Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises
Part 7
Une observation pleine d'intérêt, et qui prouve que les articulations de la voix de la _grue_ ont toujours passé pour avoir quelques rapports avec celle de la voix humaine, c'est que les Commentateurs pensent que si certains Poètes ont appelé cet oiseau l'oiseau de Palamède, cela vient de ce qu'outre l'ordre de bataille et le mot du guet, Palamède en avait appris quatre lettres grecques.
* GRULLER. M. Court de Gébelin prend cette mauvaise expression dans deux sens sous lesquels il la trouve également imitative. Dans le premier, elle signifie _trembler de froid_; dans le second, _ébranler un arbre_ pour en faire tomber les fruits. Il est vrai que le peuple l'emploie ainsi, mais elle n'était pas digne d'être _francisée_. Sous le premier de ces rapports, elle n'est que l'augmentatif ou la contraction du verbe _grelotter_; sous le second, elle n'est que le verbe _crouler_, corrompu.
_Crolement_ ou _Grolement_, se dit aussi très bassement d'un tremblement spasmodique de la tête, qui a lieu chez les vieillards et chez ceux qui sont sujets aux affections nerveuses. Ce terme me semble fait du même verbe _gruller_ sous sa seconde acception, parce que ce tremblement ressemble à celui d'un arbre agité, dont la tige _vibre_ long-temps.
GUÊPE. Du latin _vespa_, écrit, selon ses premières racines, avec la voyelle _ou_ initiale, remplacée successivement, comme cela se remarque dans les Langues, par la dento-labiale _v_, et la gutturale _g_, si sujettes à se confondre. Le son typique était l'Onomatopée du vol bruyant de la _guêpe_.
* GUIORER. Terme inusité qui est fait du cri naturel de la souris.
Davies rapporte _gwichio_, _strepere_. Selon quelques Savans, _gwicha_ s'est dit en Langue celtique pour, se plaindre à la manière des petits oiseaux. _Gwigoura_, c'est faire un petit bruit comme une porte qui roule sur des gonds rouillés. Ces bruits ont rapport à celui que ce mot représente, et sont exprimés d'une manière assez semblable.
H
HACHE. On a cherché fort loin l'étymologie de ce mot. Elle est dans le son naturel, dans l'aspiration forte et profonde, dans l'ahan pénible qui marque les efforts d'un bucheron.
L'initiale _h_, si nulle dans la plupart des mots, est singulièrement caractéristique lorsqu'elle est aspirée, et les Onomatopées qui expriment les divers accidens de la respiration de l'homme, lui sont, presque toutes, redevables de leur énergie.
* HAHALIS. De _hahé_, cri de chasse, dont on se sert pour arrêter les chiens qui prennent le change ou qui s'emportent trop, ou bien de l'éclat tumultueux de la voix des chasseurs, et des retentissemens de l'écho, on a composé cette expression, d'ailleurs peu connue et restreinte dans son usage, à l'acception pour laquelle elle a été inventée.
HALETER. Je ne m'attacherai point à démontrer que le mot _haleine_ et certains autres qui en dépendent, sont faits par Onomatopée de l'émission de l'air dans l'acte de la respiration. Cela me paraît bien établi, et je n'aurais point rejeté ces expressions, s'il n'avait pas été de mon projet de réunir seulement celles qui conservent un caractère d'imitation évident, sans m'occuper de celles qui l'ont perdu, et dans lesquelles le son radical se cache parmi des sons étrangers.
Le mot qui fait le sujet de cet article, est sensiblement formé du bruit d'une respiration pressée, entre-coupée et violente. L'_anhelare_, et mieux encore le diminutif _anhelitare_ des Latins, ont le même type.
HAPPER. Saisir quelque chose avidement, et avec une forte aspiration qui marque l'impatience ou le desir.
Il y a de certaines terres et de certains métaux qui _happent_ la langue dès qu'on l'applique sur leur surface, et, par exemple, l'argille et toutes les agrégations alumineuses. Cet effet est produit par une absorption rapide de la salive qui met en contact plus parfait la peau de la langue et la terre qu'elle essaye. Ce mot semble spécialement fait pour représenter la sensation tenace et subite dont je parle, quoique la rapidité monosyllabique de sa racine le rende d'ailleurs très-pittoresque dans grand nombre d'occasions.
HARPE. Je conjecture que ce mot est fait par Onomatopée du son des cordes de la _harpe_, rassemblées en grand nombre sous les doigts, et ébranlées simultanément.
Quoi qu'il en soit, le nom de la _harpe_ a très-peu varié dans les Langues modernes. Les Anglo-Saxons l'ont appelée _hearpa_, les Allemands _herp_ et _harf_, les Anglais _arp_, et les Italiens _arpa_.
HARPER, est un vieux terme encore employé par Molière et par Sarrazin, pour, _prendre_, _saisir_, _dérober_. Il semble que le peuple, dont toutes les expressions présentent d'ordinaire des images vives et singulières, s'est emparé de cette racine pour l'appliquer aux actions qui exigent un grand développement de la main, comme dans les exemples auxquels je renvoie. L'_arpax_ des Grecs dont le _rapax_ des Latins est le parfait équivalent, à une petite transposition près, et tous les mots qui en dérivent, n'ont pas dû être autrement construits, quel que soit l'instrument ou l'objet qui en a fourni le son radical.
On disait _harpaille_ en vieux langage, d'une troupe de brigands et de maraudeurs, comme dans ces vers tirés des _Vigiles_ de Charles VII.
Illecques et à saincte Ermine Appartenant à feu Tremouille, Avoit grande _harpaille_ et vermine, Ne n'y demeuroit coq ne poule.
On a vu à ce sujet, dans la préface de cet ouvrage, ce que j'ai dit de la lettre _h_, considérée comme signe figuré d'une rapacité avide et impatiente[4]. Ces applications particulières sont à l'appui de mon opinion.
_Raper_, _Rapt_, sont faits de _harper_ par métathèse.
HENNIR, HENNISSEMENT. Mots formés du cri des chevaux, et qu'on ne peut prononcer sans se rappeler ces beaux vers de M. Delille:
Plus loin, fier de sa race, et sûr de sa beauté, S'il entend ou le cor, ou le cri des cavales, De son sérail nombreux _hennissantes_ rivales, Du rempart épineux qui borde le vallon, Indocile, inquiet, le fougueux étalon S'échappe, et libre enfin, bondissant et superbe, Tantôt d'un pied léger à peine effleure l'herbe, Tantôt demande aux vents les objets de ses feux, Tantôt vers la fraîcheur d'un bain voluptueux, Fier, relevant ses crins que le zéphir déploie, Vole, et frémit d'orgueil, de jeunesse et de joie.
Les Latins avaient cette Onomatopée. On lit dans Virgile au troisième livre des Géorgiques:
_Talis et ipse jubam cervice effudit equinâ Conjugis adventu pernix Saturnus, et altum Pelion _hinnitu_ fugiens implevit acuto._
Tel, Saturne surpris dans un tendre larcin En superbe coursier se transforma soudain, Et secouant dans l'air sa crinière flottante, De ses _hennissemens_ effraya son amante.
C'est le _c'hwirina_ des Bretons. Davies écrit _chwyrnu_. Il traduit le mot _Rhinge_ qui y a rapport, par _stridulus_, ou _sonus stridens_.
L'ingénieux auteur du roman de _Gulliver_ a tiré du même son radical le nom factice de _houyhinms_, pour désigner un peuple de chevaux.
HEURT, HEURTER. Du choc rude et brusque de deux corps durs.
HISSER. Hausser une vergue, la faire monter au haut du mât, au commandement de _hisse_, _hisse_.
Ces mots sont pris du bruit de la vergue quand on la relève, et du frémissement de la voile quand on la froisse.
HOQUET. Du bruit d'une _inspiration_ subite, courte et convulsive.
Les Latins ont dit _singultus_, les Anglais _hicket_ et _hiccough_, les Flamands _hick_, les Celtes _hak_, et _hic_ ou _ig_, rapportés par Lepelletier et Davies.
Un Etymologiste cherche l'origine de ce mot dans l'hébreu _enka_, qui veut dire _sanglot_. Il est probable que ces différentes expressions sont de la même racine.
HORREUR. _Horror_. Ce mot est une Onomatopée qui représente l'impression que produisent sur nous les objets épouvantables. De là,
HORRIBLE, ce qui fait _horreur_,
ABHORRER, avoir en _horreur_.
HUÉE, HUER. _Huée_ se dit d'une clameur de désapprobation qui s'élève dans les assemblées nombreuses, et dont ce mot est formé très-imitativement.
On employait autrefois _hus_, _hüe_, et _huyer_ dans le même sens.
HULOTTE. En latin et en italien _ulula_, en allemand _huhu_, en anglais _howlet_.
Ces noms de la _hulotte_ lui viennent de son cri sinistre. Le _bubo_ des Latins, dont nous avons fait peu imitativement le mot _hibou_, procède de la même analogie.
* HULULER, est un verbe que des Ecrivains en petit nombre ont cru pouvoir tirer du gémissement de la _hulotte_, pour une foule d'acceptions auxquelles le verbe _hurler_ paraît moins propre. Cette Onomatopée singulièrement précieuse n'a pas été dédaignée dans la Langue latine, et enrichirait la nôtre.
HUMER. Avaler quelque chose avec une aspiration forte et tout d'une haleine.
Le vieux mot _super_, qui a la même valeur, ne se dit plus qu'en quelques provinces. On peut conjecturer que le mot _soupe_ était fait de la même racine, et cela d'autant plus probablement, que, suivant Ménage, _super_ signifie _humer du bouillon_.
HUPPE, ou PUPU. Les deux noms de cet oiseau sont l'effet d'une controverse assez oiseuse parmi les Etymologistes. On se demande si le premier lui a été donné en raison de la huppe élégante dont sa tête est ornée, ou s'il est une simple traduction un peu contractée de l'_upupa_ des Latins, qui était dérivé du cri ordinaire de l'animal. On est aussi embarrassé sur le second, que les uns regardent comme l'expression de ce cri, et les autres comme une dénomination odieuse par laquelle nos aïeux désignaient la _huppe_, à cause de la saleté qu'on lui reproche. Quant à moi, je suis porté à croire que Belon s'est trompé en faisant venir le nom de la _huppe_ de cette touffe de plumes qui la caractérise, et je partage l'opinion de Ménage qui regarde au contraire le mot _huppe_ dans cette dernière signification, comme dérivé du nom de l'oiseau qui l'est lui-même de son cri.
Aristophane s'est amusé à imiter la voix de la _huppe_ dans ces mots factices: _epopoë_, _popopo_, _popoè_, _jo_, _io_, _ito_, _ito_, _ito_, _ito_.
Cette Onomotapée se retrouve chez tous les peuples; c'est l'_epops_ des Grecs, le _bubbola_ des Italiens, le _popa_ des Portugais, le _hoppe_ des Flamands, le _hoop_ et le _hoopof_ des Anglais, le _popp_ des Suédois, etc. Nous avons dit _pupeput_, _pepu_ et _pipu_.
HURLEMENT, HURLER. Heureuses Onomatopées du cri des loups et des chiens effrayés.
Tel un loup furieux, de butin affamé, Qu'on chasse, encore à jeun, d'un bercail alarmé, _Hurle_ les longs regrets de sa rage impuissante, Se retourne en grondant, et mord la proie absente.
Cette nuance a échappé à la Langue latine, puisque les mots _ululatus_ et _ululare_ sont plus propres à exprimer des bruits coulans et modulés que le roulement rauque et effroyable que ceux-ci représentent. C'est pourquoi le verbe _hululer_ serait une innovation avantageuse à notre Langue. Les Italiens qui usent d'_urlare_ et d'_ululare_, suivant les occasions, ont bien senti le prix de cette modification, toute légère qu'elle paraisse. _Voyez_ le Dante, parlant de la pluie de feu qui dévore les damnés dans le troisième cercle:
__Urlar_ gli fa la pioggia, come cani: Dell'un de' lati fanno all'altro schermo, Volgonsi spesso i miseri profani_.
Et concluons de là que nous avons traduit l'_urlare_ des Italiens, et non pas l'_ululare_ des Latins, qui est cependant susceptible d'un aussi grand nombre d'applications, et qui est au moins aussi noble et aussi harmonieux.
Rabelais a dit _ullement_ dans ce passage de Pantagruel: «Le grand effroi et vacarme principal provient du deuil et _ullement_ des diables, qui là guettans péle mélle les paovres ames des blessez, reçoipvent coups d'épées à l'improviste, et pastissent solution en la continuité de leurs substance aerée et invisible,... puis crient et _ullent_ comme diables».
J
JAPPEMENT, JAPPER. Ces mots se disent pour _aboiement_ et _aboyer_, en parlant des petits chiens et des renards.
Les Celtes ont dit _chilpa_, _japper_, _chilpaden_, _jappement_.
K
KAKATOÈS. Le nom de cette belle espèce de perroquet est formé de son cri.
Klein et Seba en ont fait _kakatocha_, Edwards et Albin, _cokcatoo_, Brisson, _catacua_, et on l'appelle en certains endroits, _cacatou_.
L
LAPPER. Saisir avec la langue, boire à la manière des renards et des chiens. On croirait que c'est le mot _happer_ privé de la forte aspiration qui le caractérise, et augmenté d'une lettre linguale qui en détermine la nouvelle acception.
Compère le renard se mit un jour en frais, Et retint à dîner commère la cigogne; Le repas fut petit, et sans beaucoup d'apprêts. Le galant pour toute besogne Avait un brouet clair (il vivait chichement). Ce brouet fut par lui servi sur une assiette; La cigogne au long bec n'en put attraper miette, Et le drôle eut _lappé_ le tout en un moment.
Cette expression n'est pas tout-à-fait particulière à notre Langue; le mot _lap_ se retrouve dans la Langue celtique, et on pourrait en faire descendre assez naturellement les mots _lepus_ et _lapin_.
LÉCHER. Du bruit de la langue traînée sur la superficie d'un corps qu'elle suce ou qu'elle nettoie.
C'est le _leichein_ des Grecs, le _lingere_ des Latins, le _lecken_ des Allemands, le _leccare_ des Italiens.
Ajouterai-je, à propos de ce dernier terme, que les Italiens en ont fait _il lecchino_, le gourmand, le _lécheur_ de plats; et d'_il lecchino_, _al lecchino_, qui est devenu l'_arlequin_ de nos théâtres; plaisante méprise d'un érudit qui, sur la foi d'un jeu de mots d'_arlequin_, fait dériver son nom de l'illustre famille de Harlay!
LORIOT. De vieux Lexicographes prétendent que cet oiseau, est ainsi nommé, parce qu'il semble articuler ce mot dans son chant. Ce qu'il y a de certain, c'est que les Grecs, et, d'après eux, les Latins, l'ont appelé _chlorion_, dont le nom français du loriot dérive d'autant plus incontestablement, qu'on a dit autrefois _lorion_. Or, le mot _chlorion_ a dû être tiré de _chloros_, _viridis_, _herbidus_, _luteus_, _flavus_; et comme ces termes désignent une des deux couleurs du _loriot_, on pourrait penser avec Schrevelius que le nom de cet animal est fait _ex colore_. C'est donc une Onomatopée un peu douteuse.
LOUP. En grec _lukos_, en latin _lupus_, en italien _lupo_, en espagnol _lobo_, en allemand et en anglais _wolf_, en suédois _ulf_.
Il paraît évident que ces noms ont été construits imitativement d'après le hurlement du _loup_. Le nom latin du renard, et quelques-uns de ses noms modernes, ont le même type.
Il paraît qu'on a écrit autrefois _lou_, comme en ces vers de Saint-Amand parlant des anciennes épées sur lesquelles était gravé un _loup_, et qui étaient recherchées pour leur bonté:
Sa vieille rapière au vieux _lou_, Terreur de maint et maint filou.
Je suis cependant porté à croire que c'est une simple licence que Saint-Amand a pratiquée pour l'exactitude de la rime; car je ne trouve aucun exemple de cette espèce d'ortographe, qui se rapproche beaucoup plus de la construction naturelle, et qui offrirait sous ce rapport une tradition assez précieuse.
M
MIAULEMENT, MIAULER. Du cri ordinaire des chats, de ces éclats désagréables de leur voix, dont Boileau se plaint dans sa satire des _Embarras de Paris_:
Qui frappe l'air, bon Dieu! de ces lugubres cris? Est-ce donc pour veiller qu'on se couche à Paris? Et quel fâcheux démon durant les nuits entières Rassemble ici les chats de toutes les gouttières? J'ai beau sauter du lit, plein de trouble et d'effroi, Je pense qu'avec eux tout l'enfer est chez moi. L'un _miaule_ en grondant comme un tigre en furie, L'autre roule sa voix comme un enfant qui crie.
Quoique Nicod ait écrit _miauler_, il semble qu'on disait autrefois _miaouler_, et certains Grammairiens regrettent cette manière de prononcer qui leur paraît plus imitative. Elle l'est peut-être trop, et j'ai déjà dit que cette recherche excessive d'imitation était fort ridicule quand elle choquait l'harmonie, et qu'elle ne se fondait que sur un cliquetis de sons bizarres et forcés.
MOUE. Il est impossible de prononcer ce mot, sans que la bouche figure ce qu'il signifie, c'est-à-dire, cette espèce de grimace qui est familière aux gens tristes et colères. Le _moerens_, le _moestus_ des Latins, le _mesto_ des Italiens, et sur-tout le _mustio_ des Espagnols, doivent appartenir à cette espèce d'Onomatopée. Il résulte d'ailleurs de l'émission du souffle par les narines, quand les lèvres sont closes, comme cela se remarque dans les gens qui font la moue, un petit bruit que les Grecs ont appelé imitativement _mugmos_, et les Latins _mussatio_.
MUFFLE, qui est le nom de la bouche de certains animaux à lèvres alongées et proéminentes,
BOUDER, faire la _moue_ par mécontentement,
BOUDERIE, habitude de mauvaise humeur,
BOUDEUR, homme fâcheux, esprit contrariant et chagrin, sont de la même famille et du même effet d'imitation, les initiales de ces trois derniers mois se prononçant sur la même touche.
La Langue Celtique employait _moüa_, pour, _se fâcher_, et _bouda_, pour, _chuchoter_, _bourdonner entre les dents_. Je n'ai pas besoin d'insister sur ces analogies.
MUGIR, MUGISSEMENT. Belles Onomatopées tirées des cris sourds et prolongés de quelques animaux, ou du bruit des vagues émues par la tempête, ou enfin du cours tumultueux d'un grand fleuve, comme dans ce magnifique tableau de M. Delille:
Sous le ciel éclatant de cette ardente zone, Montrez-nous l'Orénoque et l'immense Amazone, Qui, fiers enfans des monts, nobles rivaux des mers, Et baignant la moitié de ce vaste univers, Epuisent, pour former les trésors de leur onde, Les plus vastes sommets qui dominent le monde, Baignent d'oiseaux brillans un innombrable essaim, De masses de verdure enrichissent leur sein, Tantôt se déployant avec magnificence, Voyagent lentement et marchent en silence, Tantôt avec fracas précipitant leurs flots, De leurs _mugissemens_ fatiguent les échos, Et semblent à leur poids, à leur bruyant tonnerre Plutôt tomber des cieux que rouler sur la terre.
MURMURE, MURMURER. Cette Onomatopée ne varie point dans le grec, dans le latin, dans l'italien, dans l'espagnol, etc. Ce sont de ces mots que la nature semble avoir enseignés à tous les peuples.
Leur son peint parfaitement à l'oreille le bruit confus et doux d'un ruisseau qui roule à petits flots sur les cailloux, ou du feuillage qu'un vent léger balance, et qui cède en frémissant. Le mouvement vague et presqu'imperceptible des eaux et des bois, élève dans la solitude une rumeur qui interrompt à peine le silence, tant elle est délicate et flatteuse, et c'est de là que les Langues ont tiré ces expressions si harmonieuses et si vraies, que, tous les jours répétées, elles paraissent toujours nouvelles.
Tout est changé, tout me rassure, Je n'entends plus qu'un bruit Semblable au doux _murmure_ D'une onde claire, pure, Qui tombe, coule et fuit.
Dans ces vers charmans de Bonneville, toutes les syllabes coulent et _murmurent_.
J'ose croire que nous n'avons point à envier, dans cette circonstance, la prononciation des Latins, si elle était telle que Dumarsais et beaucoup d'autres Grammairiens le présument. En effet, le mot _murmure_, prononcé à la française, est composé de sons plus liquides, et en quelque sorte plus fugitifs que n'étaient ceux de leur _mourmour_ et du _mormorio_ des Italiens; et l'harmonie un peu emphatique de ces derniers mots, leur fait perdre, selon moi, beaucoup de leur grâce et de leur fluidité.
MUSC. Je ne hasarde ce mot au nombre des Onomatopées que sur la foi de M. Court de Gébelin qui le croit formé du bruit que fait le nez en flairant, en aspirant les parfums. Il s'appuie de deux analogies différentes, l'une tirée du Celtique ou d'une Langue analogue dans laquelle il prétend que _mussa_ signifie _flairer_, et _musse_, _odeur_; l'autre tirée de l'Ethiopien où ce dernier mot se dit _mez_; mais cette opinion peut paraître un peu hasardée.
Il est du moins certain que les Grecs qui ont appelé le _musc_, _moschos_, ont dit _muzo_ dans le même sens que les Latins _musso_, _clausis labris sonum è naribus emitto_; ils ont appelé _muron_ certaines odeurs, et l'odeur en général, _murodia_. _Muxoter_, c'est la narine. Le nom du rat, qui est le _mus_ des Grecs et des Latins, et à qui l'odeur du _musc_ est assez communément propre, pourrait procéder aussi de la même analogie.
Les mots _odeur_ et _flairer_ se rendent, d'ailleurs, en Celtique par des expressions qui présentent l'Onomatopée très-juste du bruit que fait l'aspiration des parfums: _c'houés_ et _c'houesâd_.
O
OIE. «Le cri naturel de l'_oie_, dit M. de Buffon, est une voix très-bruyante. C'est un son de trompette ou de clairon, _clangor_, qu'elle fait entendre très-fréquemment et de très-loin; mais elle a de plus d'autres accens brefs qu'elle répète souvent; et lorsqu'on l'attaque ou l'effraie, le cou tendu, le bec béant, elle rend un sifflement que l'on peut comparer à celui de la couleuvre. Les Latins ont cherché à exprimer ce son par des mots imitatifs, _strepit_, _gratitat_, _stridet_.
»Soit crainte, soit vigilance, l'_oie_ répète à tout moment ses grands cris d'avertissement ou de réclame; souvent toute la troupe répond par une acclamation générale, et de tous les habitans de la basse-cour, aucun n'est aussi vociférant, ni plus bruyant».
C'est ce cri naturel de l'_oie_ qui est devenu son nom dans notre Langue et dans quelques autres. Je crois, du moins, qu'on peut regarder comme des Onomatopées le _chen_ des Grecs, dont ils semblent avoir fait _chaino_, _hio_, _dehisco_, parce que le ronflement rauque d'un homme qui dort la bouche ouverte est assez pareil au bruit que fait l'_oie_ irritée; le _kaki_ de certains Orientaux, le _wazon_ des Arabes, le _gwasi_ des Celtes, le _goas_ des Suédois, le _gaas_ des Danois, et l'_apatta_ des Nègres de la Côte d'Or; mais rien n'est d'un effet d'imitation plus vrai qu'un de ces noms qui est particulier aux Mexicains, et par lequel ils ont voulu exprimer le cri bref et fréquent dont M. de Buffon parle à propos de cet animal. Ils l'ont appelé _tlalacatl_, et cette dénomination factice a été conservée par Fernandez.
L'_oie_ mâle s'appelle un _jars_, et ce mot a produit une expression fort usitée. De _jars_ et du Celtique _comps_, langage, en construction, _gomps_ ou _gon_, l'on a fait _jargon_, _jargonner_, parler comme des _oies_.
On disait _oüe_ en vieux français, comme le prouvent ces vers de la farce de _Patelin_:
Vous l'en avez pris par la moüe, Il doit venir manger de l'_oüe_.
Il me semble donc que M. Decaseneuve a mal rencontré quand il a fait de ce mot un augmentatif d'_oiseau_, et qu'il est d'ailleurs difficile de remonter à son étymologie autrement que par l'Onomatopée.
OISEAU. La construction de ce mot est extrêmement imitative; il est composé des cinq voyelles liées par une lettre doucement sifflante, et il résulte de cette combinaison une espèce de gazouillement très-propre à donner une idée de celui des _oiseaux_. Il est à remarquer comme une singularité très-rare dans notre Langue, que ce mot _gazouiller_ est formé, comme le mot _oiseau_, des mêmes sons vocaux, liés par la même consonne. Il n'en est distingué que par son intonation qui est prise dans une lettre gutturale, par conséquent très-bien appropriée à l'idée qu'il exprime.
OUATE. C'est la première soie que l'on recueille sur le cocon du ver à soie, ou un duvet léger que fournit une espèce d'_anas_. On s'en sert pour doubler des vêtemens d'hiver; et le bruit moëlleux que produisent ces vêtemens quand on les froisse, a pu donner l'idée de cette dénomination, qui serait assez imitative; mais c'est une étymologie douteuse que je n'alléguerais point, si les Lexicographes en reconnaissaient une autre, pour peu vraisemblable qu'elle fût.
P
PÂMER, PÂMOISON. Du _spasma_ des Grecs, qui lui-même est construit imitativement d'après le bruit propre à la figuration particulière de la bouche d'une personne qui se _pâme_.