Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises
Part 5
Le nom même du corbeau dérive de loin du même son primitif. Du _korax_ des Grecs qui est une Onomatopée, les Latins ont fait _corvus_, et d'après eux les Espagnols _cuervo_, et les Italiens _corvo_. La dénomination que nous avons adoptée est encore moins naturelle, quoiqu'on puisse remonter sans effort à son étymologie; mais il n'y en a point de plus singulièrement corrompue que celles que la Langue allemande et la Langue anglaise ont substituées au _corvus_ des Latins, en retranchant bizarrement de ce mot la consonne initiale, et en faisant du reste par une métamorphose capricieuse les noms insignifians de _rabe_ et de _raven_.
Boileau écrit quelque part:
Sitôt que d'Apollon un génie inspiré Trouve loin du vulgaire un chemin ignoré, En cent lieux contre lui les cabales s'amassent; Ses rivaux obscurcis autour de lui _croassent_.
Ce mot rauque tombe à la fin du vers d'une manière singulière et inusitée qui rend son effet plus énergique.
CROC. Ce mot ne fut probablement d'abord que le signe factice du déchirement d'un corps saisi par un instrument aigu; et puis il devint par une extension très-naturelle le nom de cet instrument, du _croc_ et du _crochet_.
ACCROCHER, c'est saisir avec un _croc_, ou fixer avec un _crochet_.
CROQUER. Du bruit que fait un aliment sec et difficile à broyer, en se rompant sous la dent.
Eh bien! manger moutons, canaille, sotte espèce! Est-ce un péché? Non, non, vous leur fîtes, Seigneur, En les _croquant_, beaucoup d'honneur.
Le même La Fontaine a employé le mot de _croqueur_ que notre Langue a rebuté:
Un vieux renard, mais des plus fins, Grand _croqueur_ de poulets, un jour fut pris au piége.
CROQUET, nom que l'on donne à une espèce de pâtisserie très-cassante, a la même origine que les mots précédens. Ils sont les uns et les autres du style familier.
CROULEMENT, CROULER. Du retentissement sourd et profond des murailles qui s'affaissent, qui s'ébranlent, et qui tombent.
ÉCROULEMENT et S'ÉCROULER qui ont un sens moins vif, sont cependant plus en usage.
Le mot _croulement_ a été transporté très-énergiquement par Montaigne dans le style figuré.
«Nos moeurs sont, dit-il, extrêmement corrompües, et penchent d'une merveilleuse inclination vers l'empirement de nos loix et usages; il y en a plusieurs barbares et monstrueuses; toutes fois pour la difficulté de nous mettre en meilleur état, et le danger de ce _croulement_, si je pouvois planter une cheville à nostre roüe, et l'arrêter en ce poinct, je le ferois de bon coeur».
D
DANDIN, DANDINER. Pasquier dérive ces mots du terme factice _dindan_ qui exprime le bruit des cloches, parce que la marche d'un _dandin_, d'un homme hébêté, d'un badaud qui chemine lentement et au hasard, en ne s'occupant que de choses vaines et communes, représente assez bien le mouvement des cloches ébranlées.
Cette dénomination s'est retrouvée souvent dans le style satirique, témoins Thenot _Dandin_, Perrin _Dandin_, Georges _Dandin_.
DÉGRINGOLER. Terme bas qui est pris du bruit d'un corps qui roule d'une certaine hauteur.
Voltaire a dit: «Si deux ou trois personnes ne soutenaient pas le bon goût dans Paris, nous _dégringolerions_ dans la barbarie».
DRILLE. J'oserais conjecturer que ce mot a été fait du bruit que produisaient les pièces d'une vieilles armure, qui, mal unies et agitées au moindre mouvement, se choquaient les unes contre les autres. Par une de ces extensions qui sont familières à toutes les Langues, et sur-tout à la nôtre, ce mot a signifié depuis un habit militaire en lambeaux, puis le soldat qui le portait, et finalement de mauvais haillons. Les traces de cette génération existent encore, puisqu'il est conservé sous toutes ses acceptions.
* DRONOS. Donner _dronos_ sur les doigts est une expression fort triviale que je trouve dans Rabelais. Le Duchat la regarde comme une Onomatopée du bruit que rend un coup dur et retentissant; mais dans le cas où l'imagination des Lecteurs ne voudrait pas se prêter à l'explication qu'il plaît au savant commentateur d'en donner, ils sont libres de la ranger parmi les mots sans nombre que cet Auteur a formés sans autre règle que son caprice, véritables termes macaroniques, dans la construction desquels il n'a cherché qu'à être original et bizarre, et auxquels il s'est peu soucié d'attacher un sens. Voilà pourquoi un commentaire dans le genre de celui de M. Le Duchat, où l'on prétend tout expliquer, est une des entreprises les plus ridicules qu'on ait pu faire sur Rabelais.
* DROUÏNE. Ce mot, tout aussi dédaigné, signifie le havresac dans lequel les chaudronniers mettent leurs outils, dont le choc sonore semble articuler _dron_, _drin_, ou _drouin_.
CHAUDRON, CHAUDRONNIER, seraient donc des Onomatopées tirées de cette racine.
En anglais, un _drouïneur_ ou _chaudronnier_ qui porte la _drouïne_, s'appelle _tinker_, autre Onomatopée aussi tirée du tintement des métaux dont il est chargé.
E
EBROUER. Onomatopée assez précieuse, qui représente l'action d'un cheval ardent, soufflant avec force pour chasser l'humeur qui l'incommode, et pour reprendre facilement haleine.
_Tum si qua sonum procul arma dedêre, Stare loco nescit, micat auribus, et tremit artus, Collectumque premens, volvit sub naribus ignem._
Il n'y aurait peut-être rien de comparable à cet admirable passage des _Géorgiques_, si on ne lisait pas dans Job:
«Est-ce vous qui avez donné au cheval sa force et sa beauté? Le ferez-vous bondir comme la sauterelle, lui, qui du souffle si fier de ses narines, inspire la terreur? Il se rit de la peur; il s'agite, il frémit, il frappe du pied la terre, et l'enfonce. Dès qu'il entend le son de la trompette, il dit: courage! Il sent l'approche de l'armée, et joint ses hennissemens aux cris confus des soldats.»
On reconnaîtra facilement dans les deux Poètes les images dont le mot _ébrouer_ est l'expression elliptique.
ÉCLAT, ÉCLATER. Du bruit d'un corps dur qui se divise avec violence quand on le crève, quand on le fend, quand on le brise.
Il y a long-temps que les Glossateurs et les Étymologistes ont reconnu que ces mots étaient faits du son que rend le bois, par exemple, quand on le met en pièces, comme cela se remarquait au brisement des lances dans les tournois. On lit au deuxième livre d'Amadis: «Adonc baissèrent leurs lances, et donnans des esperons à leurs chevaux, coururent l'un contre l'autre de si grande roideur, que leur bois vola en _esclats_».
Les Grecs ont dit _klao_ pour _frango_, et de là, chez les Latins, un éclat de bois s'est quelquefois appelé _clasma_. _Clao_ signifiait en celtique une espèce de ferrement, et le bruit qu'il rendait sous le marteau.
Cette racine passant au figuré par catachrèse ou extension, a enrichi nos vocabulaires de beaucoup de termes. Elle a fourni aux Langues gothiques le mot _cla_ ou _cala_, _crier_, dont il est facile de suivre les nombreuses dérivations.
_Clabaud_, qui est composé de ce mot et du latin _boare_ ou _baubare_, a été pour, chien, et figurément pour, un parleur insupportable.
_Clabauder_, est encore pris quelquefois en ce sens dans un style très-bas.
Que deviendrai-je, entendant les Libraires Me _clabauder_ et crier de concert, Deçà, Monsieur, achetez Boisrobert!
_Clamer_, qui signifiait nommer à haute voix, appeler avec _éclat_, est totalement rejeté par notre Langue, qui a cependant conservé tous ses composés. Il était toutefois difficile à remplacer en certaines occasions.
C'est elle qui a tant de pris Et tant est digne d'estre amée Qu'el' doit estre rose _clamée_.
GUILLAUME DE LORRIS.
_Clameur_, _Acclamation_, et les autres expressions de cette famille n'ont rien perdu dans l'usage. On disait autrefois _clamours_, comme dans ces vers de Marot:
Tous pélerins doivent faire requêtes, Offrandes, voeux, prières et _clamours_.
Le mot _éclisser_, pour, faire jaillir des _éclats_ de boue, a cessé d'être français.
ÉCLABOUSSER, Onomatopée mixte, composée d'_éclat_ et de _boue_, lui a été substitué.
ÉCLOPPÉ. Je crois que c'est le seul mot qui nous reste de cette racine, qu'on peut croire formée par imitation du bruit inégal et lourd de la marche d'un boiteux.
Rabelais a dit _cloper_; et, _clopiner_ se trouve dans des Auteurs d'un style assez pur. J'ai lu _clanpin_ dans des mémoires de la fin du dix-septième siècle, où l'on désignait ainsi le duc du Maine.
_Claudicare_, qui signifiait boiter chez les Latins, n'aurait-il pas la même origine; et de là n'aurait-on pas fait le nom de la _cloche_, parce que son mouvement ressemble à la marche des boiteux? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'on dit encore _clocher_ pour _boiter_, et qu'on appelle vulgairement _cloche_, une espèce d'ampoule qui survient aux pieds d'un homme fatigué, et qui le fait _clocher_.
* CLOPIN, CLOPANT, est un mot factice, construit par Onomatopée du pas des boiteux. La Fontaine s'en est servi dans la fable du _Pot de terre et du Pot de fer_.
Mes gens s'en vont à trois pieds _Clopin clopant_ comme ils peuvent, L'un contre l'autre jetés Au moindre hoquet qu'ils treuvent.
ÉCRASER. Ce mot est engendré par un son analogue à celui qui a produit le mot _éclater_, mais qui représente un brisement moins simultanée, et c'est pour cela qu'il est alongé par la consonne roulante.
Le cri de la craie qui se rompt et qui se pulvérise sous le pied, reproduit fort distinctement cette racine.
Les Chaldéens ont dit _kéras_, et les Grecs plus vivement encore _katatripsis_ pour _obtritus_, _écrasement_. Ce dernier mot n'est pas français.
Si l'on veut s'assurer de la vérité de cette étymologie, qu'on ouvre au mot _écraser_ le dictionnaire de l'Académie; on y verra entr'autres usages de ce mot: _écraser des groseilles, du verjus_. On _écrase_ donc des bayes sèches, tendues, récalcitrantes. On n'_écraserait_ pas des fruits tendres et pulpeux. D'où vient cette différence? Elle est l'effet du son produit par l'action d'_écraser_, qui est âpre, aigu dans le premier cas, mousse et presque muet dans le second.
ÉCROU. L'_écrou_ est une pièce de bois ou de fer qui a un trou correspondant à la grosseur d'une vis qui s'y introduit, et y tourne avec un bruit désagréable.
L'_écrou_, qui est un acte d'emprisonnement, est une figure de celui-ci.
La consonne roulante marque les efforts et le cri de la vis dans les crans pressés où elle s'emboîte; et dans _clou_, qui est une Onomatopée assez douteuse, le son est bref et net, parce qu'on le _fiche_ brusquement, et qu'il produit un bruit indécomposable et immodulé.
ÉGRISER. Oter les parties brutes d'un diamant en le frottant contre un autre.
Le bruit agaçant de ce frottement, semblable à celui d'un verre que le diamant du vitrier divise, ou qu'on fait grincer en le grattant de l'ongle, a servi de racine à cette Onomatopée.
ENFLER, ENFLURE. Onomatopées composées de la préposition, et du bruit de l'haleine chassée avec effort.
_Enfler_, s'est dit d'abord pour, l'action de emplir d'air un corps vide et flasque, jusqu'à ce qu'il ait acquis un certain degré de tension; puis, _enflé_, s'est dit en général de tous les corps qui ont une grosseur inusitée ou accidentelle.
Les Latins disaient _inflare_ qui a la même racine et la même valeur.
GONFLER, que nous avons de plus qu'eux, est peut-être plus imitatif, parce qu'il est plus emphatique, et qu'on ne peut le prononcer sans une assez forte émission du souffle.
ESCOPETTE, ESCOPETTERIE. Du bruit éclatant des mousquets.
Ce mot a donné lieu au plus ridicule des vers factices:
_Schiopettus tuf taf: bom bom colubrina sboronat._
«L'escopette perce l'air avec ses _tuf taf_, et la coulevrine avec ses bom bom».
Perse avait dit _sclopus_, pour, le son que rend la bouche, quand on frappe sur les joues gonflées d'air:
_Nec sclopo tumidas intendis rumpere buccas._
De là le diminutif macaronique _schiopettus_ et le français _escopette_, qui sont des Onomatopées formées sur un son de la même espèce. C'est l'opinion de Paradin et de Polydore Virgile.
ÉTERNUEMENT, ÉTERNUER. «L'_esternuement_, qui vient de la tête; étant sans blâme, dit Montaigne, nous lui faisons un honneste accueil. Ne vous mocquez pas de cette subtilité; elle est d'Aristote».
Nous disions beaucoup mieux _esternüer_, parce que ce mot ainsi prononcé conservait le son radical dans toute sa valeur, et s'écartait moins des analogues qu'on lui connaît dans d'autres Langues.
F
FANFARE. La plupart des instrumens à vent sont caractérisés par la lettre F, parce que cette consonne produite par l'émission de l'air chassé entre les dents, est l'expression du soufflement ou du sifflement. De là, _fanfare_, qui est un chant de trompette.
Rabelais en avait fait le verbe _fanfarer_, que je ne me souviens pas d'avoir vu ailleurs.
FIFRE. La voyelle resserrée entre deux lettres très sifflantes, donne une idée très-juste du bruit aigu de cet instrument, et la désinence roulante marque son éclat un peu rauque.
Les Allemands l'ont nommé _pfeifer_ par analogie à l'Onomatopée _pfeifen_ qui signifie _siffler_. Cette dénomination a été exactement transportée dans notre Langue et dans la plupart des autres. Nous avons même dit _pifre_, comme en ce passage de la traduction d'_Amadis_ par Gabriel Chapuis. «Plusieurs sont des _pifres_ et autres instrumens». Et en cet autre de Rabelais: «Puis soubdain retourne, et nous asseure avoir à gausche descouvert une embuscade d'andouilles farfeluës, et du cousté droict à demi-lieue loing de là, ung gros bataillon d'aultres puissantes et gigantales andouilles, le long d'une petite colline furieusement en bataille, marchantes vers nous au son des vézes et piboles, des guogues et des vessies, des joyeulx _pifres_ et tabours, des trompettes et clairons».
FLACON. Du bruit de la liqueur versée hors du _flacon_, et qui tombe de quelque hauteur dans un vase sonore. Il est du moins certain qu'on n'a découvert aucune autre étymologie raisonnable de ce mot, et que l'unanimité avec laquelle tant d'idiomes l'ont admis, donne lieu de penser qu'il n'a pas été formé au hasard. Les Espagnols ont dit _flascon_, les Italiens _fiascone_, les Allemands _flasche_, les Flamands _flesche_, les Polonais _flasha_, les Bohémiens _flasse_, les Hongrois _palassk_, et les Anglais _flagon_.
Une observation qui donne du poids à cette conjecture, c'est que _flacquer_ s'est dit autrefois pour, vuider son verre, en jetant les liqueurs qu'il contient. La Bruyère en fournit un exemple dans ce passage. «S'il trouve qu'on lui a donné trop de vin, il en _flacque_ plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite, et boit le reste tranquillement». De là,
FLACQUÉE D'EAU, l'eau que l'on _flacque_, ou que l'on jette contre quelque chose,
FLAQUE D'EAU, mare croupissante et de si peu d'étendue, qu'il semble qu'on l'ait _flacquée_ à l'endroit où elle est,
FLASQUE, adjectif qui s'est dit d'abord d'une chose amollie par l'humidité, et particulièrement d'un linge mouillé qui produit, quand on le soulève et qu'on le laisse retomber sur lui-même, le bruit de l'eau qu'on _flacque_ à terre. Cette dernière expression dérive secondairement du _flaccidus_ des Latins qui a été immédiatement fait du bruit naturel.
FLANQUER. Du bruit d'un coup violent, le peuple a fait le mot factice _flan_ pour le représenter, et le verbe _flanquer_ pour, donner un coup dont le son est exprimé par _flan_.
Ces termes sont de la plus basse trivialité.
FLÈCHE. Mot factice formé sur le son de la _flèche_ chassée de sa corde, et qui fuit en sifflant. C'est l'opinion de Nicod, du temps duquel on disait encore indifféremment _flèche_, _flic_, ou _flis_.
En espagnol, c'est _flecha_, en allemand _pfeil_, en anglo-saxon _fla_.
Les Italiens ont aussi _freccia_, mais plus communément _saëtta_, du _sagitta_ des Latins[1], qui nous a fourni _sagette_, et qui a du rapport avec la _zagaye_ des Maures et de quelques nomades.
Le mot _psi_ est une autre Onomatopée du bruit de la _flèche_, dont il reste peu de composés dans les Langues; mais il est à remarquer que les Grecs en ont fait une de leurs lettres qu'ils ont représentée hyéroglyphiquement sous la figure d'une _flèche_ empennée, ou d'un trait appuyé sur son arc.
FLEUR. Du bruit que fait l'air aspiré par l'organe qui recueille les parfums de la _fleur_.
FLAIRER, en est formé par métonimie. Cette étymologie laisse d'autant moins de doutes, qu'on a dit autrefois _fleurer_. Molière s'en est servi dans ce vers d'Amphitrion:
Impudent _fleureur_ de cuisine,
pour désigner un parasite. Le nom de M. _Fleurant_ qu'il a employé dans le _Malade imaginaire_, est tiré du même verbe, dans la même construction.
Cette racine est propre à caractériser en général tous les termes qui figurent des émanations douces, des formes ondoyantes, des mouvemens caressans, comme _flamme_, qui est un corps impalpable et tenu, que le vent agite et balance; _flatter_, qui est une action gracieuse au propre et au figuré; _fléchir_, qui se dit en parlant de l'inclinaison molle et légère d'un corps souple, comme les jeunes plantes et les roseaux; et beaucoup d'autres expressions de la même espèce, sur lesquelles je ne m'arrêterai pas davantage, et que je ne classerai point à leur rang alphabétique, parce qu'elles me paraissent trop éloignées de leur type.
FLOT.
FLEUVE, FLUX, FLUIDES, choses qui _fluent_.
Du bruit des liquides qui s'écoulent. Cette racine se retrouve dans presque toutes les Langues.
AFFLUENCE, a signifié originairement le concours des _flots_, le _flux_ des grandes eaux, la réunion de plusieurs _fleuves_ qui _fluent_ ensemble vers un même but, et figurément l'action de survenir en grand nombre, et d'aborder dans le même lieu; mais on ne le prend plus que dans sa dernière acception.
_Fléon_, se disait dans le vieux langage pour un petit _fleuve_, ou ruisseau.
Glorieux _fléon_, glorieuse êve, Qui lavaz ce qu'Adam et Eve Ont pour leur pechié ordoyé.
Sur quoi je ferai remarquer en passant qu'il résulte de cette citation qu'on a dit autrefois _êve_ pour eau en français, et que ce mot _ev_ signifiait, boire ou avaler, en celtique. Voyez au mot _biberon_. _Afon_, _avon_, dont _amnis_ paraît dérivé, représentait dans la même Langue l'idée que nous attachons à ce mot latin, un fleuve, une rivière rapide.
* FLOFLOTTER, qui est tout-à-fait perdu, est cependant une assez heureuse Onomatopée du choc des flots en rumeur.
Dubartas a écrit _le floflottant Nérée_, et c'est, je crois, ce qui a fait dire à Pasquier au huitième livre de ses recherches: «_Floflotter_ est mis en usage par les poètes de notre temps pour représenter le heurt tumultuaire des _flots_ d'une mer, ou grande rivière courroucée».
Je ne sais personne, au reste, qui ait employé ce terme depuis Pasquier, si ce n'est l'extravagant poète Desmarets dans sa comédie des _Visionnaires_, où il le donne pour épithète au _fleuve_ Nérée, comme avait fait Dubartas.
Déjà de toutes parts j'entrevois les brigades De ces Dieux chèvre-pieds et des folles Ménades Qui s'en vont célébrer le mystère orgien En l'honneur immortel du père Bromien. Je vois ce cuisse-né suivi du bon Silène Qui du gosier exhale une vineuse haleine, Et son âne fuyant parmi les Mimallons Qui les bras entirsés courent par les vallons. Mais où va cette troupe?... Elle s'est égarée Aux solitaires bords du _floflottant_ Nérée.
FLOU. Ce mot se dit en Peinture, et surtout dans la mauvaise école, d'un tableau dont le coloris est doux, tendre, et comme soyeux et velouté. Il est donc dérivé du son moëlleux d'une étoffe précieuse, faiblement froissée avec la main. Dans le _Charles Ier._ de Wandick, on croit entendre le _flou_ du satin.
Au reste, on se sert ordinairement pour fondre les couleurs, pour les noyer, les dépouiller de leur sécheresse, et amollir leurs nuances, d'une petite brosse de soies légères, qu'on passe délicatement sur ce que le pinceau a touché, et dont on effleure la toile avec tant de précaution, qu'il semble qu'on la caresse. Cette opération est accompagnée d'un petit bruit qui est peut-être devenu par analogie le nom de cette manière de peindre.
FLÛTE. Du _flare_ des Latins qui est une Onomatopée du souffle. La douce émission du son qui flue en quelque sorte par les trous de la _flûte_, a déterminé le nom de cet instrument.
Les Italiens ont dit _flauto_, les Espagnols _flauta_, les Allemands _floete_, les Anglais _flute_, et les Celtes _flehut_. Cette conformité de dénominations, qui n'est fondée sur aucune autre étymologie apparente, vaut une démonstration.
J'ajouterai que les Orientaux appellent une _flûte_, _avuv_, et les Taïtiens, _evuvo_. C'est l'aspiration de la Langue celtique _av_ ou _ev_. Remarquez aussi que le _v_ se prononce sur la même touche que l'_f_ qui n'est qu'un _v_ fort. Les Hébreux prononçaient _vau_ pour _f_; les Allemands prononcent, au contraire, _faou_ pour _v_. Il résulte de là que le mot _avuv_ des Orientaux, et le mot _evuvo_ des Taïtiens, ont la même construction que le mot _fifre_, et présentent comme lui un son vocal aigu resserré entre deux dentales. Ils en diffèrent par l'intonation qui est moins brusque, par la désinence qui est plus pleine et plus harmonieuse, et par l'adoucissement des consonnes caractéristiques. _Avuv_ ou _evuvo_ représentent donc très-bien une _flûte_, un fifre doux.
Le _syrinx_ des Grecs est aussi une Onomatopée, mais qui tient à la mélopée primitive, et au son plus aigre des simples roseaux.
FRACAS, FRACASSER. D'un bruit éclatant et prolongé qui est occasionné par une destruction violente ou par un phénomène naturel, comme le _fracas_ de la foudre qui tombe, le _fracas_ des cataractes, et le _fracas_ des volcans.
Quinaut a supérieurement dit dans ces vers d'une belle harmonie imitative:
Que le bruit, que le choc, que le _fracas_ des armes Retentisse de toutes parts!
FREDON, FREDONNER. En chassant l'air de la bouche, avec un roulement pressé de la langue, et un petit frémissement des lèvres, on produit le bruit sourd ou le chant confus que ces mots expriment. Guichard a rencontré assez heureusement, quand il les a dérivés du _fritinnire_ des Latins, excellente Onomatopée qui a la même racine, et qui avait été faite pour représenter le murmure des hirondelles.
FRELON. Du bourdonnement des ailes de cet insecte, on a fait son nom français. Les Latins ont dit _crabro_, et les Espagnols _tabarro_, qui sont d'autres Onomatopées.
FRÉMIR, FRÉMISSEMENT. On ne peut se tromper sur le son radical de ces mots, qui se reproduit dans tant d'occasions, soit qu'il se forme de l'agitation rapide des lèvres dans le _frémissement_ de la fièvre et dans celui de la peur, soit qu'il paraisse émaner des feuillages émus, des herbes fouettées par le vent, des eaux qui murmurent sur les cailloux.
FRISSON, FRISSONNEMENT, qui sont des _frémissemens_ d'une espèce particulière,
FRAYEUR, EFFROI, sentiment qui excite le _frisson_,
FROID, sensation physique dont l'effet est le même, sont autant d'expressions qui se rapportent à cette racine, et sur lesquelles je ne reviendrai pas ailleurs.
FRETILLER. Pour exprimer un mouvement très-vif et très-rapide, comme celui d'un petit poisson suspendu à la ligne, et pour représenter le bruit dont il est accompagné.
FRETIN, c'est le nom qu'on donne au petit poisson qui _fretille_.
Un carpeau qui n'était encore que _fretin_, Fut pris par un pêcheur au bord d'une rivière.
Et ailleurs: