de ces dames? Ma comptabilité accuse actuellement le numéro cinq cent quarante-neuf.
--Il n'importe, mon ami.
--En six mois, cinq cent quarante-neuf amies, c'est fort beau, Monseigneur. Et si je comptais celles qu'il nous fallut refuser...
--En as-tu donc refusé?
--Monseigneur oublie-t-il qu'il s'est formellement interdit l'adultère, et que j'ai dû, en conséquence, renvoyer bien des amoureuses entachées de mariage?
Le majordome négligea d'ajouter qu'en maintes circonstances, quand les clientes étaient particulièrement jolies, quand elles le rémunéraient de quelques privautés ou de quelques ducats, il avait pris soin de leur dénoncer les scrupules de son maître; les épouses averties se déclaraient alors demoiselles ou veuves.
Il souriait en y songeant, tandis que Dieudonat s'adonnait de nouveau à des pensées plus graves: Anoure l'entendit soupirer.
--Monseigneur est mécontent?
--Je me disais, mon ami, que les femmes sont vraiment futiles.
--Je le crois, Monseigneur.
--As-tu jamais songé à l'étymologie de ce mot-là? _Futere, futilis_, qui est susceptible d'être, qui doit être... Comment dirais-je? Qui existe pour être... _futita_!
--Je n'entends pas le latin, Monseigneur.
--C'est grand dommage, car tu concevrais qu'on a tort de parler des «choses futiles.» Il n'y a pas de choses futiles, mon ami, mais seulement des personnes; et tu reconnaîtras que, par définition, la futilité est l'apanage distinctif du sexe féminin.
Mais l'eunuque n'écoutait plus guère; il regardait par la fenêtre, d'un air anxieux, et brusquement il sursauta, en criant avec épouvante:
--Là, Monseigneur, dans le petit brouillard, cette femme qui vient, regardez, Monseigneur!
--J'en aperçois une, en effet.
--La Reine, Monseigneur! La Reine Gaude, qui se décide comme les autres! Je la reconnais sous son voile!
Aussitôt il fit réflexion que, pour se lever si matin, une si noble dame devait avoir des raisons bien pressantes, et dans l'instant même il perçut le double danger d'un dilemme: fureur de la royale épouse s'il tentait de l'arrêter au passage, et fureur de l'époux s'il se prêtait au crime de baise-majesté. Il s'esquiva.
Le Prince reçut la Souveraine avec un respect excessif; affectant de ne rien entendre aux gracieuses intentions de cette visite matinale, il parla de sa reconnaissance pour les faveurs de toutes sortes qu'on lui prodiguait dans sa nouvelle patrie, et notamment pour les paternelles bontés du Roi son hôte. A l'abri de cette gratitude, il se croyait en sûreté, mais la reine le désabusa:
--N'ayez point de ces illusions, beau cousin; le roi ne vous aime pas tant qu'il en fait parade.
--Oh!
--Je connais son dessein qui fut tout uniment de vous apprivoiser ici, de vous y enchaîner, avec des fleurs d'abord, ou des bras enlacés, et différemment s'il le faut, afin de tirer de vous ce dont il a besoin.
--Mes sentiments de profonde...
--Du sentiment, tout le monde en peut faire, mais vous seul savez faire de l'or, qui vaut mieux; c'est de l'or qu'on attend de vous, mon ami... N'interrompez pas votre Reine. Dans l'espoir de cet or, Gaïfer vous appelle son fils, et tout aussi bien il vous appellera son gendre, si le rôle vous agrée: ce qui, par parenthèse, réjouirait ma belle-fille, qui vous adore, beau cousin.
Tout en parlant de la sorte, elle le surveillait du coin de l'œil. Les notes graves dominèrent dans la voix de Dieudonat, tandis qu'il répondait:
--Je vénère la princesse Aude, et je la sais fiancée à l'archiduc Galéas...
--Qu'elle déteste, qui vous exècre, et dont on fera des saucisses si tel est votre bon plaisir, à la seule condition que vous donniez ce que l'on attend de vous; et puisqu'il vous suffit d'un geste de votre petit doigt...
--Plus jamais je ne ferai de l'or, jamais plus! Je l'ai juré! Je les connais trop, les œuvres de ce métal, néfaste puisqu'il engendre le malheur, funeste puisqu'il procure la mort! Jamais plus, jamais plus!
--Eh là! ne vous exaltez pas ainsi et réservez vos forces, pour l'instant. Aussi bien, je ne me soucie nullement de vous voir épouser cette petite sotte; je vous réserve mieux, mon ami, puisque je vous prends pour moi.