Diderot et le Curé de Montchauvet Une mystification littéraire chez le baron d'Holbach, 1754

Part 2

Chapter 23,783 wordsPublic domain

«Je suis parti, monsieur et cher abbé, plein du souvenir de vos bontés. Je me suis hâté de quitter un séjour où je commençais à goûter quelque satisfaction, mais où je devenais à charge à quelques-uns. Disons-le: ils ont pris de l'ombrage d'une pièce où ils ont cru reconnaître des beautés que le public n'y reconnaîtra peut-être pas: ils m'ont envié un je ne sais quoi que la nature ou le hasard m'a prodigué... On m'apprit, avant de partir, que ce qui les avait irrités, c'était la pièce adressée à Mme la marquise. Ils ont rugi à ces mots de _vils mendiants_, et ils ont mis le curé de Montchauvet à toutes sauces... Quoi qu'il en soit, dans le procédé qu'ils ont tenu avec moi, ils ont cru me faire leur dupe. Ils y ont réussi jusqu'à un certain point, parce qu'ils ont abusé de ma franchise. Qu'ai-je perdu, sinon de ne pas croire que ma pièce était plus digne de voir le jour que je ne l'espérais? Elle le voit actuellement en beau papier et en caractères bien nets[10]: elle se vendra trente-six sous... Voilà donc le moment de sa mort ou de sa vie. Le public, qui voit toujours avec de bons yeux, du moins pour l'ordinaire, la disséquera comme il l'entendra bien. Si elle ne lui plaît pas, je n'aurai garde d'en appeler; mais je ne me rebuterai pas, je m'étudierai à faire mieux. Tant que ma veine voudra couler, je vous proteste, mon cher abbé, que rien ne sera capable de l'arrêter... J'ai déjà commencé une seconde pièce. Lorsqu'elle sera faite, j'en ferai sévèrement la critique, ainsi que de cette première. Comme l'honneur du théâtre ni l'intérêt ne me guident point, ne travaillant qu'à braver l'ennui de ma solitude, j'apporterai avec moi cette seconde tout imprimée, au moyen de quoi je ne me verrai plus exposé à lire mon manuscrit sur la sellette, devant des gens surtout qui vous rient dans leurs mains, au lieu d'être touchés, ou qui feignent d'applaudir, sans savoir seulement ce que c'est qu'enchaînement de scènes, ni peut-être qu'une rime... Maintenant, mon cher abbé, j'ai l'honneur de vous prévenir que je vous en enverrai un exemplaire et plusieurs en pur don pour les personnes à qui je vous prierai d'avoir la bonté de les remettre. Je compte que vous les recevrez la semaine prochaine avec une lettre d'avis: ce seront deux ports de lettre que je vous ferai coûter. Ayez pour agréable de me mander, au reçu de la présente, à Montchauvet, par Aunay, à la Plumaudière, si vous voulez vous donner la peine de m'en débiter. Dans le cas où vous pourriez vous en défaire, ce serait à l'acquit de ce que mon frère et moi nous vous devons. Excusez-moi de la longueur de ma lettre, je l'attends de votre indulgence. J'écris à M. l'abbé Fréron, et je lui envoie deux exemplaires, un pour lui, et l'autre pour Mme son épouse, en pur don[11]; vous voyez que je fais les choses libéralement et que je ne regarde pas à trente-six sous, lorsqu'il le faut. Adieu, mon cher abbé, etc.»

[10] Voir à l'_Appendice_.

[11] Voir à l'_Appendice_.

* * * * *

Nous avouerons sans peine, avec Grimm, que quelques centaines de pareilles lettres feraient un excellent recueil.

Toutefois, il est à remarquer que le curé de Montchauvet ne parle pas, dans cette lettre, d'un envoi que dut lui faire M. de Margency, quelques jours après son départ pour la Normandie.

M. de Margency lui avait dit, on s'en souvient, qu'il lui soumettrait, le dimanche suivant, la première scène de sa tragédie de _Nabuchodonosor_. L'abbé devait, de son côté, apporter une scène sur le même sujet. De Margency, ayant appris le départ inopiné du curé, lui envoya son travail, accompagné d'une épître dédicatoire. Voici ces deux bouffonneries:

_Épître à M. l'abbé Petit, curé du Mont Chauvet_.

Corneille du Chauvet, rimeur alexandrin, Crois-moi, laisse-les dire, et va toujours ton train. Ne t'aperçois-tu pas qu'envieux de ta gloire, Tes ennemis font tout pour t'empêcher de boire Au ruisseau d'Hippocrène, où Sophocle buvoit Les chefs-d'œuvre qu'il fit, les beautés qu'il trouvoit? Presque semblable à lui, quand tu touches la rime, Tu te sers du rabot et jamais de la lime; C'est-à-dire que, loin de coudre bout à bout Des mots cherchés longtemps, tu fais bien tout d'un coup; Voilà ce qui s'appelle un esprit bien facile, Tu scandes en Homère et rimes en Virgile, Et c'est ce qui déplaît à ces auteurs jaloux; Va, moque-toi d'iceux, et ris de leur courroux. Ils ont bu comme toi des eaux hippocréniques: Bientôt tu les verras crever en hydropiques, Et, tombant à tes pieds, poussifs et crevassés, Ils _moureront_ tués, occis et trépassés.

«Mon poétique cheval, Monsieur, qui se déferre en ce moment, m'oblige de descendre de la rime à la prose; permettez-moi donc de vous dire en son langage que votre immortelle et jolie pièce vous a fait bien des jaloux; mais n'en redoutez rien. Je viens de vous annoncer dans mes épiques vers et leur sort et le vôtre. D'ailleurs, consolez-vous avec les admirateurs qui vous restent. Comme j'y touche aussi quelquefois, à cette poésie, permettez-moi de vous consulter sur la tragédie que j'ai entreprise et dont je vous envoie une scène pour échantillon. Le sujet est, comme vous le savez, le fameux _Nabuchodonosor_. Je suis bien étonné que ce grand homme ait échappé à tant de célèbres auteurs. J'imagine qu'apparemment ils ne l'auront regardé que comme une grande bête, comme vous avez pu le regarder vous-même. Quoi qu'il en soit, voici ma scène. Nabuchodonosor entretient Isabelle avant de l'épouser.»

SCÈNE

NABUCHODONOSOR, ISABELLE

NABUCHODONOSOR.

Avant qu'à vos pieds beaux je mette ma couronne, Écoutez-moi, princesse, et charmante personne; Je n'allongerai pas, et je vous en répond, Car, de mon naturel, je ne suis pas fort long

ISABELLE

Ah! grand prince, tant pis! ..Mais qu'avez-vous à dire?

NABUCHODONOSOR.

Reine, asseyez-vous là, je vais vous en instruire. Je fus jeune autrefois, et même fort bien fait; J'avois l'air d'un amour, du moins on le disoit. Vous ne l'auriez pas cru?

ISABELLE.

Il est vrai, cher grand prince, Qu'il vous reste à présent une mine assez mince.

NABUCHODONOSOR.

Pas tant... Mais il n'importe ..Écoutant mes désirs, Je me divertissois dans les plus grands plaisirs; Ma cour, modèle en tout de faste et d'élégance, Réunissoit encor la joie et l'opulence; Mille jeunes beautés, qui ne vous valoient pas, Pleines de mes bienfaits, me prêtoient leurs appas; Je vantois en tout lieu mon pouvoir, mes richesses, Ma taille, mes bons mots, mes chiens et mes maîtresses. Hélas! pour mon malheur je me vantai trop bien. Le jaloux ciel piqué rabaissa mon maintien; Il m'en punit, ce ciel: sa céleste colère Donna dans mon endroit un exemple à la terre; Je perdis dans un jour mon sceptre, mes États; Une nuit je me vis velu comme les chats; Sur mon corps tout courbé tous mes poils s'allongèrent, De mon front menaçant deux cornes s'élevèrent, Les seules, Dieu merci, que l'on m'ait vu porter... Madame, en cet état, il fallut décamper. Enfin je descendis du trône à quatre pattes. (Où vas-tu nous fourrer, orgueil, quand tu nous flattes!) Pour vous le couper court, et soit dit entre nous, Je fus bête sept ans avant que d'être à vous.

ISABELLE.

Prince, que dites-vous?... Mais peut-être qu'encore...

NABUCHODONOSOR.

Je crois que vous raillez, madame la pécore! Taisez-vous, reine en herbe; écoutez jusqu'au bout. Galeux donc comme un braque, et velu comme un loup, Je gagnai les forêts, les vallons, les montagnes; La nuit j'allois brouter dans les vertes campagnes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

(_Ici doit être un magnifique morceau poétique de la vie que Nabuchodonosor menoit à la campagne, comme une bête._)

Enfin le ciel touché mit fin à son courroux. «Quittez les bois, dit-il, allez-vous-en chez vous; Vous aviez, mon ami, la tête trop superbe: Pour vous la rafraîchir, il vous falloit de l'herbe; Le ciel est toujours ciel, et l'on s'en moque en vain. Vous vous croyiez un Dieu: vous n'êtes qu'un faquin; Tournez-moi les talons...» Aussitôt, sans trompette, Je quittai dans la nuit ma champêtre retraite. Enfin, au point du jour, je me rendis chez moi. Mon peuple me reçut et reconnut son roi. Je fus un peu malade après cette aventure: L'estomac, tout farci de foin et de verdure, Me donna des hoquets et des indigestions; Il fallut recourir aux évacuations. Mon premier médecin m'ordonna la rhubarbe; Le lendemain, ce fut un furieux jour de barbe.[12]

[12] Voir à l'_Appendice_.

III

Le _Club holbachique_ s'était proposé d'achever de rendre fou le curé de Montchauvet, s'il y manquait quelque chose. Ils y réussirent; car, l'année suivante, le curé revint à Paris et n'hésita pas un seul instant à soumettre aux encyclopédistes la nouvelle pièce qu'il avait rimaillée au fond de son village. C'était la tragédie de _Baltazard_, dans laquelle, pendant quatre mortels actes, il s'agit de savoir,--selon la fameuse théorie inventée par l'abbé Le Petit,--si le roi soupera ou s'il ne soupera pas.

On voit d'abord paraître les deux mages, Hyrcan et Arbate. Baltazard vient d'être vaincu. Sans aucun doute, la défaite du roi les affecte profondément; mais ce qui les tourmente par-dessus tout, c'est la crainte de ne pas souper.

Pendant qu'ils délibèrent, sans rire, sur cette grave question, survient Aristée, femme du roi et fille d'Abradate, roi de la Susiane; elle vient (elle ne s'en cache pas) pour faire un monologue; mais comme la présence des deux mages la gêne: «Éloignez-vous...» leur dit-elle. Alors elle demande aux Dieux, qu'elle appelle «puissants moteurs», de lui rendre compte de l'indigne sort de son époux: «Que vais-je devenir?» s'écrie-t-elle:

Où fuir et dans quels lieux, quelle obscure contrée, Dérober aux humains une reine éplorée?

Mais, tout bien réfléchi, elle ne veut pas se risquer

Chez un peuple farouche, Sans espoir d'y fléchir des cœurs que rien ne touche.

Mieux vaut aller trouver Baltazard et périr avec lui. Baltazard lui épargne cette peine. Il vient,

Non pas brillant de gloire, Et tel qu'à son départ il vantait sa victoire...

Il est vaincu, mais il n'est pas découragé. A l'entendre faire le récit de la bataille qu'il a perdue, on croirait presque qu'il l'a gagnée:

Je m'avance à grands pas dans le sein de la gloire; Tout nage dans le sang; une grêle de dards Fait du jour une nuit; ce n'est de toutes parts Qu'un spectacle effrayant d'hommes qui s'embarrassent, De chevaux renversés, de chars qui se fracassent.

Qu'allez-vous faire? lui demande Aristée. Tâchez de fléchir notre vainqueur:

S'il en est temps encor, proposez-lui la paix, Et cherchez dans lui-même un ami pour jamais.

Non, répond Baltazard, je veux souper, et

Dans ces vases sacrés qu'à Sion on regrette J'éteindrai mes chagrins, ma honte et ma défaite; Et, dût vomir le Juif mille imprécations, Je les ferai servir à mes libations.

Cette impiété donne le frisson à la reine.--Ne soupez pas, seigneur, lui dit elle, ou du moins ne soupez que si les mages l'ordonnent.

Baltazard est bien contrarié de voir que l'_indifférence_ de la reine

Refuse à ses malheurs la moindre déférence.

Mais enfin il cède: il consultera les devins. Hyrcan et Arbate accourent. _Secourez-moi_, leur crie Baltazard du plus loin qu'il les voit. Dois-je souper ou ne pas souper? Et il a soin d'ajouter, afin de leur dicter leur réponse:

Parlez, et, consolant mon esprit agité, Songez qu'un jour si beau flatte ma volonté

Les mages ont compris: _Seigneur, il faut souper_. Telle est leur réponse. Mais l'allégresse du roi est de courte durée. Survient Nitocris, sa mère, qui ne veut pas qu'on soupe.

--Y songez-vous, lui dit-elle,

Insensible à l'État, votre cœur le néglige, Et vous n'allez au temple, où rien ne vous oblige, Que pour sacrifier, au gré de vos désirs, Moins à l'amour des dieux qu'à l'attrait des plaisirs, Occupé d'une fête, où, parmi la crapule, La nuit ne connaîtra ni remords ni scrupule!

Le roi n'écoute pas. Bien décidé à souper, il s'en va et laisse sa mère exhaler sa douleur dans un monologue. Il pousse l'audace encore plus loin: il dépêche vers elle les deux mages, qui la prient respectueusement de venir souper. Nitocris, comme on le pense bien, refuse énergiquement. Baltazard, ennuyé, vient la chercher lui-même.

Nitocris et son fils s'accablent mutuellement de reproches:

A quoi bon (dit Baltazard) m'opposer ce beau titre de mère S'il ne devient pour moi qu'une loi trop amère, Si vous me refusez jusqu'à de saints plaisirs, Et ne me rappelez que peines et soupirs?... Ah! comment osez-vous, après ce caractère, Me nommer votre fils et vous dire ma mère? --Ingrat! (répond Nitocris) puis-je oublier l'excès de cet amour Qui, quoi que vous disiez, vous mérita le jour? Et pouvois-je empêcher que le ciel vous fît naître Dans le sein qu'il choisit pour vous procurer l'être? Mais si vous le devez, ce jour, à Nitocris, Montrez donc désormais que vous êtes son fils; Commencez à briser cette chaîne fatale Dont vous chérissez tant le poids qui vous ravale, Ce joug empoisonné, que d'indignes flatteurs Savent, pour vous séduire, orner de tant de fleurs...

L'hypocrite Baltazard feint de se rendre aux conseils de sa mère:

Je vais joindre Cyrus (lui dit-il) et, sans le moindre effroi, Lui montrer que je sais vaincre et mourir en roi.

A peine Nitocris a-t-elle le dos tourné: «Allons souper», s'écrie-t-il.

Ainsi finit le troisième acte. Le quatrième s'ouvre par un monologue. Baltazard a changé d'idée: il ne soupera pas; il ne veut pas que sa mère regrette

De n'avoir enfanté qu'un fils pusillanime.

Mais il a compté sans les mages, Hyrcan et Arbate, qui viennent le relancer jusque dans son palais. Il se sent faiblir: aussi, pour se donner du courage, il se dit à lui-même:

..... Soutiens-toi, Baltazard!

Les mages sont les plus forts: ils n'ont qu'à faire un signe, le tonnerre gronde, et le pauvre roi ne sait où se cacher:

Qu'entends-je, malheureux! Quelle indignation! Ah! mages, détournez votre imprécation! Un feu secret et prompt, qui déjà me dévore, Me prouve que le ciel ordonne qu'on l'honore. C'en est fait. Je me rends et n'écoute que lui, Heureux si sa bonté me secoure (_sic_) aujourd'hui! Allez donc, qu'au banquet toute ma cour s'empresse De noyer pour jamais son deuil et sa tristesse!

On soupera donc, enfin! La table du festin est dressée: on la couvre des coupes sacrées du temple de Jérusalem.

Au moment où Baltazard demande à boire aux mages, Nitocris se présente et reproche à son fils de _perdre le sentiment_. (L'auteur voulait sans aucun doute dire _le sens_.)

Baltazard daigne à peine répondre:

Madame, jusqu'à quand votre importune voix!... Donnez, mages, donnez; c'est trop me faire attendre.

Mais à peine les mages ont-ils présenté la coupe au roi, qu'on voit une main écrire sur la muraille les fameux mots: MANÉ, THÉCEL, PHARÈS.

Que vois-je, mes amis (s'écrie Baltazard), et quel spectre nouveau Crayonne sur ces murs un effrayant tableau? Voyez-vous, comme moi, cette main qui nous trace Certains mots, où mon sang dans mes veines se glace? Ma coupe malgré moi s'échappe de mes doigts, Et je sens peu à peu se dérober ma voix. Mes yeux sont chancelants; mes genoux s'entrechoquent, Et toutes les horreurs à la fois me suffoquent.

Inutile d'ajouter que Baltazard est vaincu de nouveau et tué par Cyrus. Mais ce qu'il faut dire (car on ne s'en douterait guère), c'est que Cyrus, à peine entré dans Babylone, fait une déclaration des plus galantes à la reine Aristée. Celle-ci, comme on le pense bien, est furieuse:

Dois-je donc respecter (lui dit-elle) un bras qui n'a servi Qu'à renverser un roi qu'il a trop poursuivi? Taire tant de forfaits qu'un tyran autorise, Et briser un pinceau qui te caractérise? Barbare! je ne puis assez t'humilier!

Cyrus n'est pas très flatté de ces dédains; car, si on l'en croit, sans Aristée, le trône où il monte n'est plus

...... qu'un redoutable ennui.

Mais il n'est pas au bout de ses peines. Nitocris vient lui reprocher la mort de son fils, et se tue presque sous ses yeux. Aristée veut en faire autant. Cyrus l'arrête. «Laisse-moi mourir,» lui crie-t-elle:

..... Accorde au moins cette grâce dernière Au reste infortuné d'une famille entière

Cyrus tient bon, l'empêche de s'_occire_, et met fin à la tragédie par ces vers mémorables, mais bien peu en situation, puisque Nitocris est morte:

Secourons Nitocris, et demandons aux dieux Qu'ils fassent de ce jour un jour moins odieux!

Il est fâcheux que Grimm ne nous ait pas noté les divers incidents auxquels a dû donner lieu la lecture de ce chef-d'œuvre. Il se contente de dire: «Le curé nous a tenu parole; il est revenu avec une seconde tragédie, intitulée _Baltazard_, tout aussi bonne que la première. Je crois qu'il n'a pas pu trouver d'imprimeur. Mais il est reparti pour sa cure un peu plus content de nous.»

Dans la préface de _Baltazard_, le curé de Montchauvet nous en dira plus long: «Le peu de succès de ma première pièce m'avoit presque déterminé à n'en pas entreprendre une seconde. Cependant, je pensois que si Racine avoit été découragé par la médiocrité des _Frères ennemis_, nous n'aurions jamais eu ni _Yphigénie_ (_sic_), ni _Phèdre_; et je repris la plume que la critique m'avoit presque fait tomber des mains. Je composai donc mon _Baltazard_ après ma _Bethsabée_, à qui je donnai un frère, comme M. de Boissy l'a dit également du _Méchant_ de M. Gresset. J'apportai à Paris cette seconde production de ma verve échauffée et de mon génie irrité par les difficultés, bien résolu de la sacrifier, si je ne me trouvois pas autant au-dessus de moi-même que je le désirois, et que Racine et Corneille s'étoient montrés supérieurs à eux-mêmes, à mesure qu'ils se familiarisoient davantage avec le génie dramatique. Il ne s'agissoit plus que de rencontrer des juges équitables qui m'éclairassent ou sur ma médiocrité ou sur mes progrès. Mais où trouver ces juges équitables dans une ville fausse comme celle-ci, où l'on semble prendre à tâche de décourager ceux qui donnent quelque espérance? Heureusement, un homme distingué par sa naissance, son goût, sa probité, et surtout par l'accueil qu'il daigne faire aux talents naissants, s'offrit à rassembler chez lui cinq ou six des meilleurs esprits, qui la jugeroient avec la dernière sévérité, et qui m'apprendroient par le jugement qu'ils en porteroient, celui que j'en devois porter moi-même. L'avouerai-je? L'examen fut sanglant, et je laissai mes critiques bien convaincus qu'ils avoient rempli le projet, que peut-être ils avoient formé, de me ramener à des fonctions que je reconnaîtrai sans peine avec eux très supérieures à l'occupation d'un poète, ce poète fût-il plus grand que Racine et Corneille. Mais je réfléchis sur leurs observations; je vis bientôt qu'il n'y avoit aucune pièce au monde sur laquelle on n'en pût faire d'aussi solides; et je parvins à me démontrer évidemment que ma seconde tentative dramatique m'avoit beaucoup mieux réussi que je n'aurois osé le penser, sans le _suffrage_ de tous mes censeurs. Je dis le _suffrage_, car ce fut le véritable jour sous lequel je ne tardai pas à voir leur critique. Je me dis à moi-même: Comment! Voilà donc à quoi se réduit tout ce que les hommes de Paris, qui passent pour avoir le plus d'esprit, trouvent de répréhensible dans mon ouvrage? En vérité, il faut qu'il soit mieux que bien: je ne risque donc rien à le publier; et j'eus tout l'empressement que donne l'espoir du succès, de le porter à mon imprimeur. C'est donc à ces Messieurs plutôt encore qu'à moi que le lecteur en doit la publicité... J'en vais méditer une troisième. Je suis jeune, j'ai du courage, et pour peu que je m'élève à chaque essort (_sic_) que je prendrai, j'espère me voir enfin à une hauteur suffisante pour contenter la vanité d'un auteur qui n'en a pas beaucoup. Ainsi soit-il!»

* * * * *

Quoi qu'en dise Grimm, le curé de Montchauvet trouva, nous le voyons, un imprimeur. Sa pièce parut sous ce titre: BALTAZAR, _tragédie_, _par M. l'abbé ***_. _Prix vingt-quatre sols_, 1755 [sans lieu ni nom d'imprimeur].

En lisant ce titre, on éprouve une certaine surprise. On se rappelle que la tragédie de _Bethsabée_ se vendait (quand elle se vendait!) _trente-six sous_. Puisque le curé de Montchauvet trouve la tragédie de _Baltazard_ supérieure à celle de _Bethsabée_, comment se fait-il qu'il ne l'estime que _vingt-quatre sous_?

La troisième tragédie annoncée ne parut pas. L'abbé Le Petit s'en tint à ses deux chefs-d'œuvre, et il fit bien[13].

[13] Voir à l'_Appendice_.

APPENDICE.

_Page 3, note 1._

Si invraisemblable que puisse paraître cette mystification littéraire, je dois dire que je n'ai rien inventé: je me suis contenté de suivre,--en l'arrangeant un peu,--le récit que nous en ont laissé Grimm (_Correspondance litt. philosoph. et crit._, lettres du 1er mars, du 1er août et du 15 septembre 1755), et Fréron (_Année litt._ 1754, tome IV, p. 307, et 1755, tome VIII, p. 342).

_Page 3, note 2._

Montchauvet, aujourd'hui dans l'arrondissement de Vire, canton de Bény-Bocage (Calvados).

_Page 4, note 3._

Le curé de Montchauvet, la victime de Diderot et de ses amis, se nommait, non pas Petit, comme l'appelle Grimm, mais Le Petit. Grâce à l'obligeance de M. Lair, instituteur à Montchauvet, qui a bien voulu me communiquer les vieux registres conservés dans les archives de la mairie, j'ai pu constater que l'abbé Le Petit (Jean-Baptiste) a dû arriver à Montchauvet au mois d'avril 1751. Le premier acte signé de lui, comme successeur du curé Moussard, est du 14 avril 1751. Deux fois seulement (14 août et 15 septembre 1752), l'abbé Le Petit, assez souvent appelé dans le corps des actes (baptêmes, mariages ou inhumations), Le Petit Dequesnay ou de Quesnay, a signé Le Petit Dequesnay. Partout ailleurs il signe tout simplement Le Petit.

Le dernier acte, non pas écrit, mais signé par le curé Le Petit, d'une écriture tremblée, est un baptême en date du 30 mai 1786.

Devenu infirme, sans doute, il fut remplacé, de son vivant, par son vicaire Lemarchand[14]. L'abbé Le Petit mourut le 16 décembre 1788. Voici l'acte d'inhumation du pauvre poète:

«Le dix-sept décembre 1788 a été par moi curé de Montami soussigné inhumé dans le cimetière de Montchauvet le corps de maistre Jean-Baptiste Le Petit ancien curé de Montchauvet décédé d'hier âgé d'environ soixante-huit ans présence de Mrs le curé et vicaire actuels.

(Ont signé) Lemarchand [curé], Jouenne [vicaire] et G. Liot [curé de Montamy].

[14] A partir du 30 mai 1786, les actes sont signés par Jouenne ou Le Marchand, vicaires. Le premier acte que nous ayons trouvé, signé par Le Marchand, _curé_, est du 9 janvier 1788; mais nous devons ajouter que le registre de 1787 manque aux archives de Montchauvet.

Jean-Baptiste Le Petit, âgé de 68 ans environ, quand il mourut en 1788, a donc dû naître (où ??) vers 1720. Il avait trente quatre ans lorsqu'il sentit s'éveiller son génie poétique et qu'il vint lire, pour son malheur, à Diderot et à ses amis, l'«immortelle» tragédie de _David et Bethsabée_.

D'après les signatures des vicaires Tourgis ou Duhamel, que nous avons relevées au bas des actes des registres paroissiaux de Montchauvet, et qui constatent l'absence du curé, l'abbé Le Petit dut quitter ses sauvages bruyères pour aller à Paris, vers la fin d'août 1753, et ne rentrer dans son village qu'au mois d'avril 1754. Ces dates concordent bien avec celles que donnent les lettres de Grimm.