Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises
Part 9
Après vous _surgirez_ dedans l'île déserte D'hommes et de troupeaux, mais aussi bien couverte D'oiseaux qui ont la plume à pointe comme espics, Et la dardent des flancs ainsi que porcs espics.
Mais s'il est vrai que cette origine soit à-peu-près incontestable, il n'en est pas moins certain que l'imitation du son naturel a modifié jusqu'à un certain point l'expression qu'on y rapporte. Il est peut-être malheureux qu'elle vieillisse négligée, car elle est significative et utile. Amyot s'en est servi dans sa traduction de _Daphnis et Chloé_, et cet exemple en déterminera le sens:
«Il y avoit, dit-il, en ce quartier-là une caverne que l'on appelait _la Caverne des Nymphes_, qui estoit une grande et grosse roche, au fond de laquelle _sourdoit_ une fontaine qui faisoit un ruisseau dont estoit arrouzé le beau pré verdoyant».
M. Mercier a cru mal-à-propos que ce mot faisait _sourdir_ à l'infinitif, ou que cette nouvelle construction pouvait avoir quelqu'avantage sur l'autre. C'est au bruit de deux consonnes roulantes, durement séparées par une autre, et qui semblent en rompre l'effort, que le mot _sourdre_ doit son harmonie pittoresque.
* STRIDENT. C'est ainsi qu'on qualifie un bruit dur, un peu aigre, un peu frémissant, qui est produit par un corps très-réfractaire, attaqué avec la lime ou avec la scie.
Ce mot expressif et vrai, heureusement formé du _stridere_ des Latins, n'a point encore été admis dans l'usage de notre Langue, qu'il ne pourrait qu'enrichir.
STRIE. C'est une espèce de sillon profond, gravé difficilement dans un corps dur, ce qui est marqué par sa construction rude et _stridente_. Cette expression est propre à l'Histoire naturelle descriptive.
SUCER. Onomatopée préférable au _sugere_ des Latins dont elle a été formée, avec un changement pris dans le son radical.
C'est le _saugen_ des Allemands, le _sycan_, le _sugan_, le _succan_, le _sucian_ des Anglo-Saxons et de la Langue franque; le _zuigen_ des Flamands, le _suck_ des Anglais, le _suga_ des Suédois, le _succhiare_ des Italiens.
Skinner rapporte toutes ces étymologies au vieux Sarmate _cic_, qui signifiait mammelle, et dont le type naturel est le même.
SUC, c'est la substance qu'on extrait des corps par la _succion_.
SUCRE, est le nom d'une production végétale qu'on tire des fruits par le même procédé. Les Italiens qui ont aussi reconnu cette analogie, appellent le sucre _zucchero_, et les Arabes _sucar_.
* SUSURRATION, SUSURRE, SUSURREMENT, SUSURRER. Je hasarde ici ces trois substantifs et ce verbe qui sont peut-être des latinismes assez heureux, pour exprimer le frémissement des feuillages et le murmure des roseaux émus par le vent. Nous n'avons pour rendre ces idées que des mots trop généraux et des images trop vagues.
Un de nos Lexicographes dit _susurre_, qui est construit sur le mot _murmure_ avec lequel il a tant de rapports. _Susurration_ est plus conforme au type latin, et _susurrement_ à l'esprit de notre Langue; mais il n'est donné qu'à nos bons Ecrivains de consacrer ces expressions agréables, et d'en fixer l'emploi.
T
TACT. Le mot factice _tac_ fut inventé pour exprimer le bruit des corps durs et secs qui frappent les uns sur les autres.
TIC TAC, eut une signification analogue, et marqua un battement, un mouvement réitéré, comme celui d'un marteau qui frappe, d'un balancier d'horloge, des pulsations du sang et des palpitations du coeur. Regnier l'emploie pour représenter les coups que se donnent dans leur lutte grossière les personnages de son souper ridicule:
Ainsi ces gens à se piquer ardens S'en vinrent du parler à _tic tac_, torche lorgne; Qui casse le museau, qui son rival éborgne; Qui jette un pain, un plat, une assiette, un couteau, Qui pour une rondache, empoigne un escabeau.
TIC, maladie de cheval, est une Onomatopée, selon Ménage, parce que le cheval qui a le _tic_, reproduit ce bruit en frappant de sa tête contre sa mangeoire; et je crois que _tic_, dans le sens de caprice ou de manie, en est une acception figurée.
TIQUETÉ, s'est dit d'un corps taché de petits points, imprimés comme au hasard, et semblables aux meurtrissures qui résulteraient de petits coups dont ce mot rappelle le bruit.
_Taquer_ ou _Toquer_, qui sont des mots populaires, ont été formés d'après cette racine, et le mot _tact_ en est pris avec une grande extension, pour désigner tout ce qui a rapport à l'action du toucher.
TÂTER, TÂTONNER, À TÂTONS, et autres termes de la même famille, n'ont pas une autre origine, et ont été construits, soit dans notre Langue, soit dans celles qui en offrent les équivalens, d'après le son naturel.
TAFFETAS. Il n'y a point de doute sur l'étymologie de ce mot, qui est prise dans le bruit de l'étoffe qu'il désigne. _Dixose assi_, dit Covarruvias, _del ruido que haze el que va vestido della seda, sonando el _tiftaf_, par la figura onomatopeia_. On a même écrit autrefois _taffetaf_, comme dans ce passage de _la grande nef des Fous du monde_: Les bourses comme pannetières, les ceintures de _taffetaf_, etc.
En italien, c'est _taffeta_, en espagnol _taffatan_, en grec moderne, _taphata_. Ménage prétend que _taffata_ se retrouve dans la basse latinité, et Ducange y a vu _taffetas_ et _taffetin_.
TAMBOUR. Chez les Latins _tympanum_, et dans la basse latinité _tabur_, _taburcium_ et _tamburlum_; en arabe _tabal_ et _tambor_, en italien et en espagnol _tamburro_; en allemand _trommel_, et l'homme qui bat la caisse _tambour_; en vieux français _tabur_, _thabur_, _tabor_ et _tabour_, d'où _taborer_ et _tabourner_. Rabelais et Regnier disent _tabouriner_, et le peuple _tambouriner_.
Ces mots sont faits du bruit éclatant de la caisse, et en général des bruits très-retentissans.
De la même racine, on avait tiré dans le vieux langage les mots _tabut_ et _tambusteis_ qui signifiaient grand tumulte et bruit assourdissant comme celui de la caisse.
TARABUSTER, en est une dérivation figurée.
TAMPON. On appelle _tampon_ ce qui sert à boucher un vaisseau, parce qu'en enfonçant le _tampon_, on excite un bruit dont ce nom paraît formé.
Les Latins ont dit _tappus_ dans la même signification, les Italiens _zaffo_, les Anglais et les Allemands _tap_.
TAPE, TAPER, qui s'emploient bassement dans notre Langue, viennent du même son naturel.
SE TAPIR dans une place étroite, y demeurer en _tapinois_, c'est s'y tenir caché, serré, et en quelque sorte adhérent comme un _tampon_.
TAPON, est un mot très-bas qui se dit d'un paquet pressé, contenu, ou _tapi_ dans un petit lieu. C'est aussi un terme de Marine qui signifie un certain bouchon dont on ferme l'ame du canon pour empêcher l'eau d'y pénétrer.
TAUPIN, est le nom français d'un insecte dont le thorax est armé d'un ressort au moyen duquel il saute sur lui-même avec bruit.
ÉTOUPE, fait du latin _stuppa_ ou du celtique _stoup_, qui est le _topp_ de Davies, pourrait se rapporter à cette Onomatopée, parce que les _tampons_ sont ordinairement d'_étoupes_.
TAN. Ce mot désigne une poudre menue d'écorce de chêne, battue dans de gros mortiers, par la force des roues d'un moulin, et avec un bruit qu'il exprime.
TAON. Le vol bruyant du _taon_ était assez bien représenté par ce nom que la nouvelle prononciation a dénaturée. L'Onomatopée s'est conservée dans le langage du peuple qui dit _tavon_ ou _tavan_. Je ne doute pas que la même aphérèse ne nous ait fait perdre l'effet imitatif du mot _paon_, formé du _pavo_ des Latins, qui l'était du cri naturel de cet oiseau.
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on a dit autrefois _tahon_, qui se lit dans ces vers de Christian de Troyes:
Toujours doit li fumier puir, Et _tahons_ poindre, et maloz bruire, Envious, envier et nuire.
Ménage fait _hanneton_ de _tabanus_, qui est le nom latin du _taon_, par un procédé bien bizarre. De _tabanus_, _tavanus_, _tavanettus_, _vanettus_, _vanetto_, _vanetonne_, _nanettone_, _hanneton_. Je crois qu'on peut établir, sans insulter à la mémoire de ce savant laborieux, qu'il n'y a rien de plus ridicule que ces étymologies arbitraires dont la filiation ne repose que sur des intermédiaires factices. Si hanneton n'est pas fait d'_alis tonans_, c'est peut-être une Onomatopée.
TARABAT. Instrument bruyant qui servait à appeler les Religieux aux Offices nocturnes.
Les Grecs ont dit _thorubein_, pour, faire du bruit, et _thorubos_, pour, tumulte ou fracas. Cette curieuse analogie n'a jamais été aperçue.
TARIN. Les Naturalistes pensent que le nom de cet oiseau a été fait d'après son chant; mais la variété de ses modulations a dû déterminer un grand nombre d'Onomatopées. En effet, les Grecs l'ont nommé _thraupis_, les Allemands _zinsle_, _zeizel_, _zyséle_, _zyschen_, _zeisich_, les Polonais _csiseck_, les Illyriens _csisz_, et les Anglais _siskin_. Nous l'appelons vulgairement _scenicle_, _cinit_, _cerizin_.
Tous ces mots, quoiqu'étrangers les uns aux autres, ont une racine naturelle.
TETER. C'est tirer avec la bouche le lait de la mamelle, et cette action produit un bruit dont le mot qui la désigne est emprunté.
TETTE, qui n'est plus d'usage, mais dont les équivalens ont la même racine, et qui signifie l'endroit par où les animaux nourrissent leurs petits, s'est dit en grec _titthos_ et _titthion_; en latin _tetta_; en allemand _titte_; en anglo-saxon _tit_, _titt_ ou _tytt_; en Langue franque _tuito_; en anglais _teat_, et en espagnol _teta_. On m'assure que le syrien et le chaldéen _thad_ expriment la même idée; et dans la partie de ma préface où j'ai démontré que les premiers rapports de l'enfant et de la mère, c'est-à-dire, l'action de _teter_, ont eu dans le langage une racine commune avec les premiers rapports de parenté, j'ai fait sur la forme hiéroglyphique, et sur le son imitatif du _thêta_ des Grecs, une observation assez nouvelle que je recommande à l'attention du Lecteur.
TIMBALES. _Tabala_ était, suivant Plutarque dans la vie de Crassus, et suivant Hésichius, un tambour dont se servaient les Parthes. C'est _tablon_ en arabe, _tympanon_ en grec, et _tympanum_ en latin.
Il paraît que cet instrument s'est d'abord appelé _timbre_, et qu'il en est question sous ce nom dans _Perceval_ et dans ces vers du _roman de la Rose_:
Cil fleues court si joliement, Et maine si grand dissonent, Qu'il résonne, tabourne et _timbre_ Plus souef que tabour ne _timbre_.
TIMBRE, qui signifie, dans son acception actuelle un instrument d'un métal sonore qui retentit sous le marteau, est incontestablement tiré de la même racine.
TIMPAN, est le nom qu'on a donné à cette partie de l'oreille qui reçoit les impressions de l'air agité, et qui cause le sentiment de l'ouïe, parce qu'elle est comme une espèce de tambour sur lequel les bruits extérieurs viennent agir.
TIMPANON, sorte d'instrument de Musique, monté avec des cordes de laiton qui vibrent sous de petites baguettes, présente le type grec sans aucun changement.
On appliquera facilement aux autres expressions de la même famille les observations que je fais sur celles-ci, soit que les objets qu'elles représentent aient été dénommés d'après le bruit qu'ils rendent, soit que leurs qualifications aient été déterminées par de simples analogies, comme cela a lieu dans le verbe _timpaniser_, qui se dit pour, blâmer hautement, parce que ces sortes de diffamations sont, en quelque manière, divulguées au son du tambour.
TINTEMENT, TINTER. Onomatopées du son de la cloche, qui avaient d'heureux équivalens dans le _tinnitus_ et le _tintinnire_ des Latins. Ils avaient aussi appelé _tintinnabulum_ la petite clochette qui rend un bruit clair et argentin. Catulle a dit, avec peu de goût, ce me semble: _auris tintinnat tintinnabulum_.
TINTEMENT, ou TINTOUIN, se disent indistinctement d'un battement importun qui fatigue l'oreille, et qui ressemble au _tintement_ de la cloche. Nicod en explique assez bien l'extension métaphorique. «_Tintouin_, dit-il, est un nom imité du chifflement qui se fait aux ventricules du cerveau, et cornissant par les oreilles, et vient de _tinter_; et parce que tel _tintouin_ empêche le repos de la personne, on l'usurpe aussi par métaphore, pour souci rongeant, travail d'esprit et fatigation de l'entendement».
TINTAMARRE, vient, selon Pasquier, du bruit que font les paysans quand ils frappent sur leur _marre_, qui est un instrument de labour, pour avertir ceux qui sont éloignés, de quitter leur besogne, et que midi est sonné. Quoi qu'il en soit de cette désinence parasite, il ne peut y avoir de doute sur l'effet imitatif de cette expression et sur le caractère de sa racine, qui est bien évidemment prise dans le son naturel.
TOCSIN. Ce mot vient de _toquer_, _frapper_, et de _sing_, qui signifiait autrefois une cloche. Il en est fait mention en ce sens dans le Pontifical.
En quelques lieux, on appelle encore petit _sing_ les petites cloches. Il y a aussi un vieux proverbe qui dit: on en fait bien les _sings_ sonner, pour dire, on en fait beaucoup de bruit.
_Tocsin_, est donc composé d'un son naturel et d'un son abstrait, à supposer que _sing_ lui-même ne soit pas une Onomatopée ancienne. Rabelais a écrit _toquesing_ au chapitre 66 du livre IV de _Pantagruel_.
TONNER, TONNERRE. Ce météore terrible a fourni des Onomatopées à tous les peuples. C'est une des premières catastrophes naturelles qui aient dû frapper l'imagination de l'homme, et il n'est pas étonnant qu'il ait cherché à le représenter par un concours de sons éclatans. Dans notre Langue même où cette imitation est plus imparfaite que dans beaucoup d'autres, on peut remarquer cependant que le nom du _tonnerre_ est formé d'une syllabe très-sonore, alongée d'une terminaison roulante.
Les Celtes ont dit _tonitru_, les Latins _tonitruum_, et leur prononciation donnait à ce mot une harmonie sourde et retentissante comme les _grondemens_ de la foudre dans les échos; les Italiens _tuono_, les Espagnols _tronido_, les Anglais _thunder_, et les Allemands _donner_.
Ajoutons, sans pousser plus loin cette recherche, que les idiomes humains n'ont pu exprimer un bruit de la nature de celui-ci que par des approximations encore bien imparfaites, quoique le son radical des différens noms par lesquels ils l'ont caractérisé, soit le plus grave de tous ceux que peut former la voix. Aussi est-il devenu dans les mots _son_ et _ton_, le signe général de tous les bruits, de toutes leurs modifications et de tous leurs effets.
TORRENT. Du bruit d'un courant d'eau très-impétueux, effet que l'auteur d'un roman moderne a cherché à rendre dans ce passage, qui ne me paraît pas tout-à-fait dépourvu d'harmonie.
«Après des pluies abondantes, un torrent large et rapide, grossi de tous les ruisseaux et de toutes les ravines, descend du haut de nos montagnes avec le bruit de la foudre, s'élance furieux dans la plaine, la remplit d'épouvante et de désastres, brise, envahit, dévore tout ce qui contrarie son passage; et, chargé d'arbres déracinés, de rocs et de décombres, il roule et se précipite en grondant dans la Salza».
_Torrent_ se dit _strumor_ en Langue gallique, et se trouve ainsi exprimé dans des fragmens d'anciennes poésies, attribuées à Ossian.
* TOURDE. En vieux français _tourd_. C'est un nom qu'on donne à la grive dans quelques provinces, et que les Étymologistes disent fait par Onomatopée.
Le mot _twrdd_ a désigné en celtique, suivant M. Court de Gébelin, le chant bruyant de certains oiseaux, et, en général, les bruits tumultueux et fatigans.
ÉTOURDIR, rompre la tête à quelqu'un à force de criailleries, est construit sur cette racine.
TOURTEREAU, TOURTERELLE. En hébreu _thor_; dans presque toutes les Langues orientales _tur_; en latin _turtur_, prononcé _tourtour_; en italien _tortora_, _tortorello_, _tortorella_; en espagnol _tortola_; en anglais _turtledove_; en allemand _turteltaube_; en celtique _turzunel_; en vieux français _tourte_ et _tourtre_.
Il n'est personne qui ne reconnaisse dans ces expressions des Onomatopées très-heureuses du roucoulement des _tourterelles_.
TOUSSER, TOUX. Du bruit que l'on fait en _toussant_.
Le _husten_ des Allemands, et le _cough_ des Anglais, pour être d'une construction différente, n'en sont pas moins des Onomatopées incontestables.
TRACAS, TRACASSER. Ces mots expriment dans leur sens propre un bruit violent et incommode, comme celui des corps qui se fracassent; mais ils diffèrent de cette dernière espèce d'expression et quant au sens et quant à la racine, en ce que l'idée de fracas emporte celle de rupture et de brisement, qui n'est point inhérente à celle-ci.
Nicod prétend fort mal-à-propos, selon moi, que _tracas_ vient de _trac_ ou _trace_, _comme qui dirait aller çà et là, errer par les voies_.
Quoique ce terme et ses dérivés ne soient guère d'usage que dans des acceptions figurées, ils sont sensiblement tirés d'un son naturel, et on appelle encore très-bassement dans la Langue du peuple, du nom de _tracas_, une chaussure lourde et grossière, qui cause un bruit désagréable quand on marche.
On peut remarquer ici un singulier rapprochement; c'est que la dénomination triviale dont je parle a le même rapport avec le mot _tracasser_ que _savate_ son synonyme avec le mot _sabat_, qui se prend dans notre Langue pour un bruit haut et tumultueux. _Sabata_ se dit en celtique, pour, faire du bruit ou crier à pleine voix. _Sabot_ dériverait de la même racine, et on aurait fait de ce dernier mot, par extension, le nom de l'ongle de certains animaux.
TRANSIR. La racine de ce mot que je choisis au hasard dans sa famille, caractérise un grand nombre de mots analogues, et dont le sens est marqué par le bruit naturel dont ils dérivent.
Les dents serrées convulsivement dans le frémissement du froid, de la fièvre et de la peur, laissent échapper un son dur et roulant dont on a fait _transir_, engourdir, pénétrer de froid,
TERREUR, sentiment de crainte causé par la présence d'un objet épouvantable,
TREMBLEMENT, frissonnement véhément et universel,
TREMBLER, frissonner avec force par tout le corps,
TREMBLOTER, qui en est le diminutif,
TREMBLE, arbre ainsi nommé, parce que ses feuilles _tremblent_ et s'agitent au moindre vent,
TRÉMOUSSEMENT, SE TRÉMOUSSER,
TRESSAILLEMENT, TRESSAILLIR, qui expriment de petites émotions, de faibles mouvemens d'effroi, de surprise ou de joie.
TRANTRAN. Mot factice et populaire qui n'est plus d'usage que dans son acception figurée, c'est-à-dire, pour signifier l'intelligence d'un état, d'un métier, le secret d'un négoce, le cours des affaires de commerce et d'industrie.
Quelques-uns prétendent que ce mot s'est dit proprement du son du cor des chasseurs, sens auquel il est employé dans la _vénerie_ de Dufouilloux, de sorte que ce serait une métaphore tirée de la conduite de la chasse.
D'autres avancent que cette façon de parler vient du bruit des violons qui s'accordent, bruit qu'on peut rendre par _trantran_; et alors ce serait une métaphore tirée de l'accord et de l'harmonie de la musique.
TRAQUET. Petite soupape qui ouvre et ferme l'ouverture de la trémie, pour laisser tomber ce qu'il faut de grain sous la meule.
TRICTRAC. Jeu dont le nom vient du bruit que font les dames et les dés dont on se sert en jouant. C'est ce bruit que M. Delille exprime admirablement dans ces vers:
J'entends ce jeu bruyant où le cornet en main, L'adroit joueur calcule un hasard incertain. Chacun sur le damier fixe[6] d'un oeil avide Les cases, les couleurs, et le plein et le vide. Les disques noirs et blancs volent du blanc au noir; Leur pile croît, décroît. Par la crainte et l'espoir, Battu, chassé, repris, de sa prison sonore Le déz avec fracas part, rentre, part encore. Il court, roule, s'abat.
Dumarsais croit que ce jeu s'est appelé autrefois _tictac_, et il est encore désigné de cette manière par les Allemands et les Anglais.
* TRINQUER. Heurter les verres en buvant, ce qui se fait avec un bruit dont le mot _trinquer_ est formé par Onomatopée.
Les Allemands s'en sont emparés, en lui donnant quelque extension, pour représenter l'action de boire elle-même. Ils disent _trincken_, les Flamands _drincken_, et les Italiens _trincare_.
TROMPE, TROMPETTE. Dans la basse latinité _trumpa_; en italien _tromba_ et _trombetta_; en anglais _trumpet_; en allemand _trompete_.
Il était inutile de chercher l'étymologie du mot _trompette_ dans ces différentes Langues, comme l'a fait Ménage, ou il fallait remonter du moins jusqu'au bruit naturel qui l'a produit, ainsi que ses analogues.
«_Trompe_, dit le père Labbe, _tromper_, _trompette_, _trompetter_, viennent du son qui se fait ordinairement dans le cor de chasse _trom, trom, trom_, et non pas de _tuba_, ni du _taratantara_ du bon Ennius qu'il avait formé sur le son clair et gaillard des clairons et de la doucine».
TROMBONNE, est le nom italien actuellement francisé d'un instrument que nous avons d'abord nommé _trombon_.
TROT, TROTTER. Le mot _trot_ représente à l'oreille comme à la pensée l'allure naturelle des chevaux dont on presse le pas. C'est donc avec raison que Pasquier le dérive, par Onomatopée, du bruit que font les animaux en _trottant_.
De la même racine vinrent le celtique _troad_ qui signifie _pied_, et le celtique _trotta_ qui signifie _trotter_.
Je ne sais où M. Court de Gébelin a lu _trul_, qui se disait pour, _aller_ ou _courir çà et là_, et dont viendrait le mot populaire _trauler_.
TURLUT. C'est un oiseau du genre de l'alouette, qu'on a nommé _turlut_ en raison de son chant dont ce mot est l'expression.
TIRELIRE, est une autre Onomatopée construite pour représenter le même bruit naturel, comme _turelure_ et _turelurelu_ pour imiter le son de la flûte. «Ces termes factices, qui ont bonne grace dans une poésie telle que celle-ci, dit la Monnoye dans son curieux glossaire sur les Noels, seraient insupportables dans un poème sérieux. Virgile n'a eu garde d'employer le _taratantara_ d'Ennius. Un Merlin Coccaïe, un Arena, un Belleau ont eu droit d'exprimer, comme bon leur a semblé, toutes sortes de voix dans leurs macaronées, mais on ne saurait pardonner à Dubartas sa ridicule description du chant de l'alouette, en ces quatre vers du cinquième livre de sa Semaine»:
La gentille alouette avec son _tire lire_ Tire l'ire à l'iré, et _tirelirant_ tire Vers la voûte du Ciel, puis son vol vers ce lieu Vire et desire dire, adieu dieu, adieu dieu.
Il faut dire à l'honneur du siècle de Dubartas que ces vers parurent déjà très-misérables de son temps, car je les lis ainsi corrigés, mais non pas beaucoup meilleurs dans l'édition que je consulte.
La gentille alouette avec son _tire lire_ Tire l'ire aux faschez, et d'une tire, tire Vers le pole brillant, plus d'un plumage las Changeant un peu de son se laisse cheoir en bas.
C'est cette version qu'Edouard Dumonin a suivie dans sa traduction latine, intitulée _Beresithias_:
_Dulcis alauda suo _tire liro_ consonna tollit Iratis iras, saevamque extrudit Erymnin Flammicomum tractuque polum levis involat uno Hinc leviter flexo cantu, dum membra fathiscunt Corpora demittit terrae._
Baptiste Mantouan a cherché à exprimer la même chose dans ce passage de ses poésies, et y a sans doute mieux réussi que ses rivaux, sans recourir au même procédé:
_Prole novâ exultans, galcâque insignis alauda Cantat; et ascendit ductoque per aera gyro Se levat in nubes: et carmine sydera mulcet._
Ronsard a fait usage aussi du mot _tire lire_ dans une piece de ses _Gaîtés_, intitulée l'_Alouette_, et c'est peut-être la seule tache qu'il y ait dans ce morceau charmant: