Diderot et le Curé de Montchauvet Une mystification littéraire chez le baron d'Holbach, 1754

Part 3

Chapter 31,484 wordsPublic domain

Le fait le plus saillant de la vie du curé de Montchauvet est assurément sa lecture chez le baron d'Holbach; mais je dois aussi rappeler qu'il eut à soutenir un long procès contre Jacques-François Mercier, prieur commendataire du prieuré royal du Plessis-Grimoult, chanoine de la Sainte-Chapelle du Palais à Paris[15]. Ce procès, qui dura au moins dix ans, fut gagné par le curé Le Petit, non seulement devant le bailliage de Vire (3 juillet 1762), mais encore devant le Parlement de Normandie (19 juin 1771). Le curé de Montchauvet réclamait contre le prieur du Plessis-Grimoult «le tiers des dîmes de la paroisse et la qualité de curé, au lieu de celle de vicaire perpétuel, la seule qu'on voulût lui reconnaître.» Détail intéressant et qui a été relevé par M. Ch. de Beaurepaire, le savant archiviste de la Seine-Inférieure[16], l'arrêt du Parlement de Normandie qui termine le procès intenté par l'abbé Le Petit au prieur du Plessis-Grimoult, nous apprend qu'en une semblable circonstance, Bossuet, le grand Bossuet, «malgré le droit de _committimus_ dont il avait usé, malgré le recours à des juges certainement prévenus en sa faveur», avait succombé, d'abord au bailliage de Vire, en second lieu et définitivement aux Requêtes du Palais à Paris, dans sa contestation avec Mathieu Roger, curé de Montchauvet, un des prédécesseurs du curé Le Petit.

[15] La cure de Montchauvet dépendait du Prieuré du Plessis-Grimoult.

[16] _Bulletin historique et philologique_, 1896. «Procès entre Bossuet, prieur du Plessis-Grimoult, et le curé de Montchauvet en Normandie, en 1674.»

_Page 4, note 4._

J'ajouterai «et le prieur du Plessis-Grimoult», car Montchauvet était une des 39 cures (ou bénéfices) qui dépendaient de ce prieuré.--Voir notre étude sur _Bossuet en Normandie_, p. 43.

_Page 5, note 5._

L'abbé Gilles Basset des Rosiers enseigna la philosophie au collège d'Harcourt (aujourd'hui lycée St-Louis) vers 1750. Il devint recteur de l'Université en 1779. C'était un homme aimable, instruit, en relation avec les écrivains les plus renommés. (Voir BOUQUET, _L'ancien collège d'Harcourt et le lycée Saint-Louis_, p. 414.)

_Page 10, note 6._

Grimm n'assistait pas à cette mémorable séance; sa chaise de poste s'étant brisée à Soissons, il ne put arriver à Paris que le lundi de carnaval. «C'est ce contre-temps, nous dit-il, qui m'attira l'honneur d'être l'historien du curé de Montchauvet.»

_Page 13, note 7._

M. de la Condamine est bien connu par ses voyages scientifiques et par ses _Mémoires sur l'inoculation de la petite vérole_.

Sa surdité donna lieu, lorsqu'il fut reçu à l'Académie française (1760) au quatrain suivant. (On dit même qu'il en est l'auteur).

La Condamine est aujourd'hui Reçu dans la troupe immortelle: Il est bien sourd, tant mieux pour lui, Mais non muet, tant pis pour elle.

Trois ans auparavant (1757),--n'étant plus de la première jeunesse, puisqu'il était né en 1701,--il épousa sa nièce. Le madrigal qu'il fit à sa jeune femme, pendant la première nuit de ses noces, fit beaucoup d'honneur à son esprit:

D'Aurore et de Titon vous connaissez l'histoire. Notre hymen en retrace aujourd'hui la mémoire; Mais Titon de mon sort pourrait être jaloux. Que ses liens sont différents des nôtres! L'Aurore entre ses bras vit vieillir son époux, Et je rajeunis dans les vôtres.

Après avoir lu ce joli madrigal, M. de Luxemont, secrétaire des commandements de M. le comte de Charolais, envoya le huitain suivant à M. de la Condamine:

D'Aurore et de Titon nous connaissons l'histoire. L'infortuné vieillit où vous rajeunissez. Vous le dites du moins, et pour nous c'est assez: Véridique et modeste, il faut bien vous en croire; Mais lorsque de l'Amour, dans le lit nuptial, Vous empruntez la voix pour peindre sa puissance, Ne peut-on soupçonner, sans vous faire une offense, Qu'il n'y fit rien de mieux que votre madrigal?

Piqué au jeu, M. de la Condamine répondit:

Mon madrigal fut donc, à ce que vous pensez, La nuit de mon hymen, ma plus grande prouesse? Monsieur, sont-ce mes vers que vous applaudissez, Ou pensez-vous déplorer ma faiblesse? Hélas! dans mon printemps, pour tribut conjugal, J'eusse achevé ma neuvaine à Cythère. Aujourd'hui, moins fervent, pour me tirer d'affaire, J'en remplis les deux tiers avec un madrigal.

M. de Luxemont répliqua à son tour:

Ce sont vos vers que j'applaudis, Sans déplorer votre faiblesse; L'Amour n'en est pas moins surpris Que l'objet de votre tendresse (Dont lui-même serait épris) Ne vous ait pas rendu tel qu'en votre jeunesse. Toutefois, n'en déplaise au dieu de l'Hélicon, Seul garant de cette neuvaine Que commencent souvent, que finissent à peine Les vrais élus de Cupidon, Tout homme sur ce point, dit le bon La Fontaine, Est d'ordinaire un peu gascon; Et l'on croit qu'il avait raison. Mais pour n'être jamais contredit de personne, Rimez toujours, rimez: vos vers vainqueurs du Temps, Prouvent qu'en vos pareils les fruits de leur automne Conservent la saveur de ceux de leur printemps.

Si l'abbé Basset a envoyé ces agréables jeux d'esprit au curé de Montchauvet, l'auteur de _Baltazar_ a dû se dire: «Je comprends que ce M. de la Condamine n'ait pas voulu écouter mes vers; ce n'est pas un poète sérieux.»

_Page 17, note 8._

Le curé tint compte de l'observation. On lit (acte III, sc. 3):

Le temps vous vengera des soupirs _superflus_, Et je sçauray moi-même enfin n'y songer plus.

_Page 21, note 9._

C'est l'année suivante (dans l'_Orphelin de la Chine_, de Voltaire) que Mlle Clairon et les artistes du Théâtre Français renoncèrent à jouer avec paniers.

C'est aussi à cette date (1755) que le marquis de Ximenès se brouilla avec Mlle Clairon. La grande actrice lui redemanda son portrait, et le marquis eut le mauvais goût de le lui renvoyer, avec ce quatrain... cruel:

Tout s'use, tout périt; tu le prouves, Clairon. Ce pastel, dont tu m'as fait don, Du temps a ressenti l'outrage: Il t'en ressemble davantage.

_Page 29, note 10._

Le curé de Montchauvet n'est pas difficile. Sa tragédie est très mal imprimée; il y a deux grandes pages de _fautes à corriger_.

_Page 29, note 11._

M. et Mme Fréron ne furent guère sensibles à cette générosité, car dans l'_Année littéraire_ de 1754 (tome IV), le curé et sa tragédie sont arrangés de la belle façon.

_Page 34, note 12._

M. de Margency ne faisait pas que des vers burlesques. Voici une chanson, citée par Grimm (15 novembre 1757), qui nous prouve qu'il avait, quand il le voulait, l'esprit aussi ingénieux que délicat.

J'entends dans ces forêts Gémir la tourterelle; Hélas! si je voulais, Je me plaindrais comme elle.

Notre sort est égal; L'amour seul fait sa peine: Chez moi c'est même mal, L'amour cause la mienne.

Ce qui fait nos douleurs, Ce n'est pas l'inconstance; Mais l'on verse des pleurs De même pour l'absence.

Un cœur qui n'aime rien N'a point de ces alarmes, C'est pourtant un grand bien De répandre des larmes.

_Page 46, note 13._

Cette étude a déjà paru dans la _Nouvelle Revue_, 4e année, tome XIX, 1re livraison, 1er mars 1882, pages 117 et suivantes.

--Dans la première livraison de la _Revue franco-américaine_ (juin 1894), Alphonse Daudet a consacré deux pages à l'abbé Le Petit, qu'il appelle «un raté littéraire au XVIIIe siècle».

--Les deux tragédies de _David et Bethsabée_ et de _Baltazard_ sont devenues excessivement rares. J'ai pu acheter la première à la vente du baron Taylor.--Elles se trouvent à la Bibliothèque de Caen, Ch 5/4. _Baltazard_ se morfond, très peu lu, à la Bibliothèque de Vire. «Nul n'est prophète en son pays.»

* * * * *

La paroisse de Montchauvet a connu un autre curé-poète de la même force que l'abbé Le Petit.

En 1828, le curé Laumonier fit paraître[17]: _L'oraison funèbre ou complainte sur le renversement d'un très bel if qui a existé dans le cimetière de Montchauvet jusqu'à l'éradication qui en fut faite le 12 janvier 1828_. (Ouf, quel titre!).

[17] A Vire, chez Adam, imprimeur du roi. L'abbé Laumonnier avait déguisé son nom sous l'anagramme de NUMA LEROI.

Voici quelques couplets de cette complainte:

Ici vivait depuis mille ans, A quelques pas du sanctuaire, Athlète contre les autans, Un If,... un arbre tutélaire. . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il était l'arbre du pays, L'expression n'est pas outrée, Où s'assembloient le plus d'amis, D'enfans... de toute la contrée.

Il était aussi le plus beau Qui fût connu du voisinage: Là s'unissaient près du tombeau L'enfance avec le moyen âge.

Il aurait pu rester debout: C'était l'avis du commissaire... Mille ans n'auraient pas vu le bout De sa présence salutaire. . . . . . . . . . . . . . . . . .

De la demeure funéraire Il était le triste ornement. Faut-il qu'un désir de déplaire Ait causé son renversement?

Il me servait de paravent Quand j'allais à la sacristie; Il me saluait en passant, Me protégeant à la sortie. . . . . . . . . . . . . . . . . .

«La fin couronne l'œuvre», c'est le cas de le dire:

Adieu bel arbre, adieu bel If... Adieu, ton tronc, ta forte branche; En dépit de mon cri plaintif, Tu meurs la veille d'un dimanche.

«Au haut des cieux, _leur demeure dernière_», (du moins j'aime à le supposer), les deux curés de Montchauvet, Le Petit et Laumonier, doivent rimailler de conserve et maudire les méchants critiques, qui «tâchent de décourager ceux qui donnent quelque espérance».

IMPRIMERIE HENRI DELESQUES, A CAEN

End of Project Gutenberg's Diderot et le Curé de Montchauvet, by Armand Gasté