Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises
Part 6
Un rieur était à la table D'un financier, et n'avait en son coin Que de petits poissons; tous les gros étaient loin. Il prend donc les menus, puis leur parle à l'oreille; Et puis il feint à la pareille D'écouter leur réponse; on demeura surpris, Cela suspendit les esprits. Le rieur alors d'un ton sage Dit qu'il craignait qu'un sien ami Pour les grandes Indes parti N'eût depuis un an fait naufrage. Il s'en informait donc à ce menu _fretin_; Mais tous lui répondaient qu'ils n'étaient point d'un âge A savoir, au vrai, son destin; Les gros en sauraient davantage.
FRIRE. Du pétillement de l'huile bouillante quand on y plonge un corps froid pour le faire _frire_.
Cette Onomatopée se retrouve dans toutes les Langues.
Observez que le grec _frugo, frughios_ (_torreo, torridus_), dont le son a tant d'analogie avec celui sur lequel ce mot est formé, a fourni le nom de l'_Afrique_ et de la _Phrygie_, pays de feu. Je dois cette remarque à M. de Cambry, dont l'immense érudition a enrichi la science des Langues de tant d'heureuses découvertes.
FRISER. Pour rouler les cheveux, on les presse avec un fer chaud qui les dessèche et qui les crispe. C'est du petit bruit avec lequel ils se retournent sur eux-mêmes, qu'on a fait le mot _friser_.
_Friser_ se prend aussi pour, effleurer un objet, pour, en passer si près que le bruit du frottement se fait légèrement entendre.
FROISSEMENT, FROISSER. Belles expressions qui représentent ordinairement le cri d'une étoffe ferme que l'on presse avec quelque force; mais qu'on a étendues à d'autres significations, et qui peuvent s'appliquer plus ou moins à toutes sortes de ruptures et de brisemens.
Il est certain qu'elles ont été formées d'après le son naturel, et je n'en atteste que les Auteurs même qui ont cherché ailleurs leur étymologie. Ils remarquent qu'on dit _froisser_ du damas et du satin. On ne le dirait pas d'une étoffe douce et légère qui cède sans bruit sous la main. On la chiffonne, on ne la _froisse_ pas. _Froisser_ est donc un mot imitatif, une véritable Onomatopée.
On dit vulgairement le _froufrou_ d'une robe de satin, d'un vêtement de taffetas, et ce mot factice est la racine de ceux-ci.
FRÔLER, pour, friser, effleurer un corps.
_Frôler_ une robe de taffetas, c'est la faire crier en passant. _Frôlement_, pour représenter ce bruit, est un mot pittoresque et vrai, mais hasardé.
_Freler_, qui est de cette famille, s'emploie dans la Langue du peuple, en parlant d'une matière de peu de consistance, comme les cheveux et la barbe, ou le poil, la laine et les plumes des animaux, qui, à peine _frôlés_ ou effleurés par le feu, se retirent en rendant un son faible et rapide dont ce verbe paraît formé.
FRONDE. Une corde qui sert à lancer les pierres avec violence, à les faire déchirer l'air avec bruit et de manière à ce qu'elles en tirent un frémissement long, retentissant et sonore, dont on peut exprimer l'effet par le mot qui fait le sujet de cet article.
Les Grecs ont dit _sphendoné_, les Latins _funda_, les Italiens _fromba_, _fronda_ et _frondola_. L'_e_ muet qui termine sourdement cette Onomatopée dans notre Langue, et qui figure la désinence d'un bruit mourant, la rend préférable à toutes les autres. J'en excepte cependant l'énergique _sling_ des Anglais, qui est le terme le plus pittoresque que l'on ait attaché à cette idée.
Dans le pays de Léon, _fromm_ exprime le bruit que fait une pierre jetée avec une _fronde_. _Fromm a-ra ar-maen_, la pierre bruit. C'est le _rombo_ des Italiens, et le _bromos_ des Grecs.
FROTTEMENT, FROTTER. Le son radical de ces mots est propre, comme on peut le voir, à tous les froissemens, à tous les frémissemens de la nature; il convient également pour exprimer l'action que ces termes figurent, et il rappelle très-bien le bruit dont elle est ordinairement accompagnée.
FROUER. Un soufflement tremblotant de la chouette a servi de type à cette Onomatopée, qui est d'usage parmi les chasseurs pour indiquer l'action de siffler à la pipée, ce qui se fait communément en plaçant entre les lèvres une feuille ployée qui étouffe le son, et qui le module.
G
GALOP, GALOPER. Nicod conjecture très-plausiblement que ces mots sont faits par Onomatopée du bruit des chevaux qui _galopent_; mais je ne saurais convenir avec lui et avec certains Etymologistes qui ont partagé son opinion, que le mot _haquenée_ ait été immédiatement formé sur une racine naturelle de la même espèce. Le _haca_ des Castillans, et le _faca_ des Aragonais dont on le fait dériver, descendent probablement comme lui du latin _equus_, qui a produit _equina_, et en vieux français _haquet_ et _haquenée_. Coquillard a dit:
Sus, sus, allez vous en, jaquet, Et pansez le petit _haquet_, Et lui faites bien sa litière.
C'est aussi l'opinion de Ménage.
GARGARISER, GARGARISME. Cette Onomatopée est purement grecque, _gargarizo_, _gargarismos_. Elle est formée du bruit d'un remède liquide dont on se lave la bouche et l'entrée du gosier. Les Grecs disaient aussi, dans un sens assez analogue, _gargalisein_, et _gargalismos_, _titillare_, _titillatio_.
Elle est d'ailleurs commune à la plupart des Langues. En hebreu, _garghera_ signifiait le _gosier_; il se dit _gargareon_ en grec, et _gorzaillen_ en celto-breton: la même initiale caractérise encore assez universellement, et avec peu de modifications, les noms qu'on a donnés à cette partie, soit chez les Latins qui l'appellent _jugulum_, soit chez les Italiens qui l'appellent _golla_, soit chez les Allemands qui l'appellent _khéle_ ou _ghéle_, soit chez les Espagnols qui l'ont appelée _garganta_. Rabelais n'a fait que transporter en espagnol le nom de son _grandgousier_, pour en faire celui de _Gargantua_, qu'il s'amuse à expliquer autrement par un quolibet. Le nom même de _gargamelle_ se prend pour la gorge ou le gosier, dans la Langue du peuple, et Hauteroche l'a employé à cet usage.
On disait autrefois _esgargaté_ de crier, d'un homme qui avait une extinction de voix.
* GARGOUILLE. «_Gargouille_, dit Nicod, est ce petit canal de pierre ou d'autre chose, issant en forme de couleuure ou d'autre beste, hors d'oeuvre, au dessous des couuertures des églises, et tels autres bastimens pour jetter au loing l'eaüe pluviale qui en descend. Le nom est par Onomatopée du _gargouillis_, et bruit que l'eaüe fait courant par telles _gargouilles_».
Marot a pris ce mot pour grosses bouteilles desquelles le vin s'écoule avec abondance, à la manière de l'eau qui tombe des gargouilles, et avec un bruit pareil:
Semblablement le gentil Dieu Bacchus M'y amena, accompagné d'andouilles, De gros jambons, de verres, de _gargouilles_.
GAZOUILLEMENT, GAZOUILLER. Ces mots sont tirés du chant des oiseaux, dont ils expriment assez bien l'harmonieux babillage, qui est le _susurrus_, le _garritus_, le _lene murmur_ des Latins. Mais employés jusqu'à satiété par nos Poètes pastoraux, et cousus depuis deux siècles, aux plus misérables bouts-rimés de la Langue, ils ont perdu toute leur grace et toute leur fraîcheur, et sont tombés dans la classe des lieux communs les plus fastidieux. Il y a certaines de ces expressions et de ces tournures qui, inventées d'abord par une riche imagination, et prostituées depuis à tous les usages, sont devenues aussi fades et aussi importantes qu'elles étaient autrefois vives et ingénieuses[2]. Avançons une idée vraie qui n'a que l'apparence d'un paradoxe. Un méchant écrivain porte plus de dommage à la Langue dans laquelle il écrit que le plus beau génie ne lui fait d'honneur. C'est la harpie qui souille tout ce qu'elle touche, et dans ses mains tout se fane et se décolore.
GEAI. En grec, _karakaxa_, en Latin ancien _garrulus_, et de là _garrire_, en latin barbare _gaius_, en espagnol _gayo_, _cayo_, en catalan _gaitg_, _gralla_, en italien _ghiandaja_, en allemand _jack_, en polonais _soika_, en suédois _not-skrika_, en anglais _jay, ia, ia_, en français dans différens lieux et dans différens temps _jay_, _gay_, _jayon_, _gayon_, _jaques_, _jaquot_, _jacuta_, _girard_, _richard_, _gautereau_.
«Leur cri ordinaire est très-désagréable, dit M. de Buffon, et ils le font entendre souvent. Ils ont aussi de la disposition à contrefaire celui de plusieurs oiseaux qui ne chantent pas mieux, tels que la cresserelle et le chat-huant. S'ils aperçoivent dans le bois un renard ou quelqu'autre animal de rapine, ils jettent un certain cri très-perçant, comme pour s'appeler les uns les autres, et on les voit en peu de temps rassemblés en force, et se croyant en état d'en imposer par le nombre, ou du moins par le bruit. Cet instinct qu'ont les _geais_ de se rappeler, de se réunir à la voix de l'un d'eux, et leur violente antipathie contre la chouette, offrent plus d'un moyen pour les attirer dans les piéges, et il ne se passe guères de pipée sans qu'on en prenne plusieurs; car étant plus pétulans que la pie, il s'en faut bien qu'ils soient aussi défians et aussi rusés. Ils n'ont pas non plus le cri naturel si varié, quoiqu'ils paraissent n'avoir pas moins de flexibilité dans le gosier, ni moins de disposition à imiter tous les sons, tous les bruits, tous les cris d'animaux qu'ils entendent habituellement, et même la parole humaine. Le mot _richard_ est celui, dit-on, qu'ils articulent le plus facilement».
Ce mot se retrouve parmi les nombreuses Onomatopées dont le cri du _geai_ fournit la racine, et de la variété desquelles l'instinct imitatif de cet animal nous donne le motif.
GLAPIR, GLAPISSEMENT. Mots formés d'un bruit aigu, perçant, comme les aigres éclats de la voix d'un animal qui n'est pas adulte, ou le fausset d'une voix discordante et d'un mauvais instrument. En grec _klaggé_, et de là _clangor_.
_Glatir_ et _Glatissement_, ont signifié la même chose. En Picardie, _glay_ se dit pour un grand bruit ou pour un grand concours de voix.
GLAS ou GLAIS, c'est le tintement _glapissant_ d'une cloche qu'on sonne pour un Ecclésiastique qui vient de mourir.
GLISSER. Du bruit d'un corps qui parcourt rapidement la surface d'un corps _glissant_.
GLACE, est un mot formé du même son naturel, parce que la glace offre une surface unie, lisse et _glissante_. En breton _clezr_, la _glace_, et _clezra_, _glacer_, dont _glisser_ peut bien être fait.
* GLOUGLOTTER. On a inventé ce mot pour exprimer le chant du coq d'Inde, et cette innovation paraît d'autant plus naturelle, que les Langues anciennes ne pouvaient fournir de terme qui présentât la même idée. Je ne vois pas cependant qu'il ait été mis en usage par aucun Ecrivain considéré.
GLOUGLOU. Mot factice qui se tolère aisément dans une chanson bachique, et qui imite à merveille le bruit d'une liqueur qui s'écoule par un canal étroit.
Madame Deshoulières a dit en parlant du vin:
C'est un secours contre plus d'un tourment, Il n'en est point qui ne cède aisément Au doux _glouglou_ que fait une bouteille.
On se rappelle le couplet de Sganarelle dans _le Médecin malgré lui_:
Qu'ils sont doux, Bouteille jolie, Qu'ils sont doux Vos petits _glougloux_. Mais mon sort ferait bien des jaloux, Si vous étiez toujours remplie! Ah bouteille ma mie, Pourquoi, vous videz-vous?
_Bilbit amphora_, dit Dumarsais; c'est la petite bouteille qui fait _glouglou_.
GLOUTON, GLOUTONNERIE. Un signe presque certain que tel mot est tiré d'un son naturel, c'est sa reproduction dans un grand nombre de Langues. Ainsi, _glouton_ qui s'est dit _glous_ en vieux français, s'est dit _glwth_ en celtique, _glout_ et _gloiet_ en breton, _gluto_ dans la basse latinité, _ghiottone_ en italien, et _gluttonous_ en anglais.
Ces Onomatopées sont formées d'après le bruit que font les alimens, avidement _engloutis_ par un homme affamé, et de là
ENGLOUTIR, qui est d'une acception plus noble et plus étendue.
GORET. C'est un nom du cochon, fait de son grognement. _Gronder_, se dit _gorren_ en Langue flamande.
Le cochon s'est d'ailleurs appelé en grec _khoïros_, en georgien _gorri_, en latin _gorretus_, en italien _verro_. Sur ce dernier mot et sur notre mot _veyrat_, on se rappellera que l'initiale _g_ s'est souvent confondue avec le _v_ dans les Langues, et que cette différence ne peut constater deux espèces d'étymologie.
En vieux français, la truie se nommait _gorrière_.
L'auteur du Monde primitif prétend que du cri du cochon, animal naturellement bruyant, les Celtes avaient fait _gawri_, qui se prenait pour _clamare_. Je ne sais comment il a pu tomber dans cette erreur, à moins qu'il n'y ait été induit par une faute d'impression ou une mauvaise écriture, et qu'il n'ait cru lire _gawri_ dans le mot _garmi_ ou _sgarmi_, dont c'est en effet le sens, et dont _garrire_ paraît dériver. Les _gawris_ ou _gawrics_ étaient dans la religion des Celtes des esprits follets, des espèces de _Dusii_ qui dansaient autour des monumens. Ce mot est formé de _gawr_, géant, et du diminutif _ic_[3]. Cela est fort étranger à l'idée que nous attachons au mot _goret_.
Le terme celtique qui signifie _cochon_, est une Onomatopée prise de son grognement, _oc'h_, ou bien _ouc'h_, en observant que le _c'h_ est aspiré, et se prononce d'une manière gutturale. Et de là, _coc'h_, _stercus_, dont le mot français _cochon_ est incontestablement tiré.
GOULOT. Du _glouglou_ de la bouteille, c'est-à-dire, du bruit que fait le vin en traversant son _goulot_, on a fait ce dernier mot qui est fort peu en usage.
Regnier a dit _goulet_ dans sa plaisante description des meubles d'une courtisane;
Du blanc, un peu de rouge, un chiffon de rabat, Un balet, pour brusler en allant au sabat, Une vieille lanterne, un tabouret de paille Qui s'étoit sur trois pieds sauvé de la bataille, Un barril défoncé, deux bouteilles sur cu Qui disoyent sans _goulet_: nous avons trop vescu.
La bouteille s'appelle en hébreu _bacbuc_, qui est une autre Onomatopée du bruit qu'elle fait quand on la vide. C'est de là que la prêtresse de la dive bouteille a pris son nom dans Rabelais.
GOUTTE. Ce mot est formé du son naturel, du bruit que produit un liquide qui tombe _goutte_ à _goutte_.
L'eau qui tombe _goutte_ à _goutte_ Perce le plus dur rocher.
GRAILLEMENT, GRAILLER. _Graillement_ se dit du son d'un cor usé, rompu, enroué, dont on se sert pour rappeler les chiens. C'est une nuance de _râlement_, ou plutôt, c'est _râlement_ dont on a mouillé l'_l_, et qu'on a précédé d'un son guttural et _criard_, pour exprimer l'aigreur de l'airain fêlé.
GRATTER. Du bruit des griffes ou des ongles contre les corps dont ils attaquent la superficie. _Egratigner_ en est le diminutif.
GRÊLE, GRÊLER. Un bruit sec, un peu aigre, un peu retentissant qui accompagne la chute de la _grêle_, a déterminé son nom. Il faudrait pour en douter n'avoir jamais entendu la _grêle_ frapper le verre en glissant, ou rouler sur l'ardoise qui résonne, en la faisant rebondir.
En latin, c'est _grando_, _grandine_ en italien, _granizo_ en espagnol, _grizill_ en celtique, où de la racine _grill_ se forment, en général, les noms des choses bruyantes.
GRESIL, qui se dit d'une petite _grêle_, fort menue et fort dure, est immédiatement tiré de ce dernier mot.
GRELOT. Petite boule creuse en métal où l'on enferme quelques corps durs, et qui fait l'office de sonnette quand on l'agite.
C'est le _crotalum_ des Latins, mais ce n'en est point une contraction, comme on l'a dit. _Grelot_ est un mot factice de la même construction et de la même racine que le _Drelin_ du _Malade imaginaire_.
GRELOTTER, qui est l'action de heurter les dents quand on éprouve un grand froid, en a été trivialement formé, parce que ce choc imite celui des petits corps que contient le _grelot_.
GRENOUILLE. Du râlement désagréable et prolongé de cet ovipare, les Latins ont fait _rana_, _ranula_, et même _ranunculus_, qui est employé par Cicéron. Ces mots sont devenus le type de la plupart de ses noms modernes, et entr'autres de celui que nous avons adopté, quoiqu'il en paraisse d'abord plus éloigné qu'aucun autre. Le _batracos_ des Grecs a eu moins de dérivés.
Il ne faut pas omettre que dans quelques-unes de nos provinces les mots _rane_, _raine_ et _rainette_ se prennent populairement pour _grenouille_. Or, si l'on pouvait douter que _rana_ fût formé par le procédé imitatif, j'ajouterais une remarque qui me paraît démonstrative; c'est que dans ces mêmes provinces où _rainette_ signifie _grenouille_, ce mot a un homonyme aussi étranger que lui à notre Langue, et qui se dit de l'instrument qu'on appelle plus régulièrement _cresselle_. Entre l'une et l'autre de ces expressions, et les bruits dont elles sont tirées, la conformité est si frappante, que je ne crois pas qu'il y ait une identité d'étymologie plus claire et plus authentique.
GRESILLEMENT, GRESILLER. On entend par _gresillement_ le pétillement d'un reste de parties grasses, qui se trouvent dans la peau, le vélin, le parchemin que l'on brûle, et le froncement, le racornissement un peu bruyans qui l'accompagnent. Ces mots me paraissent trop bas pour devoir être employés sans nécessité.
GRIFFE. De _griffe_, qui est pris de l'éraillement d'un corps plus ou moins solide, et particulièrement d'une étoffe sous les ongles pointus et recourbés d'un animal, on a composé,
AGRIFFER saisir quelque chose avec les _griffes_,
GRIFFER, déchirer d'un coup de _griffe_,
GRIFFADE, blessure que les oiseaux onglés font avec leurs serres,
GRIFFON, oiseau de proie fabuleux,
GRIFFONNER, écrire mal, dessiner grossièrement,
GRIFFONNAGE, écriture incorrecte et illisible,
* GRIFFONNEMENT, terme qui n'est point français, mais qui est d'usage parmi les Artistes, pour signifier une esquisse à la plume, ou même un genre de gravure mis en réputation par Rembrandt et Romain Dehooge, et dont les traits confus et bizarres, mais chauds et hardis, ont l'air d'être formés à coups de _griffes_,
GRIFFE, outil de serrurier ou de tourneur, qui a la forme d'une _griffe_, ou plutôt qui en a l'usage.
Cette Onomatopée est commune à beaucoup de Langues. On lit ce portrait de Cerbère au sixième chant de l'Enfer du Dante:
_Cerbero, fiera, crudele e diversa, Con tre gole caninamente latra Sovra la gente, che quivi è sommersa. Gli occhi a vermigli, e la barba unta, e atra, El ventre largo, e unghiate le mani. _Graffia_ gli spirti, gli scuoja, ed isquatra._
GRIGNOTER. Ce mot se dit bassement de l'action de ronger lentement et avec quelque effort un aliment dur. De là,
GRIGNON, morceau de pain sec et très-cuit, qui crie sous la dent.
Il est rare de voir employer _grignoter_ à propos de mets doux et pulpeux, comme dans cet exemple qui est tiré de M. de Parny:
Une source dans ton verger Jaillit avec un doux murmure, Et son eau bienfaisante et pure Te désaltère sans danger. La faim te presse et te fatigue? De ton figuier mange le fruit, Et ne va pas durant la nuit Du voisin _grignoter_ la figue.
Cet exemple pourrait prouver aussi que le talent a le privilége de tout ennoblir, mais je ne crois pas que personne se hasarde à en renouveler l'essai sur cette expression, assez justement dédaignée.
GRUGER, qui se prend dans le même sens, en est un augmentatif.
GRILLON. Du petit tintement argentin qui caractérise cet insecte, et que les Entomologistes croient provenir de deux membranes, tendues en forme de tymbales, qu'il frappe vivement et presque sans relâche.
Le _grillon_ s'est nommé _grillos_ en grec, _grillus_ en latin, en espagnol et en italien _grillo_, en allemand _grille_, et en anglais _criket_.
Les Méthodistes français ont transporté ce dernier nom imitatif à une autre espèce de coléoptères qui a beaucoup de rapports avec la sauterelle, mais qui ne se fait remarquer par aucun bruit naturel que cette Onomatopée puisse désigner.
GRINCEMENT, GRINCER. Du frottement convulsif et bruyant des dents, qui se fait entendre dans la douleur, la colère, la rage et le désespoir.
Les Allemands ont _greinen_, et les Italiens _digrignare_.
Le _trismos_ des Grecs, qui a tant d'analogie avec notre mot _crissement_, est une belle Onomatopée. Ils disaient aussi _grusein_, pour, _pousser des cris de douleur_, des cris accompagnés de _grincemens_.
Dans la belle description du Jugement dernier, qui se lit dans une des tragédies de Schiller, les réprouvés sont peints _grinçant_ leurs dents, et les faisant bruire comme des dents de fer.
L'Evangile désigne en ces mots l'enfer et les tourmens des damnés. _Ibi erit fletus et stridor dentium._ Là seront les pleurs et les _grincemens_ de dents.
GRIVE. M. de Buffon, en peignant le plumage de cet oiseau, dit que ce mot _grivelé_ qu'on emploie ordinairement pour donner une idée de la variété de ses nuances, est visiblement formé du mot _grive_, qui l'est lui-même du cri de la plupart des oiseaux de ce genre.
Ménage aperçoit l'Onomatopée dans le mot _grive_, et cependant il aime mieux la faire venir de son dérivé _grivelé_. L'opinion de M. de Buffon n'en est pas moins incontestable.
GROGNEMENT, GROGNER, GROGNEUR. Ces expressions sont faites du cri du pourceau, et ont des équivalents de même construction dans la plupart des idiomes connus.
En grec _grullé_, _grullismos_; et le porc, _grullos_; en latin _grunnitus_, _grunnire_.
* GROGNARD, GROGNON, ne se disent point, quoique usités familièrement par des Écrivains recommandables. Jean-Jacques Rousseau, en racontant une espiéglerie qu'il fit dans son enfance à une nommée madame Clot, ajoute que ce souvenir le fait encore rire, parce que cette voisine, bonne femme au demeurant, était bien la vieille la plus _grognon_ qu'il eût connue de sa vie.
GROMMELER. Ce mot a rapport à l'action de gronder sourdement et entre les dents. Il est fait d'un certain grognement des chiens hargneux.
_Grumeler_, s'est pris dans le même sens en vieux langage, comme dans ces vers de la farce de Gringore:
Je me dis mère sainte église, Je veux bien qu'un chacun le note Je mauldis, anathématise; Mais sous l'habit pour ma devise Porte l'habit de mere sote, Bien scay qu'on dit que je radote, Et que suis folle en ma vieillesse; Mais _grumeler_ vueil à ma porte Mon fils le prince en telle sorte Qu'il diminue sa foiblesse.
GRONDEMENT, GRONDER, GRONDERIE, GRONDEUR. La racine de ces mots est prise dans un murmure plus noble que celle des précédens, et on les admet dans un style plus élevé.
Le substantif _gronderie_ ayant été créé pour un usage figuré, j'ai cru pouvoir hasarder _grondement_ qui me paraît indispensable pour représenter le bruit de la foudre, et celui d'une mer lointaine.
GROIN. Du cri ordinaire du porc.
Voltaire regrette qu'on ait perdu le vieux verbe _grouiner_, qui exprimait le même bruit.
GRUAU. Du bruit d'un grain que le moulin rompt et concasse.
GRUE. Cet oiseau, dont le nom est formé d'après son cri, est le _ghéranos_ des Grecs, et le _grus_ des Latins. Les Italiens l'appellent _gru_ et _grua_, les Espagnols _grulla_ et _gruz_, les Allemands _krane_ et _kranich_, les Anglais _crane_, les Anglo-Saxons _crane_ ou _croene_, les Suisses _krie_, les Suédois _trana_, les Danois _trane_, les Illyriens _gerzab_; en Gallois, c'est _garan_, et en Celtique, _gru_. Bochart pense que c'est l'_agur_ de Jérémie; et la ressemblance de ce nom avec presque tous les noms de la _grue_, semble confirmer cette idée, quoiqu'il soit exprimé autrement dans la Vulgate.
L'excellent traducteur Legros a partagé l'opinion de Bochart. «La cicogne, dit-il, connaît dans le ciel quand son temps est venu. La tourterelle, l'hirondelle et la _grue_ savent discerner la saison de leur passage, mais mon peuple n'a point connu le temps du jugement du Seigneur».