Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 6

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Cette expression, dont on se sert pour désigner un amoureux timide, novice, froid, fait allusion à un ancien usage des justiciables volontaires des cours d’amour, espèce d’énergumènes qui avaient formé, sous le règne de Philippe V, une société ou confrérie nommée _la Ligue des amants_, dont l’objet était de prouver l’excès de leur passion par une opiniâtreté invincible à braver les ardeurs de l’été et les rigueurs de l’hiver. Dans les chaleurs extrêmes, ils allumaient de grands feux pour se chauffer, et ne sortaient de chez eux qu’enveloppés d’épaisses fourrures. Quand il gelait à pierre fendre, ils se couvraient très légèrement, et allaient, par le froid, par la neige ou par la pluie, soupirer à la porte de leurs maîtresses, où ils se tenaient jusqu’à ce qu’ils les eussent aperçues, _étant parfois tellement morfondus et transis dans l’attente_, dit un vieux auteur, _qu’on entendait claquer leurs dents comme les becs des cigognes_. Cette dévotion d’amour, poussée ainsi jusqu’au martyre, éclatait en outre par une foule de pratiques minutieuses et d’expressions alambiquées. Tel confrère élisait son domicile à l’enseigne de la Passion, rue du Sacrifice, paroisse de la Sincérité; tel autre demeurait sur la place de la Persévérance, hôtel de l’Assiduité, etc. Il existe un ouvrage rare et curieux, intitulé: _l’Amoureux transy_, par Jehan Boucher. Cet ouvrage, qui ne porte point de date, est une espèce de code galant de cette secte jadis si fameuse par ses extravagances et par ses niaiseries sentimentales.

=AN.=—_Je m’en moque comme de l’an quarante._

On croyait beaucoup à la fin du monde, dans le commencement du onzième siècle. C’était une opinion alors universellement répandue que les _mille ans et plus_ qu’on prétendait assignés par Jésus-Christ lui-même comme terme à son église et à la société entière, devaient expirer en l’an quarante de ce siècle. La peur avait gagné tous les esprits. Les pécheurs se convertissaient en foule, et chacun parlait de se faire ermite. Mais lorsque celle époque si redoutable fut passée, on changea de langage, et l’on dit _Je m’en moque comme de l’an quarante_, expression qui est encore usitée en parlant d’une chose qui ne doit inspirer aucune crainte.

=ANE.=—_Un âne en gratte un autre._

_Asinus asinum fricat._

On voit quelquefois deux ânes se mettre l’un contre l’autre et se frotter pour apaiser les démangeaisons de leur peau. De là ce proverbe qui s’emploie au figuré, en parlant de deux sots qui échangent entre eux des compliments ou des éloges.

_L’âne de la communauté Est toujours le plus mal bâté._

Pour dire qu’on néglige communément ce que l’on possède en commun: _Communiter negligitur quod communiter possidetur._

_L’âne de la montagne porte le vin et boit de l’eau._

Proverbe qu’on emploie en parlant d’un sot dupé qui a la peine sans avoir le profit.

On sait que les montagnards transportent à dos d’âne ou de mulet leur vin enfermé dans des outres, parce que la difficulté des chemins ne leur permet point de le transporter sur un chariot.

_L’âne au milieu des singes._

On désigne ainsi un imbécile qui se trouve parmi des gens malins auxquels il sert de jouet.

_Pour un point Martin perdit son âne._

Un ecclésiastique, nommé Martin, qui possédait l’abbaye d’Asello, en Italie, voulut faire inscrire sur la porte ce vers latin:

_Porta patens esto. Nulli claudaris honesto._

Porte reste ouverte. Ne sois fermée à aucun honnête homme.

C’était à une époque où la ponctuation, longtemps abandonnée, venait d’être remise en usage. Martin, étranger à cet art, s’adressa à un copiste qui n’en savait pas plus que lui. Le point, qui devait être après le mot _esto_, fut placé après le mot _nulli_, et changea le sens de cette manière:

_Porta patens esto nulli. Claudaris honesto._

Porte ne reste ouverte pour personne. Sois fermée à l’honnête homme.

Le pape, informé d’une inscription si mal séante, priva l’abbé Martin de son abbaye qu’il donna à un autre. Le nouveau titulaire corrigea la faute du malheureux vers, auquel il ajouta le suivant:

_Uno pro puncto caruit Martinus asello._

Martin, pour un seul point, perdit son asello.

Ce qui revenait à cette formule de l’antique jurisprudence des Romains: _Qui cadit virgulà, caussâ cadit_; et comme _asello_ signifie également _un âne_, l’équivoque donna lieu au dicton: _Pour un point Martin perdit son âne._

Quelques parémiographes, jugeant cette explication trop recherchée, prétendent qu’il faut dire: _Pour un poil Martin perdit son âne_, et ils fondent leur opinion sur celle de Nicot qui dit dans son Dictionnaire: L’âne d’un nommé Martin avait été perdu ou volé à la foire. Notre homme, en le cherchant, apprit qu’un particulier venait d’en trouver un, et, comme il ne douta point que ce ne fût le sien, il courut le réclamer; mais celui qui l’avait trouvé demanda: De quelle couleur est le poil de la bête?—Il est gris, répondit le réclamant.—Non, répliqua l’autre, il est noir. Et c’est ainsi que _pour un poil Martin perdit son âne_.

La véritable origine est la première que j’ai rapportée, et ce qui le prouve, c’est qu’en Italie, d’où nous est venu le dicton, on dit aussi: _Per un punto Martin perse la cappa_, _pour un point Martin perdit la chape_, c’est-à-dire la dignité abbatiale dont la chape était l’insigne.

On a tort de dire: _Faute d’un point_ Martin perdit son âne, au lieu de _pour un point_, etc. Cette variante qui fausse l’explication que j’ai donnée, ne se trouve pas dans les vieux recueils. Évidemment elle est moderne.

_Être comme l’âne de Buridan._

C’est être tout-à-fait indécis entre deux partis ou deux avantages offerts.

Jean de Buridan, né à Béthune en Artois, célèbre dialecticien du quatorzième siècle, voulant prouver que, si les bêtes ne sont point déterminées par quelque motif externe, elles n’ont pas la force de choisir entre deux objets égaux, avait imaginé un argument sophistique dans le genre du crocodile[8] des stoïciens, afin de soutenir sa thèse avec succès contre toutes les objections. Il supposait un âne également pressé de la soif et de la faim, entre un seau d’eau et une mesure d’avoine faisant la même impression sur ses organes. Ensuite il demandait: que fera cet animal? Si ceux qui voulaient bien discuter avec lui cette grave question répondaient: il demeurera immobile; le docteur répliquait: il mourra donc de soif et de faim entre l’eau et l’avoine. S’ils lui disaient, au contraire: il ne sera pas assez bête pour se laisser mourir; sa conclusion était: il se tournera donc d’un côté plutôt que d’un autre; il a donc le libre arbitre. Son raisonnement embarrassa tous les philosophes du temps, et son âne, devenu fameux parmi ceux des écoles, obtint les honneurs du proverbe.

Spinoza (_Éthiq._, part. 2, p. 89) parle de l’ânesse au lieu de l’âne de Buridan, et il avoue sans façon qu’un homme qui serait dans le cas de cette bête, mourrait de faim et de soif. Montaigne (_Ess._, liv. II, chap. 14) exprime la même opinion. «Qui nous logerait, dit-il, entre la bouteille et le jambon avec un égal appétit de boire et de manger, il n’y aurait sans doute remède que de mourir de soif et de faim, n’y ayant aucune raison qui nous incline à la préférence.»

Bayle trouve ce raisonnement absurde, et le réfute ainsi: «L’homme a deux moyens de se dégager des piéges de l’équilibre. L’équilibre ne le ferait pas demeurer dans l’inaction, comme Spinoza le prétend; il y a le remède de penser qu’il ne dépend pas des objets: 1º je veux préférer ceci à cela, parce qu’il me plaît d’en user ainsi; 2º il pourrait agir en tirant ce qu’il a à faire à la courte-paille.»

_C’est le pont aux ânes._

On se sert de cette expression en parlant des choses qui sont connues des esprits vulgaires et ne peuvent embarrasser que des ignorants de la première espèce, justement assimilés aux baudets qu’on voit s’arrêter devant un pont de bois dont les planches mal jointes leur laissent entrevoir le cours de l’eau, car ces animaux ont ordinairement une si grande peur de se noyer, que, suivant la remarque de Pline le naturaliste (liv. VIII, ch. 4), _ils se précipiteraient à travers les flammes pour éviter de se mouiller les pieds_. La même expression s’emploie aussi pour signifier les lieux communs et les réponses banales à l’usage des ignorants, et, dans ce sens, elle est une allusion à ces vieux recueils de solutions ou de thèmes tout faits, auxquels on donnait autrefois le nom de _pont aux ânes_, à cause de l’interrogatif _an_ qui figurait au commencement de toutes les questions énoncées en latin. C’est un véritable calembourg, où _pont aux ânes_ a été substitué à _pont aux an_, qui signifie le moyen de passer sur ces _an_ comme sur une rivière, c’est-à-dire de surmonter les difficultés.

On trouve dans le vingt-huitième chapitre du deuxième livre de Rabelais le passage suivant, qui confirme l’explication que je viens de donner: «O qui pourra maintenant racompter comment se porta Pantagruel contre les trois cents géants! O ma muse! ma Calliope! ma Thalie! inspire-moy à ceste heure! Restaure-moy mes esperits; car voici _le pont aux ânes de logicque_; voici le trébuchet, voici la difficulté de povoir exprimer l’horrible bataille qui feut faicte.»

_Les ânes de Beaune._

L’animosité des Athéniens contre les Thébains n’est pas plus célèbre que celle des habitants de Dijon contre les habitants de Beaune. S’il faut en croire les Dijonais, l’air seul du pays de leurs adversaires est abrutissant, et c’est à qui racontera les simplicités beaunoises le plus ridicules. La querelle de Piron avec les Beaunois n’a pas peu contribué à fortifier le préjugé qui leur est défavorable. Tous les jeux de mots auxquels peut donner lieu la comparaison d’un sot avec un âne ont été employés d’une manière plus ou moins heureuse, et jusqu’à satiété. Mais de telles plaisanteries sont-elles fondées? Les habitants de Beaune ont-ils l’esprit plus lourd et la conception plus tardive que ceux de Dijon? Il n’y a rien qui le prouve, et le proverbe n’a pas été fait pour populariser le béotisme qu’on leur impute. Il est venu de ce que, dans le XIII^e siècle, il y avait à Beaune une famille de négociants distingués dont le nom était Asne. Lorsqu’on voulait parler d’un commerce bien établi, on citait les Asne de Beaune. Depuis, ce nom est passé aux habitants, et c’est sur cette misérable équivoque que roulent tous les quolibets qui sont faits sur leur compte.

_La sépulture des ânes._

Au moyen âge, ceux qui mouraient déconfès ou excommuniés étaient jetés dans les champs ou à la voirie, comme des charognes. C’est ce qu’on appelait la _sépulture des ânes_. On lit dans une vieille charte: _Extrà cimeterium sepulturâ asinorum sepulti._ La même expression se trouve dans un passage de la bulle d’excommunication fulminée par le pape Grégoire V contre le roi Robert et la reine Berthe. Voici ce passage littéralement traduit du latin: «Qu’ils n’aient d’autre _sépulture_ que celle _des ânes_, afin qu’ils soient aux nations futures un exemple d’opprobre et de malédiction.» Cette expression est prise de l’Écriture sainte, où l’on voit qu’il fut prédit par Jérémie que Joachim aurait la _sépulture d’un âne_; prophétie qui se vérifia lorsque Nabuchodonosor fit massacrer ce roi de Juda et jeter son corps hors de la ville, avec défense de l’inhumer.

=ANGE.=—_Écrire comme un ange._

Ange Vergèce, célèbre calligraphe, venu de l’île de Candie, sa patrie, à Paris, vers 1540, donna lieu, dit-on, à cette expression proverbiale par la beauté de son écriture qui servit d’original aux graveurs des caractères de l’alphabet grec pour les impressions royales sous François I^{er}. La bibliothèque royale possède trois beaux manuscrits grecs de cet hellène, qui était attaché au collége royal en qualité d’_écrivain du roi en lettres_ grecques.

_Être aux anges._

C’est être transporté de joie.—Les Grecs et les Romains disaient dans le même sens: _Être admis aux plus secrets mystères_, par allusion aux jouissances que devaient éprouver les initiés aux mystères d’Eleusis, lorsqu’ils étaient admis par l’hiérophante, après de nombreuse épreuves, à la connaissance de ces mystères, si secrets, dit Tibulle (élég. 5, liv. III), qu’il n’était pas permis de les révéler même aux dieux.

_Boire aux anges._

Saint Césaire, évêque d’Arles, dit, dans sa sixième homélie, que, de son temps, au commencement du VI^e siècle, on poussait si loin la débauche de vin que, lorsqu’on ne pouvait presque plus boire, on adressait, pour s’y exciter encore, des santés aux saints et aux anges. Cette superstition d’ivrogne, renouvelée des Grecs qui, à la fin d’un repas, vidaient quelques coupes de plus en l’honneur des dieux, a donné naissance à l’expression _boire aux anges_, c’est-à-dire _boire au delà de sa soif_, ou, comme s’exprime Rabelais, _boire pour la soif à venir_.

_Voir les anges violets._

On dit de quelqu’un qui a reçu un coup sur les yeux, qu’_il a vu les anges violets_, qu’_on lui a fait voir les anges violets_. C’est une allusion à l’éblouissement lumineux qui accompagne d’ordinaire ces sortes de coups, à la couleur violette de la partie contuse, à celle du costume épiscopal qui est aussi violette, et à l’usage où l’on était autrefois de désigner les évêques par le nom d’_anges_ que saint Jean l’évangéliste leur a donné dans le deuxième chapitre de son Apocalypse.

L’Académie s’est bornée à dire que _Voir les anges violets_ signifie avoir des visions creuses; mais il est certain que cette expression a toujours été employée dans le sens que j’ai donné et comme synonyme de cette autre plus usitée aujourd’hui: _Voir trente-six chandelles._

=ANGLAIS.=—_Être poursuivi par les Anglais._

C’est être poursuivi par des créanciers rigides.—Le mot Anglais, pris dans ce sens, fut introduit, suivant Borel, à l’époque de l’occupation de la France par les Anglais qui, s’étant emparés de tout l’argent du pays, prêtaient aux habitants à des conditions fort dures, et se conduisaient comme de vrais Arabes envers leurs malheureux débiteurs. D’autres étymologistes pensent qu’il fut employé à l’occasion des impôts extraordinaires établis pour la rançon du roi Jean, prisonnier à Londres. Estienne Pasquier le fait venir des réclamations des Anglais qui prétendaient que cette rançon, fixée à trois millions d’écus d’or, par le traité de Bretigny, n’avait pas été entièrement payée.

Oncques ne vys Anglois de vostre taille, Car, à tout coup, vous criez: baille, baille. (MAROT.)

=ANGUILLE.=—_Il y a quelque anguille sous roche._

Pour signifier qu’il y a dans une affaire quelque chose de caché et de dangereux dont il faut se défier.

Le mot anguille, venu du latin _anguilla_, dont la racine est _anguis_, _serpent_, se prenait autrefois pour serpent, et il a gardé cette acception dans notre proverbe, qui correspond à celui des Grecs: _Le scorpion dort sous la pierre_; et à celui des Latins: _Latet anguis in herba_, _le serpent est caché sous l’herbe_.

On désigne encore les couleuvres, en certains endroits, sous le nom d’_anguilles de haie_.

_Écorcher l’anguille par la queue._

C’est commencer par où il faudrait finir.

_Rompre l’anguille au genou._

C’est tenter l’impossible, car une anguille, qui glisse toujours des mains, ne peut se rompre sur le genou comme un bâton. M. de Mennechet dit dans une annotation à la page 209 de l’_Histoire de l’estat de France sous le règne de François II_: «_Rompre l’anguille au genou_, signifie rompre une étoffe nouée à l’endroit du nœud.» Ce qui est un équivalent, et non une explication de l’expression proverbiale.

On trouve dans Rabelais, _Rompre l’andouille au genou_.

Les Espagnols disent: _Soldar el azogue_, _souder le vif-argent_; et les Italiens: _Pigliar il vento con le reti_, _prendre le vent au filet_.

_Il ressemble aux anguilles de Melun, il crie avant qu’on l’écorche._

On représentait un jour à Melun le mystère de saint Barthélemy qui, suivant le martyrologe, fut écorché et mis en croix: un étudiant de cette ville, nommé Languille, chargé de faire le rôle du martyr, fut tellement épouvanté, au moment où les bourreaux le saisirent pour simuler le supplice, qu’il ne put s’empêcher de pousser des cris. Et de là vint la locution proverbiale qu’on applique à une personne qui s’effraie sans sujet, qui se plaint avant de sentir le mal. D’après cette explication, donnée par Fleury de Bellingen, il faudrait dire: _Il ressemble à Languille_, et non pas _aux anguilles de Melun_; mais la seconde version, quoique fautive, n’est pas moins usitée que la première, et le Dictionnaire de l’Académie l’a consacrée.

=ANGOISSE.=—_Faire avaler à quelqu’un des poires d’angoisse._

C’est lui faire essuyer de mauvais traitements dont il ne peut se plaindre. Allusion à la poire d’angoisse, petite boule de fer qui, étant glissée pur les voleurs dans la bouche d’un homme qu’ils voulaient dépouiller, et s’y détendant par la pression d’un ressort secret, accroissait son volume au point de lui couper la parole et de ne pouvoir être retirée qu’avec l’aide d’un serrurier. Machine vraiment diabolique dont l’invention a été attribuée par quelques auteurs au capitaine Gaucher qui servait, du temps de la ligue, au pays de Luxembourg, et par quelques autres à un Toulousain nommé Palioly, chef d’une bande de filous établie à Paris. L’Académie semble croire que cette locution fait allusion à la poire d’Angoisse, fruit _si âpre et si revéche au goût_, dit-elle, _qu’on a de la peine à l’avaler_. Mais elle se trompe, car ce fruit est assez doux dans sa maturité, et les Parisiens, qui le trouvaient fort bon autrefois, devaient en faire une consommation assez considérable, puisque les colporteurs le criaient dans les rues. Témoin ce vers des _Crieries de Paris_, par Guillaume de la Villeneuve:

Poires d’Angoisse crier haut.

L’instrument de fer a été nommé _poire d’angoisse_, parce qu’il est en forme de poire et qu’il cause de _l’angoisse_ ou de la douleur; le fruit a tiré son nom de celui d’_Angoisse_ ou _Angoissement_ (d’autres disent _Angoisserent_), village du Limousin où il fut primitivement connu et devint très abondant.

=ANNÉE.=—_Les années de Pierre._

C’est-à-dire vingt-cinq années de pontificat, parce que saint Pierre fut à la tête de l’Église de Rome pendant vingt-cinq années. On dit à chaque nouveau pape qu’on élève sur la chaire de l’apôtre: _Sancta pater, non videbis annos Petri_; _saint-père, vous ne verrez pas les années de Pierre_. Et en effet, aucun pape ne les a vues. La raison en est toute simple: c’est que pour être un _sujet papable_, dit l’histoire des conclaves, il faut être cardinal d’un âge avancé et d’une complexion dont on ne puisse attendre ni un long règne ni de trop vigoureuses résolutions.

En examinant la liste des papes, on voit que le terme moyen de leur règne est d’environ huit ans. Pie VII est le pontife qui a gouverné le plus longtemps l’Église depuis saint Pierre. S’il eût vécu un an de plus, la prophétie proverbiale aurait été démentie, et Rome, alors, aurait été exposée aux plus grands malheurs et à la destruction, suivant l’opinion superstitieuse des habitants de cette ville.

=ANTAN.=—_Parler des neiges d’antan._

C’est-à-dire de choses qui sont passées et dont on ne doit plus s’occuper. On trouve dans la dix-neuvième satire de Régnier: _Discourir des neiges d’antan._

_Antan_ est un vieux mot formé par contraction des deux mots latins _ante annum_, et signifiant _l’autre année_, _l’année d’avant_. L’expression des _neiges d’antan_, qu’on n’emploie guère aujourd’hui, a été pendant longtemps en grande vogue, à cause de la fameuse ballade de Villon sur _les dames du temps jadis_, dont voici quelques vers:

. . . . . . . . Où est la reine Qui commanda que Buridan Fût jeté dans un sac en Seine? Mais où sont les neiges d’antan? La reine, blanche comme un lys, Qui chantait à voix de sirène, Berthe au grand pied, Biétris, Alys, Harembouges qui tint le Maine, Et Jeanne, la bonne Lorraine, Qu’Anglais brûlèrent à Rouen, Où sont-ils, vierge souveraine? Mais où sont les neiges d’antan?

=ANTIFE.=—_Battre l’antife._

Antife est un terme d’argot employé par les gueux et les filous pour désigner une église, lieu qu’ils fréquentent de préférence, parce qu’ils y trouvent les chances les plus favorables au succès de leur industrie, au milieu de la foule qui s’y rend. C’est dans ce sens que l’auteur du poëme de _Cartouche_ s’est servi de ce mot, qui paraît être le même qu’_antive_, féminin d’_antif_ (antique), vieux adjectif tombé en désuétude. Ainsi, l’expression populaire _battre l’antife_, qui correspond figurément à _battre le pavé des rues_, ou, comme on dit encore, _battre l’estrade_, signifie, au propre, _battre le pavé des églises_, acception qui n’est pas usitée.

=APOTHICAIRE.=—_Apothicaire sans sucre._

Le sucre, cette précieuse denrée que le vieux poëte Eustache Deschamps appelait l’_auxiliaire de la civilisation_, fit son entrée dans le monde, au commencement du XIV^e siècle, par l’officine des apothicaires qui lui attribuaient toute sorte de vertus curatives et l’employaient dans tous les remèdes: de là cette expression, _Apothicaire sans sucre_, par laquelle on désigne tout marchand mal assorti et toute personne qui manque de quelque chose d’essentiel à sa profession.

On trouve dans de vieux auteurs, _Apothicaire sans caffetin_. Le sucre blanc raffiné était autrefois appelé _caffetin_. Ce mot est dans une ordonnance rendue par le roi Jean, en 1353.

=APÔTRE.=—_Faire le bon apôtre._

Chercher à tromper en contrefaisant l’homme de bien. On dit encore ironiquement, _C’est un bon apôtre_, en parlant de quelqu’un qui déguise sa malice sous les apparences de la bonté, qui affecte une candeur, une probité qu’il n’a pas.—Allusion à la conduite de l’apôtre Judas, qui portait la trahison dans le cœur en faisant à son divin maître des protestations d’attachement et de fidélité.

=APPÉTIT.=—_L’appétit vient en mangeant._

Plus on a, plus on veut avoir.—Autant croît le désir que le trésor.

C’est la réponse que fit Amyot à Charles IX, dont il avait été le précepteur, un jour que ce roi lui témoignait sa surprise de ce qu’ayant paru d’abord borner son ambition à un petit bénéfice qu’il avait obtenu, il demandait encore le riche évêché d’Auxerre. Mais cette réponse, qu’on croit avoir été l’origine du proverbe, n’en fut que l’application. Amyot, en s’exprimant ainsi, répétait simplement un mot rapporté par Rabelais dans le cinquième chapitre de _Gargantua_, et attribué à Angeston[9], qui n’en était peut-être pas l’inventeur. Ovide, parlant d’Erisichton, condamné par Cérès à une famine dévorante, avait dit:

. . . . . . . . _Cibus omnis in illo Causa cibi est._ (_Metam._, lib. VIII, fab. 11.)

Tout aliment l’excite à d’autres aliments.

Et Quinte-Curce (liv. VII, ch. 8) avait mis la phrase suivante dans le discours des Scythes à Alexandre: _Primus omnium satietate parasti famem._ _Tu es le premier chez qui la satiété ait engendré la faim._ Cependant, il est juste de dire que si Angeston a pris la pensée de ces deux auteurs, il se l’est appropriée par l’heureuse originalité avec laquelle il l’a rendue en français.

_Pain dérobé réveille l’appétit._

Pain dérobé que l’on mange en cachette, Vaut mieux que pain qu’on cuit ou qu’on achète. (LA FONT.)

On lit dans les Proverbes de Salomon (ch. 9, v. 17): _Aquæ furtivæ dulciores sunt, et panis absconditus suavior._ _Les eaux dérobées sont plus douces, et le pain pris en cachette est plus agréable._ C’est de là qu’a été tiré notre proverbe, qui signifie que nous trouvons une certaine douceur dans les choses qui nous sont défendues, que l’objet de nos désirs nous plaît d’autant mieux qu’il est moins permis.—Les Latins disaient: _Dulce pomum quum abest custos._ _Le fruit est doux en l’absence du gardien._

_Nitimur in vetitum semper cupimusque negata._ (OVID, lib. III, éleg. 4.)

Nous nous roidissons toujours contre ce qui nous est défendu, et nous désirons ce qu’on nous refuse.