Dictionnaire raisonné des onomatopées françaises

Part 10

Chapter 103,687 wordsPublic domain

Hé Ciel que je porte d'envie Aux plaisirs de ta douce vie. Alouette qui de l'amour Dégoises dès le point du jour, Secouant en l'air la rosée Dont ta plume est toute arrousée! Devant que Phébus soit levé Tu enlèves ton corps lavé Pour l'essuyer près de la nue. Trémoussant d'une aile menue, Et te sourdant à petits bonds, Tu dis en l'air de si doux sons Composés de ta _tirelire_, Qu'il n'est amant qui ne desire, T'oyant chanter au renouveau Comme toi devenir oiseau. Quand ton chant t'a bien amusée, De l'air tu tombes en fusée Qu'une jeune pucelle au soir De sa quenouille laisse cheoir, Quand au fouyer elle sommeille Frappant son sein de son oreille: Ou bien quand en filant le jour Void celuy qui luy fait l'amour Venir près d'elle à l'impourveüe, De honte elle abaisse la veue, Et son tors fuseau délié Loin de sa main roule à son pié.

Cet épisode de la fileuse est d'un goût absolument antique, et un des plus gracieux que l'on puisse imaginer. Si Ronsard n'avait jamais fait que de pareils vers, la postérité lui aurait peut-être confirmé jusqu'à un certain point ces titres pompeux de _Prince des Poètes_, et d'_Apollon de la source des Muses_, qu'on lui a donnés de son temps.

V

* VAGIR, VAGISSEMENT. Ces mots expriment le cri des enfans qui viennent de naître, et notre Langue a récemment admis le substantif _vagissement_ sur les réclamations de Voltaire. «C'est une disette insupportable, écrivait-il, d'appeler des choses si différentes du même nom. Le mot _vagissement_, dérivé du latin _vagitus_, aurait très-bien exprimé le cri des enfans au berceau.

»Dumarsais, observe un autre Littérateur, a fait tout ce qu'il a pu pour faire prendre ce mot, et n'a point réussi. C'est le cas de le reproduire, et de faire voir qu'il est aussi naturel et aussi utile que _mugissement_. Le cri d'un enfant au berceau est, à coup sûr, une bien longue périphrase».

Le verbe _vagir_, qui est fait du substantif, comme de _mugissement_ et _rugissement_ sont faits _mugir_ et _rugir_, et dont la construction est, par conséquent, très-conforme à l'esprit de notre Langue, n'est sans doute pas à dédaigner. Un étranger qui a donné quelques volumes à la Littérature française, a dit quelque part: «Si Dieu m'offrait le privilége de la rétrogradation jusqu'à mon enfance, et de _vagir_ une seconde fois dans le berceau, je refuserais ses offres».

VAGUES, est le nom qu'on donne aux eaux agitées et mugissantes, parce que le bruit qui s'en élève ressemble à un long _vagissement_. En allemand _wage_, _woge_; en gothique _wego_; en anglo-saxon _waeg_; en islandais _vag_.

VIOLON. Je crois devoir rapporter à propos de ce mot les raisons ingénieuses qu'emploie M. Court de Gébelin pour en faire remonter l'origine au son naturel. «Le mot _violon_, dit-il, désigne un instrument à cordes qu'on fait résonner avec un archet. Mais quelle est l'origine de ce nom? Elle se perd dans la nuit des temps pour tous les Étymologistes; car, dire avec eux qu'il vient de l'espagnol _biolone_, ce serait tout au plus supposer que cet instrument nous vînt par l'Espagne, ce qui serait, peut-être, difficile à prouver.

»Ce nom tient à ceux de quelques autres instrumens appelés _viole_, basse _de viole_, _violoncelle_, etc.

»Si jamais nom dut être formé par Onomatopée, n'est-ce pas celui d'un instrument de musique? Ils ont un son à eux, un son déterminé et constant, un son propre à les distinguer de tout autre. Ce son dut devenir leur nom dès l'origine; et, quoique naturelle, on dut perdre à jamais cette origine de vue, dès qu'on eut perdu de vue les origines de la Langue qu'on parlait, et les révolutions de la nation dont on faisait partie.

»Les instrumens bruyans, tels que le tambour, le tympanon, et la tymbale, portent des noms parfaitement imitatifs: en les nommant, on peint le coup qui les fait retentir.

»Dans les instrumens à cordes, on avait à peindre des sons d'une toute autre espèce, des sons aigus et sifflans, grêles en quelque sorte; on eut donc recours, pour les peindre, à la voyelle _i_, dont le son grêle, aigu et sifflant se met si bien à l'unisson de ces instrumens, et qui, associée au son _o_, sert également à peindre cette joie et cette gaîté qu'accompagne et qu'inspire dans les fêtes le son des instrumens. On dit donc _viole_, _violon_ par le même sentiment qu'on disait ioh! ioh! et qu'on fit en _iol_ et en _jol_ les mots celtes, theutons, basques, etc. qui peignent la joie et le plaisir.

»C'est de ce mot que les Latins firent également celui de _fides_, qui désigna les instrumens à cordes, et qui forma le diminutif _fidicula_, petit instrument à cordes; tandis qu'en le prononçant en _v_, ils en firent _vitula_, 1º. la déesse de la joie; 2º. en latin barbare, cet instrument dont nous avons altéré le nom en celui de _vielle_.

»Ils en firent encore

»_Vitulari_, se réjouir, folâtrer,

»_Vitellianae_, tablettes sur lesquelles on écrivait des choses gaies».

VÎTE, VÎTESSE. Le mot _vîte_ est peut-être l'imitation du souffle, accéléré par la promptitude de la marche.

Les Latins n'en auraient-ils pas fait _festinare_, se hâter? En anglo-saxon, _hwato_ signifie alerte, prompt, et _hwetan_, exciter, animer.

Z

ZESTE. C'est une zône très-mince qu'on enlève de la peau d'une orange, en glissant vivement contre sa superficie le tranchant d'un couteau. Le petit bruit qui en résulte a motivé cette dénomination qu'on a étendue depuis à d'autres acceptions, tant propres que figurées.

ZIGZAG. Ce sont, suivant Ménage, des tringlettes croisées en losange les unes sur les autres, qui se resserrent et s'alongent, et dont on se sert pour faire tenir des lettres ou autre chose dans des lieux élevés.

Poisson a composé une petite comédie intitulée le _Zigzag_, où Octave donne une lettre à Isabelle, qui était à la fenêtre d'un logis.

Mon _zigzag_ fera son office; Ce mot de lettre mis au bout Instruit Isabelle de tout.

Ménage reconnaît que ce mot a été fait par Onomatopée.

FIN.

NOTES

[1] Comme il était de mon intention de donner dans le cours de cet ouvrage quelques exemples de l'extension des sons radicaux et des racines imitatives dans la désignation des êtres qui, comme je l'ai dit, n'ont point de formes propres et de bruits particuliers, et de prouver qu'aucune expression n'a été formée sans motif, et que les termes qui ont caractérisé les sensations premières, ont dû devenir allusivement le signe des sensations analogues; comme le son radical _sag_ qui est une des anciennes Onomatopées du bruit de la _flèche_, est d'ailleurs un des plus curieux que je connaisse dans les modes qu'il a subis, je vais suivre ses différentes dérivations dans la Langue latine seulement, pour ne pas charger cette note d'un appareil inutile d'érudition.

RACINE, SAG. Sens propre, une _flèche_.

Les Latins en ont fait _SAG-itta_, et immédiatement, par le procédé comparatif, ce nom est devenu commun à une plante dont il est question dans Pline, et qui ressemble à une _flèche_, au bout d'un rejeton de vigne qui a la forme d'une _flèche_ barbelée, et à une constellation composée de cinq étoiles qui représente une _flèche_.

SENS DÉRIVÉ.

_SAG-ittarius_ a signifié un homme qui lance des _flèches_, et ensuite un signe du Zodiaque. Puis par une extension commune dans les Langues, on a nommé _SAG-ittarius_, une monnaie de Perse qui avait un _SAG-ittaire_ pour empreinte.

_SAG-ittifer_ a été le nom du porc épic, parce que les pointes dont il est couvert ont quelque ressemblance avec des _flèches_.

Jusqu'ici l'opération de l'esprit est simple et sans complication.

SENS RELATIF.

L'imagination commence à saisir des rapports plus éloignés, mais elle n'a point encore perdu de vue le sens propre.

_SAG-aris_ signifie d'abord un faisceau de _flèches_, un carquois; il se dit bientôt d'une hache d'armes.

_SAG-ma_ exprime en premier lieu ce qui sert à cacher la pointe de la _flèche_, à la garantir en temps de paix. Ensuite, il se dit généralement d'un fourreau, et finalement de la selle d'un homme d'armes où les _flèches_ sont fixées.

_SAG-men_ est pris dans un sens plus hardiment figuré, quoiqu'il appartienne encore au sens primitif. On appelle ainsi la verveine par opposition ou contre vérité, parce que les Ambassadeurs proposant la paix ou la guerre, portaient dans leurs mains une verveine et une _flèche_.

_SAG-a_ signifie premièrement les armes d'un soldat. _Ire ad SAG-a_, c'est s'emparer de ses javelots et de ses _flèches_. On en fait _SAG-um_ ou _SAG-ulum_ qui est l'habit d'un soldat en guerre.

Une fois que ce pas est fait, on va beaucoup plus loin. On appelle _SAC-itza_ le pillage d'une ville, l'extermination de ses habitans, parce que les vainqueurs les renversent à coups de _flèches_, et notre Langue en emprunte les mots SAC et _SAC-cager_ qui conservent encore toute la racine, avec une simple modification de la gutturale _g_, prononcée sur une touche plus éclatante.

Enfin, il suffit de nazaler cette racine SAG, pour en former _SANG-uis_, qui s'emploie par une extension du même genre, parce que le sang coule sous les _flèches_.

_N. B._ En vieux français, _sache_ a signifié un fourreau, _sacher_, tirer du fourreau, et ensuite, poursuivre le gibier et le renverser sous les _flèches_, d'où il semble que _chasser_ a été fait par métathèse.

SENS FIGURÉ OU MÉTAPHORIQUE.

Ici l'esprit de l'homme s'élance hardiment à des objets très-éloignés, pour peu qu'il y puisse saisir quelque affinité avec le sens originaire du mot inventé.

Une erreur populaire lui persuade qu'une espèce de pierre précieuse attire le bois comme l'aimant attire le fer, et que le bois y vole avec la rapidité de la _flèche_. Il nomme cette pierre _SAG-da_.

Il a observé que la _flèche_, en s'enfonçant dans un corps dur, y frémit long-temps encore. Il appelle _SAG-acio_, id est, _SAG-ittae actio_, tous les genres de palpitation et de tremblement.

Il essaye de trouver un objet de comparaison à l'action de regarder. Le regard parcourt l'espace avec la vîtesse de la _flèche_, et le son radical SAG devient le nom du regard dans presque toutes les Langues de l'Orient. Les Latins cependant ne se servent point de cette racine à ce dernier usage; mais ils le méconnaissent si peu, qu'ils s'enrichissent de ses dérivations au sens abstrait.

SENS ABSTRAIT.

_SAG-ire_, c'est avoir de la pénétration, du discernement, saisir des yeux de l'esprit.

_SAG-ax_, c'est un homme pénétrant, un homme dont le regard sûr discerne la vérité.

SENS HYPERBOLIQUE.

Le dernier terme de cette gradation est si étranger à son type, qu'il serait impossible d'en reconnaître l'origine, si on n'y pouvait remonter, comme nous le faisons, par une succession très-naturelle de sensations et de jugemens. Le sens abstrait s'étendant à des significations nouvelles, ce n'est plus au _SAG-e_, à l'esprit délicat et subtil qui saisit les choses dès le premier abord, avec une extrême justesse, que doit s'arrêter cette série d'idées que nous venons d'exposer; son regard plus prompt, plus sûr, plus pénétrant encore, perce tous les obstacles. Son esprit s'élève au-dessus de toutes les conceptions ordinaires; il domine, il explique l'avenir,

C'est le devin que les Latins ont appelé _SAG-us_, la magicienne, l'enchanteresse dont ils ont fait _SAG-a_, _SAG-ana_.

_Prae-SAG-ire_, c'est voir hors du présent, c'est anticiper par la pensée sur les événemens futurs.

_Prae-SAG-ium_, c'est le pressentiment, le pronostic.

_Prae-SAG-us_, c'est le sorcier, l'augure, l'homme inspiré, termes dont on a complété le sens par la petite préposition _prae_, au-devant, au-delà.

Il reste à s'assurer que les autres mots de la Langue naturelle donneront une pareille filiation, et c'est ce que chacun peut reconnaître dans ses études particulières, soit qu'il se contente, ainsi qu'on l'a fait ici, de pousser ses recherches dans une Langue seulement, soit qu'il veuille les étendre à toutes, ce qui n'est pas plus difficile.

[2] Une figure nouvelle est pleine de charme, parce qu'elle donne à l'idée un point de vue nouveau. Une figure rebattue, devenue lieu commun, n'est plus que le froid équivalent du sens propre. On doit donc éviter de prodiguer les figures dans une Langue usée. Elles ne présentent plus qu'un faste insipide de paroles et de tours. Le style purement descriptif sera dès-lors préférable au style figuré, parce que le sens figuré avait fait oublier quelque temps le sens propre, et que celui-ci paraît nouveau. L'aurore aux doigts de roses, qui ouvre les barrières du matin, et dont les pleurs roulent en perles humides sur toutes les fleurs, offre sans doute une image heureuse et brillante; mais on produira beaucoup plus d'effet aujourd'hui en peignant le soleil à son lever, rougissant d'une lueur encore incertaine le sommet des hautes montagnes, les vapeurs de la plaine qui se dissipent, les contours de l'horizon qui se dessinent sur le ciel éclairci, et les fleurs qui se penchent sous le poids de la rosée.

[3] C'est l'opinion de M. de Roujoux. Dom Lepelletier écrit _coric_ qui signifie _petit nain_. On pourrait penser que _gawric_ est fait de _gawr_ dans son sens le plus ordinaire, _élevé_, _supérieur_, et désigne très-bien alors les intelligences secondaires, les génies et les fées, _Gawric_, petite puissance, ou bien il est tiré de _gour_ ou _gwr_ qui s'est dit pour, homme, et signifie alors avec le diminutif un petit homme, un nain, comme on représentait les êtres surnaturels dont il s'agit.

[4] Il y en a beaucoup d'exemples dans le latin.

_Halosis_, pillage, dilapidation. _Hama_, un croc. _Hamare_, harponner. _Hamus_, un hameçon. _Harpa_, un vautour, et puis, la _harpe_, l'instrument de musique dont les cordes sont saisies avec toute la main. _Harpaga_, un hérisson, un grappin, un avare. _Harpagare_, prendre de force. _Harpastum_, un ballon qu'on cherchait à s'arracher en jouant, et dont il est question dans Martial. _Harpax_, l'ambre qui attire la paille. _Harpe_, un oiseau de proie. _Harpia_, la harpie aux mains crochues. _Haurire_, avaler, engloutir. _Haustrum_, instrument à puiser de l'eau. _Helluo_, un glouton. _Helluari_, absorber, avaler, dévorer. _Helveus_, qui a la bouche ouverte et prête à saisir sa proie. _Hera_, la fortune qu'il faut saisir au passage. _Heres_, le hérisson, l'animal hérissé de pointes qui saisissent et déchirent. _Hiare_, ouvrir la bouche. _Hiera_, l'épilepsie, mal qui envahit, qui saisit, qui absorbe. _Hippae_, les cancres, les écrevisses aux pattes armées de crochets. _Hirudo_, la sangsue. _Non missura cutem nisi plena cruoris._ _Hiulcus_, avide, intéressé. _Humare_, enterrer, cacher sous la terre. _Humus_, la terre dévorante, qui consume tous les corps privés de vie. _Hyphaear_, la glu, matière qui happe, qui attache, etc.

Il serait sans doute ridicule d'avancer que la construction de ces mots compliqués n'a eu d'autre base que l'initiale. Rien n'est plus facile que de remonter à leurs racines naturelles, desquelles disparaîtrait cette lettre, qu'on peut regarder comme très-moderne relativement aux temps et au langage primitifs. Mais il serait plus absurde de dire qu'elle a été attachée à ces expressions sans motif, et je pose en principe que le motif qui en a déterminé l'emploi, c'est son caractère, son esprit, l'idée d'avidité qu'elle réveille toutes les fois qu'on l'aspire. Les caprices de la prononciation et de l'écriture ont pu la transporter dans d'autres mots auxquels elle n'a point donné ce sens; mais ces mots seront en très-petite quantité, et les exceptions ne prouvent pas plus ici qu'ailleurs.

[5] Comme le son caractéristique de cette expression est un des plus communs et des plus intéressans de la nature, puisqu'il sert à exprimer le bruit des corps dans leur mode de déplacement le plus ordinaire, je le prendrai pour exemple de ces grandes générations de mots que je n'ai fait qu'indiquer à d'autres articles, et qui auraient surchargé cet ouvrage de trop de détails inutiles. C'est M. Court de Gébelin qui me fournira le tableau des termes dont celui-ci est le type.

ROUAGE, ROUER.

ROUET, instrument à _roue_.

ROUELLE, tranche coupée en rond.

ROTULE, en latin _rotula_, os cartilagineux, large et rond qui forme le mouvement du genou.

ROTATEUR, muscle circulaire qui sert à mouvoir l'oeil.

ROTE, en latin _rota_, tribunal de la cour de Rome, dont la salle est pavée de carreaux qui représentent des _roues_.

RODER, aller çà et là en faisant des tours et des détours.

RODEUR.

ROULER, 1º. se mouvoir en rond; 2º. plier en rond: au figuré, considérer, méditer.

ROULANT.

ROULEAU, chose faite ou tournée en rond.

ROULEMENT, bruit d'une chose qui roule, mouvement en rond.

ROULADE, roulement de la voix.

ROULAGE, action de rouler, facilité de rouler.

ROULIER, voiturier de marchandises.

ROULETTE, petite _roue_.

ROULIS, agitation d'un vaisseau que le vent fait rouler sur les flots.

ROULON, pièce de bois travaillée en rond.

RÔLE, autrefois ROOLE, du latin barbare _rotulum_, 1º. registre qu'on roule en long, comme les anciens manuscrits; 2º. ce que chaque acteur doit faire ou réciter dans la représentation d'une pièce de théâtre: chaque acteur a son rouleau, son rôle à part pour l'apprendre et pour le jouer; 3º. manière dont chaque homme représente dans le monde; 4º. feuille d'écriture en termes de pratique.

RÔLER, écrire des rôles.

ENRÔLER, en Anjou, ENROTULER, coucher sur les registres, enregistrer dans le catalogue de ceux qui forment le corps où l'on se réunit.

ENRÔLEMENT, ENRÔLEUR.

ROTONDE, bâtiment en rond.

ROTONDITÉ, qualité d'un corps rond.

ROND, en latin _rotundus_, tout ce qui est en cercle; au figuré, qui va rondement.

RONDEUR, figure ronde.

RONDELET, un peu rond.

RONDIN, bâton rond.

RONDINER, en vieux français, donner des coups de rondin, de bâton.

RONDACHE, RONDELLE, en vieux français, boucliers ronds.

RONDEAU, petit poème composé de couplets finissant par les mêmes mots qui commencent le poème.

RONDE, inspection qu'on fait en parcourant une enceinte.

A LA RONDE, tout autour.

RONDEMENT, en rond; au figuré, franchement.

ARRONDIR, donner une forme ronde.

ARRONDISSEMENT.

ROUTE, chemin.

ROUTIER, 1º. qui connaît les routes, expérimenté; 2º. livre de routes.

ROUTINE, habitude, connaissance acquise par la pratique seule; chemin battu.

ROUTINIER, qui n'a que la routine.

DÉROUTER, faire perdre à quelqu'un la route, etc.

* * * * *

Cette racine me suggère d'ailleurs une réflexion qui vient à l'appui de ma théorie de l'extension des sons naturels, dans la qualification des êtres insonores. Nous avons vu se composer d'un son radical qui est le signe du mouvement, et qui s'opère lui-même par le roulement de la langue sur le palais, deux familles de mots distincts, dont l'une appartient à une idée de mouvement, et l'autre à une idée de forme. Il n'était pas difficile de reconnaître le point de contact de ces deux familles, et nous avons compris que le signe des bruits qui résultent d'un mouvement circulaire, avait dû devenir dans le langage, l'indicateur des formes rondes. Mais si le rapport des mouvemens et des formes semble d'abord assez naturel pour expliquer la ressemblance des expressions qui les caractérisent, il est également vrai que la nature a établi de frappantes harmonies entre ces deux premières sortes de sensations et celles des couleurs. Le langage figuré nous en offre assez de preuves. Nous avons dit, entr'autres exemples, de _sombres_ gémissemens, et des lueurs _éclatantes_. La première de ces tournures présente une idée de bruit, spécifiée par une circonstance tirée de l'ordre des couleurs, et la seconde, une idée de couleur déterminée par une épithète qui appartient à l'idée du bruit. Le fameux aveugle-né Saunderson, après avoir cherché long-temps à se faire un sentiment juste des couleurs, finit par comparer la couleur rouge au son de la trompette; et il y a peu d'années que l'intéressant sourd-muet Massieu, interrogé sur l'opinion qu'il se formait des bruits, et celui de la trompette en particulier, le compara sans hésiter à la couleur rouge.

S'il y a de l'harmonie entre ces effets, pourquoi ces effets n'auraient-ils pas été exprimés par des sons de la même espèce?

Le mot _rouge_ et ses dérivés sont donc, selon moi, des Onomatopées construites par extension du son radical du roulement. En vieux français, _ro_ s'est dit pour _rouge_, et _roe_ pour _roue_. Toutes les Langues fourniraient de pareils rapports.

M. Bernardin de Saint-Pierre a reconnu l'harmonie du mouvement circulaire, de la forme ronde, et de la couleur rouge. Il se plaît même à étayer ce rapprochement ingénieux des observations les plus agréables; et s'il a négligé de prouver que les mots qui désignent chez la plupart des peuples ce mouvement, cette forme et cette couleur, ont une racine commune, c'est sans doute parce que cette espèce de démonstration empruntée des froides études de la Grammaire, lui a paru trop sèche pour une matière si élégante et si poétique.

[6] Le mot _fixer_ n'est point français dans le sens de regarder fixement, d'attacher un regard _fixe_ sur une personne ou sur une chose; mais c'est une de ces expressions que l'usage devrait avoir consacrées. Ce verbe offre une des figures les plus énergiques, une des hyperboles les plus éloquentes de la Langue; c'est non-seulement saisir l'objet sur lequel nous portons la vue, c'est encore l'arrêter, le rendre immobile, nous l'approprier, nous l'identifier par le seul effet de nos regards, _habere in oculis_, disaient tout aussi hardiment les Latins.

Jean-Jacques Rousseau, Duclos, Rivarol, madame de Genlis l'ont fréquemment employé. M. de Châteaubriand, tout en le condamnant dans un autre, l'avait laissé échapper deux fois dans la première édition du _Génie du Christianisme_; et les termes qu'il y a substitués depuis, sont bien loin de racheter le sacrifice que cet Ecrivain a cru devoir en faire à la correction. Il lui appartenait, il appartient à quelques hommes qui doivent à leurs talens le privilége de donner aux mots le droit de cité, d'accueillir celui-ci dont rien ne nous offre l'équivalent: je le recommande aux Lexicographes.

Il n'est guères possible, au reste, de parler de la formation des mots dans les Langues premières, sans être obligé de s'arrêter un moment à ce qu'on appelle la néologie ou création des mots nouveaux. Cette néologie est une des choses dont on a parlé le plus diversement, et dont on peut effectivement porter les jugemens les plus opposés. Elle est à la fois le génie protecteur et le fléau des Langues; elle les enrichit et les dénature. Par elle, tout se dégrade, tout se confond; et sans elle, l'imagination asservie se traîne impatiemment dans ses lisières.

Il est certain que tous les mots ayant été formés pour exprimer la pensée prise sous certain aspect, ou l'être pris dans certaine qualité, et que rien n'étant plus mobile que les aspects de la pensée et plus varié que les qualités de l'être, il n'y a pas un seul homme qui n'ait souvent besoin, pour rendre sa sensation avec justesse, d'improviser une expression qui la peigne. Otez cette ressource à l'esprit, et vous détruisez tout ce qui reste de poésie dans vos Langues. Vous condamnez Racine à parler le patois de Jodelle, et à quelqu'époque même que la Langue soit prise, vous donnez d'injustes entraves à la pensée, car les idées se succèdent sans cesse en variant leur ordre et leurs rapports. Si j'ai vu ce qui n'a point été aperçu jusqu'à moi, si j'ai découvert entre des choses connues un rapport frappant et cependant nouveau, ce qui est le propre d'une organisation poétique, le tour et le mot dont j'ai besoin n'ont pas pu être prévus. Il faut donc que j'imite l'homme primitif dans ses essais, et que je crée un signe pour ma perception; ou bien si vous me forcez à n'employer que des signes déjà convenus, il faut que je délaye une idée forte et ingénieuse dans une périphrase languissante.