Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 7

Chapter 73,750 wordsPublic domain

Tel est le cœur humain, surtout celui des femmes: Un ascendant mutin fait naître dans nos ames, Pour ce qu’on nous permet un dégoût triomphant, Et le goût le plus vif pour ce qu’on nous défend. (PIRON, _Métrom._)

=ARBRE.=—_Quand l’arbre est tombé, tout le monde court aux branches._

Pour dire que tout le monde cherche à retirer quelque avantage de la disgrâce qui atteint un homme élevé en dignité.

_On ne jette des pierres qu’à l’arbre chargé de fruits._

Il n’y a que l’homme distingué qui soit en butte aux traits envenimés de la critique: les détracteurs attaquent le mérite et laissent en paix la médiocrité. Un vieux proverbe les assimile aux _chiens qui n’aboient qu’après la pleine lune sans se soucier du croissant_.

=ARC.=—_Débander l’arc ne guérit pas la plaie._

Il ne suffit pas, pour réparer ou pour guérir le mal qu’on a fait, de renoncer au moyen d’en faire.

Lorsque le roi René perdit Isabelle de Lorraine, sa première épouse, qu’il aimait beaucoup, il prit pour devise un arc dont la corde était rompue, avec ces mots italiens: _Arco per lentare, piaga non sana_, dont notre proverbe est la traduction, et il mit cette devise dans un beau livre d’Heures qu’il peignit pour Jeanne de Laval, sa seconde épouse, à laquelle il était aussi tendrement attaché. La Bibliothèque royale conserve ce précieux ouvrage, qui présente sur toutes les pages les lettres R I enlacées avec grâce, et sur toutes les marges plusieurs autres devises relatives aux deux princesses.

=ARCHIDIACRE.=—_Crotté en archidiacre._

C’est-à-dire bien crotté, parce que les archidiacres étaient tenus autrefois de faire à pied leurs visites, dans toutes les saisons, chez tous les curés de leur archidiaconé. Le temps a fait disparaître cet usage et la locution qui s’y rattache.

=ARGENT.=—_L’argent est un bon serviteur, mais c’est un mauvais maître._

Ce proverbe a été attribué au chancelier Bacon, mais il existait avant Bacon; peut-être a-t-il été inspiré par ce vers d’Horace:

_Imperat aut servit collecta pecunia cuique;_

ou bien par ce mot sur Caligula: «Il n’y eut jamais un meilleur esclave ni un plus mauvais maître.»

Il faut pouvoir dire de l’argent ce que le philosophe Aristippe disait d’une belle courtisane: «Je possède Laïs sans qu’elle me possède.»

_L’argent fait tout._

_Nummus vincit, nummus regnat, nummus imperat._

On lit dans l’Ecclésiaste: _Pecuniæ obediunt omnia._

Les Italiens disent: _Il danaro e un compendio del poter humano._

_Argent comptant porte médecine_,

pour signifier qu’il est d’un grand secours, qu’il guérit bien des maux.

_L’argent est un remède à tout mal, hormis à l’avarice._

L’esprit, le temps, l’argent, sont trois grands médecins; L’argent seul!... est-il rien, excepté l’avarice, Que ce doux élixir n’endorme et ne guérisse?

(PIRON, _École des Pères_, act. III, sc. 3.)

_Argent fait perdre et pendre gent._

Nos pères, qui aimaient les jeux de mots, disaient encore: _Argent ard gent_. _Ard_ est la troisième personne du présent indicatif du vieux verbre _ardre_ ou _arder_ (brûler).

Les Italiens disent: _Qui veut s’enrichir dans un an se fait pendre dans six mois._

_Qui a de l’argent a des pirouettes_ (ou _des cabrioles_).

Ce proverbe signifie, au propre, que celui qui a de l’argent saute et danse volontiers, et, au figuré, qu’il a de quoi se réjouir, de quoi satisfaire ses fantaisies et se procurer tout ce qui lui plaît; explication plus juste et plus naturelle que celle qu’on trouve dans la plupart des auteurs, qui disent seulement que _celui qui a de l’argent a de tout_, laissant à deviner pour quel motif il est question de pirouettes ou de cabrioles.

_Chargé d’argent comme un crapaud de plumes._

Le proverbe précédent nous a montré l’homme qui a de l’argent plein de légèreté et prêt à entrer en danse; celui-ci assimile l’homme sans argent à un lourd reptile: en effet, quand on a la bourse bien garnie, on se sent plus léger, comme si le contentement était une espèce de ressort secret qui favorise l’aisance des mouvements; et quand on a la bourse vide, on se sent plus lourd, comme si la tristesse était un poids invisible sous lequel on ne peut avoir une allure dégagée: deux faits qui sont en raison inverse des lois du système de gravité. Il est probable que cette différence a été présente à l’esprit de l’homme qui le premier a imaginé de dire _chargé d’argent comme un crapaud de plumes_; elle est du moins caractérisée dans cette expression. On sait que l’_argent_ et les _plumes_ se confondent sous une même idée, dans plusieurs façons de parler usitées parmi le peuple, comme _se remplumer_, _plumer quelqu’un_, _avoir des plumes de quelqu’un au jeu_, _laisser ses plumes au jeu_, etc.

Les Polonais disent: _Nu comme un saint turc_, parce que les dervis ou derviches, religieux turcs qui font profession de pauvreté, vont toujours les jambes nues et la poitrine découverte, à l’imitation des gymnosophistes indiens, qui avaient adopté la nudité comme emblème de leur amour pour la vérité nue.

_L’argent est rond pour rouler._

Maxime des prodigues.

_L’argent est plat pour s’entasser._

Maxime des avares.

_Semer l’argent._

Cette expression fut d’abord employée littéralement pour désigner une prodigalité mémorable qui eut lieu dans une cour plénière tenue à Beaucaire par Raymond V, comte de Toulouse, en 1174. Le sire de Simiane, d’autres disent Bertrand de Raiembaus ou Raibaux, cherchant à surpasser en magnificence tous ses rivaux, fit labourer avec douze paires de taureaux blancs les cours et les environs du château, et y fit semer 30,000 sous en deniers, somme équivalente à 600 marcs d’argent fin, puisque 50 sous formaient alors un marc.

_L’argent prêté veut être racheté._

C’est-à-dire que celui qui a prêté son argent a autant de peine à le recouvrer qu’il en aurait à le gagner, car on trouve presque toujours dans la main qui l’a reçu la main qui refuse de le rendre.

_Ne prêtez point votre argent à un grand seigneur._

Proverbe pris des paroles de l’Ecclésiastique (ch. 9, v. 1): _Noli fænerari homini fortiori te: quod si fæneraveris quasi perditum habe._ _Ne prêtez point votre argent à un homme plus puissant que vous; et si vous le lui avez prêté, tenez-le pour perdu._

Le conseil que donne ce proverbe se trouvait fort bon à suivre dans l’ancien temps, où les grands seigneurs pouvaient facilement abuser de leur position pour faire attendre longtemps tout créancier bourgeois qui réclamait son argent, et pour le punir de cette liberté grande: c’était alors un de leurs plaisirs et même un de leurs priviléges. Les registres du parlement et les taxes des chancelleries royales constatent qu’ils obtenaient quelquefois des _lettres de non payer_; et l’on sait que Philippe de Valois, voulant se montrer reconnaissant envers ceux qui avaient aidé à son élévation, leur octroya de pareilles lettres, en grande quantité. Le témoignage de ces faits n’est pas consigné dans l’histoire seulement, il l’est aussi dans le langage, car on dit, en parlant d’un débiteur qui tarde à satisfaire à ses engagements: _Il se croit dispensé de payer ses dettes._

Les Basques se servent du proverbe suivant: _Ne prête pas ton argent à celui à qui tu serais obligé de le redemander le chapeau à la main._

_Si vous voulez savoir le prix de l’argent, essayez d’en emprunter._

En ce cas, il faut payer l’argent au poids de l’or.

_L’argent ne sent pas mauvais._

On dit aussi: _L’argent n’a point d’odeur._

L’empereur Vespasien, ayant mis un impôt sur les latrines, contre l’avis de son fils Titus, prit une pièce du premier argent qu’il en retira, et l’approcha du nez de ce prince, en disant: «Cela sent-il mauvais?» ce qui donna lieu au proverbe, dont Juvénal s’est servi:

. . . . . . _Lucri bonus est odor ex re Qualibet._ (Sat. 14, v. 204.)

L’argent qu’on gagne sent toujours bon, de quelque part qu’il vienne.

Ennius avait dit:

_Unde habeas curat nemo, sed oportet habere._

Personne ne s’informe d’où vous avez, mais il faut avoir.

Les Anglais disent: _Money is welcome, though it comes in a dirty clout._ _L’argent est toujours bien venu, quoiqu’il arrive dans un torchon sale._

_Plaie d’argent n’est point mortelle._

Pour exprimer qu’un malheur est supportable lorsqu’on peut l’adoucir par quelque sacrifice d’argent.

Les Russes disent: _Ce qu’on peut éviter à force d’argent n’est point un malheur; le vrai malheur est d’avoir dans sa poche une bourse vide._

_Qui n’a point argent en bourse ait miel en bouche._

Quand on est pauvre, il faut filer doux, n’avoir que d’agréables paroles, car si l’on passe au riche quelques grossièretés, on n’en passe aucune au pauvre.

_Ne touchez point à l’argent d’autrui, car le plus honnête homme n’y ajouta jamais rien._

Avertissement qu’on donne, par manière de plaisanterie, à quelqu’un qui prend dans ses mains de l’argent qui ne lui appartient pas.

_Avoir de l’esprit argent comptant._

Cette expression est littéralement traduite de l’expression latine _Habere ingenium in numerato_, dont l’empereur Auguste se servait pour caractériser le talent du célèbre Vinicius, et dont Quintilien a fait l’application à un orateur habile à improviser sur toute sorte de sujets. L’abbé Gedoin l’a rendue ainsi: _Avoir toutes les richesses de son esprit en argent comptant._

Un vieux traducteur avait dit: _Én bonne pécune nombrée._

_Argent sous corde._

On dit _Jouer, payer argent sous corde_, dans le même sens que _Jouer, payer argent comptant_, ou _argent sur table_. C’est une métaphore prise du jeu de paume, où l’on met l’argent sous la corde.

=ARGOULET.=—_C’est un pauvre argoulet._

Les argoulets étaient des arquebusiers à cheval, qui existèrent depuis Louis XI jusqu’à Henri II. Comme dans le dernier temps ils n’étaient pas considérables, dit Ménage, en comparaison des autres cavaliers, on employa le nom d’_argoulet_ pour désigner un chétif soldat, et par extension un homme de néant.

=ARISTARQUE.=

Célèbre grammairien de Samos, qui fut chargé par Ptolémée Philadelphe de revoir les poëmes d’Homère, dont il donna l’édition que nous avons aujourd’hui. Dans cette importante révision, il fit preuve d’une critique si sage et si judicieuse, que son nom, devenu appellatif, a servi depuis à désigner un censeur juste, profond et éclairé. C’est ce que les Romains entendaient par _un Aristarque_, comme le prouve un passage de l’_Art poétique_ d’Horace, où il est dit: _Fiet Aristarchus_, etc. C’est aussi ce que nous entendons, mais quelquefois nous y attachons une idée particulière de sévérité.

=ARISTOTE.=—_Faire le cheval d’Aristote._

On dit _Faire le cheval d’Aristote_, pour désigner une pénitence qui est imposée dans le jeu du gage touché, ou dans quelque autre jeu semblable, et qui consiste à prendre la posture d’un cheval, afin de recevoir sur son dos une dame qu’on doit promener ainsi dans le cercle où elle doit être embrassée par les joueurs. Cette pénitence est sans doute une allusion à l’usage symbolique d’après lequel le vassal ou le vaincu se mettait aux pieds du suzerain ou du vainqueur, une bride à la bouche et une selle sur le dos[10].

Quant à l’expression singulière par laquelle elle est désignée ici, elle doit son origine à un fabliau intitulé _le Lai d’Aristote_, dont voici le canevas[11].

Alexandre-le-Grand, épris d’une jeune et belle Indienne, semblait avoir perdu le goût des conquêtes. Ses guerriers en murmuraient, mais aucun d’eux n’était assez hardi pour lui en exprimer le mécontentement général. Son précepteur Aristote s’en chargea: il lui représenta qu’il ne convenait pas à un conquérant de négliger ainsi la gloire pour l’amour; que l’amour n’était bon que pour les bêtes, et que l’homme esclave de l’amour méritait d’être envoyé paître comme elles. Une telle remontrance, autorisée sans doute par les mœurs du temps jadis, qui étaient bien différentes des nôtres, fit impression sur le monarque, et il se décida, pour apaiser les murmures de son armée, à ne plus aller chez sa maîtresse; mais il n’eut pas le courage de défendre qu’elle vînt chez lui. Elle accourut tout éplorée pour savoir la cause de son délaissement, et elle apprit ce qu’avait fait Aristote. «Eh quoi! s’écria-t-elle, le seigneur Aristote a de l’humeur contre le penchant le plus naturel et le plus doux? Il vous conseille d’exterminer par la guerre des gens qui ne vous ont fait aucun mal, et il vous blâme d’aimer qui vous aime! C’est une déraison complète, c’est une impertinence inouïe qui réclame une punition exemplaire, et, si vous voulez bien le permettre, je me charge de la lui infliger.» Son amant ne s’opposa point à ses projets, et dès ce moment elle mit tout en œuvre pour séduire le philosophe. _Ce que veut une belle est écrit dans les cieux_, et l’égide de la sagesse ne met pas à couvert de ses traits vainqueurs. Le vieux censeur des plaisirs l’apprit à ses dépens. Son cœur, surpris par les galanteries les plus adroites, se révolta contre sa morale. Vainement il crut l’apaiser en recourant à l’étude et en se rappelant toutes les leçons de Platon: une image charmante venait sans cesse se placer devant ses yeux et détournait vers elle seule toutes les méditations auxquelles il se livrait. Enfin il reconnut que l’étude et Platon ne sauraient le défendre contre une passion si impérieuse, et son esprit subtil lui révéla que le meilleur moyen de la vaincre était d’y succomber. Dès l’instant il laissa là tous les livres et ne songea qu’aux moyens d’avoir un entretien secret avec la jeune Indienne. Un jour qu’elle fesait une promenade solitaire dans le jardin du palais impérial, il accourut auprès d’elle, et à peine l’eut-il abordée qu’il se jeta à ses pieds, en lui adressant une pathétique déclaration. L’enchanteresse feignit de ne pas y croire pour se la faire répéter. Cette manière de prolonger les jouissances de l’amour-propre était alors en usage chez le beau sexe. Obligée enfin de s’expliquer, elle répondit qu’elle ne pouvait ajouter foi à des aveux si extraordinaires sans des preuves bien convaincantes. Toutes celles qu’il était possible d’exiger lui furent offertes. «Eh bien, reprit-elle, après cela, il faut satisfaire un caprice. Toute femme a le sien: celui d’Omphale était de faire filer un héros, et le mien est de chevaucher sur le dos d’un philosophe. Cette condition vous paraîtra peut-être une folie; mais la folie est à mes yeux la meilleure preuve d’amour.» Il fut fait comme elle le désirait. Qu’y a-t-il en cela d’étonnant? Le dieu malin qui change un âne en danseur, comme dit le proverbe, peut également changer un philosophe en quadrupède. Voilà notre vieux barbon sellé, bridé, et l’aimable jouvencelle à califourchon sur son dos. Elle le fait trotter de côté et d’autre, et pendant qu’il s’essouffle à trotter, elle chante joyeusement un lai d’amour approprié à la circonstance. Enfin, quand il est bien fatigué, elle le presse encore et le conduit... devinez où?—elle le conduit vers Alexandre, caché sous un berceau de verdure d’où il examinait cette scène réjouissante. Peignez-vous, si vous le pouvez, la confusion d’Aristote, lorsque le monarque, riant aux éclats, l’apostropha de cette manière: «O maître! est-ce bien vous que je vois dans ce grotesque équipage? Vous avez donc oublié la morale que vous m’avez faite, et maintenant c’est vous qu’il faut mener paître.» La raillerie semblait sans réplique; mais l’homme habile a réponse à tout.—«Oui, c’est moi, j’en conviens, répondit le philosophe en se redressant. Que l’état où vous me voyez serve à vous mettre en garde contre l’amour. De quels dangers ne menace-t-il pas votre jeunesse, lorsqu’il a pu réduire un vieillard si renommé par sa sagesse à un tel excès de folie?»

Cette seconde leçon était meilleure que la première. Alexandre parut l’approuver, et il promit de la méditer auprès de la jeune Indienne. C’était là qu’on lui reprochait d’avoir perdu sa raison, c’était là qu’il devait la retrouver. Il y réussit, mais ce fut, dit-on, par l’effet du temps, plutôt que par celui de la leçon. Le temps, pour guérir de l’amour, en sait beaucoup plus qu’Aristote.

=ARLEQUIN.=—_Les trente-six raisons d’Arlequin._

On appelle ainsi des raisons superflues. Arlequin, dans une comédie du théâtre italien, excuse son maître de ce qu’il ne peut se rendre à une invitation, pour trente-six raisons. La première c’est qu’il est mort. On le dispense des autres.

DU PERSONNAGE D’ARLEQUIN.

Un comédien italien venu en France avec sa troupe, sous le règne de Henri III, ayant fréquenté la maison du président de Harlay, grand amateur de ses facéties, fut surnommé, dit-on, par ses camarades _Arlechino_ (le petit Harlay), ce qui lui donna occasion d’équivoquer un jour facétieusement, en disant à ce magistrat: «Il y a parenté entre nous au cinquième degré: vous êtes Harlay premier, et je suis Harlay-quint.» Telle fut, suivant Ménage, l’origine du nom d’Arlequin. Mais quoique cet auteur ait rapporté sérieusement une telle étymologie, on ne doit la prendre que pour ce qu’elle vaut, c’est-à-dire pour une plaisanterie. Court de Gébelin la rejette avec raison, parce que le fait sur lequel elle repose ne lui paraît pas avéré et ne s’accorde guère avec les mœurs graves et austères du président de Harlay. Il pense que _arlequin_ est un mot composé de l’article _al_, où _l_ s’est changé en _r_, et de _lecchino_, diminutif de _lecco_, qui, en italien, désigne un homme adonné à la gloutonnerie, un _lécheur de plats_. En effet, Arlequin se montre constamment avec ce défaut sur la scène de sa patrie; mais il s’en est un peu corrigé en s’établissant en France. Ce qu’il y avait de trop grossier dans ses goûts a été modifié par l’heureuse influence de notre pays. Il s’est aussi amendé sur son penchant à la grotesque bouffonnerie, et il a su joindre à ses lazzi un esprit et une malice de meilleur ton, qui sont devenus les traits distinctifs de son caractère. Florian est le seul auteur de quelque mérite qui se soit avisé de lui attribuer des qualités contraires. Il lui a prêté de la timidité et de la bonhomie; il en a fait tour à tour un bon fils, un bon époux, un bon père, et il a su mêm le rendre intéressant dans ces divers rôles. Cependant une pareille innovation, quoique justifiée par le succès, a été regardée justement comme une faute capitale; car il n’est jamais permis de dénaturer à ce point des mœurs consacrées au théâtre. D’ailleurs Arlequin a perdu beaucoup plus qu’il n’a gagné dans cette réforme. Le sentiment fait un contraste bizarre avec son costume, et ne va nullement à sa figure de grillon[12]. Combien est préférable la joyeuse humeur qui l’anime sur le théâtre de Gherardi! C’est là qu’il est dans son véritable élément. Tout ce qu’il y fait, tout ce qu’il y dit est marqué au coin de l’originalité la plus plaisante. Qui pourrait ne pas applaudir à ses nombreuses saillies? elles feraient rire un Anglais attaqué du _spleen_. Boileau, qui se connaissait en bons mots, les a louées en désignant le recueil des comédies dont elles font le principal mérite sous le titre de _Grenier à sel_. Je ne puis résister au désir d’en citer quelques-unes.

«Il n’y a dans le monde que trois sortes de gens: les trompeurs, les trompés et les trompettes.»

«Un financier est un homme qui a sauté du derrière de la voiture dans l’intérieur, en évitant la roue.»

«L’amour d’une femme est un sable mouvant sur lequel on ne peut bâtir que des châteaux en Espagne.»

«On ne fait pas l’amour à Paris; on l’achète tout fait.»

Ce dernier mot a été attribué au spirituel marquis de Caraccioli, mais il était imprimé dans une arlequinade avant que M. le marquis eût appris à lire.

Le personnage d’Arlequin n’est point moderne comme son nom; je vais essayer de le prouver en établissant sa généalogie. Il descend en droite ligne d’une famille originaire du pays des Osques, et transplantée dans la cité de Romulus. Cette famille est celle des sannions ou bouffons qui jouaient les fables atellanes, ainsi nommées de la ville d’Atella, d’où ils étaient venus, vers les premiers temps de la république, pour ranimer les Romains découragés par une peste affreuse. C’est peut-être en mémoire d’un tel service que ces comédiens ne furent jamais confondus avec les autres; ils jouissaient de tous les droits des citoyens, et les jeunes patriciens se fesaient un honneur de s’associer à leurs jeux scéniques. Plusieurs écrivains de l’antiquité, qui ont pris soin de nous transmettre quelques-uns de leurs faits et gestes, assurent qu’il n’y avait rien de si divertissant. Cicéron, émerveillé de leur jeu, s’écrie: _Quid enim potest tam ridiculum quam sannio esse, qui ore, vultu, imitandis moribus, voce, denique corpore ridetur ipso?_ (_de Oratore_, lib. II, cap. 61.) Le costume de ces mimes, tout à fait étranger aux habitudes grecques et aux habitudes romaines, se composait d’un pantalon de diverses couleurs, avec une veste à manches, pareillement bigarrée, qu’Apulée, dans son Apologie, désigne par le nom de _centunculus_, _habit de diverses pièces cousues ensemble_. Ils avaient la tête rasée, dit Vossius, et le visage barbouillé de noir de fumée: _Rasis capitibus et fuligine faciem obducti_. Tous ces traits caractéristiques se trouvent retracés dans des portraits empreints sur des vases antiques sortis des fouilles d’Herculanum et de Pompéia; et l’on peut en conclure que jamais descendant de noble race n’a offert une ressemblance de famille aussi frappante que celle qui existe entre Arlequin et ses aïeux.

Les sannions conservèrent toujours le privilége d’amuser les maîtres du monde, et ce privilége ne fut pas même suspendu par les guerres civiles qui désolèrent Rome, comme s’il eût dû servir de compensation à tant de désastres. Dans la suite, un tyran qui ne voulait laisser aucune consolation à ses sujets, Tibère, entreprit vainement de le faire cesser, en bannissant des acteurs si chéris; il se vit obligé de les rappeler pour apaiser la multitude prête à se révolter. Les peuples tiennent encore plus à leurs amusements qu’à leurs droits politiques, et il n’y a point de révolution qui puisse les leur enlever entièrement. Les beaux sermons de saint Jérôme, de saint Augustin, de Tertullien, de Lactance et de quelques autres pères de l’Église, n’eurent pas le pouvoir d’affaiblir le goût du public pour les jeux mimiques, en les présentant comme incompatibles avec les mœurs chrétiennes. Lorsque les hordes du Nord fondirent sur l’Italie, l’empire éternel disparut, mais les sannions restèrent. Leur gaieté pourtant sembla s’être perdue parmi les ruines. Ils ne consacrèrent point aux plaisirs des vainqueurs un talent que ces barbares étaient sans doute indignes d’apprécier, et ils se contentèrent de reparaître dans les réjouissances annuelles du carnaval et dans les farces du moyen âge. La _comedia dell’arte_ vint enfin les relever de cette décadence et les réhabiliter dans une partie de leurs anciennes fonctions. Ils prirent alors le nom de _zanni_, qu’ils portent encore en Italie, et qui est évidemment le même que celui de sannions. Ils revêtirent aussi l’habit de trente-six couleurs, affecté à ce genre de comédie, qui représente des corporations individualisées, chaque losange servant à marquer une corporation. Ce que j’ai dit plus haut de l’emploi de cette bigarrure allégorique dans les fables atellanes prouve qu’elle n’est pas de l’invention des modernes; il est probable que son origine remonte aux Égyptiens. Le dieu Monde chez ce peuple, dit Porphyre, était figuré debout et revêtu des épaules aux pieds d’un magnifique manteau nuancé de mille couleurs[13]. Ce manteau était l’emblème de la nature; l’habit d’Arlequin est l’emblème de la société.

=ARMES.=—_Se battre à armes égales._

Les armes dont on se servait dans les anciens duels devaient être parfaitement égales. C’étaient des épées qu’on nommait _jumelles_, parce qu’on les renfermait dans le même fourreau.

_Il n’est pas de plus belles armes que les armes de vilain._