Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises

Part 2

Chapter 23,667 wordsPublic domain

Mais autant ces belles combinaisons sont agréables et ingénieuses, autant est misérable l'abus qu'on en a fait quelquefois, et principalement de nos jours. Puisqu'on a osé reprocher à Racine un emploi trop recherché de l'Onomatopée dans certains vers d'_Andromaque_ et de _Phèdre_, que doit-on penser, en effet, de ces poëmes descriptifs devenus si communs, et qui ne sont, à dire vrai, qu'un entassement laborieux d'expressions étudiées? Cette affectation est tout-à-fait indigne d'un vrai poëte, et le résultat de tant d'efforts minutieux n'est bon qu'à augmenter le nombre de ces _nugae difficiles_ si méprisées des gens de goût. Il me serait trop aisé de montrer à quel point on a porté récemment ce travers d'esprit, et ce que j'en dirais ne serait peut-être pas sans utilité; mais qu'il me suffise de rappeler la description de l'alouette, par Dubartas, qui est le prototype de toutes les sottises qu'on a faites dès-lors en ce genre.

Je ferai la même observation sur les mots purement factices que des auteurs peu délicats dans le choix des termes, ont cru pouvoir créer pour exprimer des sons qu'ils ne savaient pas imiter autrement. Si une pareille fantaisie était de nature à devenir contagieuse, la langue serait bientôt inondée d'onomatopées barbares, et n'offrirait plus qu'une suite de cacophonies intolérables. Le vers macaronique, qui peint les éclats de l'escopette, et le _taratantara_ d'Ennius sont de cette espèce; mais il n'y a rien de comparable, parmi les abus de l'harmonie imitative et du langage factice, au _breke ke koax_ de J.-B. Rousseau. Il est d'ailleurs important de remarquer qu'il n'est donné qu'aux poëtes d'un grand talent d'employer heureusement les effets d'une harmonie rauque et pénible. On ne choque impunément l'oreille, qu'autant qu'il le fallait pour ajouter à la force et à l'éclat de la pensée. Ce sont de ces licences qui veulent être justifiées par le succès, et qu'on ne pardonne qu'en faveur de l'impression qu'elles produisent.

Je parlerai maintenant du plan que je me suis tracé pour la composition de ce Dictionnaire. Mon premier projet était de recueillir les Onomatopées de tous les peuples, et de faire ainsi un espèce de lexicon polyglote de tous les sons naturels qui restent dans les langues, de manière à remonter, en quelque sorte, à une langue commune et primitive, indépendante des conventions particulières, et universellement intelligible. Mais, sans compter les difficultés essentielles que mon impuissance aurait opposées à l'exécution de cet ouvrage, ainsi conçu, et les circonstances qui ont restreint mes recherches, il m'a semblé qu'une énumération raisonnée des Onomatopées françaises remplirait assez bien le dessein le plus important que je me sois proposé, qui est d'épargner un soin incommode et futile, et de présenter, sous un cadre étroit, une série de rapprochemens curieux à ceux que ce genre d'observations intéresse, et qui peuvent en tirer parti pour leurs études.

J'ai cru cependant ne pas devoir négliger les principales Onomatopées que les langues mortes ou étrangères ont consacrées; mais je ne les ai recueillies qu'autant qu'elles avaient rapport à des Onomatopées françaises, et qu'il résultait de leur analogie une comparaison instructive et piquante.

Je ne me suis point attaché à rassembler tous les mots dont un son naturel a pu être la racine. Je crois ces mots très-nombreux, mais inutiles à mon plan. Je crois même qu'il n'y en a presque point qu'on ne dérive au besoin de cette espèce d'origine, soit immédiatement, soit par extension. On pourra voir quelques-unes de leurs immenses générations, dans le systême de M. Court de Gébelin, systême spirituel et séduisant, mais encore un peu conjectural, comme tous les systêmes, et dans l'ouvrage non moins docte et non moins ingénieux que prépare un écrivain de l'amitié duquel j'aime à m'honorer, M. David de Saint-Georges. Je répète que si l'avenir me laisse quelques loisirs, et que ce faible essai m'obtienne un seul encouragement de l'indulgence, j'entreprendrai sans doute un jour de jeter quelque lumière sur cette partie importante de la grammaire générale, et d'appliquer d'une manière plus complète ma théorie des étymologies naturelles. En attendant, il n'y aura ici que des Onomatopées incontestables et frappantes, et qu'il sera aisé de ramener à leur racine, sans le secours d'une analyse laborieuse.

Je n'ai pas cherché non plus à rapporter à chaque Onomatopée spécifique toutes les expressions qui en sont composées dans notre langue, et tous les modes qu'elle a subis, si ce n'est quand il a pu sortir de cette aride énumération des observations de quelque intérêt. Ceux à qui ces dérivations ne paraîtraient pas si superflues, les retrouveront sans peine en partant du mot typique.

Enfin, j'ai rangé sous le même titre, et à leur rang alphabétique, un certain nombre d'Onomatopées que notre langue n'a point encore admises, mais qui sont comme naturalisées par l'usage que d'excellens écrivains en ont fait. Les Onomatopées anciennes qui sont tombées en désuétude avec une partie de notre langue, trouveront place dans cet ouvrage toutes les fois qu'elles me sembleront bonnes à conserver, et que je n'en verrai pas l'équivalent dans les vocabulaires modernes; mais pour éviter les méprises qui proviendraient d'une telle confusion, je distinguerai ces deux familles de mots inusités, par l'astérisque en tête de l'article.

Qu'on me permette d'ajouter à ce propos que si la manie du néologisme est extrêmement déplorable pour les lettres, et tend insensiblement à dénaturer les idiomes dans lesquels elle se glisse, il n'en serait pas moins injuste de repousser sous ce prétexte, un grand nombre de ces expressions vives, caractéristiques, indispensables, dont le génie fait de temps en temps présent aux langues. Il n'appartient à personne d'arrêter irrévocablement les limites d'une langue, et de marquer le point où il devient impossible de rien ajouter à ses richesses. Voltaire, pour qui la nôtre était si opulente et si féconde, l'accuse d'être une _gueuse_ fière à qui il faut faire l'aumône malgré elle. J'avoue que je me suis souvent étonné de la voir exclure tel mot qu'elle ne peut remplacer que par une périphrase languissante, et le dictionnaire que je soumets au public en renferme quelques-uns de ce genre. C'est une témérité qui avait besoin d'apologie.

Au reste, on insistera moins sur le reproche qu'elle devrait me mériter, si on daigne se rappeler que la classe de littérature de l'Institut fait espérer un dictionnaire qui ne laissera plus de doute sur la valeur des mots que notre langue a acquis ou qu'elle a tenté de ressusciter dans ces derniers temps. En attendant le monument que cette savante compagnie se propose d'élever, l'homme de lettres peut lui apporter des matériaux, et le Lexicographe peut essayer d'en réunir quelques-uns, en subordonnant son jugement prématuré à celui de ses maîtres.

Je ne finirai point cette préface sans payer de justes tributs de reconnaissance à ceux qui ont bien voulu protéger ou éclairer mes études. Il en est un à qui j'en ai offert les premiers fruits. Il m'est doux de joindre à son nom celui d'un ami que l'élévation de son caractère et de ses talents doit porter à de grandes destinées, sous un gouvernement qui apprécie et qui récompense, M. de Roujoux, sous-préfet de Dôle; si jamais j'ai osé desirer que cet écrit fût accueilli de quelque estime, c'était pour le voir plus digne d'eux.

AVIS.

_Les mots dont il est question dans ce Dictionnaire, n'étant considérés que sous le rapport de leurs sons, on a cru devoir exprimer les Onomatopées hébraïques et grecques, par la simple lettre italique, pour en mettre la lecture à la portée des premières études._

_L'Astérisque * indique les Onomatopées anciennes tombées en désuétude, et les Onomatopées non encore admises, mais employées par quelques bons Ecrivains._

ONOMATOPÉES FRANÇAISES.

A

* AARBRER. Se cabrer. Terme de Manége, qui se dit des chevaux qui se dressent sur les pieds de derrière quand on leur tire trop la bride.

Ce mot, plus énergique que celui qui nous est resté, et dont la double voyelle rend la construction plus imitative, est depuis long-temps hors d'usage. On le trouve dans le vieux roman de Perceval.

ABOI, ABOIEMENT, ABOIER. En vieux langage, _Abai_.

C'est une des Onomatopées qui expriment le cri du chien. Quelques Étymologistes dérivent ce mot de _ad baubare_, forme de _baubare_, que les Latins ont dit, ainsi que _boare_. Ces mots eux-mêmes sont des Onomatopées.

On peut présumer, au reste, que les Grecs de la colonie de Massilia introduisirent dans les Gaules le mot _bauzein_, moins expressif qu'_aboier_, mais dont celui-ci doit être fait.

Dans les Langues Canadiennes, un chien s'appelle _gagnenou_, autre Onomatopée qui a beaucoup de rapport avec le _canis_ des Latins.

ABOIEMENT, est plus d'usage qu'_aboi_, qui ne s'emploie plus guère qu'au figuré. Un de nos poètes dit cependant en parlant du chien:

De ton champêtre enclos, sentinelle assidue, A toute heure, en tous sens, il parcourt l'étendue: Quelquefois en silence, il rôde; et quelquefois La forêt s'épouvante au bruit de ses _abois_.

ACHOPPEMENT. Ce mot qui était une Onomatopée faite du bruit d'un corps qui en heurte un autre, ne s'emploie plus au sens propre. On ne s'en sert même que dans cette façon proverbiale de parler: une pierre d'_achoppement_, pour dire, Un obstacle inattendu.

CHOPPER, est presque tout-à-fait hors d'usage.

AFFRES. Il ne se dit guères qu'au pluriel. C'est un grand effroi, une émotion extrême, causée par quelque terrible vision. L'Onomatopée exprime le frémissement qu'excitent l'épouvante et l'horreur. On a donc eu tort de dériver ce mot du latin _affari_ ou du grec _phren_ et _afronos_, comme Voltaire, qui regrette d'ailleurs qu'on ne l'emploie pas plus souvent.

Pourquoi ne dirait-on pas les _affres_ de la mort que l'Académie autorise? Il n'y a rien qui puisse mieux représenter les frissons de l'agonie. D'_affres_, on a fait

AFFREUX, qui se dit des objets qu'on ne peut voir sans éprouver un sentiment de crainte ou d'aversion.

AGACEMENT, AGACER. Du son dont on se sert pour irriter ou _agacer_ les animaux, ou bien du bruit que produit sous les dents un fruit acide, ou un fruit qui n'est point à sa maturité, et dont l'effet est d'_agacer_ les dents.

On a dit assez hardiment, au style figuré, les _agaceries_ d'une coquette, des regards, des propos _agaçans_, des manières _agaçantes_.

Ménage a très-bien dérivé ce mot du latin _acaciare_, qui a la même racine. Il aurait pu remonter jusqu'au grec où elle se trouve également. On disait _hegaçç_ en celtique.

AGOUTI. C'est un quadrupède des Antilles, qui a beaucoup de rapport avec le lièvre. Son nom est formé d'après son cri qu'on exprime à-peu-près par le mot _couy_. M. de Buffon compare ce cri au grognement du cochon.

Pison et Marcgrave disent qu'au Brésil on appelle cet animal _cotia_. Souchu de Rennefort l'appelle _couti_, dont on a fait _acouti_ et _agouti_.

Il est bon de remarquer en passant, sur ce mot, que la plupart des animaux sont caractérisés par l'Onomatopée, et que l'énumération en serait devenue fatigante si je ne m'en étais tenu aux indigênes et à ceux qui sont tellement connus, que leur nom est devenu propre à la Langue. Celui-ci est de cette dernière espèce.

AGRAFFE, AGRAFFER. L'_agraffe_ est une espèce de crochet qui sert ordinairement à fixer ensemble les deux côtés d'une robe ou d'un manteau. L'Onomatopée consiste dans l'imitation du bruit produit par le déchirement de l'objet que les pointes de l'_agraffe_ saisissent.

Le père Labbe croit qu'_agraffer_ a été pris pour _agriffer_. Budée le fait venir du grec _agra_, qui signifie l'action de saisir vivement, et qui a la même racine naturelle. On peut la reconnaître encore dans le verbe hébreu _garah_ ou _garaph_ que Saint Jérôme exprime par le mot _arripere_, au cinquième chapitre des Juges.

RAFLER, mot ignoble de notre Langue, se rapporte à ceux-ci par le sens et par le son. Les vieux Dictionnaires disent aussi _riffler_.

* RAFLE ou RAPHE, qui n'est plus français, est un mot ancien de la même famille. Nicod rapporte ces paroles de Nicole Gilles en la vie de Dagobert: «Notre Seigneur Jésus-Christ, afin qu'ils l'en voulsissent croire, s'approcha du ladre, et lui passa la main par-dessus le visage, et lui osta une _raphe_ de la maladie de lèpre qu'il avoit au visage, si que la face lui demeura belle, claire et nette, et le restitua en santé. Laquelle _raphe_ est encore gardée en un reliquaire en ladite église Saint-Denys». Par lequel mot, ajoute Nicod, il semble vouloir dire une poingnée, un plein poing. «Car on dit _rapher_ quand au jeu de dez qu'on appelle la _raphe_, ayant gaigné, on prend hastivement ou bien plustost rapidement la mise qui est sur le jeu. Ce qu'on dit aussi _raphler_ ou _rafler_, et par métaphore, _rafler_ tout, quand on prend rapidement tout ce qu'on trouve en un lieu».

Dans le vieux langage, _raphe_ signifiait encore la poignée, le manche d'un outil, l'endroit par où on le saisissait.

AGRIPPER. Du bruit que produit le frottement des griffes ou des mains contre les corps dont elles s'emparent. _Voyez_ GRIFFE et AGRAFFE.

GRAPPILLER, est peut-être un diminutif de ce verbe, et de là on aurait fait

GRAPPE, un fruit sujet à être _grappillé_,

GRAPPILLEUR, celui qui _grappille_,

GRAPPILLON, ce que l'on rejette d'une _grappe_,

GRAPPE, instrument de Menuiserie qui présente plusieurs pointes propres à saisir ou _agripper_ le bois,

GRAPPIN, instrument de fer dont on se sert pour accrocher un vaisseau, soit pour l'aborder, soit pour y attacher un brûlot.

Je n'ai pas besoin de faire observer que presque tous ces mots sont du style le plus bas.

GRAVIR, s'aider avec les ongles dans les anfractuosités d'un chemin raboteux.

GRAVIER, le sable qui se détache sous les ongles d'un homme qui _gravit_.

GRIMPER, _gravir_ difficilement une route roide et montueuse, me paraissent autant d'Onomatopées qui se rapportent à la même racine, et que je rassemble autour d'elle pour mettre ici autant d'ordre que la méthode alphabétique en permet. Ce qui rend cette analogie plus sensible, c'est que le peuple emploie bassement le mot _grappiller_ au sens de _gravir_ dans un grand nombre de provinces, et que _gravir_ s'est même dit _grapir_ en français, selon Borel.

Nicod rapporte _grip_, qui se disait autrefois en style trivial pour piraterie et rapine. Les Grecs avaient construit beaucoup de mots sur le même son et d'après le même esprit; _gripos_, qui étoit un filet à prendre du poisson; _gripeus_, le preneur de poissons; _grupès_, l'ancre du navire, et le _grappin_ dont on saisissait un navire ennemi; _grupaï_, les aires des vautours et des oiseaux carnassiers.

Nos vieux Écrivains ont employé plus communément encore _grippe_, qui signifiait vol et filouterie.

Je sais bien tous les biais Desquels on se sert pour la _grippe_,

dit Chevalier dans la _désolation des filous_. Cholières, tome II de ses Contes, applique _gripperie_ au même usage.

La _grupée_, c'était le produit, le revenant bon de la _grippe_. On dit dans la _comédie de la Passion_:

Pour mettre mignons en alaine, Voici fine espice sucrée, Et tel y laissera la laine Qui n'en aura jà la _grupée_.

On a dit aussi _gruper_ pour, agraffer, et plus souvent pour _agripper_ ou saisir avec les griffes. «Qui sait, dit Rabelais, s'ils useroient de qui pro quo, et en lieu de rominagrobis _grupperoient_ paovre Panurge?»

Les Bretons ont _krapa_, _krafa_, _gripper_, _grimper_, égratigner; _kraf_, égratignure; _craban_, griffe; _crib_, peigne; _criba_, peigner; _cribin_, peigne de fer; _crabb_, cancre, écrevisse, qui s'est conservé dans le français. _Craff_ est le nom gallois du _grappin_, du harpon des mariniers.

* AHALER. Pousser l'haleine au dehors. Quelques Écrivains ont dit _adhaler_. Ce mot très-expressif a un autre sens qu'_exhaler_, et n'a point d'équivalent en français. _Haleter_ donne l'idée d'une respiration forte et pressée. C'est l'_anhelare_ des Latins qui avaient aussi _halare_ et _halitus_.

Il semble que l'hiatus considérable qu'on remarque dans l'expression proposée, lui donne quelque chose de pittoresque qui n'est pas dans cette dernière Langue.

AHAN, AHANER. Ahan représente un grand effort qui ôte presque la faculté de respirer. C'est l'expression du bucheron, des manoeuvres pour reprendre leur souffle, et se donner la force nécessaire pour bien porter leur coup. De là on a fait _ahaner_, travailler avec peine, avec _ahan_, comme dans ces vers de Dubellay:

De votre doulce haleine Esventez cette plaine, Esventez ce séjour, Cependant que j'_ahane_ A mon blé que je vanne En la chaleur du jour.

_Ahaner_ un champ, s'est dit par extension pour, Cultiver une terre difficile.

_Ahan_, est passé au style figuré pour exprimer de pénibles travaux d'esprit, et l'agitation d'un homme qui a de la peine à se résoudre à quelque chose.

On a fait venir ce mot du grec _ao_ et du latin _anhelare_. C'est l'opinion de du Cange. Ménage en a cherché l'étymologie dans l'italien _affanno_, peine, douleur. On aurait pu le retrouver tout entier dans le dictionnaire des Caraïbes et dans beaucoup d'autres, puisqu'il est tiré du dictionnaire de la Nature. C'est la plus évidente des Onomatopées. Pasquier et Nicod ne s'y sont pas mépris.

Dans des lettres de rémission de l'an 1375, on trouve: «Après ce que ledit Jehan fut deschaucié, entra ondit gué, et tant se y efforça pour mettre hors laditte charrette, que il entra en fièvre en icelui gué, pour le grant _ahan_ que il avoit eu».

On ne se sert plus de ce mot qui était très-familier à nos anciens Écrivains. Rabelais, Montaigne, Amyot l'ont singulièrement affectionné. Il est encore dans Costar. Jupiter, dit-il, en sua d'_ahan_.

AÏ. C'est le quadrupède, autrement nommé le _Paresseux_, qui est un des _anthropomorphes_ de Linné.

Il articule les syllabes dont on a formé son nom avec des modulations si justes, que cela a donné lieu à Clusius de dire très-ridiculement que c'était le _Paresseux_ qui avait inventé la musique. Il aurait pu d'ailleurs appuyer cette bizarre présomption d'une analogie curieuse de la Langue grecque ou _aïo_ s'est dit quelquefois pour _cano_, et il faut observer que ce mot est passé dans la Langue latine avec le sens de _loquor_. Il n'appartenait qu'à ces peuples d'harmonieux langage d'attacher la même expression aux idées de chant et de parole.

AME. Le principe de la vie dans l'homme et dans les animaux.

L'opinion qui range ce mot au nombre des Onomatopées, repose sur une théorie bizarre et curieuse. La lettre labiale _M_ est une consonne qui résulte, comme on le sait, de la jonction des lèvres, en sorte que la bouche très-ouverte doit produire en se fermant le son composé _am_: savoir, la voyelle par le moyen du souffle émis dans le moment où l'organe est ouvert, et la consonne par le contact des deux parties de la touche, dans le moment où l'organe se resserre. C'est ce qu'on appelle rendre l'_ame_, car telle est la figure de l'expiration de l'homme, et l'esprit de cette racine.

Au contraire, pour prononcer _M_ initiale suivie d'une voyelle, il faut que les deux parties de la touche labiale agissent mutuellement l'une sur l'autre, et se séparent pour l'émission du bruit vocal qui succède au bruit consonnant. Ainsi se prononcera _ma_, qui est une racine dont l'esprit est diamétralement opposé à celui de la précédente, puisqu'au lieu d'exprimer le dernier acte physique de l'homme, elle exprime, par la figure et par le son, le premier acte, et, en quelque sorte, la prise de possession de la vie.

Cette racine _ma_ seroit donc la désignation nécessaire de l'existence _matérielle_, comme cette racine _am_ de l'existence spirituelle. La première appartiendra aux idées purement corporelles; la seconde aux idées morales, à celles des principes _animans_, de l'_amour_, de l'_amitié_, de toutes les affections.

En appuyant la racine _ma_ sur la touche dentale, ou en fera _mat_, qui est le son typique du nom de la mort dans la plus grande partie des Langues premières.

En la nazalant, on en fera _man_, qui est le signe presque universel du nom de l'homme.

Je donne, au reste, ces hypothèses comme plus ingénieuses que probables, et M. Court de Gébelin, qui les a suggérées, se livre trop souvent et avec trop d'abandon à son imagination, pour être toujours un guide sûr.

Ce qu'il y a de certain, c'est que les différens noms de l'ame chez presque tous les peuples, sont autant de modifications du souffle et d'Onomatopées de la respiration, diversement modulées. Tels sont le _Psyché_ des Grecs, le _Seele_ des Allemands, le _Soul_ des Anglais, l'_ayre_ des Espagnols, l'_alma_ et le _fiato_ des Italiens. Il serait, à la vérité, difficile d'en dire autant de l'_anima_ des Latins, dont le mot _ame_ est une contraction évidente.

ANCHE. Partie d'un instrument à vent, faite de deux pièces de canne, jointes de si près, qu'elles ne laissent qu'un espace très-resserré pour le souffle; ce qui a fait penser à de savans Étymologistes que ce mot venait du celtique _anc_, étroit, resserré, affilé. Il paraît plus vraisemblable qu'il a été formé par Onomatopée; et ce qui me porte à le croire, c'est que je trouve une Onomatopée grecque absolument semblable à celle-ci, qui exprime l'idée que nous rendons par notre verbe _suffoquer_. L'air étouffé dans l'étroit canal de l'_anche_, séparé de l'instrument auquel elle appartient, imite très-bien le gémissement aigu et forcé d'un homme qui suffoque. De là, la conformité de ces deux Onomatopées.

ASTHME. L'_asthme_ est une infirmité qui consiste dans une grande difficulté de respirer dans de certains temps. Cette Onomatopée imite le bruit de la respiration brusquement interrompue. Elle nous vient immédiatement, et sans changement, d'une Onomatopée grecque qui représente la même chose.

B

BABIL, BABILLARD, BABILLER. _Babil_, abondance de paroles sur des choses inutiles, manie importune de parler continuellement.

De la lettre _b_ qui résulte de la simple disjonction des lèvres, et qui est la première que les enfans combinent avec les sons vocaux. Aussi est-elle la première consonne de tous les alphabets.

Nicod dérive ce mot de _Babel_, à cause de la confusion des Langues qui y eut lieu. Ménage le fait venir de _bambinare_, qui a été fait de _bambino_, diminutif de _bambo_, transféré selon lui dans l'italien du syriaque _babion_, qui signifie _enfant_. De la même racine, nous avons créé

BABIOLE, une chose de peu de conséquence, une bagatelle qui ne peut occuper que des enfans;

BABOUIN, BAMBIN, un petit enfant qui articule à peine; en gallois _bach_, d'où vient le nom de _Bacchus_ qu'on représente ordinairement comme un enfant gros et joufflu;

BAMBOCHE, un enfant grotesque et contrefait, une marionnette ridicule;

BAMBOCHADE, un genre de Peinture qui ne s'exerce que sur des formes triviales, sur des marionnettes et des _bambins_.

Ménage aurait trouvé d'ailleurs une étymologie plus exacte et plus naturelle encore dans le grec, où l'on dit _bao_, _babazo_, _babalo_ et _bambaino_ pour _loquor_. Mais le fait est que tous ces mots et leur immense famille sont composés d'après le son naturel.

_Baba_, _babe_, en arabe, signifient _bouche_, ouverture; _be_ a le même sens en Langue celtique. Dans la même Langue, _enfant_ se dit _map_, _vap_, _mab_, _vab_, et avec le diminutif, _babic_, _un petit enfant_.

On dit dans le latin _garrulitas_, _garrulus_, _garrire_, autres Onomatopées; dans l'italien, _garrire_, _cicalare_, _ciarlare_ et _ciachierare_; dans l'espagnol, _babillar_, _charlar_, _chicarrar_.

Amyot a dit _rebabiller_. «Si un _babillard_ escoute un peu, ce n'est que comme un reflux de _babil_ qui prend haleine pour _rebabiller_ puis après encore davantage».

Madame Pernelle dit dans le _Tartuffe_:

C'est véritablement la tour de Babylone, Car chacun y _babille_ et tout du long de l'aune.

Voilà l'étymologie de Nicod consacrée par deux vers de Molière.