Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises

Part 3

Chapter 33,605 wordsPublic domain

BÂILLEMENT, BÂILLER. De l'action d'ouvrir involontairement la bouche dans le sommeil ou dans l'ennui.

Observez que la première syllabe de ce mot est longue, et qu'autrefois on disait _baailler_ et _baaillement_, ce qui donnait plus d'expression à l'Onomatopée.

En latin, _hiare_, _hiatus_; en italien, _sbadigliare_, _sbadigliamento_.

BÉER, ou plutôt, BAYER, mot fait pour peindre une curiosité vaine et un peu niaise, qui se manifeste par la même émission vocale et par la même figuration de la bouche, appartiennent à la même racine. _Bayer aux corneilles_, est une expression proverbiale assez en usage dans notre langue. On lit dans un de nos plus anciens dictionnaires: _bayer_ à la mamelle, _appetere mammam_. «C'est proprement ouvrir la bouche, mais parce que quand plusieurs regardent par grande affection quelque chose, ils ouvrent la bouche; de là est que _bayer_ signifie aucunes fois autant que regarder».

BAH, est un mot factice ou artificiel qui échappe aux gens étonnés. De là

BADAUD, homme simple et sans expérience, qui s'étonne de tout,

S'ÉBAHIR, ÊTRE ÉBAHI, termes attachés au même sens. S'il est vrai qu'ils remontent à l'hébreu _Schebasch_, comme l'ont prétendu les Etymologistes, c'est que celui-ci a été fait sur le son commun, et n'a pas d'autre type naturel.

BARBOTER. Ce mot, dit Ménage, est formé du bruit que font les cannes quand elles cherchent dans la boue de quoi manger, et on appelle de là _barboteur_, un canard privé. _Barboter_ en cette signification semble être une Onomatopée.

_Baret_. On emploie presqu'indistinctement _baret_, _barret_, ou _barri_. C'est le cri de l'éléphant. On appelait autrefois l'éléphant _barre_ aux Indes orientales. En latin, on l'appelle _barrus_, et son cri _barritus_.

Nous avons perdu ce mot.

BEFFROI. Espèce de tocsin. «Quasi _bée effroi_, dit Nicod, car il est expressément fait pour _béer_ et regarder, ou faire le guet en temps soupçonneux, et pour sonner à l'_effroi_».

Il est à remarquer cependant qu'un instrument d'airain creux et sonore s'appelait _bel_ en breton, et que de là peuvent venir l'anglais _belfry_ et le français _beffroi_.

BÊLEMENT, BÊLER. On disait beaucoup mieux autrefois _béellement_, _béeller_. Onomatopée du cri du mouton. Elle est parfaitement naturelle, et Pasquier la préfère avec raison au _balare_ des Latins.

BÉGAYEMENT, BÉGAYER, ont été pris de la même racine, parce que le défaut de prononciation que ces mots désignent consiste à répéter souvent le même son avec des inflexions tremblantes, comme les animaux _bêlans_.

BELIER. Le nom de cet animal est certainement formé d'après son cri, d'après son _bêlement_. Il est donc ridicule de l'avoir cherché dans _vellus_ qui signifie _toison_; dans _bahal_, hebreu, qui est notre mot _Seigneur_ ou _chef_, parce que le _belier_ est le maître du troupeau.

Le _belier_, colonel de la laineuse troupe,

dit Ronsard; et dans _Jobel_, autre terme de la même langue, qui était un des noms de ce quadrupède.

_Belin_, est l'ancien nom du _belier_. On le dit encore en certains lieux, des agneaux, et il s'est conservé long-tems au figuré où il signifiait _doucereux_. C'est un nom d'amitié, que l'on donne aux enfans, mon _belin_, ma _beline_; on a employé _beliner_, _faire le doucereux_, dans quelques occasions, et Rabelais l'a étendu à des acceptions très-variées. Il est absolument hors d'usage.

BEUGLEMENT, BEUGLER. Cri du taureau, du _boeuf_, de la vache, mugir comme les taureaux.

Ménage dérive ce mot de _baculare_, _à bacula_; mais c'est une Onomatopée qui est également dans le latin _boare_, d'où _bos_ a été tiré.

BOEUF, est le nom d'un animal qui _beugle_.

BOA, est celui d'un serpent énorme dont le cri ressemble au _beuglement_ des taureaux.

MEUGLEMENT, MEUGLER, qui se prononcent sur la même touche avec une bien légère modification, s'emploient indistinctement. On a même dit _muglement_ en vieux langage, comme dans ce passage d'Amadis: «La blanche biche qui en la forest craintive eslevoit ses _muglements_ contre le ciel, sera retirée et rappellée».

BIBERON. Homme qui aime à boire, qui boit avec excès.

Du bruit que fait le vin en coulant goutte à goutte. Le _bibax_ et sur-tout le _bibulus_ des Latins, représentent bien cette expression. Ces mots dérivaient de leur _bibere_, qui était aussi fort imitatif, et dont nous avons dégradé la valeur en le contractant dans le mot _boire_. Leur joli mot _bilbire_ était de la même famille.

En celtique, le mot _boire_ se rend par _ef_, _ev_, Onomatopées du bruit que fait la bouche en aspirant un liquide. C'est de là que vient probablement le verbe _avaler_.

C'est une idée d'une hardiesse bien plaisante et bien ridicule, que celle de ce savant d'ailleurs estimable, qui explique le nom d'_Eve_ par ce petit verbe de la Langue celtique, et qui se sert de ce rapprochement pour prouver que cette Langue est la première que les hommes aient parlée.

BIFFER. Effacer une écriture en passant la plume dessus.

Un habile Etymologiste regarde ce mot comme pris de _buffare_, souffler, qui est une Onomatopée latine: ainsi, _biffer_ signifierait, détruire un objet, et le faire disparaître, comme en soufflant dessus. Sans aller en fixer si loin l'origine, on l'aurait trouvée dans le bruit que fait une plume passée brusquement sur le papier. Cette conjecture est d'autant plus vraisemblable, que le mot _biffer_ n'a point d'analogie de consonnance avec les mots anciens qui ont été attachés à une idée de même espèce, et peut passer pour une Onomatopée très moderne.

BOMBE. Ce mot dérive du bruit de la _bombe_ qui éclate.

Il était au moins inutile d'en chercher ailleurs l'étymologie, et de la dériver, soit de _Lombardie_, parce qu'on croit qu'elle y a été inventée, soit de _bomba_ dont quelques Auteurs ont usé pour parler de certaines coquilles qui servaient de trompettes, ou de _bombus_ qui exprime le bruit du même instrument, ou de l'allemand _bomber_ qui signifiait _baliste_. Il est étonnant qu'on ne l'ait pas fait remonter aussi aux belles Onomatopées italienne et espagnole, _rimbomba_ et _zumbido_ avec lesquelles il a tout autant de rapport; mais le fait est qu'on devait le chercher, aussi bien que ses différens analogues, dans le son naturel qui les a tous produits.

BOND, BONDIR, BONDISSEMENT. L'Onomatopée est prise du retentissement de la terre sous un corps dur qui la frappe, et se relève aussitôt.

Le mot _bondir_ revient au _subsilire_ des Latins qui est moins imitatif.

BORBORIGME. On dit aussi _borborisme_. Bruit de l'air contenu dans les intestins.

BOUC. La grande conformité des différens noms de cet animal dans presque toutes les Langues, prouve qu'ils ont dû avoir une racine commune et naturelle. C'est l'imitation de son cri. Les Grecs qui l'appelaient communément _tragon_, l'ont aussi nommé _bekkos_. Ménage dit que _buccus_ se trouve dans la loi salique, et _bouch_ dans le Celtique. En Langue franque, c'est _buk_, en allemand, _bock_, en italien, _becco_.

BOUFFÉE, BOUFFI. «Ces mots, suivant Nicod, sont par raison d'Onomatopée, et représentent tant le son du vent qui vient à _bouffées_, que de la flamme _bouffant_, ainsi que de la bouche de l'homme quand il _bouffe_, c'est-à-dire, souffle ou le feu, ou la poudre, ou autre chose».

OUF, est le son radical converti en interjection pour exprimer l'émission de l'air, poussé par un homme essoufflé. Les Latins en avaient fait _buffare_ ou _bouffare_, que nous avons fidèlement transporté en notre langue dans le vieux verbe _bouffer_.

_Buffe_, se dit fort anciennement pour un soufflet, pour un coup sur les joues, comme en ce passage de Marot:

Vien donc, déclare toy Qui de _buffes_ renverses Mes ennemis mordans, Et qui leur moult les dents En leurs gueules perverses.

Et observez que _buffe_ et soufflet ont été faits analogiquement, et d'après le même principe, parce que la joue frappée paraît souffler ou _bouffer_ sous la main qui la comprime.

On a employé _buffoi_ au figuré, pour orgueil et présomption; et en perdant l'expression, nous avons conservé la métaphore. _Bouffi_ de vanité, est une figure d'un usage très-commun.

BOUFFON, doit se rapporter à la même racine, suivant Ménage qui, d'après Saumaise, le dérive du _bocca infiata_ des Italiens. Ils appellent encore _buffo magro_, un maigre _bouffon_, le mauvais plaisant qui ne les fait pas rire; soit, comme le dit Voltaire, qu'on veuille dans un _bouffon_ un visage rond et une joue rebondie; soit que cette _bouffissure_ des joues, qui est une des _bouffonneries_ les plus triviales des plus grossiers saltinbanques, ait déterminé leur nom générique. Il serait tout au moins difficile d'en donner une autre explication.

BOUILLIR, BOUILLONNEMENT, BOUILLONNER.

BOUILLIE, BOUILLON, choses que l'on fait _bouillir_. Ces mots viennent du bruit que fait un liquide échauffé à certain degré. Dans le verbe _bouillir_, le son radical pur a été conservé aux trois personnes du singulier de l'indicatif présent.

Ceux à qui la chaleur ne _bout_ plus dans les veines En vain dans les combats ont des soins diligens; Mars est comme l'Amour. Ses travaux et ses peines Veulent de jeunes gens.

MALHERBE.

BULLE, mot par lequel on désigne ces petites éminences qui s'élèvent sur l'eau _bouillante_,

BOULE, qui en est une espèce d'homonyme, étendu à des acceptions plus générales,

BOUTON, autre terme qui, dans toutes ses acceptions, signifie une éminence ou un corps de la même forme, n'ont probablement pas d'autre étymologie. Le peuple, si riche en expressions pittoresques, se sert du verbe _boutonner_ pour déterminer le premier degré de l'_ébullition_.

M. Court de Gébelin s'est donc certainement trompé en dérivant toute cette famille de mots du Celtique _bal_, qui signifierait _oeil_, et par une extension d'ailleurs très-forcée, suivant l'usage de cet érudit, tous les objets ronds ou roulans. Il est faux qu'_oeil_ se dise en Celtique autrement que _lagad_; les deux yeux, _daou lagad_. L'auteur du _monde primitif_ a pris cette fausse interprétation dans Bullet et dans tel autre lexicographe, qui ont confondu le Basque et le Celtique, et y ont mêlé, en outre, une foule de mots qui n'ont jamais fait partie de ces deux langues.

BOURDON, BOURDONNEMENT, BOURDONNER.

«BOURDON, dit Nicod, est une espèce de grosse mouche, tavelée comme mouche à miel, n'ayant point de picquon ou aiguillon, plus grosse de corsage que la mouche à miel nommée abeille, et ne fait ni ne sert à faire le miel ni la cire; ains dévore l'aliment et la provision que les mouches à miel se sont pourchassé, seulement de sa chaleur conserve les petits abeillons, qui est la cause que Virgile, au quatrième des Géorgiques, l'appelle _ignavum pecus_, fainéant et coüard. Pline, en son livre onzième, leur attribue partie de l'opifice des mouches à miel, ce que Varron son devancier ne fait pas, _fucus_. Le Français lui a donné ce nom par Onomatopée, à cause du bruit qu'il fait quand il volète.»

_Boud_ a signifié le _bourdonnement_ du frélon, dans la Langue Celtique.

BOURDON, cloche très-sonore qui produit un bruit de même genre que celui dont il est question dans cet article, a été ainsi nommée par analogie.

_Bourder_ est un vieux mot très-précieux qui voulait dire _rester court en chaire_, parce que le prédicateur, en cet état, ne forme plus qu'un murmure et un _bourdonnement_ confus. Il est à regretter que cette expression soit perdue.

BOURDE, chose vague et confuse, mensonge qu'on articule à demi, en est clairement dérivé. On a pu dire allusivement qu'un menteur pris sur le fait, se tire d'affaire, en murmurant des mots sans suite, comme un prédicateur qui a perdu le fil de son sermon. Regnier se sert de ce terme dans cette hypothèse même:

Ils bâillent pour raison des chansons et des _bourdes_.

BRAIRE. «L'âne _brait_, dit M. de Buffon, ce qui se fait par un grand cri, très-long, très-désagréable, et discordant par dissonances alternatives de l'aigu au grave, et du grave à l'aigu. Ordinairement, il ne crie que lorsqu'il est pressé d'amour ou d'appétit. L'ânesse a la voix plus aigre et plus perçante. L'âne qu'on fait hongre, ne _brait_ qu'à basse voix, et quoiqu'il paraisse faire autant d'efforts et les mêmes mouvemens de la gorge, son cri ne se fait pas entendre de loin.»

BRAMER. Ce mot se dit du cerf en certaines occasions, et en général de tous les animaux qui crient fortement. Il s'est même employé en vieux langage, pour exprimer le cri de l'homme, comme dans ces vers, attribués à Clotilde de Surville:

Tant de loin que de près n'est laide La mort. La clamoit à son ayde Tojorz un povre bosquillon Que n'ôt chevance ne sillon. . . . . . . . . . . Tant brama, qu'advint...

Court de Gébelin et Voltaire prétendent que _bram_ signifiait _un grand cri_ en Langue Gothique. Cette racine, commune dans les Langues, se retrouve d'ailleurs toute entière dans le Grec.

Si l'on veut s'assurer, au reste, que l'Onomatopée n'est nulle part plus fréquente que dans les idiomes qui se rapprochent des temps primitifs, que l'on consulte Voltaire au même lieu, dans ses fragmens sur la Langue Française. Les mots que cet auteur, toutefois peu versé dans le mécanisme de la Langue qu'il a enrichie de tant de chef-d'oeuvres, les mots, dis-je, qu'il fait dériver du Celte, sont autant d'Onomatopées.

BRAILLER, terme populaire qui ne se prend qu'en mauvaise part, et dans l'usage le plus trivial, a évidemment le même type.

BREDOUILLER. Parler confusément et articuler avec peine.

_Bredi-breda_ est une locution basse et factice qui exprime l'espèce de _bredouillage_ d'une personne très-loquace, qui articule difficilement. Ce mot ne se trouve que dans Poisson, et quelques auteurs du même ordre.

BROUHAHA. Bruit confus d'applaudissemens qu'on entend dans les spectacles, et dans les lieux d'assemblée où l'on récite des ouvrages d'esprit. C'est une contraction de _bruit de haha_, prononcé _brouit de haha_ dans le vieux langage.

BROUTER. Du bruit que font les animaux en brisant les plantes près de leur racine, et en les arrachant avec les dents.

Il y a un exemple de l'harmonie pittoresque de ce mot, dans une des plus jolies fables de la Fontaine, _le chat, la belette et le petit lapin_.

Du palais d'un jeune lapin Dame belette, un beau matin, S'empara: c'est une rusée. Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses pénates, un jour Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour Parmi le thym et la rosée. Après qu'il eut _brouté_, trotté, fait tous ses tours, Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours.

Voici le même mot employé dans la prose, avec un effet d'harmonie imitative aussi vrai que celui qu'on vient de remarquer. Ce passage est de M. de Châteaubriand, un des Écrivains dont notre siècle a le plus à se glorifier; et je rapporte cet exemple avec d'autant plus d'empressement, que je n'en connais point de si riche en Onomatopées:

«Si tout est silence et repos dans les savanes de l'autre côté du fleuve, tout ici au contraire est mouvement et murmure: des coups de bec contre le tronc des chênes, des froissemens d'animaux qui marchent, _broutent_ ou broyent entre leurs dents les noyaux des fruits; des bruissemens d'ondes, de faibles gémissemens, de sourds meuglemens, de doux roucoulemens, remplissent ces déserts d'une tendre et sauvage harmonie.»

BROYEMENT, BROYER. Ces mots sont faits du bruit d'une substance un peu récalcitrante, brisée entre deux corps durs. C'est ce qu'expriment aussi bien le _sfratumare_ des Italiens, et le _quebrar_ des Espagnols.

BRUIRE, BRUISSEMENT, BRUIT. Ces mots _bruire_ et _bruissement_, qu'on a affecté de négliger je ne sais pourquoi, présentent une des belles Onomatopées de la Langue. Ils donnent l'idée d'un _bruit_ vague, sourd et confus, comme celui qui s'élève d'une forêt ébranlée par des vents impétueux, ou qui résulte du fracas des torrens et de l'écoulement des grandes eaux; en général, ils sont graves et solennels, et ont un caractère particulier d'imitation qu'on ne trouve pas dans leurs analogues.

Un auteur déjà classique, et qu'on peut appeler le Racine de la prose, a prouvé, par l'emploi qu'il a fait de certains temps du verbe _bruire_, qu'il serait d'une injuste délicatesse de le réduire à l'infinitif, comme quelques Grammairiens y avaient paru disposés.

«La lune, dit M. Bernardin de Saint-Pierre, paraissait au milieu du firmament, entourée d'un rideau de nuages que ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière se répandait insensiblement sur les montagnes de l'île, et sur leurs pitons qui brillaient d'un vert argenté; les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées, au haut des rochers, de petits cris, de doux murmures d'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids, réjouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de l'air. Tous, jusqu'aux insectes, _bruissaient_ sous l'herbe.»

La Bruyère a dit aussi _brouissement_.

«Une femme entend-elle le _brouissement_ d'un carosse qui s'arrête à sa porte, elle prépare toute sa complaisance pour quiconque est dedans, sans le connaître».

Cette licence est heureuse dans cette occasion, parce qu'elle caractérise très-bien l'espèce de _bruissement_ dont il s'agit.

BRUYÈRE. Il est probable que le nom de cette plante, dont les tiges souples, grêles et ligneuses, _bruissent_ au moindre vent, est tiré du même son radical que les mots précédens. L'étymologie que je donne de ce mot n'est d'ailleurs qu'une conjecture, aussi plausible toutefois que celle qui le tire du latin _uro_, parce qu'on brûle les _bruyères_ pour les défricher, et rendre l'emplacement où elles croissaient susceptible de culture: c'est l'opinion de Borel.

C

CAHOT, CAHOTER. De la secousse qu'on éprouve dans une voiture mal suspendue qui roule sur un chemin âpre et raboteux, et de l'effort qu'on fait pour reprendre la respiration durement interrompue.

Les Latins ont dit _succussus_, qu'ils prononçaient _soucoussous_, et qui rendait la même idée.

CAILLE. «Le mâle et la femelle, dit Buffon, ont chacun deux cris, l'un plus éclatant et plus fort, l'autre plus faible. Le mâle fait _ouan, ouan, ouan, ouan_; il ne donne sa voix sonore que lorsqu'il est éloigné des femelles, et il ne la fait jamais entendre en cage, pour peu qu'il ait une compagne avec lui: la femelle a un cri que tout le monde connaît, qui ne lui sert que pour rappeler son mâle; et quoique ce cri soit faible, et que nous ne puissions l'entendre que d'une petite distance, les mâles y accourent de près d'une demi-lieue; elle a aussi un petit son tremblotant _cri cri_. Le mâle est plus ardent que la femelle, car celle-ci ne court point à la voix du mâle, comme le mâle accourt à la voix de la femelle dans le temps de l'amour, et souvent avec une telle précipitation, un tel abandon de lui-même, qu'il vient la chercher jusques dans la main de l'oiseleur».

C'est de ce cri, que Buffon dit connu de tout le monde, et qu'un autre Ornithologiste a exprimé par les mots factices _caille caillette_, qu'est venu le nom de la _caille_ dans notre Langue et dans la plupart des autres. En effet, on a dit _kakkaba_ en grec, _qualea_ dans la basse latinité, _cuaderviz_ en espagnol, excellente Onomatopée dont les deux dernières syllabes doivent se prononcer très-brèves, _quaglia_, en italien, _quaïl_, en anglais, _wachtel_, eu allemand; et ce son imitatif se retrouve jusque dans l'hébreu _saly_ ou _xaly_. De ce nom l'on a fait

CAILLETAGE, babillage insupportable et continuel comme celui de la _caille_,

CAILLETTE, femme frivole et babillarde,

CAILLETER, l'action de parler sans cesse, et à propos de toute chose, expressions que la Langue française a repoussées jusqu'ici, et qui ne sont d'usage que dans le style familier.

Rousseau a dit cependant, en parlant de madame de Warens: «La vie uniforme et simple des Religieuses, leur petit _cailletage_ de parloir, tout cela ne pouvait flatter un esprit toujours en mouvement, qui formant chaque jour de nouveaux systêmes, avait besoin de liberté pour s'y livrer».

CANARD. Du son _can can_, souvent répété, qui est le cri de cet animal, plutôt que d'_anas_, probablement _à natando_, qui est son nom latin. Mon opinion est du moins conforme en ce point à celles de quelques Auteurs, et entr'autres à celle de l'ornithologiste Martinet, qui remarque fort judicieusement qu'il est du génie de notre Langue de terminer par cette syllabe ouverte et éclatante, _ard_, les mots qui désignent un parleur impitoyable et fatigant, comme _bavard_ et _babillard_.

Les Allemands ont représenté par une autre Onomatopée le cri rauque, âpre, et enroué du _canard_. Ils l'ont appelé _racha_ et _rachtscha_.

CAN CAN, mot factice tiré du cri du _canard_, a été appliqué par extension aux bruits tumultueux qui s'élèvent dans une assemblée nombreuse où l'on ne s'accorde pas, et où l'on traite des affaires de peu d'importance. Ce n'est pas le sentiment de l'Académie qui l'écrit _quanquan_, et qui pense qu'on l'a appliqué aux discussions orageuses sur des choses futiles, par allusion aux horribles disputes que causa au seizième siècle la prononciation du mot _quamquam_, et qui coûtèrent peut-être la vie à Ramus. Quelqu'égard qu'on doive cependant aux décisions de ce corps savant, j'ai cru pouvoir persister dans mon opinion qui me semble mieux fondée, et que je partage d'ailleurs avec le plus grand nombre des Etymologistes.

CAQUET, CAQUETER. Ces mots se disent au propre, du bruit que font les poules quand elles sont prêtes à pondre, et au figuré, du babillage des personnes qui _caquettent_ comme les poules. Cette Onomatopée se retrouve très-fidèlement dans la Langue grecque.

On disait autrefois dans notre Langue _cluper_ ou _gluper_, pour exprimer une espèce de _caquet_ de la poule. Ce terme mériterait d'être renouvelé.

Linguet s'est servi du mot _caquetage_ en parlant du chancelier de l'Hôpital. «Aucun, ministre, dit-il, ne fit jamais convoquer autant de grandes assemblées; mais satisfait d'y étaler une éloquence prolixe et toujours mal-adroite, il les laissait toutes dégénérer en cohues tumultueuses ou en _caquetages_ scandaleux dont l'unique résultat était de constater la frivolité et l'impuissance du Gouvernement».

CASCADE. Ménage pense que ce mot est fait de l'italien _cascata_, ce qui est incontestable. Il fait remonter celui-ci au latin _cado_, ce qui est plus douteux; mais ce verbe aurait été employé comme désinent dans l'expression dont il s'agit, qu'on n'en devrait pas moins reconnaître cette expression pour une Onomatopée. La première syllabe est un son factice qui fait rebondir la seconde, et cet effet représente d'une manière vive le bruit redondant de la _cascade_.

Il y a beaucoup d'Onomatopées du même genre, c'est-à-dire, composées d'un son naturel et d'un son abstrait. C'est ce que les Etymologistes n'ont pas remarqué; et satisfaits dès qu'ils ont trouvé dans un mot l'origine d'un de ses membres, on croirait qu'ils ont regardé le reste comme le produit du hasard ou du caprice. Il est cependant démontré que quelque fortuite qu'ait été la composition des Langues, il ne peut y avoir eu qu'un très-petit nombre de mots formés sans motifs.

CATACOMBES. Du grec _kata_ qui est consacré à l'action de descendre ou de tomber, et qui a peut-être fourni le latin _cado_ dont je parlais tout-à-l'heure; et du vieux français _combe_, vallée, gorge, endroit creux ou souterrain. La réunion de ces deux mots heureusement mariés produit un des beaux effets d'imitation de la Langue. Il est impossible de trouver une suite de sons plus pittoresques, pour rendre le retentissement du cercueil, roulant de degrés en degrés, sur les angles aigus des pierres, et s'arrêtant tout-à-coup au milieu des tombes.

CATARACTE. En Grec, _Kataraktès_. Chûte d'eau impétueuse et bruyante qui tombe et se brise de roc en roc avec un grand fracas.