Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises

Part 4

Chapter 43,492 wordsPublic domain

Herbinius, dans son Traité _de admirandis mundi cataractis supra et subterraneis_, a étendu le sens de cette expression à tous les violens chocs élémentaires, de quelque espèce qu'ils fussent.

CHAT-HUANT. «_Chahuant_, dit un de nos anciens glossateurs, est une espèce d'oiseau qui va voletant et huant de nuict, duquel chant huant il est ainsi nommé, car son chant n'est que hu et cry piteux: pour laquelle cause les Latins l'ont appellé _ulula_, et aussi _noctua_, parce qu'il ne chante et ne erre que la nuict. Ils l'ont aussi nommé _bubo_ par Onomatopoée, représentant le chant d'iceluy par ce nom, et dient que cest oiseau est féral et funébre, pour estre ténébreux et nocturne et effrayant: et à ceste occasion tenoit on anciennement son chant pour présage de calamité future, mesme par mort de maladie. Il est hay à merveilles des autres oyseaux, lesquels pour estre diurnes, c'est-à-dire, errans et voletans par jour, et ne avoir la rencontre ordinaire de ce dit _chahuant_, et pour l'aspect hydeux de luy, le hayent et poursuyvent à coups de bec et de griffes, quand ils le trouvent, faisans tous un esquadron combattant contre luy, ausquels, comme Pline dit au livre X, chap. 17, il résiste par se coucher à l'envers et se reserrant en arc, si qu'il demeure presque couvert de son bec et de ses griffes ou serres, laquelle inimitié estant aperçüe par les oyseleurs, se servent dudit _chahuant_, pour attraper ceux qui viennent à la meslée contre iceluy. De ce que dessus se voit que de l'appeler _chathuant_, et pour la difficulté de la prolation françoise en l'aspiration _h_ après la consonne, dire que _chahuant_ est fait de _chat huant_, il n'y a pas raison grande, veu que ceste particule _cha_ est ailleurs commune au François, comme en ces mots chatouille, chatfourré, chafouyn, esquels le mot de chat n'a que veoir».

CHEVÊCHE. En Latin, _Strix_. Ce mot a désigné génériquement les oiseaux de nuit de l'espèce de la chouette. Maintenant on n'appelle du nom de _chevêche_ que des oiseaux à qui ce nom ne convient plus, puisqu'il avait été formé par Onomatopée, et qu'il ne désigne point leur cri, mais celui de l'_efraye_ ou fresaye. «Les cris acres et lugubres de l'efraye, et sa voix entrecoupée qu'elle fait souvent entendre pendant le silence de la nuit, semblent articuler _grei_, _gré_, _crei_; et ses soufflemens _ché_, _chei_, _cheu_, _cheue_, _chiou_, qu'elle réitère sans cesse, ressemblent à ceux d'un homme qui dort la bouche ouverte: elle pousse encore en volant différens sons aussi désagréables.» Ces expressions, tirées d'un de nos Naturalistes, donnent l'incontestable étymologie des mots _chevêche_ et _chouette_, et font regretter que l'impéritie des Méthodistes ait consacré de nouvelles _appellations_ insignifiantes et capricieuses, puis transporté les anciennes à des espèces qu'elles ne désignent point, et bouleversé ainsi la nomenclature naturelle, sans qu'il en résulte aucun avantage pour la science.

Oserai-je souhaiter que les Naturalistes à venir, moins jaloux d'étaler une vaine érudition, en appliquant aux animaux des noms difficilement composés, voulussent bien s'en tenir aux désignations imitatives qui sont naturelles à tous les peuples, et qui universaliseraient, en quelque sorte, leurs nomenclatures. Cette idée n'a pas été étrangère à Linné et aux autres Méthodistes philosophes.

CHOC, CHOQUER. Du bruit de deux corps qui se heurtent.

Du même son naturel les Espagnols, pour joûte, ont dit _choca_.

Nous représentions cette dernière idée par le vieux verbe _toster_, dont les Anglais ont fait _toast_.

CHOUCAS. En Grec, _ankos_, _koloïos_; en Latin, _graccus_, _gracculus_; en Espagnol, _graio_, _graia_; en Italien, _ciagula_; en Savoyard, _chüe_, _caüe_, _cavette_, _cauvette_; en Turc, _tschaucka_; en Saxon, _aelcke_, _kaeyke_, _gache_; en Suisse, _graake_; en Hollandais, _kaw_, _chaw_; en Illirien, _kauka_, _kawa_, _zegzolka_; en Flamand, _gaey_; en Suédois, _kaja_; en Anglais, _kae_, _chog_, _jak-daw_; en quelques provinces de France, _chicas_, _chocotte_ et _chocas_.

J'ai rapporté ces différentes synonymies comme autant d'Onomatopées. Le _choucas_, indépendamment du cri qui lui a fait donner son nom, en pousse un autre encore qu'on a exprimé par le son _tian_, _tian_, souvent répété; mais il lui est beaucoup moins familier, et n'a jamais été converti en Onomatopée.

CHUCHOTTER, CHUCHOTTERIE, CHUCHOTTEUR. Du mot factice _st_ qu'on a employé pour imposer silence, ou pour indiquer qu'il faut baisser la voix, et parler de manière à n'être pas entendu, on a fait _chut_, suivant l'usage de notre Langue qui mouille ordinairement les sons sifflans, et de là le verbe _chuchotter_, qui présente une nouvelle Onomatopée par le concours des syllabes sourdes qui le composent. On disait autrefois _chuchetter_.

On ne supposerait guères que les Étymologistes eussent vu, dans le son radical _st_ qui est si simple et si général, une contraction du _silentium tene_ des Latins. Cela est cependant vrai, car il n'y a point d'idée si bizarre que ce genre d'érudition n'en puisse offrir un exemple.

CIGALE. Du son radical _cic_, _cic_, qui est le chant de cet insecte, les Grecs ont fait probablement _kik aïodos_, l'insecte _chanteur_ qui dit _kik_; et de ce nom, les Latins _cicada_, les Espagnols _cigarra_, les Italiens _cigala_, et nous le mot _cigale_, qui est une Onomatopée alongée d'une terminaison oiseuse et étrangère à notre Langue.

* CLAPPEMENT. Un homme d'esprit qui se pique d'originalité sur toutes les matières, et qui a dit beaucoup de mal de Racine et de Newton, a cru devoir, en raison du même principe, attaquer l'ancienne réputation du rossignol, si prôné parmi les chantres des bois.

«Qu'une oreille impartiale, dit-il, écoute avec attention le rossignol; qu'elle entende ses sons souvent aigres, toujours fortement prononcés, mais sans variété, si ce n'est quatre tons, sans modulations; sans nuances, elle éprouvera une sensation pénible, désagréable. Transportez l'oiseau, suspendez sa prison à une fenêtre, le chant sera le même, et le passant l'entendra avec indifférence; s'il s'arrête, ce n'est pas par l'attrait du plaisir, c'est de surprise et d'étonnement. Il croyait que l'oiseau ne chantait que dans les bois et pendant la nuit; mais la lune ne brille pas au travers des branchages touffus; le silence solennel de la nature ne l'environne pas; le murmure vague d'un ruisseau ne s'unit pas aux légers frémissemens du feuillage sous lequel il est assis: il est dans la ville.

«Que peut-on comparer au _clappement_ dur et déchirant que l'oiseau tant vanté fait entendre au milieu ou à la fin de son chant imphrasé? Je souffre quand je réfléchis aux efforts redoublés des muscles de son gosier.»

On ne verra peut-être ici que le caprice d'une imagination d'ailleurs ingénieuse qui se complaît à colorer agréablement des paradoxes; mais je rapporte ce passage pour soumettre aux arbitres de la Langue le mot pittoresque, mais un peu hasardé, qui est l'objet de cet article, et qui me paraît une innovation plus heureuse que le reste.

CLAQUE, CLAQUEMENT, CLAQUER. Du son que produisent les deux mains vivement appliquées l'une contre l'autre, ou contre un corps retentissant.

_Claquer_ se dit aussi fort bien du bruit d'un fouet qui coupe l'air avec force. Il est passé au sens proverbial dans cette acception.

_Claquement_ s'applique sur-tout au heurt convulsif et spontanée des dents.

Court de Gébelin prétend que le son radical _claq_ était un mot celtique qui signifiait _grand bruit_. _Schlagen_ signifie encore en langue allemande frapper, et du même type, nous avons fait

CLAQUET, petite latte tremblotante qui est d'usage dans les moulins, et qui frappe la meule avec éclat.

CLIGNOTER. M. de Brosse prétend avec raison, ce me semble, que beaucoup d'Onomatopées ont été formées, sinon d'après le bruit que produisait le mouvement qu'elles représentent, au moins d'après un bruit déterminé sur celui que ce mouvement paraît devoir produire à le considérer dans son analogie avec tel autre mouvement du même genre, et ses effets ordinaires; par exemple, l'action de _clignoter_, sur laquelle il forme ces conjectures, ne produit aucun bruit réel, mais les actions de la même espèce rappellent très-bien par le bruit dont elles sont accompagnées, le son qui a servi de racine à ce mot.

CLIN-D'OEIL, c'est le petit mouvement d'un oeil _clignotant_.

CLINQUANT. _Clinquant_ s'est dit, au sens propre, d'une feuille de métal si fine et si légère, qu'elle se froisse sous les doigts avec un petit cliquetis aigre dont son nom est formé; et parce que ces feuilles, à cause de leur ténuité ont ordinairement plus d'éclat que de valeur, on les prend figurément pour les choses d'un prix médiocre qui ont une apparence brillante, comme dans ces vers de Boileau:

Tous les jours à la Cour un sot de qualité Peut juger de travers avec impunité; A Malherbe, à Racan préférer Théophile, Et le _clinquant_ du Tasse à tout l'or de Virgile.

CLIQUETIS. Onomatopée tirée du son des armes qui se choquent.

Ce mot se dit aussi du bruit des verres, et en général des bruits argentins et mordans.

_Cliket_ est dans le dictionnaire breton de dom Lepelletier, pour loquet de porte ou de fenêtre. Dans Davies on lit _cliccied_, et analogiquement, _cleccian_, pour _stridere_.

CLOSSEMENT, CLOSSER. Du cri ordinaire de la poule.

Ces mots ont peut-être quelque chose de plus aigre et de plus bruyant, et représentent mieux la clameur de la poule inquiète qui rappelle ses petits, ou de la poule irritée qui les défend, que leurs synonymes _gloussement_ et _glousser_ dont ils sont une nuance légère, et qui ne s'en sont pas moins conservés dans la Langue.

GLOUSSEMENT, GLOUSSER, ont obtenu jusqu'ici la préférence dans le langage poétique, et il me serait facile d'en offrir plus d'un exemple. Je m'en tiendrai à ces vers élégans d'un de nos meilleurs Poètes descriptifs:

La Poule cependant du Coq victorieux A reçu dans son sein ce germe précieux Qu'elle mûrit, féconde, et reproduit sans cesse; Et bienfaitrice exacte à payer sa largesse Qu'une coque fragile enveloppe et blanchit, Du tribut coutumier, chaque jour t'enrichit.

La vois-tu, promenant sa vague inquiétude, Rêver, fuir le plaisir, chercher la solitude; Et trahir sa langueur par de longs _gloussemens_? Hâte-toi, l'heure presse, et saisis les momens. Son coeur est tourmenté du besoin d'être mère.

La poule glossante s'est autrefois appelée _cloucque_, _à clocqua_, dit Borel, _id est tintinnabulo, ob sonum similem_.

COASSEMENT, COASSER. Du son radical _koax_, si ridiculement employé par Rousseau, et qui est l'Onomatopée du cri de la grenouille.

On a dit _coaxare_ dans la basse latinité, et quelques Ecrivains français en ont fait _coaxer_, qui n'est pas admis par l'usage.

COQ. Oiseau dont le chant est exprimé par un mot factice, de la première syllabe duquel on a fait son nom. Il est à remarquer que c'est son incantation la plus familière; aussi a-t-elle fourni aux Langues un grand nombre d'Onomatopées. Les Grecs ont dit souvent _kottos_ et _kikkos_. Les Polonais ont _kogut_, les Anglais _cok_, les Savoyards _coq_ et _gau_. Nous avons dit autrefois _gal_ de _gallus_, et _gog_ du son radical imitatif. C'est cette dernière dénomination qui nous est restée avec une modification bien légère.

Ménage ne devait pas dire que _coq_ venait de _clocitare_, d'où est fait _closser_, mais plutôt que ces mots venaient d'un type commun qui est le chant du _coq_.

COQUE, mot créé pour représenter l'enveloppe de l'oeuf, pourrait bien dériver du nom de l'animal, de l'Onomatopée de son chant. La poule entonne son chant favori à l'instant où elle vient de pondre. _Coq-coq_, suivant Leroux, exprime le bruit que fait la poule quand elle pond. Cette étymologie me paraît plus naturelle que celle qu'on attribue à ce terme quand on le fait venir _à concha_. _Coquille_ se dit aussi chez nous pour _coque_, mais c'est une terminaison diminutive, familière à notre Langue.

COQUETTERIE, et les mots qui se rapportent à cette idée, sont employés figurément par allusion aux moeurs du _coq_, à son inconstance et à ses amours. En effet, soit que nous l'ayons appelé _gal_ comme dans le vieux langage, soit que nous l'ayons appelé _coq_ comme aujourd'hui, on peut suivre facilement cette double dérivation, dont les rapports, tout curieux et tout piquans qu'ils sont, ont cependant, je crois, échappé à tous les Etymologistes. _Galendé_ signifiait orné, enrichi, embelli, comme dans ces vers du roman de la Rose:

Belle fut et bien ajustée; D'un fil d'or étoit _galendée_.

_Gallois_ se prenait pour agréable et léger. Une belle, une franche _Galloise_, selon Rabelais et les Auteurs du même temps, c'était une femme éveillée et _coquette_.

Et puis s'en vont pour faire les _galloises_, Lorsque devroyent vacquer en oraison.

_Galeur_ ou _Galeure_ a un sens analogue dans Coquillard:

_Galeures_ portent escrevices Et velours pour être mignons.

Villon se sert du mot _galer_, pour, se réjouir, et passer agréablement la vie.

Je plains le temps de ma jeunesse Auquel ay plus qu'en autre temps _galé_.

_Gaillard_ et _Galant_ nous restent encore.

Les dérivés du mot nouveau sont plus aisés à retrouver, et frapperont tout le monde. Remarquons seulement qu'ils remontent au premier emploi du mot _coq_, et qu'on les croirait inventés simultanément, tant l'extension en fut naturelle. Il y a plusieurs siècles que le mot _coquardeau_, désignant un jeune homme étourdi et _coquet_ qui débute dans le monde, se lisait déjà dans _le blason des fausses amours_.

Se ung _coquardeau_ Qui soit nouviau Tombe en leurs mains; C'est un oiseau Pris au glueau Ne plus ne moins.

Villon s'est servi de _quoquart_ dans la même acception.

COUCOU. Voici les Onomatopées équivalentes que d'autres Langues me fournissent.

En hébreu _kaath_, _kik_, _kakik_, _kakata_, _schaschaph_; en grec _kokkus_, et par corruption _karkolix_, et _kakakoz_; en latin _cuccus_, _cuculus_; en italien _cuculo_, _cucco_, _cucho_; en espagnol _cuclillo_; en allemand _gucker_, _kuckuch_, _guggauch_, _guckuser_; en flamand _kockock_, _kockuut_; en anglais _kuckow_, _cucoo_; en turc _koukou_; en syriaque _coco_; en polonais _kukulka_, _kukawka_; en danois _kuk_, _gioeg kukert_; en catalan _cocut_, _cugul_; en vieux français _coqu_; en Provence _coux_, _cocou_; en Sologne _coucouat_, pour indiquer le petit du _coucou_.

Il n'y a point d'oiseau dont le nom ait été formé aussi généralement d'après son cri, et cela, peut-être, parce qu'il n'y en a aucun dont le cri soit plus analogue aux modulations de la voix humaine; au reste, il est bon de dire, une fois pour toutes, que si la lettre _C_ prononcée comme _K_, est l'initiale du nom d'un grand nombre d'oiseaux crieurs, et même de certains que nous n'avons point nommés, parce que cette circonstance nous a paru trop faible pour constituer l'Onomatopée; que si elle est la caractéristique de leur _cri_; comme dans _cailletage_, _caquet_, _clappement_, _clossement_, _cluppement_, _croassement_; et que si cette observation peut s'étendre indistinctement à toutes les Langues connues, c'est que le chant, ou plutôt la clameur de ces animaux, est engendrée par le claquement de la langue contre le palais, qui est la plus éclatante de toutes les touches vocales, et que ce claquement produit la consonne dont il s'agit.

COURLIS. C'est un oiseau que nous avons aussi nommé _curly_ et _turly_ par imitation de son cri.

Ce son naturel a produit beaucoup d'Onomatopées, l'_Elorios_ des Grecs, le _clorius_ des Latins, le _tarlino_ de la Pouille, le _caroli_ du Milanais, le _curlew_ des Anglais, le _greny_ des environs de Constance, le _turlu_ de Poitou, le _turluy_ et le _corleru_ des Picards, le _corlui_ des Normands, le _corlu_ des Bourguignons, le _corly_ et le _corlieu_ de nos anciens Naturalistes.

M. de Buffon, à qui je dois cette nomenclature, y joint des observations qui viennent très-bien à ce sujet. «Les noms composés des sons imitatifs de la voix, du chant, des cris des animaux, sont, dit-il, pour ainsi dire, les noms de la Nature; ce sont aussi ceux que l'homme a imposés les premiers; les Langues sauvages nous offrent mille exemples de ces noms donnés par instinct; et le goût, qui n'est qu'un instinct plus exquis, les a conservés plus ou moins dans les idiomes des peuples policés, et surtout dans la Langue grecque, plus pittoresque qu'aucune autre, puisqu'elle peint même en dénommant. La courte description qu'Aristote fait du _courlis_, n'aurait pas suffi sans son nom _Elorios_, pour le reconnaître et le distinguer des autres oiseaux. Les noms français _courlis_, _curlis_, _turlis_, sont des mots imitatifs de la voix; et dans d'autres Langues, ceux de _curlew_, _caroli_, _tarlino_, s'y rapportent de même; mais les dénominations d'_arquata_ et de _falcinellus_ sont prises de la courbure de son bec, arqué en forme de faulx. Il en est de même y du nom _Numénius_ dont l'origine est dans le mot _Néoménie_, temps du croissant de la lune; ce nom a été appliqué au _courlis_, parce que son bec est à-peu-près en forme de croissant; et les Grecs modernes l'ont appelé _macritimi_, ou long nez, parce qu'il a le bec très-long, relativement à la grandeur de son corps».

On pourrait conclure de ces remarques qu'il y a deux espèces d'Onomatopées ou de fictions de nom; les premières qui sont les Onomatopées naturelles, communes à tous les peuples, parce qu'elles sont formées sur un son qui ne varie pas; les secondes, qui sont les Onomatopées locales, propres à un seul idiome, parce qu'elles sont déterminées sur une figure ou un aspect des corps dont le signe est de convention. Ces deux riches familles de mots pittoresques sont la plus belle partie des Langues.

CRACHAT, CRACHEMENT, CRACHER. Du bruit que fait la salive jetée avec force hors de la bouche.

Cette idée a été exprimée dans les Langues par deux sons également imitatifs, quoique fort distincts, l'un de l'autre. Du premier qui a servi de racine aux mots dont on s'occupe dans cet article, les Bas-Bretons ont fait _cranch_ qui signifie salive, et suivant Court de Gébelin, _craing_ qui signifie la même chose, _craincher_, _cracheur_, et _crancha_, _cracher_, mais je suis porté à croire qu'il doit ces dernières expressions à un autre vocabulaire. Les mots _excreare_ et _screare_ des Latins ont le même type.

Du second, les Latins ont fait _spuere_, _despuere_, _expuere_, les Italiens _sputare_, les Allemands _speien_, et les Anglais _spit_. Le son radical _puth_ a été souvent converti en interjection, pour marquer un mépris extrême, comme en ces mots tirés d'une mauvaise pièce de Boursaut, intitulée _le Portrait du Peintre_. «C'est mal répondre, _puth_, misérable critique!»

Il est presqu'inutile de dire que nos mots _conspuer_ et _pituite_ sont formés d'après cette dernière espèce de son.

_Cracher_, s'exprime en arabe par le mot _ghak_, et en hébreu par les mots _racac_ et _iarac_, qui sont encore des Onomatopées.

CRAN. Incision ou entaille faite sur un corps dur. En celtique, _cran_, en latin, _crena_.

ECRAN, meuble qui glisse sur des _crans_.

CRAQUEMENT, CRAQUER. Du bruit que font des corps secs et durs qui se brisent.

Letourneur dit dans sa traduction du _Jugement dernier_ d'Young: «Avez-vous entendu ce _craquement_ effroyable dont tout le globe a retenti dans sa profondeur? C'est le fracas de l'Olympe et de l'Atlas tombans». Ce passage est d'une belle harmonie.

* CRAQUETER s'est dit quelquefois au sujet d'une matière pétillante et très-sèche qui éclate au feu, comme le sel ordinaire et les feuilles des arbres résineux. Il n'est point à dédaigner dans ce sens. Le poète Théophile en a fait un mauvais usage, quand il a dit qu'on entendait _craqueter_ le tonnerre. Le signe est trop petit pour l'idée.

On ne se sert plus de _criquer_ et de _criqueter_ qui se prenaient autrefois dans un sens analogue. Les herbes sèches _criquent_, dit Nicod. _Herbae aridae rixantur_. _Criqueter_, _digitis concrepare._

CRESSELLE, CRECELLE, ou CRÉCERELLE. C'est un instrument de bois en usage dans quelques solennités, qui _bruit_ aigrement en tournant sur des crans durs et serrés. On a cherché par-tout l'étymologie de son nom, excepté dans le bruit qu'il produit, et dont elle est certainement tirée.

Ce mot n'est point étranger à la poésie, et Boileau s'en est agréablement servi dans ces vers imitatifs du Lutrin:

Ils prennent la _cresselle_, et par d'heureux efforts Du lugubre instrument font crier les ressorts.

CREX. Cri sinistre et fréquent d'un oiseau qui en a pris son nom.

CRI, CRIER. Je ne prends point ces mots comme imitatifs de la voix humaine ou de celle des animaux, mais comme des Onomatopées d'un bruit purement mécanique qui résulte du frottement ou du brisement des corps. On se rappelle le superbe hémistiche du récit de Théramène:

L'essieu _crie_ et se rompt.

M. Lalanne a fait un heureux emploi du même mot dans ces vers du poème intitulé _Les Oiseaux de la Ferme_:

Qu'elle est lente à leur gré, qu'ils la trouvent tardive, La main qui se refuse à leur ardeur captive! Le doux bruit du loquet, long-temps importuné, Vient enfin réjouir l'essaim emprisonné. Un verrou reste encor, qui, trois fois indocile, Trois fois tourne, en _criant_, sur la porte immobile.

CRIAILLER, CRIAILLERIE, CRIAILLEUR, sont faits du même son radical que les précédens, et alongés d'une syllabe très-ouverte, pour peindre la continuité fatigante d'un babil disputeur et hargneux.

Délivrez-moi, Monsieur, de la _criaillerie_, Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.

Notre bon Montaigne est, je crois, un des premiers qui aient fait usage de ce mot. «La _criaillerie_, quand elle nous est ordinaire, passe en usage, et fait que chascun la méprise. Celle que vous employez contre un serviteur pour un larcin ne se sent point, d'autant que c'est celle mesme qu'il vous a vu employer cent fois contre luy, pour un verre mal rincé, ou pour avoir mal assis une escabelle».

CRIOCÈRE, est le nom que les Entomologistes français ont donné à une famille d'insectes dont on trouve des espèces sur le lys et sur l'asperge, et qui est remarquable par la propriété qu'ont les petits animaux qui la composent de produire un _cri_ assez aigu, au moyen du frottement de leur corselet contre l'origine des étuis.

CRIC. C'est une machine composée d'une roue dentée ou pignon qui se meut avec une manivelle, et qui roule en criant.

* CRINCRIN. C'était un instrument chargé de grelots, dont il n'est parlé que dans les _Fâcheux_ de Molière:

Monsieur, ce sont des masques Qui portent des _crincrins_ et des tambours de basques.

Ménage, qui rapporte ce terme et cette autorité, n'hésite pas à le regarder comme formé par Onomatopée.

M. de Roujoux pense que le peuple donne au violon le nom de _crincrin_ par allusion aux _crins_ qui forment l'archet; il croit qu'il pourrait bien en être de même de cet instrument qu'il présume être celui dont se servent encore les enfans pour imiter la grenouille, et qui est formé d'un petit cylindre de carton fermé à une de ses extrémités, et attaché par un crin à un bâton autour duquel on le fait tourner pour produire du bruit. Le mot alors, selon M. de Roujoux, ne serait pas une Onomatopée, puisque l'instrument aurait pris son nom de sa principale partie.

* CRISSEMENT, CRISSER. Expressions hors d'usage. C'est l'action de grincer fortement les dents, et de tirer de leur frottement un son aigre et _strident_ qui offense l'oreille.

_Crisser_, selon Borel et Monnet, c'est faire un bruit aigu et âpre, comme les roues mal ointes.

CROASSEMENT, CROASSER. Du cri lugubre et discord des corbeaux.