Part 8
_Armes_ se prend ici pour armoiries. «Ces glorieuses marques, dit Mézeray, n’appartenaient autrefois qu’aux vrais gentilshommes, c’est-à-dire, à ceux qui étaient tels par des services militaires; et elles fesaient l’une des plus illustres parties de la succession dans leurs maisons. Aujourd’hui tout le monde en porte; les plus roturiers en sont les plus curieux. Ceux qui sont de profession contraire à celle des armes ne parlent que de leurs armoiries. Ils font passer des rébus de la vile populace, des allusions grossières sur leurs noms, des chiffres de marchands, des enseignes de boutiques et des outils d’artisans, dans les escus, à l’ombre des couronnes, des timbres, des cimiers et des supports; ils ont, par une hardiesse insupportable, choisi les pièces les plus illustres, et donné sujet de dire qu’_il n’est point de plus belles armes que les armes de vilain_.» (_Abrégé chronol. de l’Hist. de France_, t. II, p. 493, in-12. Paris, 1676.)
Ce proverbe a son application au figuré, en parlant d’une personne qui fait un pompeux étalage de qualités feintes ou affectées.
=ARMOIRIES.=—_Les armoiries des gueux._
Lorsqu’un pauvre fait l’important, qu’il a l’air de trancher du grand seigneur, on lui conseille de prendre _les armoiries des gueux_. Ces armoiries sont deux carottes de tabac en croix avec ces mots autour: _Dieu vous bénisse._
On dit aussi: _Le blason des gueux._
=ART.=—_L’art est de cacher l’art._
Le grand art de l’homme fin, dit Montaigne, est de ne le point paraître: où est l’apparence de la finesse, l’effet n’y est plus.
En littérature, toute la perfection de l’art consiste, suivant la remarque de Fénelon, à montrer si naïvement la simple nature qu’on le prenne pour elle.
Quand l’art ne laisse aucune trace dans un ouvrage, le lecteur s’imagine qu’il aurait pu le faire lui-même, et ce sentiment d’un amour-propre qui se flatte le rend singulièrement indulgent envers l’auteur. Ce n’est pas tout, quand l’art ne se montre pas, le plaisir de le deviner est laissé aux lecteurs, et ceux qui sont faits pour deviner savent gré à l’auteur de leur avoir ménagé ce plaisir.
=ARTICHAUT.=—_Faire d’une rose un artichaut._
C’est faire d’une belle chose une laide, d’une bonne une mauvaise. On dit aussi dans le même sens, _Faire d’une pendule un tourne-broche_.
Allusion à l’histoire d’un barbouilleur chargé de peindre une rose pour enseigne sur la porte d’un cabaret; il mit tant de vert-de-gris dans le fond de ses mélanges, que les teintes légères du rouge furent absorbées, et la rose en séchant devint un artichaut.
=ASPERGES.=—_En moins de temps qu’il n’en faut pour cuire des asperges._
Cette expression proverbiale et comique, employée par Rabelais (liv. V, ch. 7), est traduite de l’expression latine: _Citiùs quàm asparagi coquuntur._ Érasme, qui la rapporte dans ses Adages, observe qu’elle était familière à l’empereur Auguste.
=ASSEZ.=—_Il n’y a point assez, s’il n’y a trop._
Ce proverbe, qu’on exprimait autrefois d’une manière abrégée qui prêtait à l’équivoque, _Assez n’y a, si trop n’y a_, renferme une observation morale d’une grande vérité: c’est qu’on forme sans cesse des désirs immodérés. Les grands enfants, qu’on appelle les hommes, ressemblent à ce petit enfant gâté qui, invité à fixer lui-même le nombre des hochets qui devaient lui être donnés, ne répondait que par ces mots: _Donnez-m’en trop._
Sénèque écrivait à Lucilius (épit. 119): _Quod naturæ satis est homini non est; inventus est qui concupisceret aliquid post omnia._ Ce qui suffit à la nature ne suffit point à l’homme; il s’en est trouvé un (Alexandre-le-Grand) qui, maître de tout, désirait quelque chose de plus que tout.
Les Yolofs, habitants de la Sénégambie occidentale, disent: _Rien ne peut suffire à l’homme que ce qu’il n’a pas._
Beaumarchais a très spirituellement enchéri sur notre proverbe, lorsqu’il a mis dans la bouche de son Figaro, parlant de l’amour, ce mot charmant qui est aussi devenu proverbe: _Trop n’est pas assez._
=ASSIETTE.=—_Deux gloutons ne s’accordent point en une même assiette._
Pas plus que _deux chiens après un os_. Ce proverbe est du temps où plusieurs personnes mangeaient à la même assiette. Les Espagnols disent: _A dos pardales, en una espiga, nunca ay liga._ _Entre deux moineaux à un épi, il n’y a jamais de ligue._
_Faire l’assiette._
On disait autrefois _l’assiette d’une table_, pour l’ordre dans lequel on devait y être assis; et _faire l’assiette_ ou _ordonner l’assiette_, c’était désigner la place de chaque convive. Cette expression, qui n’est plus d’usage, se trouve dans la traduction des Symposiaques de Plutarque par Amyot; il serait bon de la rétablir, car elle épargnerait une périphrase. _L’assiette_ se disait aussi pour _le service_.
=ASTROLOGUE.=—_Il n’est pas grand astrologue._
C’est-à-dire, il manque d’esprit, de prévoyance, d’habileté. Nos bons aïeux avaient foi à l’astrologie, et ils regardaient les astrologues comme des hommes du plus grand génie. (Voyez l’expression _Faire la pluie et le beau temps_.)
_C’est un grand astrologue, il devine les fêtes quand elles sont venues._
Expression ironique, en parlant de quelqu’un qui manque de perspicacité.
=ATTENDRE.=—_Tout vient à point à qui sait attendre._
Pour dire que les affaires ont un point de maturité qu’il faut attendre et qu’il est dangereux de prévenir. «La science des occasions et des temps, dit Bossuet, est la principale partie des affaires. Il faudrait transcrire toutes les histoires saintes et profanes pour savoir ce que peuvent dans les affaires les temps et les contre-temps. Précipiter ses affaires, c’est le propre de la faiblesse, qui est contrainte de s’empresser dans l’exécution de ses desseins, parce qu’elle dépend des occasions.»
_Omnibus hora certa est, et tempus suum cuilibet cæpto sub cœlis._ (Ecclésiast., ch. 3, v. 1). _Il y a pour tout un moment fixé, et chaque entreprise a son temps marqué sous les cieux._
_Il ne faut pas se faire attendre ni arriver trop tôt._
On est impoli quand on se fait attendre, et gênant quand on arrive trop tôt.
_Ne t’attends qu’à toi-même._
C’est-à-dire, ne compte pas sur la protection ou sur le secours d’autrui. La meilleure protection, les meilleurs secours que tu puisses avoir, il faut les chercher en toi-même; tu les trouveras dans ta bonne conduite, dans ton travail, dans ton économie, etc. C’est l’adage des Grecs: _Si tu veux du bien, tire-le de toi-même._ «Faites-vous, s’il se peut, dit Vauvenargues, une destinée qui ne dépende point de la bonté trop inconstante et trop peu commune des hommes. Si vous méritez des honneurs, si la gloire suit votre vie, vous ne manquerez ni d’amis fidèles, ni de protecteurs, ni d’admirateurs. Soyez donc d’abord par vous-même, si vous voulez acquérir les étrangers. Ce n’est point à une ame courageuse à attendre son sort de la seule faveur et du seul caprice d’autrui; c’est à son travail à lui faire une destinée digne d’elle.»
=ATTENTE.=—_L’attente tourmente._
_Spes quæ differtur affligit animam._ (Salomon, Parab., cap. 13, v. 12.) _L’espérance différée afflige l’ame._
L’attente est douce, dit Montaigne, mais elle s’aigrit comme le lait.
Montesquieu appelle l’attente une chaîne qui lie tous nos plaisirs.
=AUNE.=—_ Au bout de l’aune faut_ (manque) _le drap._
Au propre, quelque grande que soit une pièce de drap, on en voit le bout à force de l’auner; au figuré, quelque étendue que soit une ressource, on l’épuise à force d’en user. Il n’y a rien dont on ne trouve la fin.
Les Grecs exprimaient la même idée par un tour de paradoxe passé dans la langue latine en ces termes: _Quidquid extremum breve._
_Savoir ce qu’en vaut l’aune._
Se dit d’une chose dont on a fait l’expérience à ses dépens.
_Il ne faut pas mesurer les autres à son aune._
Il ne faut pas juger d’autrui par soi-même.
_Les hommes ne se mesurent pas à l’aune._
Il ne faut pas juger du mérite des hommes par la taille.
=AUTEL.=—_Il en prendrait sur l’autel._
Cette expression, dont on se sert pour caractériser un homme avide du bien d’autrui, et, en général, toute personne que rien n’arrête quand il s’agit de se procurer des jouissances, est un emprunt que nous avons fait aux Latins, qui disaient dans le même sens, _Edere de patellâ_, comme on le voit dans cette phrase de Cicéron: _Atqui reperias asotos ita non religiosos ut edant de patellâ._ (_De finib. bonor et malor_, lib. II.) _Il y a des libertins si peu scrupuleux, qu’ils mangeraient dans le plat du sacrifice._ Le mot _patella_ signifie une espèce de vase où l’on mettait quelque partie réservée d’une victime, ainsi que les viandes offertes aux dieux pénates nommés, pour cette raison, _patellarii_.
_Il faut que le prêtre vive de l’autel._
On fesait autrefois une distinction entre _l’église_ et _l’autel_, en donnant le nom _d’église_ aux revenus fixes du clergé, et le nom _d’autel_ aux offrandes des fidèles, parce que ces offrandes étaient ordinairement déposées sur l’autel. Le premier lot appartenait à des feudataires ecclésiastiques, et le second à des vicaires ou desservants. Quelques évêques prétendirent être maîtres de _l’autel_ aussi bien que de _l’église_, comme on le voit dans une lettre de saint Abbon, qui les en blâme beaucoup; et cet acte de cupidité peu évangélique fit naître le proverbe comme une juste réclamation.
On dit: _Il faut que le prêtre vive de l’autel_, pour signifier qu’il doit avoir un salaire qui le laisse sans inquiétude sur les besoins de la vie; mais, suivant une remarque de Gusman d’Alfarache, il faut qu’il vive de l’autel pour servir à l’autel, et non pas qu’il serve à l’autel pour vivre de l’autel.
Le proverbe s’emploie aussi, par extension, pour exprimer qu’une personne qui exerce une profession honorable doit y trouver un honnête profit.
=AVALEUR.=—_Avaleur de charrettes ferrées._
C’est-à-dire fanfaron, faux brave.
On lit dans la satire Ménippée: «Douze ou quinze mille fendeurs de nazeaux et _mangeurs de charrettes ferrées_.» Cette expression proverbiale n’est pas nouvelle; car Athénée a dit (_Deipnosoph._, liv. VI): _C’est un mangeur de lances et de catapultes._
=AVARE.=—_L’avare et le cochon ne sont bons qu’après leur mort._
L’assimilation de l’avare et du cochon donne à ce proverbe quelque chose de spirituel et de piquant, qui le rend préférable au proverbe latin que P. Syrus a renfermé dans ce vers:
_Avarus, nisi cum moritur, nil recte facit._
L’avare ne fait qu’une bonne chose, c’est de mourir.
_A père avare, enfant prodigue._
Le fils d’un avare se voyant exposé à beaucoup de privations, se fait escompter par des usuriers la riche succession qu’il attend, et comme il a pris en horreur l’avarice de son père, il se jette dans l’excès contraire.
L’observation qui sert de fondement à ce proverbe se trouve dans l’Ecclésiaste (ch. 5, v. 13-14): _Est infirmitas pessima quam vidi sub sole, divitiæ conservatæ in malum domini sui: pereunt enim in afflictione pessimâ. Generavit filium qui in summâ egestate erit._ Il y a une maladie bien fâcheuse que j’ai vue sous le soleil, des richesses conservées avec soin pour le tourment de celui qui les possède: il les voit périr dans une extrême affliction. Il a mis au monde un fils qui sera réduit à la dernière misère.—A père pilleur, fils gaspilleur.
=AVARICE.=—_Quand tous vices sont vieux, avarice est encore jeune._
L’âge et les réflexions, dit Massillon, guérissent d’ordinaire les autres passions, au lieu que l’avarice semble se ranimer et prendre de nouvelles forces dans la vieillesse. Ainsi l’âge rajeunit, pour ainsi dire, cette indigne passion. Elle se nourrit et s’enflamme par les remèdes mêmes qui guérissent et éteignent toutes les autres. Plus la mort approche, plus on couve des yeux son misérable trésor.
_Avarice passe nature._
L’avare se prive des commodités de la vie; il est mal logé, mal vêtu, mal nourri; il souffre du froid et du chaud, et il endure la faim pour satisfaire une passion plus forte en lui que nature, une passion qui lui fait _jeter ses entrailles hors de lui_, selon l’expression énergique de l’Ecclésiaste.
Un proverbe anglais compare l’avare au chien placé dans la roue d’un tourne-broche: _A covetous man like a dog in a wheel, roasts meat for others._
_L’avarice est comme le feu, plus on y met de bois, plus il brûle._
Cette comparaison proverbiale se trouve dans le Traité des Bienfaits, par Sénèque (liv. II, ch. 27): _Multò concitatior est avaritia in magnarum opum congestu collocata, ut flammæ acrior vis est quo ex majore incendio emicuit._ Il en est de l’avarice comme du feu, dont la violence augmente en proportion des matières combustibles qui lui servent d’aliment.
Ovide, avant Sénèque, avait également comparé au feu la faim dévorante d’Erisichton, symbole frappant de l’avarice. (_Métamorph._, liv. VIII, fab. 11.)
_Avarice de temps seule est louable._
Proverbe tiré de Sénèque, qui a dit, en parlant du temps: _Cujus solius honesta est avaritia._
=AVENIR.=—_Nul ne sait ce que lui garde l’avenir._
C’est un proverbe qui se trouve parmi ceux de Salomon (ch. 27, v. 1): _Ignoras quid superventura pariet dies._ Tu ignores ce que produira le jour de demain. C’est aussi un proverbe latin, dont Varron fit le titre d’une de ses satires: _Nescis quid vesper serus trahat._ Tu ne sais pas les événements que peut amener le soir.
M. Dussault rapporte, dans un article du _Journal des Débats_, que la chevalière d’Éon avait coutume de dire: _On ne sait pas ce qu’il y a de caché dans la matrice de la Providence._ Si l’axiome n’est pas nouveau, l’expression est assurément neuve.
_Il ne faut pas se fier sur l’avenir._
Il ne faut pas que les espérances que l’on fonde sur l’avenir fassent négliger les soins du présent. Fontenelle disait: «Nous tenons le présent dans nos mains; mais l’avenir est une espèce de charlatan qui, en nous éblouissant les yeux, nous l’escamote. Pourquoi souffrir que des espérances vaines ou douteuses nous enlèvent des jouissances certaines!»
Les Basques ont ce proverbe: _Gueroa alderdi_; _l’avenir est perclus de la moitié de ses membres_, pour signifier, je crois, que l’avenir qu’on a en vue n’arrive presque jamais, ou que, s’il arrive, il n’est ni tel qu’on le désire, ni tel qu’on le craint. «Il est des millions de millions d’avenirs possibles, dit M. de Chateaubriand. De tous ces avenirs un seul sera, et peut-être le moins prévu. Si le passé n’est rien, qu’est-ce que l’avenir, sinon une ombre au bord du Léthé qui n’apparaîtra peut-être jamais dans ce monde? Nous vivons entre un néant et une chimère.»
_Quid brevi fortes jaculamur ævo Multa?_ (HORACE, od. 16, lib. II.)
Pourquoi, si loin de nous, lancer dans l’avenir L’espoir d’une existence aussi prompte à finir?
_Bien fou qui s’inquiète de l’avenir._
Ce proverbe ne doit pas s’entendre à la lettre, car il signifierait qu’il est sage de négliger les soins de l’avenir, de laisser au hasard la disposition de notre vie, et de ne pas pourvoir à l’intervalle qu’il y a entre nous et la mort; ce qui offrirait une maxime déraisonnable, ce qui assimilerait ta prudence à la folie. Il signifie simplement qu’il ne faut point se livrer à des prévoyances inquiètes de l’avenir, parce qu’elles détruisent la sécurité du présent et ne laissent aucune paix à l’homme.
Il ne faut point, dit Bossuet, avoir une prévoyance pleine de souci et d’inquiétude, qui nous trouble dans la bonne fortune; mais il faut avoir une prévoyance pleine de précaution, qui empêche que la mauvaise fortune ne nous prenne au dépourvu.
_Par le passé l’on connaît l’avenir._
Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Sophocle: _L’homme sage juge de l’avenir par le passé._ Les Espagnols disent: _Por el hilo sacarás el ovillo, y por lo pasado lo no venido._ _Par le fil tu tireras le peloton, et par le passé l’avenir._
Rien n’est tel que l’expérience du passé pour découvrir l’avenir; car l’avenir reproduit le passé, n’est qu’_un passé qui recommence_, suivant l’expression de M. Nodier. _Quidquid jàm fuit, nunc est; et quod futurum est, jàm fuit_ (Ecclésiaste, ch. 3, v. 15). _Tout ce qui est déjà arrivé arrive encore maintenant; et les événements futurs ont déjà existé._ Pour bien juger de l’avenir, il importe donc de consulter le passé. Voulez-vous savoir, s’écrie Bossuet, ce qui fera du bien ou du mal aux siècles futurs? Regardez ce qui en a fait aux siècles passés: il n’y a rien de meilleur que les choses éprouvées.
=AVERTI.=—_Un homme averti en vaut deux._
Un homme qui a pris ses précautions, qui se tient sur ses gardes, est doublement fort. Quelques auteurs ont altéré ce proverbe, en écrivant: _Un bon averti en vaut deux._
_Qui dit averti, dit muni._
Muni se prend ici dans le sens de fortifié.
Le proverbe anglais qui correspond au nôtre est: _Fore-warned, fore-armed._ _Averti d’avance, armé d’avance._
=AVEUGLE.=—_Être réduit à chanter la chanson de l’aveugle._
C’est-à-dire, être réduit à la misère. Voltaire, après avoir employé cette expression, parle de la chanson de l’aveugle, dont il cite ce couplet, qu’il a refait à sa manière:
Dieu, qui fait tout pour le mieux, M’a fait une grande grâce: Il m’a crevé les deux yeux Et réduit à la besace.
_Nous verrons, dit l’aveugle._
Dicton qui trouve son application lorsqu’une personne ignorante, ou sans connaissance de la chose dont il s’agit, s’ingère de donner des avis.
_C’est un aveugle qui juge des couleurs._
Ce proverbe, qui ne paraît susceptible d’aucune exception, en a eu pourtant plusieurs assez remarquables. Il s’est rencontré des aveugles qui ont su très bien distinguer les couleurs au simple toucher, comme on peut le voir dans le _Journal des Savants_, du 3 septembre 1685.
Voici comment le fait s’explique: les couleurs, dit le père Regnault dans ses _Entretiens physiques_, ne sont dans les objets colorés que des tissus de parties propres à diriger vers nos yeux plus ou moins de rayons efficaces, avec des vibrations plus ou moins fortes. Il ne faut qu’une nouvelle tissure de parties pour offrir à la vue une couleur nouvelle. Le marbre noir réduit en poudre blanchit, et l’écrevisse en cuisant passe du vert au rouge, etc. Il y a sur une montagne de la Chine une statue qui présente un phénomène de la même espèce: elle se colore diversement suivant les diverses variations de l’atmosphère, et elle marque ainsi le temps comme un baromètre. Ce changement dans les couleurs n’arrive qu’autant que les corps acquièrent une nouvelle disposition de parties; et comme un tact bien exercé suffit pour faire reconnaître et apprécier cette nouvelle disposition, il s’ensuit qu’il n’est pas impossible à un aveugle de juger des couleurs.—Malgré cela, on appliquera toujours très bien le proverbe à un homme qui juge des choses sans les connaître.
=AVIS.=—_Autant de têtes, autant d’avis._
_Quot capita tot sensus._
Il n’y a peut-être pas dans le monde deux opinions absoluā ment les mêmes. Comme le microscope nous fait voir des différences entre des choses qui semblent n’en offrir aucune, entre deux gouttes d’eau, par exemple, un examen attentif peut nous en faire reconnaître entre des opinions que nous jugeons identiques. M. Delaville a dit, dans son _Folliculaire_, avec autant de raison que d’esprit:
Les gens du même avis ne sont jamais d’accord.
Une pareille divergence tient à beaucoup de causes. Voici les principales: la raison humaine a diverses faces, et ne se présente pas du même côté à toute sorte d’esprits. La manière de juger, dit Bernardin de Saint-Pierre, diffère, dans chaque individu, suivant sa religion, sa nation, son état, son tempérament, son sexe, son âge, la saison de l’année, l’heure même du jour, et surtout d’après l’éducation, qui donne la première et la dernière teinture à nos jugements. Les impressions que chacun reçoit des objets, quoique ces objets restent les mêmes, varient à l’infini, comme le remarque Suard, suivant la disposition où chacun se trouve, et nos jugements sont moins l’expression de la nature des choses que de l’état de notre âme En outre, les mots dont on se sert pour énoncer les jugements étant souvent impropres, mal définis et mal compris, les font paraître encore plus discordants.
On donne à ces mots des sens doubles; Et, faute de s’entendre, on se bat pour des riens. Montaigne a bien raison, quand il dit que nos troubles Sont presque tous grammairiens. (FR. DE NEUFCHATEAU.)
_Un bon avis vaut un œil dans la main._
Un bon avis éclaire la conduite qu’on doit tenir; il dirige l’action comme l’œil dirige la main.
=AVOCAT.=—_Avocat de Ponce-Pilate._
Avocat sans cause. C’est, dit Moisant de Brieux, une misérable allusion à ces mots de Ponce-Pilate, dans l’Évangile: _Ego nullam invenio... causam._ _Je ne trouve aucune cause._
_Avocat du diable._
Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui parle en faveur des vices, qui soutient des opinions contraires aux doctrines de la foi, est venue de l’usage établi anciennement de disputer pour et contre, en public et même dans les églises, sur les objets les plus importants et les plus respectables de la religion. Celui qui défendait les mauvais principes était appelé _avocat du diable_.
Cette expression peut être venue tout aussi bien d’un autre usage qui consistait à citer le diable en justice pour lui demander réparation ou cessation de quelque mal dont on l’accusait d’être l’auteur, par exemple, du dégât fait dans la campagne par les mulots ou par les chenilles, qu’on excommuniait formellement, en ce cas. On lui fesait le procès suivant les règles de la jurisprudence, et on lui donnait un défenseur nommé d’office qui devenait pour lors à juste titre _l’avocat du diable_.
=AVRIL.=—_Poisson d’avril._