Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises

Part 8

Chapter 83,630 wordsPublic domain

PEPIER. C'est du cri naturel des moineaux, ou plutôt de tous les jeunes oiseaux, que ce cri a été formé. On a dit autrefois _pipier_, qui n'est plus d'usage.

_Piauler_, _piuler_, sont dans le même cas, quoiqu'également imitatifs.

PIAILLER, PIAILLERIE, PIAILLEUR, dérivent du même son naturel; on les a faits pour exprimer une criaillerie fatigante et perpétuelle, comme les cris des petits oiseaux. Les Latins employaient _pipulum_ pour, injure, huée et rumeur publique, par la même analogie.

PÉPIE, est le nom d'une maladie dont une grande altération est la cause ou le symptôme. Ne semble-t-il pas que ce mot soit créé du bruit que font de petits oiseaux tourmentés par la soif? Le _peperi_ des Grecs, dont les Latins ont fait _piper_, ne remonterait-il pas encore à la même racine par une extension peu forcée, parce que c'est une substance qui altère et qui donne la _pépie_? Les Grecs appelaient _pippos_ un petit oiseau; et ce qui vient singulièrement à l'appui de mes conjectures, _pipizo_ se prenait indifféremment chez eux pour _pipio_, _sugo cum sonitu_, ou _potum proebeo_. _Pio_ même signifiait _bibo_, et de là le _piot_ de Rabelais et de nos anciens Auteurs. _Pino_, qui avait le même sens, est devenu le nom français d'un raisin. _Pepier_ emportait d'ailleurs en vieux langage l'idée de gémissement et de plaintes comme dans ces vers de Villon:

Je sens mon coeur qui s'affaiblit, Et puis je ne peux _pepyer_.

Les Espagnols ont _piar_, et les Italiens _pipire_, comme les Latins. Ces derniers appelaient les pigeonneaux _pipiones_, et nous en avions fait autrefois _pipions_.

PIPÉE, dit Nicod «est un mot fait et imité de la voix des oiselets, comme aussi _pippe_, _pipper_, et _pippeur_, et signifie le siffler que l'oiseleur fait avec une fueille de _fou_, ou d'autre arbre, ou de roseau, ou avec une pippe de bois, contrefaisant la voix d'iceux oiselets. Selon ce on dit, prendre des oiseaux à la _pipée_, qui est quand un homme caché dedans un buisson et bien entouré de rameaux couverts de gluons, ayant un chathuant ou hibou branché et attaché près de luy, contrefait le _pippis_ des oiseaux, ou bien pressant les ailes ou les pieds d'un oiseau vif, le fait crier, car les oiseaux advolent à ce _pippis_, ou à ce cry, pour garantir leurs semblables du chathuant qu'ils cuident les tenir, et se perchent sur ces rameaux et s'engluent. _Pipée_, par métaphore, se prend pour mine ou contenance contrefaite».

_Piper_, _pipeur_, qui ne se prennent plus que pour l'action de _piper_ les dés, ont peut-être été rejetés trop dédaigneusement de la Langue; leur emploi était fondé sur une allusion très-naturelle, et leur sens était vif et frappant. Montaigne a dit avec son énergie, avec sa précision ordinaire, que _la Rhétorique étoit une art mensongère et piperesse_: il y a dans les Langues des expressions si heureusement caractéristiques, qu'une fois perdues, on ne peut plus les remplacer.

PIC. Instrument de fer courbé et pointu vers le bout, qui a un manche de bois, et dont on se sert à ouvrir la terre et à rompre le roc; Onomatopée du bruit que rend la pierre sous l'instrument qui la brise.

PIQUER, c'est donc primitivement frapper avec un _pic_. On dit encore qu'on _pique_ la pierre, quand on blanchit une maison en dépouillant la pierre de sa surface.

PIOCHE, nom d'un outil de labourage, a été alongé d'un son plus mousse, parce la _pioche_ creuse et ne brise point.

BÊCHE, est un mot de la même construction, prononcé sur une touche moins dure, parce que la _bêche_ n'attaque pas la terre avec force, et ne sert qu'à la diviser.

En anglais, le verbe _piocher_ se rend par le verbe _dig_. Dans ce dernier mot, l'imitation du son est frappante. On remarque la même vérité dans la formation du mot _tuf_, qui est le nom d'une terre compacte et prête à se pétrifier, qui rend sous la _pioche_ et sous la _bêche_ un son net et sec dont ce terme est l'expression; mais comme cette étymologie n'est pas incontestable, je me contente de la rapporter ici à cause de l'analogie du sujet.

* POUPE. Suivant Nicod, que j'aime à citer souvent, «c'est la tette ou mammelle, soit d'une femme comme la nomment en aucunes contrées de France, soit de bestes mordans comme la nomment les veneurs, disans les _poupes_ d'une ourse, et semblables, le mot vient du prétérit grec _pépoka_, tout ainsi que pot, et est dit _poupe_, parce que le faon tette et boit le laict par là, ou bien est fait par Onomatopée du son que l'enfançon fait de ses lèvres en suçant à force le laict de la mammelle».

Si toutefois le prétérit grec _pépoka_ pouvait être rapporté à cette racine, c'était plutôt comme dérivé que comme type, et il paraît que Nicod s'en est aperçu. Il aurait fait remonter le mot _poupe_ avec plus de vraisemblance au mot _popanon_, qui est le _popanum_ des Latins, et qui est incontestablement de la même famille. Remarquez d'ailleurs que les Latins ont dit _puppus_ et _puppa_, d'où viennent _puer_ et _puella_.

POUPÉE, c'est l'image d'une petite fille, d'un enfant qui tette encore. Quelqu'évidente que soit l'étymologie de ce mot, on s'est avisé, je ne sais où, de le dériver de _Poppée_, parce qu'on prétend que cette femme fut la première qui mit le masque en usage pour conserver la beauté de son teint et le préserver du hâle et des injures de l'air.

POUPON, c'est, dans le langage vulgaire et enfantin, un petit garçon à la mammelle.

PUER. Du bruit que fait la bouche en repoussant, avec une forte émission du souffle, les odeurs désagréables.

_Pouah_, interjection qui marque le mépris et le dégoût, doit en être le son radical.

R

RACLER. Du frottement de l'ongle ou d'un instrument aigu sur les corps qu'ils nettoient ou qu'ils déchirent. _Rakos_ signifiait en grec un haillon, un vêtement déchiré, une cicatrice, une ride. _Rakterios_, c'était le corps brisé ou _raclé_, qui rendait du bruit. Aristophane appelle Euripide _rakiosurraptadès_, raccommodeur de vieux haillons. _Ragas_ se disait sur une autre touche pour rupture, déchirement, et de là, _raga_, pour force et violence.

On pourrait croire que _raccommoder_ en est fait par antiphrase ou contre vérité, à moins qu'on ne fasse voir que les syllabes complétives en déterminent la nouvelle acception.

La famille des mots qui se rapportent à l'idée d'_effraction_, est évidemment tirée de la racine autour de laquelle je range ces curieuses analogies, quoiqu'elles lui soient devenues plus ou moins étrangères dans leur extension.

RAIRE ou RÉER. Terme de Vénerie emprunté du cerf en amour.

«Il a, dit M. de Buffon, la voix d'autant plus forte, plus grosse et plus tremblante, qu'il est plus âgé: la biche a la voix plus faible et plus courte; elle ne _rait_ pas d'amour, mais de crainte. Le cerf _rait_ d'une manière effroyable dans le temps du _rut_. Il est alors si transporté, qu'il ne s'inquiète, ni ne s'effraie de rien».

RUT, le temps où le cerf _rait_.

RÂLE, RÂLEMENT, RÂLER. Du son enroué d'une respiration qui s'épuise, et dont les derniers efforts annoncent une mort prochaine.

RÂLE, est aussi le nom d'un oiseau que Ménage croit désigné d'après son cri.

RAUQUE. Du bruit âpre et fatigant des voix enrouées.

ROQUET, est le nom de mépris qu'on donne à un petit chien importun, et qui aboie sans cesse. Je le crois formé du son _rauque_ de son jappement.

REDONDANCE. C'est une dérivation figurée du son que rend un corps dur qui rebondit dans sa chute.

Ainsi l'on a dit _redondance_ d'une vicieuse superfluité de paroles, qui ne fait que nuire à la netteté du discours, parce que c'est une espèce de bondissement de la pensée, qui, après avoir frappé l'esprit, rejaillit et retombe avec moins de force.

Ce mot n'est point une Onomatopée propre, mais une Onomatopée abstraite construite par analogie.

RETENTIR, RETENTISSEMENT. Belles Onomatopées dont le son radical est le type d'une nombreuse famille de mots, consacrés à exprimer des idées de même ordre. _Voyez_ TINTEMENT, TINTER.

_Retentir_ et ses dérivés s'emploient en général en parlant des échos des montagnes et des voûtes, et ne conviennent point quand il s'agit d'un bruit net et sans répercussion. Racine a dit:

De nos cris douloureux la plaine _retentit_.

Et ailleurs:

Mes seuls gémissemens font _retentir_ les bois.

Boileau a dit aussi:

Ils faisaient de leurs cris _retentir_ les rivages.

La vérité d'imitation est moins sensible dans ces exemples que dans beaucoup d'autres, parce que la plaine, les bois et les rivages sont des lieux peu _retentissans_. Je sais combien de telles observations sont minutieuses; mais j'ai rapporté ces vers de deux de nos grands Poètes, pour faire voir de quelle importance est la justesse d'expression pour l'effet poétique, et de combien de nuances la Langue la plus riche peut encore s'orner.

RINCER. Du bruit des doigts contre l'intérieur d'un verre que l'on _rince_.

Un si galant exploit réveillant tout le monde, On a porté par-tout des verres à la ronde, Où les doigts des laquais, dans la crasse tracés, Témoignaient par écrit qu'on les avait _rincés_.

Les Irlandais disent _rincsail_, et les Bretons _rinca_.

RONFLEMENT, RONFLER. Du bruit que fait dans la gorge et les narines d'un homme endormi, l'air fortement aspiré.

On a employé ces mots par extension, pour exprimer le bruit grave des gros tuyaux d'un orgue, ou celui des canons, et figurément, les éclats de voix présomptueux d'un Comédien qui cherche le _brouhaha_.

«Il n'y a, dit le Mascarille des Précieuses, que les Comédiens de l'hôtel de Bourgogne qui soient capables de faire valoir les choses. Les autres sont des ignorans qui récitent comme on parle; ils ne savent pas faire _ronfler_ les vers, et s'arrêter au bel endroit».

Du _ronchus_ des Latins, nous avions fait _froncher_ dans le vieux langage, et dom Lepelletier rapporte _fronsal_, mot de l'usage de Cornouaille, qui a le même sens.

ROSSIGNOL. En latin _luscinia_, ou _lucinia_, en italien _usignuolo_, _lusignolo_, _rusignuolo_, en espagnol _ruysenor_.

Le Castelvetro a pensé que le nom italien de cet oiseau était fait par Onomatopée. Belon et Ménage rapportent des étymologies plus vraisemblables, et M. de Brosse tranche, suivant moi, la difficulté. De _luco canens_, _lucinia_, _luciniola_, _lusignuolo_, _rusignuolo_, _rossignol_; il reste à déterminer si l'imitation du son n'est pas entrée pour quelque chose dans la construction de ces différens dérivés, et c'est ce qui me paraît incontestable.

* ROUCOULEMENT, ROUCOULER. Onomatopées du chant des tourterelles, qui est aussi très-bien exprimé par le _to coo_ des Anglais.

On a dit autrefois _rocouler_, mais _roucouler_ a été justement préféré.

_Roucoulement_ est un mot harmonieux et utile qui serait bon à admettre dans la Langue. M. de Châteaubriand, d'ailleurs si sévère dans l'emploi des mots nouveaux, en a fait souvent usage.

ROUE[5]. Ce mot est dérivé du bruit de la _roue_, et en général du bruit d'un corps rond qui roule avec rapidité sur une surface retentissante.

C'est le _trochos_ des Grecs, le _rota_ des Latins et des Italiens, le _rüeda_ des Espagnols, le _rot_ ou _rod_ des Celtes, et le _rad_ de l'ancien Teuton.

_Rodellec_ signifiait en celtique une voiture à plusieurs roues, un vestige, une ligne, comme celle qui est décrite par la roue.

ROUTE, mot français d'une acception très-voisine, en est probablement dérivé. Cette opinion n'est pas étrangère à M. Court de Gébelin, qui appuie mal-à-propos sa conjecture de quelques fausses étymologies.

RUGIR, RUGISSEMENT. «Le _rugissement_ du lion est si fort, dit M. de Buffon, que quand il se fait entendre par échos la nuit dans les déserts, il ressemble au bruit du tonnerre: ce _rugissement_ est sa voix ordinaire; car quand il est en colère, il a un autre cri qui est court et réitéré subitement, au lieu que le _rugissement_ est un cri prolongé, une espèce de grondement d'un ton grave, mêlé d'un frémissement plus aigu. Il _rugit_ cinq ou six fois par jour, et plus souvent lorsqu'il doit tomber de la pluie».

Ce passage de M. de Buffon m'en rappelle un autre qui a rapport au _rugissement_ du tigre, et où ce grand Ecrivain hasarde, pour exprimer ce cri, une Onomatopée que l'usage n'a pas consacrée depuis. «Le tigre, dit-il, fait mouvoir la peau de sa face, grince les dents, frémit, _rugit_ comme fait le lion, mais son _rugissement_ est différent. Quelques voyageurs l'ont comparé au cri de certains oiseaux. _Tigrides indomitae rancant, rugiuntque leones._ (_Autor Philomelae._) Ce mot _rancant_ n'a point d'équivalent en français; ne pourrions-nous pas lui en donner un, et dire, les tigres _rauquent_, et les lions _rugissent_; car le son de la voix du tigre est en effet très-rauque».

Je suis bien aise de faire remarquer ici que ce verbe factice, à qui M. de Buffon ne connaît point d'équivalent en français, en a un très-exactement construit sur la même racine, dans le patois de Franche-Comté. _Rancôt_, c'est le dernier soupir, le dernier râle du moribond; _rancoïer_, c'est expirer, rendre l'âme, pousser le sanglot convulsif qui annonce la mort.

On a dit autrefois _ruiment_ pour _rugissement_, comme dans ce passage des grandes Chroniques de France, dédiées à Charles VIII. «Sembloit que ce fussent urlemens de loups et _ruimens_ de lions». Cela donne quelque probabilité à l'opinion de M. de Caseneuve, qui fait dériver _rut_, anciennement _ruit_, du _rugitus_ des Latins, et qui regarde _raire_ ou _réer_ comme une contraction de _rugire_. Il aurait pu citer ce passage de Job, qui dit, en parlant des biches, à qui l'action de _réer_ est particulière: _incurvantur ad faetum, et pariunt, et _rugitus_ emittunt_. Marot dit dans sa traduction des Pseaumes:

Ainsi qu'on oit le cerf _bruire_, Pourchassant le froid des eaux, Ainsi mon ame soupire, Seigneur, après tes ruisseaux.

_Voyez_ RAIRE ou RÉER.

RUISSEAU, RUISSELER. Nicod dérive ces mots du grec _reo_, _fluo_. Le grec attique _reos_ signifiait _ruisseau_. Les Latins ont dit _rivus_, _rivulus_, les Italiens _rivo_, _ruscello_, les Espagnols _rio_, les Anglais _rivulet_. _Dour red_, en celtique, signifie une eau courante et rapide. Dom Lepelletier nomme _rigol_, et Davies _rhigol_, un _ruisseau_ tracé dans un champ; cette expression s'est conservée dans le français. Lebrigand a employé quelque part, comme celtique, le mot _ruzelen_; mais il paraît que ce n'est que le français _ruisselet_ qui s'est glissé, comme beaucoup d'autres, dans le celto-breton, par le contact des français avec les peuples de l'Armorique. _Ru_ se dit en Géorgien d'un grand écoulement d'eaux. _Arou_ exprime la même idée en Arménien et en Malabare, et _rud_ en Arabe et en Persan. Plusieurs Etymologistes assurent que _rit_ indiquait dans les Langues gothiques un passage ou un gué. Les mots par lesquels nous désignions un _ruisseau_ en vieux langage, se rapprochaient assez du son typique. _Reu_ et _ru_ se trouvent dans Nicod. _Ru_ s'emploie encore pour désigner le lit ou canal d'un petit ruisseau. _Ruel_ et _rui_ sont communs dans nos vieux romanciers. _Ruit_ est employé pour rive dans un passage de Perceval. En remontant la vallée de la Romanche par la nouvelle route de Grenoble en Italie, on voit avant le hameau des Roberts, un torrent que le peuple appelle _riou-peirou_, c'est-à-dire, _ruisseau_ périlleux.

Notre mot _ruisseau_ peint parfaitement à l'esprit le petit murmure doux et modulé d'une eau vive qui roule entre les cailloux.

S'il est vrai, ainsi que le prétend M. Court de Gébelin, que _rat_ soit un terme de marine qui sert à désigner un endroit de mer où il y a quelque courant rapide et dangereux, on peut faire remonter ce mot à la même racine, soit comme lui par le gallois _rhydd_, qui signifie gué ou bas-fond, soit, mieux encore, par l'allemand _ritha_, qui signifiait autrefois torrent, ou par le _dour red_ des Celtes, et par le celto-breton _rodo_, qui se dit d'un passage de rivière; mais cette assertion est contestée.

«_Rat_ n'est point un terme de marine pour designer un courant rapide et dangereux dans la mer, m'écrit M. de Roujoux, c'est un nom de lieu; le _Raz_ est un vaste écueil situé en face de l'île de Sein, et qui a donné son nom au passage compris entre cette île et lui. Le passage du _Raz_ ou _Ratz_ est célèbre, parce qu'un grand nombre des vaisseaux qui entrent à Brest ou qui en sortent, sont forcés d'y donner. Il est fertile en naufrages, et la baie dont il forme une des pointes, s'appelle la baie des Trépassés. Je ne crois point que ce mot ait de signification connue; il ressemble à une foule de termes auxquels on veut trouver des étymologies, quoiqu'ils n'en aient pas».

ROUIR, est très-judicieusement dérivé du vieux français _ru_, par Ménage. Nicod même écrit _ruir_, et rend en latin _chanvre roui_, par _cannabis fluviata_.

S

SANGLE, SANGLER. De _cingula_, _cingulare_, et originairement du bruit de l'air froissé par une courroie déployée avec force.

_Sangle_ s'exprimait en celtique par _cengl_ et _cenclen_, et suivant la même analogie, _lancer_ et _darder_, par _cingla_.

En vieux français, on disait _changle_ et _changler_, comme c'est l'usage dans notre Langue, qui a souvent modifié ainsi les sons sifflans.

CINGLER, se dit pour, naviguer à pleines voiles, parce que la mer, ouverte vivement par le navire, rend un petit bruit de la même nature que le précédent. Mais le son radical est ici moins emphatique, parce que le froissement qu'il représente est moins éclatant, et a lieu dans un milieu moins sonore. Cependant on a employé ce dernier verbe au même usage que l'autre en nombre d'occasions, et on le dit fort bien, du vent du Nord et de la pluie chassée par un ouragan impétueux.

SAPER. Abattre par le pied, travailler avec le pic et la pioche à détruire les fondemens d'un mur.

SAPE, se dit en terme de guerre d'un travail qu'on fait sous terre pour la surprise d'une place. En latin, c'est _sappa_, en italien _zappa_.

L'oriental _saph_ ou _sap_ désigne l'action de briser ou de limer, de réduire en poussière.

Ces différens mots sont formés du bruit de l'instrument contre les constructions qu'il attaque, ou sur la terre qu'il entr'ouvre.

SCIE, SCIER. _Scie_ se dit en latin _serra_, en italien _sega_, _rasega_, en espagnol _sierra_, en anglais _saw_, en allemand _saege_, autant de dénominations tirées du bruit sifflant que produit la _scie_ en divisant le bois.

Le _secare_ et le _scindere_ des Latins sont construits d'après ce son naturel qui a fourni d'innombrables Onomatopées à toutes les Langues.

SCION. C'est le nom qu'on donne à des branches grêles et menues, tendres et pliantes que poussent les arbres. L'osier, par exemple, s'élève en touffes de _scions_, et je n'hésite pas à penser que ce mot ne soit formé du frémissement de ces branches débiles, quand le vent les courbe devant lui, et qu'elles se relèvent en sifflant.

On appelle encore _scions_ les impressions qui restent sur la peau d'une personne fouettée de verges. C'est le nom de la cause pour celui de l'effet, employé par métonimie.

_Cion_, s'est dit en vieux langage, de la pluie fouettée par les vents. Il est facile de saisir l'analogie de ces différentes acceptions.

SIFFLER. Verbe dont on connaît les nombreux dérivés, et qui dérive lui-même du bruit de l'air comprimé et chassé par une ouverture étroite. Les Latins ont dit d'abord _sifilare_, qui se lit dans Nonnius-Marcellus, et ensuite _sibilare_. Les Italiens ont _sibilare_, _subbiare_, _zuffulare_, _fischiare_, autant d'Onomatopées qui caractérisent différens modes de _sifflement_; les Espagnols, _silvar_; les Allemands, _pfeifen_, et les Anglais plus heureusement encore _whistle_.

En vieux français, nous avons dit _subler_ et _sibler_: Marot a dit _sublet_ pour _sifflet_. Les Angevins ont gardé cette expression, et Ondin la rapporte dans ses dictionnaires. Le patois bourguignon y a substitué _sublô_, qu'on lit dans les noels de la Monnoye.

Çat ein anfan? me dis-tu vrai? Tan meu, velai tô note fai. Tu sai bé, quant ein anfan crie Que por an époizé le cri, Ai ne fau qu'éne chaiterié, Vou qu'un _sublô_ vou qu'un trebi.

Il est à remarquer que ce _sublô_ du peuple de Bourgogne ressemble beaucoup au _subulo_ de Varron, que celui-ci a employé pour _tibicen_.

Cirano, acte II, scène III de son _Pédant joué_, fait dire à Mathieu Gareau: «Ce biau marle qui _sublet_ si finement haut».

Le peuple mouille l'_S_, et dit communément _chiffler_.

Il paraît que les Celtes faisaient usage du mot _si_, pour bruit; _sifflement_, murmure.

Les Grammairiens appellent consonnes _sifflantes_ ces trois lettres _s_, _x_, _z_, parce qu'on ne les prononce qu'avec une espèce de _sifflement_. Elles doivent donc être d'un grand usage pour exprimer les bruits de cette espèce. La Langue anglaise est une Langue _sifflante_, parce qu'elle a beaucoup de mots sur la touche _sifflante_ et sur la touche dentale.

L'emploi fréquent de la lettre _S_ rend la prononciation _sifflante_. Euripide en faisait un usage vicieux qui passa même en proverbe. On appelait ce défaut le sygmatisme d'Euripide.

Racine a prodigué les _S_ dans ce vers d'Andromaque:

Pour qui sont ces serpens qui _sifflent_ sur vos têtes?

et l'effet d'imitation qui en résulte est frappant. On l'a trouvé, peut-être avec justice, un peu trop minutieux.

Il y a de l'harmonie dans ces vers d'un de nos Poètes lyriques:

Ixion et les Aloïdes Ont cessé leurs mugissemens. De Tantale et des Danaïdes Je n'entends plus les longs gémissemens, Et des fatales Euménides Les couleuvres avides Ne brisent plus les airs par d'aigres _sifflemens_. L'Érèbe n'a plus de tourmens.

La forme et le son de la lettre _S_ la rendent propre à désigner doublement le serpent, et à peindre en même temps ses mouvemens tortueux et ses _sifflemens_ aigus. L'_ophis_ des Grecs, qui est originairement égyptien, a le singulier mérite d'offrir dans ses caractères une espèce de noeuds de couleuvres, et dans sa terminaison, un bruit semblable à celui qui annonce ordinairement ces animaux. C'est tout-à-la-fois un hiéroglyphe et une Onomatopée. La lettre [Phi] ressemble à un caducée.

Les Latins ont _anguis_, qui a la même désinence _sifflante_, et de plus _seps_ et _serpens_; les Italiens _serpente_, _biscia_; les Espagnols _sierpe_; les Anglais _serpent_ et _snake_.

On appelle _bysse_ en science héraldique, des serpens et des couleuvres. C'est l'ancien nom français de ces reptiles. Celui par lequel nous désignons actuellement le _serpent_, est une Onomatopée sans vivacité et sans harmonie, dont je n'ai pas cru devoir faire un article à part, mais dont les analogues curieux me paraissent assez bien placés dans celui-ci.

SILLON, SILLONNER. Du bruit d'un corps qui en effleure légèrement un autre sur un long espace. De là,

SILLAGE, qui est la trace d'un vaisseau sur la mer, quand il ne fait qu'y glisser doucement.

SIPHON. «Ce sont, dit un vieux commentateur de Rabelais, ces canaux et tuyaux ès-fontaines qui jettent l'eau, et par le moyen et force de l'air qui les presse, rendent un son et sifflement d'où ils ont pris leur nom».

SOUFFLER. Nous avons vu tout-à-l'heure au mot _siffler_ une Onomatopée construite d'après le bruit de l'air chassé à travers un canal étroit. Celle-ci est formée sur l'émission libre de l'air poussé hors d'un canal de grandeur suffisante, avec un bruit mousse et sans éclat.

Les dérivés nombreux de cette expression ne peuvent échapper à personne.

SOURDRE. Sortir, jaillir, s'écouler par une fente de la terre ou du creux d'un rocher.

L'étymologie de ce mot a été rapportée avec raison au _surgere_ des Latins, qui avait le même sens.

_Medio de fonte leporum _Surgit_, amari aliquid, quod in ipsis floribus angit._

LUCRET.

On a même dit en français _surgeons_, tantôt pour ces rejetons qui naissent au pied des arbres, tantôt pour un petit ruisseau qui vient de _sourdre_ de la terre; et _surgir_, qui est pris pour _sourdre_, avec un peu d'extension dans ce passage des hymnes de Ronsard: