Dieudonat: Roman

Part 10

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Les bottes se remirent à l'œuvre, d'abord avec gaîté: «Une, deux! Une, deux!» Mais au bout de très peu d'instants les guerriers découvrirent par eux-mêmes qu'ils s'imposaient bien gratuitement un surcroît de travail, inutile à des gens chargés de fardeaux et qui ont à fournir une route longue; ils cessèrent.

--Et voilà! dit le philosophe: quand on donne de soi, on se fatigue vite, et le mal qu'on faisait s'arrête. Oh! j'entends la leçon, messieurs, et je vous en sais gré; je vous jure d'en tirer profit: exception faite des vivres, qui sont indispensables à toute créature, je ne donnerai plus que de moi.

TROISIÈME PARTIE

XVIII

STUPÉFACTION D'UN ASCÈTE QUI RENTRE DANS LE SIÈCLE

Il voyageait ainsi depuis une quinzaine, lorsque tout changea brusquement: son dernier possesseur avait réussi à l'amener par delà les frontières; on cheminait dans un pays non dévasté, et, dès la première étape, une estafette de la Cour apporta des ordres de Gaïfer-le-Tors, qui prescrivaient de traiter Dieudonat avec tous les égards dus aux princes du sang. Le capitaine, avec respect, en informa son prisonnier, qui fut médiocrement satisfait: non seulement il ne professait aucun goût pour la carrière des grandeurs, mais encore une trop récente expérience lui avait appris que les rois ont de dangereux appétits.

--Si c'est de l'or qu'il souhaite, il sera bien déçu: je ne donne plus que de ma personne et des vivres; j'en ai fait l'irrévocable vœu.

D'étape en étape, il arrivait à la capitale de Gaïfer: il l'aperçut de loin, pavoisée d'oriflammes. On y célébrait des victoires, et, entre autres, la conquête du magicien, qui n'était pas des moins précieuses; dans le peuple aussi bien que dans les hautes sphères, on escomptait comme une richesse définitive la possession de ce captif que déjà le Roi appelait spirituellement «sa Poule aux œufs d'or».

On avait bien rapporté au monarque les malséantes intentions de la Poule qui prétendait ne plus pondre, mais Gaïfer haussait ses royales épaules:

--Je saurai le décider, moi!

La vérité est qu'il avait causé du cas avec son confesseur, psychologue avisé, expert à manier les rouages des âmes: ce directeur de conscience, sans néanmoins donner aucun conseil sur une matière si délicate, avait indiqué, de façon générale et purement théorique, le moyen de réduire les volontés d'un chaste anachorète. Il avait, à ce propos, expliqué comment une jeunesse trop sévère et trop tôt bridée prédispose l'innocence aux occasions de la chair, qui est bien forte avant d'être si faible; toujours à ce propos, il avait cité saint Antoine que l'Église canonisa, tant ses résistances à la tentation parurent méritoires: encore ce grand saint n'avait-il affaire qu'à de petits diables et non à de vraies femmes...

--Suffit, dit le Roi, j'ai compris.

Tout comme si le souverain n'eût pas ouvert la bouche, le prêtre continua:

--Il est une vérité bien connue, mais dont les mystiques ne se méfient point assez, à savoir que les extrêmes se touchent: la mysticité confine par bien des points à l'excessive sensualité, car toutes les deux procèdent d'une aptitude à sentir vivement et à imaginer: voyez ce Dante, qui fut le plus idéaliste des poètes, et dont le biographe nous expose qu'il était «merveilleusement luxurieux»; les êtres trop impressionnables et que, par surcroît, leur imagination travaille, risquent de verser, selon que la Grâce les conduit ou les abandonne, dans la ferveur religieuse ou dans les passions charnelles; parfois même, ils vont de l'une à l'autre, en deux parts de leur vie, et c'est ainsi que d'affreux débauchés renoncent tout à coup à leur existence de désordres pour se réfugier dans la prière, dans l'extase, dans les pénitences les plus rudes: plusieurs sont devenus des Bienheureux, voire des Saints; mais, à l'inverse, hélas, de pieuses âmes se trouvent à l'improviste séduites par le démon, et misérablement elles vont s'échoir avec ivresse dans la folie du péché: Satan, ce jour-là, en fait tout ce qu'il veut.

--J'ai compris, vous dis-je, l'abbé!

A la suite de cet entretien, le monarque fit aménager à neuf le délicieux Palais d'Armide; des discours de bienvenue furent en outre commandés à qui de droit, et les corps constitués, en grand uniforme, vinrent se poster à la Porte du Nord, pour y recevoir l'ascète.

Lorsqu'il comparut devant cette superbe mascarade, boueux comme il était, et vêtu de haillons, des phrases d'oraison funèbre célébrèrent sa majesté et sa puissance. Ces sortes de propos ne sont pas, à l'ordinaire, entendus par celui qu'ils concernent, puisqu'il est mort: Dieudonat connut, tout vivant, la honte d'être loué pour des vertus ou pour des vices qu'il ne possédait pas; maintes fois il eut envie d'interrompre les orateurs pour les renseigner sur l'inexactitude de leurs allégations. Personne ne lui en laissa le loisir: il but le calice jusqu'au bout, et quand l'éloquence officielle eut fini de s'égoutter, le cortège se mit en marche.

Il avançait, musique en tête et pompeusement comique, entre deux haies de troupes qui présentaient les armes; le peuple, en arrière des soldats, applaudissait en poussant des cris d'allégresse: Dieudonat, sous les yeux de tous, se sentait grotesque et s'assurait de plus en plus que la justice d'en haut lui infligeait ce rôle ridicule pour humilier l'orgueil de son intelligence. Enfin, les trompettes s'arrêtèrent devant le palais d'Armide; la troupe fit cercle.

Un groupe de varlets écussonnés à ses armes l'attendait à droite du perron; à gauche s'alignait une légion de chambrières savamment choisies parmi les plus belles filles du royaume; en avant d'elles, un petit homme gras et glabre, qui paraissait sculpté dans du saindoux, se montrait tout vêtu de blanc; par trois pas, coupés de trois révérences, il s'approcha du prince.

--Votre serviteur Anoure, chef des eunuques, prie respectueusement Votre Altesse d'entrer en son logis.

Le prisonnier entra. Derrière lui, les filles se pressaient; il les entendait chuchoter; en même temps, il admirait cette demeure superbe.

--Le Roi me traitera moins bien, quand il sera mieux renseigné. Et qui sait, d'ailleurs, quels supplices m'attendent là-dedans?

Il avançait avec courage et prêt à tout. La petite troupe suivait un large corridor aux murs plaqués d'onyx; soudain, elle déboucha dans une salle en hexagone, vaste, éclairée d'en haut, fleurie de plantes rares, et au milieu de laquelle se creusait une piscine de marbre rose, avec un jet d'eau qui jasait; trois niches garnies de divans et tendues de tapisseries s'enfonçaient dans trois pans de murs; une fraîcheur parfumée planait. En cet endroit, le Chef des Eunuques se retourna pour annoncer à Monseigneur que les servantes allaient procéder à sa toilette, afin qu'il pût avec décence se présenter devant le Roi. Monseigneur voulut protester, au nom de la pudeur, mais Anoure s'éloignait déjà et les filles commencèrent à débarrasser l'ascète du froc qu'il portait depuis tant d'années.

Elles parurent en éprouver d'abord quelque dégoût. Du bout des doigts, elles jetaient les hardes en tas, sur le marbre du sol; celles qui n'étaient point occupées à dévêtir le prince se déshabillaient elles-mêmes, pour le mettre au bain.

Il souffrait dans sa chasteté et il tenta de se débattre; mais les servantes étaient en force; pour l'entraîner vers la piscine, elles le serraient de toutes parts, l'enlaçant de leurs bras ronds, le poussant de leurs corps pressés contre le sien, et riant tout autour de lui: il en voyait sept, huit à la fois; il ne savait pas leur nombre, ne voulait pas le savoir, ne voulait rien savoir, et il fermait les paupières comme on ferme les poings, avec une énergie vigoureuse; cet effort était tout ce dont il demeurât capable, et il y concentrait sa pauvre petite pensée, à la manière des enfants qui soignent leur page d'écriture. Sa tête était devenue creuse, ses idées y flottaient, et il s'avoua par la suite que tout au long de cette journée, il avait été profondément stupide, comprenant les choses de travers sitôt qu'il s'avisait de tâcher à les comprendre, et ne sachant lier que des raisonnements saugrenus.

Quoi qu'il en soit, il s'aperçut que, sous ses paupières closes, les vivants tableaux de la minute précédente persistaient à se dessiner avec une précision terrifiante: bien plus, chaque contact évoquant une image, il avait l'illusion de voir par tout son corps, comme si sa peau eût été faite avec des yeux. Il cessa de se débattre, afin de ne plus augmenter ces attouchements qui lui déplaisaient trop peu, et, pour rafraîchir son esprit autant que pour implorer un secours à sa détresse, il entra en prière en même temps qu'il entrait dans l'eau.

L'onde était molle; malgré l'effort qu'il faisait pour libérer son âme en l'élevant vers Dieu, son oraison était distraite et ne montait guère; des contingences le rappelaient en bas, totalement dénuées d'idéalisme; parmi elles, un étonnement majeur et obsédant le persécutait sans qu'il pût s'en défaire.

Jamais de la vie il n'avait imaginé que les dames ou les demoiselles fussent arrangées de la sorte, jamais de la vie! Aucun document, dans la bibliothèque des saints moines, aucune enluminure ne l'avaient préparé à semblable surprise: sur les parchemins coloriés, ou sur les chapiteaux d'église, il avait jadis aperçu, de ci, de là, une épouse d'Adam chassée du Paradis ou quelques damnées de l'Enfer, mais elles ne lui avaient paru dignes que de pitié. Et combien ces maigres personnes ressemblaient peu à ceci que voici! En tout cas, et surtout, ces copies de l'art humain ne fournissaient aucune idée du charme incontestable qui réside en les originaux directement modelés par Dieu, de ce charme qui est divin, quant à son origine, et que le Créateur a si soigneusement réparti dans l'ensemble et dans les détails.

--Somme toute, on peut éprouver du plaisir à admirer l'œuvre de l'Éternel, sous la réserve de ne pas contaminer cet hommage par des désirs qu'il interdit?

En conséquence, il rouvrit les yeux. A cinq doigts de sa face, il revit les seins où perlaient des gouttes: les jeunes filles immergées jusqu'à mi-corps, avec les roses écuelles de leurs deux mains, lui lançaient des écuellées d'eau sur le torse. Leurs poitrines étaient si blanches qu'il constata sa propre crasse; il en eut honte, et ses alarmes changèrent de motif; le souci de ne pas voir fut souci de n'être pas vu; il referma les yeux. Cette décision d'autruche ne devait pas lui procurer l'apaisement qu'il en espérait; sa honte persista. Ces minutes eurent, dans sa vie, une importance capitale, car elles furent celles où la pudeur, en changeant d'objet, avait changé de nature: de religieuse, elle s'était faite humaine, et par elle l'homme venait de naître dans le catéchumène.

Mais quoi? En ce lieu et dans cette attitude Dieu sans doute l'avait jeté, Daniel dans la fosse aux femmes, pour qu'il y endurât le châtiment de ses erreurs? Certes, il méritait de plus cruels supplices! L'âme résignée et la mine assez niaise, il attendit, pendant que les petites mains, tout écumantes de savon, se démenaient sur lui. Elles couraient partout, alertes, familières; elles patinaient sur la mousse glissante, viraient, giraient, s'envolaient, revenaient, elles étaient six, elles étaient dix, peut-être plus, peut-être vingt, et elles se chassaient, se remplaçaient, avec un bruit de soie si rapide et si gai qu'elles avaient l'air de rire à leur besogne.

--Quel étrange tourment m'accordez-vous, mon Dieu?

A tout prendre, la torture était supportable, et vraisemblablement la constance du patient méritait une récompense: il la reçut. D'instant en instant, les angoisses de sa pudicité s'engourdissaient pour faire place à une sorte de ravissement séraphique qui descendait en lui comme une bénédiction, ou peut-être comme un pardon, et il en percevait la tiédeur lumineuse, qui rayonnait au fond de son être: il sentait palpiter dans son cœur les ailes d'une colombe mystique, encore parfumée de paradis, et si resplendissante qu'elle l'éblouissait du dedans au dehors.

Les gentilles tortionnaires persistaient à rire en savonnant toujours: il regrettait un peu qu'une telle frivolité profanât ce moment de grâce efficace, mais il n'avait le cœur à blâmer ces filles ni personne, tant son extase intérieure le remplissait tout ensemble de gratitude envers le ciel et d'indulgence pour ses bourreaux.

C'est alors qu'il rouvrit les yeux pour la seconde fois, et mieux encore qu'à la première il apprécia combien la personne d'Eve avait été supérieurement réussie; il trouva même que peut-être les filles d'Eve n'avaient pas tort de rire, comme il croyait tantôt, car le multiple éclat des lèvres, des dents, des joues, des yeux, des cils et des fossettes constituait une harmonie que la science divine était seule capable de concevoir et d'ordonner. Le rire aussi était donc une œuvre de Dieu? Et à son tour il rit, mais d'un air bête.

--Merci, mesdemoiselles, ce sera assez...

Les chambrières n'entendaient rien: maintenant, elles démêlaient ses cheveux et sa barbe; ensuite, elles l'entraînaient hors de l'eau et le chassaient vers des coussins amoncelés; puis, elles séchaient sa peau avec des linges doux, le frottaient d'essences odorantes: la chaleur d'un bien-être assouplissait ses membres. Debout au milieu d'elles, il respira; son torse lui parut s'élargir et sa taille se redresser; une sève généreuse coulait dans ses veines conscientes; il se sentait plus fort et plus lucide, éclairé de notions neuves et cependant confuses; il lui sembla qu'un monde s'ouvrait tout à coup devant lui, une patrie mystérieuse qu'il retrouvait sans la connaître, et qu'il avait portée en lui, longtemps, longtemps, et souhaitée, sans le savoir; elle l'appelait avec ses horizons promis, et l'aube montait sur eux, tandis que son passé s'embrouillait là-bas, comme un rêve...

Sous la poussée des filles, il croula parmi les coussins et resta sur le dos; le brusque vertige de sa jeunesse venait de l'enivrer et sa tête était lourde. Il passa ses doigts sur son front, en essayant de réfléchir. Où était-il? D'où venait-il? Lui-même, qui était-il? Un autre, apparemment! Il ne se souvenait plus et ne désirait pas, vraiment, se souvenir. Il oublia tout ce qui était loin, pour regarder ce qui l'entourait, et son regard était celui d'un jeune dormeur qui s'éveille.

En cercle, les filles nues se tenaient droites, étonnées de leur ouvrage et admirant sa beauté reconquise. A l'une d'elles qui souriait avec plus de complaisance, il répondit par un sourire. Elle s'avança timidement, comme si elle craignait de mal comprendre et d'oser trop. Il continuait de lui sourire, sans savoir pourquoi; alors, les lèvres de la jeune fille s'épanouirent davantage; elles venaient, il les vit planer au-dessus de lui comme un oiseau rose qui, de plus en plus, se rapprochait de sa bouche, pendant que deux prunelles appelaient son âme et l'aspiraient par les prunelles. Il sentit les seins frais se poser sur son cœur, et, par-dessus l'épaule de la première amante, il aperçut les autres qui s'en allaient, discrètes et boudeuses.

XIX

IL DÉCOUVRE UN ASPECT DE LA BONTÉ DIVINE ET DEVIENT OPTIMISTE

La révélation d'amour produisit sur Dieudonat un bouleversement total. Sa stupeur était indicible; les livres de science ou de philosophie, et les théologiens aussi, lui avaient dénoncé, il est vrai, l'existence de ces sensations inférieures qu'ils classent sous la dénomination de «voluptés»; il avait supposé que ce vocable désignait un ensemble de plaisirs médiocres, tels qu'en procurent un mets ou une senteur agréables. Mais d'une émotion si intense, personne ne l'avait averti, ni par écrits, ni par paroles! Pour la première fois de sa vie, après tant de doutes et de négations, il venait donc enfin de rencontrer une vérité décisive, la lumière absolue, éphémère sans doute, mais dont rien ne saurait abolir l'éblouissante certitude! La pleine clarté, il l'avait vue! Pendant un moment, il avait possédé l'incontestable! Il pourrait maintenant se souvenir de quelque chose, et cette chose méritait largement tous les honneurs de la mémoire.

Or, cette illumination subite ayant accompagné la perte de sa virginité, il concluait, par syllogisme, que l'une est inhérente à l'autre, comme l'effet à la cause, et que, par conséquent, cette minute doit être unique pour chacun, comme celles de la naissance et de la mort.

--Des trois, assurément, celle-ci est la meilleure.

Pour n'en pas troubler les derniers restes, il demeurait immobile en une extase qui se prolongeait de langueurs, et, dans ce demi-rêve, il se disait que Dieu est bon; il n'en avait jamais douté en principe, bien qu'en fait il n'en eût jamais trouvé beaucoup de preuves, avant celle-ci; au reste, elle suffisait! Mais, franchement, pourquoi ces mêmes livres s'obstinent-ils à recommander la Chasteté, à prôner la Virginité, alors que les Pères de l'Église, en se rassemblant pour démontrer l'existence de Dieu, n'ont pas dans toutes leurs homélies un seul argument, un seul cri, dont l'éloquence soit comparable à celle qui, spontanément, émane de ces deux vertus, quand on les viole?

--J'inclinerais à croire qu'il y a erreur dans l'interprétation des Textes: on nous dit que la Virginité est agréable à Dieu, et je n'en discute pas, puisqu'elle prouve Dieu le jour où on la perd; encore faut-il la perdre, sous peine d'être un impie, et cela est de toute évidence.

Il forma au fond de son cœur le ferme propos de se remémorer chaque soir et chaque matin, au cours de sa prière, le bon moment que la divine miséricorde venait de lui donner. Puis il poussa un soupir en songeant à la brièveté de cet instant si précieux.

--Comme la vie serait belle, Seigneur, si votre clémence avait voulu que cette sublime invention de votre génie fût d'un usage renouvelable! Une telle décision vous était possible, puisque rien ne vous est impossible, à ce qu'affirmait notre Prieur. Si l'ivresse que comporte l'ablation de la virginité nous était seulement permise de temps à autre, ce monde serait votre chef-d'œuvre, mon Dieu! Peut-être aviez-vous ainsi conçu le Paradis Terrestre, et nous l'avons perdu. Qui sait si vos Anges ne bénéficient pas de cette perfection durable qui nous est interdite, et si leur supériorité ne consiste pas à redevenir indéfiniment vierges, pour recommencer indéfiniment à ne l'être plus? S'il en était ainsi, Seigneur, faites que je devienne un ange durant l'éternité.

--A quoi tu penses, prince de mon cœur?

Ainsi parla doucement la jeune fille dont le buste reposait sur le bras de l'ascète en rupture de ban.

--Je pense... à ce qui est déjà passé...

Elle lui baisa les yeux, en riant de plaisir.

--Tu m'aimes? demanda-t-elle.

--N'en doute point, répondit-il. Ma gratitude associera ton souvenir à celui de cette heure où tu fus l'émissaire et l'instrument sacré.

--Émissaire, mon trésor?

--Le bonheur imprévu m'est concédé par toi, et tu me diras ton nom, pour que je le bénisse.

--Je m'appelle Lélia.

--O Lélia, ma belle cousine, mon âme reconnaissante honore ton bienfait.

Elle trouva que la galanterie de l'étranger s'exprimait en des locutions un peu trop pompeuses et qui manquaient d'abandon, mais non pas de civilité: elle attribua cet excès de correction aux modes d'un pays qu'elle ne connaissait pas.

--Dis, chéri, on parle comme ça aux femmes, chez toi?

--Je l'ignore, mais faut-il parler autrement à celle qui fut choisie entre toutes pour révéler le ciel à un fils de la terre?

Elle tâcha de comprendre et y réussit presque.

--Eh quoi? fit-elle, je t'ai révélé?...

--L'infini!

--Vrai? Tu étais?

--Oui...

--Et je t'ai?...

--Oui.

--A ton âge! Quel âge as-tu donc?

--Trente-cinq ans.

Elle battit des mains, toute fière de sa collaboration, et elle rappela ses compagnes pour leur annoncer la nouvelle, mais aucune n'y voulut croire.

--Il se moque de toi, Lélia!

--N'est-ce pas, chéri, que tu ne te moques pas et que c'est vrai?

--Mon cœur en bat encore.

--Pauvre garçon, tiens! On l'avait enfermé dans un couvent.

--Faut-il qu'il y ait des parents barbares!

La brune Cléanthis, qui portait des fleurs rouges dans les cheveux et qui osait plus que les autres, se rapprocha du maître pour le confesser: elle s'assit tout près de lui, hanche contre hanche; elle lui parlait à l'oreille, il répondait à voix basse, et à mesure qu'ils devisaient, un double étonnement allongeait leurs deux visages. Alentour, les belles servantes observaient, intriguées. Cléanthis, avec des gestes vifs et des yeux brillants de gaieté, semblait affirmer quelque chose dont le prince doutait encore; enfin, elle éclata de rire et s'écria:

--C'est trop drôle, figurez-vous... Il croit que... Il ne veut pas croire que...

Elle dut essayer de plusieurs formules successives pour expliquer, tant bien que mal, la naïve illusion du néophyte qui pensait ne plus avoir droit à retrouver jamais l'ivresse évanouie.

--Qu'est-ce que nous ferions sur terre, alors?

Elles le raillèrent à l'envi, ayant perdu tout respect d'un homme si naïf, car on admet généralement que la candeur est une vertu féminine et un vice masculin. Pressées autour de lui et parlant toutes ensemble, elles s'offraient à lui prouver son erreur, sans délai. Cléanthis réclamait la priorité; on la lui reconnut. D'un geste souverain, elle congédia ses amies et la preuve fut administrée.

--O maître aimé, doutes-tu encore maintenant?

--Eh! fit Dieudonat, voilà qui change notablement l'aspect du monde! La vie n'est plus du tout ce que j'imaginais! Je n'en connaissais rien qui vaille, et j'ai perdu mon temps! En vérité, le Paradis Terrestre existe encore, quoi qu'on en dise, et c'est offenser Dieu que de se détourner volontairement du meilleur don qu'il nous octroie! J'étais impie, tout simplement, et sans le savoir: Dieu m'a châtié de mes dédains, c'est justice! Il faut cependant constater que tout n'était pas de ma faute: les livres m'ont trompé. Sais-tu lire, Cléanthis?

--Non.

--Et pourtant, tu es bien savante, puisque tu m'as instruit, moi qui avais tout lu.

--Je sais le principal.

--En effet, ma cousine, et tu me l'as bien prouvé. Mais, peut-être vas-tu me dire comment les moralistes ont pu se mettre d'accord pour classer parmi les péchés une fête que Dieu organisa lui-même, et qu'il nous conviendrait de célébrer avec des actions de grâces?

--Sais pas.

--J'y réfléchirai plus à loisir, quand le calme se sera refait dans mes esprits. Pour le quart d'heure, il me suffit de réprouver mon égarement et de renoncer au péché d'abstinence: je ne le commettrai plus; j'entends réformer ma vie autant qu'il dépendra de moi, et quel que doive être encore le nombre de mes jours. Car j'ignore les desseins de votre roi; mais ma reconnaissance lui est acquise, désormais, même s'il me fait couper la tête.

--Sa Majesté ne songe à vous faire couper quoi que ce soit, monseigneur: à preuve qu'elle nous a recommandé de vous servir avec tendresse, et nous a tout promis si nous savons vous rendre heureux.

--Votre souverain est un philanthrope; je le jugeais fort mal, ne le connaissant que par ses exploits militaires; mais celui-là est vraiment digne du sceptre, qui s'applique à en user pour le bonheur de ses semblables. Je le lui dirai, en le remerciant comme il convient. Puisque, grâce à lui, cette demeure est mienne, je n'en sors plus; ma solitude est avec vous. Ici j'installe le couvent dont nous serons les cénobites, et nous célébrerons ensemble les œuvres d'adoration. Chères filles, j'ai fait vœu de ne plus donner que de ma personne; c'est un beau vœu, bien plus beau que je ne pensais. Rappelle tes sœurs, Cléanthis.

--Déjà, monseigneur?

--Ne me nomme pas ainsi, cousine, et donne-moi plutôt un baiser de ta bouche. Je ne suis pas ton seigneur, Cléanthis, mais ton disciple, et bien heureux de ce que tu m'as enseigné, bien heureux, Cléanthis; je te garderai une reconnaissance mille fois supérieure à celle que je conserve à Lélia, car elle m'avait appris le bonheur, mais je te dois de savoir que le bonheur est innombrable.