Part 57
Pour dire qu’après les menaces viennent les coups. On rapporte l’origine de ce proverbe à un mot de Socrate: on sait que sa femme était une mégère; un jour elle l’accabla d’injures, et, voyant qu’il n’y était nullement sensible, elle finit par lui jeter un seau d’eau sur la tête. «Je savais bien, dit froidement le philosophe à ses amis, qu’après le tonnerre viendrait la pluie.»—Salomon compare la femme querelleuse à un toit d’où l’eau dégoutte toujours. _Tecta jugiter perstillantia, litigiosa mulier._
=TOURTERELLE.=—_La tourterelle chante._
Aristote a remarqué, dans son _Histoire des animaux_ (liv. IX, ch. 49), et plusieurs autres naturalistes ont remarqué comme lui, que la tourterelle pète fréquemment lorsqu’elle chante, de là ce dicton dont on fait l’application lorsqu’une personne donne carrière à son postérieur.
=TRAMONTANE.=—_Perdre la tramontane._
Avant la découverte de la boussole, les marins qui voguaient le long des côtes sud d’Espagne, de France, d’Italie et de Grèce, remarquaient, pour diriger leur navigation, l’étoile polaire qu’ils avaient nommée _tramontane_, de deux mots latins _trans_, au delà, et _montes_, les monts, parce qu’elle leur apparaissait au delà des monts. La présence de cette étoile, en leur indiquant le Nord, leur fesait connaître aussi le point d’Orient; mais, dès qu’ils la perdaient de vue, ils ne pouvaient plus s’orienter, ni savoir par conséquent où ils étaient. Ainsi, _perdre la tramontane_ signifie au propre être désorienté, et au figuré, être déconcerté par les difficultés qui se présentent, ou par l’aspect du danger.
=TRAVAIL.=—_Qui hait le travail, hait la vertu._
Ce proverbe peut s’expliquer par cet autre, _l’exercice est la mort du péché_. La vertu est laborieuse, et le vice est oisif: _laboriosa virtus est, vitium est iners_. Il n’y a pas de plus grand moralisateur que le travail; il est la base de toute vertu. (Voyez l’_oisiveté est la mère des vices_.)
=TRÉPASSÉ.=—_Il va à la messe des trépassés; il y porte pain et vin._
Ce dicton, qu’on emploie en parlant d’un homme qui va à la messe après avoir bien déjeuné, est fondé, dit-on, sur la coutume établie dans plusieurs diocèses de présenter à l’offrande du pain et du vin aux messes d’enterrement. Cette coutume a été regardée par quelques savants comme un reste des _sacrifices ollaires_ qui se fesaient annuellement, dans la plus haute antiquité, pour les morts du monde antédiluvien, et qui consistaient en semences bouillies, à cause de la tradition des semences conservées dans l’arche. Les Égyptiens, les Hébreux, les Celtes, les Grecs, les Romains, et autres peuples, ajoutèrent ou substituèrent des aliments à ces semences, et ce fut l’origine du festin funèbre, _epulum funebre_, qu’ils servaient sur les tombes, autant pour les vivants que pour les morts. Ce festin fut adopté par les chrétiens, et saint Augustin nous apprend qu’il avait lieu tous les jours dans les églises d’Afrique en l’honneur des martyrs; il était aussi très fréquent dans celles d’Europe. Les abus qui en résultèrent le firent interdire en France par les premiers conciles provinciaux d’Arles et de Tours; cependant il se maintint en plusieurs endroits longtemps après l’interdiction. Il en reste encore aujourd’hui quelque chose dans ce qui se pratique après les funérailles dans quelques provinces, notamment en Sologne: les personnes qui ont été du convoi d’un mort reviennent dans sa maison, où elles tâchent de se consoler à table le verre à la main. Cet usage, où il entre un peu de superstition, s’est conservé, sans doute, parce qu’on se rend de loin aux enterrements, et qu’on ne peut pas s’en retourner sans avoir mangé. Il semble que le maintien de toute superstition ait une cause naturelle pour principe, et le maintien de celle-ci est fondé sur une assez bonne raison dans les pays dont les habitants sont disséminés dans des hameaux peu rapprochés.
=TRINITÉ.=—_A Pâques ou à la Trinité._
C’est-à-dire à une époque très incertaine, sur laquelle on ne saurait compter.—Ce dicton, que la chanson de Malborough a rendu si populaire, fait allusion aux ordonnances des rois de France du treizième et du quatorzième siècle, pour le remboursement des sommes qu’ils avaient empruntées. Ils y promettaient de payer _à Pâques ou à la Trinité_, et comme ces fêtes passaient presque toujours sans amener le résultat attendu, elles furent considérées comme des échéances illusoires ou du moins fort douteuses.
=TROMPETTE.=—_Il y a plus de trompés que de trompettes._
Ce jeu de mots proverbial s’adresse aux personnes qui ne veulent pas convenir de quelque désappointement, de quelque mésaventure, et il signifie que, parmi les gens pris pour dupes, ceux que la honte empêche d’en rien dire sont plus nombreux que ceux que le ressentiment fait parler.
=TROP.=—_Rien de trop._
Maxime du sage Chilon, dont les vers suivants de Panard prouvent la vérité:
Trop de repos nous engourdit, Trop de fracas nous étourdit, Trop de froideur est indolence, Trop d’activité turbulence. Trop d’amour trouble la raison, Trop de remède est un poison, Trop de finesse est artifice, Trop de rigueur est cruauté, Trop d’audace est témérité, Trop d’économie avarice: Trop de bien devient un fardeau, Trop d’honneur est un esclavage, Trop de plaisir mène au tombeau, Trop d’esprit nous porte dommage: Trop de confiance nous perd, Trop de franchise nous dessert; Trop de bonté devient faiblesse, Trop de fierté devient hauteur, Trop de complaisance bassesse, Trop de politesse fadeur.
=TRUC.=—_Avoir le truc._
M. Ch. Nodier a donné cette explication ingénieuse: «_Truc_, de l’italien _trucco_, billard, et tous deux du bruit de la bille qui tombe dans la blouse quand on la bloque, autre mot qui pourrait bien être aussi une onomatopée. Le peuple dit, à Paris, _avoir le truc_, être fin, subtil, délié, comme il dit se blouser, pour être gauche, étourdi, mal avisé. Les gens qui ont le _truc_ sont ceux qui blousent les autres.»
Je ne partage point l’opinion de M. Nodier. Je crois que _truc_, dans cette locution, est un terme roman qui signifie adresse, finesse, invention, le même que _trut_ et _treuf_, et qu’il n’a pas de rapport avec son homonyme _truc_, billard, autre terme roman, substantif du terme _truca_, frapper, battre, d’où les Italiens ont pris _trucco_. Je reconnais que _truc_, dans ce dernier sens, est une onomatopée, un écho du son, _vox repercussæ naturæ_.
=TRUIE.=—_Tourner la truie au foin._
C’est détourner la conversation du but où elle doit tendre, pour la diriger vers un autre but où elle ne doit point aller; c’est agir inconsidérément comme un homme qui chercherait à éloigner une truie du gland dont elle se veut repaître, pour la mettre au foin dont elle n’a que faire. Cette expression proverbiale se trouve dans le passage suivant du _Pédant joué_ de Cyrano de Bergerac (act. II, sc. 9): «Ce n’est pas de cela dont j’ai à vous parler. Mais à quoi diable vous sert de _tourner_ ainsi _la truie au foin?_»
=TU AUTEM.=—_Savoir le tu autem._
C’est savoir, comme on dit, _le fin et la fin d’une affaire_. Ménage et Lamonnoye disent, d’après _le Moyen de parvenir_ (ch. LX), que cette locution est prise des leçons du bréviaire, qui se terminent par les mots: _Tu autem, Domine, miserere nobis_.
Le prédicateur Menot a dit, dans un de ses sermons: _Post mortem, poterimus cognoscere omne tu autem_: _après notre mort, nous pourrons connaître tout le tu autem_.
=TURLUPIN.=—_Enfant de Turlupin, malheureux de nature._
On a dit aussi: _Malheureux comme Turlupin._ Ces expressions proverbiales, qui ne sont presque plus usitées aujourd’hui, rappellent la société des pauvres, ou secte des _turlupins_, espèce de cyniques qui fesaient profession d’impudence, se promenaient tout nus dans les rues, et avaient commerce avec les femmes publiquement: _Cynicorum sectam suscitantes de nuditate pudendorum et de publico coïtu_, dit la chronologie de Genebrard. Le chef de ces hérétiques, qui existaient sous le règne de Charles V, fut brûlé vif, par ordre de ce prince, avec plusieurs d’entre eux, et tous leurs livres et meubles, dans un grand feu allumé au marché aux Pourceaux de Paris, hors la porte Saint-Honoré.
On assigne diverses étymologies à leur nom. Les uns disent qu’il est composé de _tire_, pour ressemble, et _lupins_, petits loups, parce qu’ils habitaient les bois comme les loups, _quod ea tantum habitarent loca quæ lupis exposita erant_. Les autres disent de _lubins_, parce qu’ils ressemblaient aux _frères lubins_, moines mendiants. «Rabelais, dit Le Duchat, a écrit _tirelupins_ pour _turlupins_, parce qu’il semblait qu’ils vécussent de lupins tirés par-ci, par-là. Dans la VI^e volume de Perceforest, il est parlé de turpellins et turpellines comme d’une secte, ce qui fait que je ne doute pas que ce ne soit celle des _turlupins_, ainsi appelée par inversion de _turpellins_, fait de _turpis_, à cause du scandale que donnait leur vie débordée.»
_C’est un turlupin._
C’est-à-dire un farceur, un mauvais plaisant. Ce nom reçut cette acception parce qu’il fut pris par un acteur fameux, dont le vrai nom était Legrand, qui, sous le règne de Louis XIII, fesait beaucoup rire les Parisiens avec ses deux associés, Gautier-Garguille et Gros-Guillaume. On appela _turlupinades_ les scènes qu’il composait et jouait, et l’on dit _turlupiner_, pour signifier _foire comme Turlupin_. Ces mots sont restés dans la langue, où ils signifient des plaisanteries fondées sur de mauvais jeux de mots, et l’action de faire de telles plaisanteries.
V
=VACHE.=—_Sentir la vache à Colas._
C’est être soupçonné d’hérésie.—Le protestantisme est appelé _la religion de la vache à Colas_. Ces expressions sont venues, dit-on, de ce qu’un paysan des Cévennes, nommé Colas, qui avait embrassé le protestantisme, fit tuer une vache dans le saint temps du carême, et en distribua la viande à ses co-religionnaires, qui la mangèrent avec affectation pour narguer les catholiques.
On donna, dans la suite, le nom de _Vache à Colas_, à une chanson très injurieuse pour le clergé, laquelle fut faite par des religionnaires au commencement du XVII^e siècle et fut brûlée publiquement par le bourreau, avec défense expresse d’en faire aucune mention.
_Parler français comme une vache espagnole._
On a altéré le texte de cette comparaison proverbiale en y substituant _vache à Vace_, ancien nom par lequel on désignait un habitant de la Biscaye, soit française, soit espagnole; et la substitution s’est faite d’autant plus aisément que les deux mots étaient presque homonymes dans le vieux langage, où _vache_ se disait _vacce_. Ainsi, _parler français comme une vache espagnole_, c’est proprement _parler français comme un Vace_, ou Basque, _espagnol_; ce Basque-là étant jugé le plus inhabile à s’exprimer en français. Cette explication me semble bien préférable à celle qu’on pourrait donner encore, en conjecturant qu’on a dû écrire originairement _parler français comme une vache espagnol_, c’est-à-dire comme une vache parle _espagnol_, car de cette manière on fausserait le sens de la locution à laquelle on ferait dire ne point parler du tout le français, tandis qu’elle veut dire le parler très mal; et d’ailleurs pourquoi aurait-on signalé l’impossibilité pour une vache de parler l’espagnol plutôt que tout autre idiome? Il y a là une difficulté bien réelle; il n’y en a point, au contraire, si l’on admet _Vace_ ou Basque, à la place de _vacce_ ou vache. Rien n’est plus naturel que le reproche fait aux Basques d’écorcher le français, puisque la langue escualdunac n’a aucun point de connexion avec la nôtre, ni même avec aucune de celles que l’on connaît. Scaliger disait plaisamment des Basques: On prétend qu’ils l’entendent, mais je n’en crois rien.
_Il est sorcier comme une vache._
Il ne sait rien prévoir ni deviner. C’est comme si l’on disait: On ne peut pas faire plus de fond sur ses prédictions qu’on n’en fesait sur l’inspection des entrailles d’une vache immolée.
_Manger de la vache enragée._
Feydel explique ainsi cette locution: «_Enragé_ est un ancien adjectif dont la signification était bien différente de celle de l’adjectif actuel. Cet ancien mot signifiait positivement _retenu dans un fossé_. Quand un bœuf, ou une vache, est retenu ainsi par une chute qui lui a démis l’épaule ou la hanche, le laboureur, pour ne pas perdre tout le prix de l’animal, mande le boucher qui fait son métier sur le champ, et la marchandise est débitée à bas prix, en pleine campagne. Ainsi le dicton signifie à la lettre, manger de très mauvaise viande, et encore n’en manger que par cas fortuit.»
Il y a une meilleure explication que voici: Dans tous les temps, l’usage et le débit de la chair des animaux domestiques atteints d’épizootie, ou mordus par un chien enragé, ont été prohibés par les lois de police qui ordonnaient autrefois de jeter ces animaux dans une fosse, comme on le voit dans les instructions données sur ce sujet, en 751, par le pape Zacharie à saint Boniface. Mais il y a toujours eu de pauvres gens qui, pressés par la faim, et sur la foi du proverbe _morte la bête, mort le venin_, n’ont pas craint d’éluder les ordonnances, en se nourrissant de la viande défendue, en mangeant de _la vache enragée_. Et cette expression, dans quelque sens qu’on la prenne, a été employée très naturellement pour peindre l’état de besoin, de privation et de misère.
_La vache a bon pied._
Cela se dit par corruption de _la vache a bon pis_, quand on plaide contre quelqu’un qui a de quoi payer les frais.
_Voir vaches noires en bois brûlé._
C’est se forger d’agréables chimères, poursuivre de douces illusions, comme font les vachers, lorsque, placés devant leur feu, ils rêvent au bonheur d’avoir de bonnes vaches noires, réputées meilleures laitières que les autres, et croient les voir apparaître dans les figures fantastiques qu’offrent à leurs yeux les tisons en se consumant. Les _vaches noires en bois brûlé_ sont les châteaux en Espagne des vachers.
On disait autrefois _chercher vache noire en bois brûlé_, pour chercher une chose impossible ou très difficile à trouver. Scarron a employé cette expression dans les vers suivants d’une de ses lettres à Sarrazin:
Mais espérer qu’un Sarrazin normand De ses amis garde quelque mémoire, _En bois brûlé c’est chercher vache noire_.
_Chacun son métier, et les vaches seront bien gardées._
Ce dicton s’emploie, en général, pour dire que toutes choses vont bien lorsque chacun ne se mêle que de ce qu’il doit faire; mais on s’en sert en particulier à propos de tel ou de tel homme sur le mérite duquel on ne veut pas s’expliquer longuement, pour signifier que si chacun se renfermait dans ce qui convient à sa vocation naturelle, il y aurait peut-être plus de vachers que de vaches.
=VACHER.=—_Le vacher de Chauny._
C’est-à-dire tout le monde. Ce vacher est un être fabuleux, le même que Pan, dieu des bergers, qui est l’emblème du grand tout, et dont le nom en grec signifie _tout_.
=VAISSEAUX.=—_Brûler ses vaisseaux._
S’interdire, s’ôter les moyens de revenir sur une résolution, de renoncer à une entreprise; se mettre dans l’impossibilité de reculer.
Allusion à la conduite de quelques grands capitaines que l’histoire nous représente incendiant les vaisseaux qui les avaient portés sur des bords ennemis, afin que leurs soldats, privés de tout espoir de retraite, fussent déterminés à vaincre ou à mourir. Agathocle, tyran de Syracuse, donna sur la côte d’Afrique le premier exemple de cette heureuse hardiesse. Asclépiotade, envoyé par Dioclétien contre l’usurpateur de la Grande-Bretagne, agit comme Agathocle et fut victorieux comme lui. L’empereur Julien mit le feu à ses magasins et à ses onze cents navires qui mouillaient dans le Tigre, lorsqu’il fit son expédition contre Sapor. Guillaume-le-Conquérant, abordant en Angleterre en 1066, eut recours au même moyen, qui fut suivi de la victoire d’Hastings. Robert Guiscard, dans le péril pressant où il se trouvait avec sa petite armée devant les troupes nombreuses d’Alexis Comnène, brûla aussi sa flotte et ses bagages, comme s’il eût dû combattre sur le lieu de sa naissance et de sa sépulture, et il gagna la bataille de Durazzo, le 13 octobre 1081. Enfin, c’est ainsi que Fernand Cortez, débarqué sur la côte du Mexique, préluda à la conquête de cette contrée.
=VALET.=—_Tel maître, tel valet._
Les valets prennent les habitudes des maîtres. C’est un proverbe grec passé dans la langue latine en ces termes: _Talis hera, tales pedisequæ. Telle est la maîtresse, telles sont les servantes._
=VALET.=—_Autant de valets, autant d’ennemis._
«Les guerres des peuples anciens les uns contre les autres firent des captifs de ceux à qui l’on conserva la vie après la victoire, à la charge de demeurer serfs ou esclaves; ce qui fit dire proverbialement: _Quot hostes, tot servi: autant d’ennemis, autant d’esclaves_; et après, par une inversion de mots, selon Asinius Capito, dans Sextus Pompeius: _Præposterè plurimis enuntiantibus_, l’on a prononcé _quot servi, tot hostes: autant d’esclaves, autant d’ennemis_, dans un sens bien différent du premier proverbe. Sur quoi Sénèque a très bien remarqué que les maîtres n’ont pas leurs esclaves pour ennemis, mais qu’ils les rendent tels en les traitant de la manière la plus orgueilleuse, la plus outrageante et la plus cruelle: _Non habemus illos hostes, sed facimus, cum in illos superbissimi, contumeliosissimi, crudelissimi sumus._» (Lamothe Levayer.)
=VANITÉ.=—_La vanité est la mère du mensonge._
On est rarement ce que l’on veut paraître, car presque toujours on ne cherche à paraître que par vanité; et la vanité n’est que l’affectation de quelque qualité qu’on n’a pas. Qui dit vain dit vide.
On demandait un jour au docteur Johnson: Pourquoi la vanité est-elle le caractère de l’ignorance?—Ne savez-vous pas, répondit-il, que les aveugles portent la tête plus haute que ceux qui ont de bons yeux?
On peut comparer la vanité à une belle inscription sur un cénotaphe.
_La vanité n’a pas de plus grand ennemi que la vanité._
On la hait dans les autres, a dit un homme d’esprit, en proportion de ce qu’on est vain soi-même. C’est jalousie de métier.
=VAUGIRARD.=—_C’est le greffier de Vaugirard, qui ne peut écrire quand on le regarde._
Cette phrase proverbiale, dont la signification est que la moindre chose déconcerte les gens peu habiles, est venue, dit-on, de ce qu’il y avait à Vaugirard un greffier qui tenait son greffe dans un endroit qui n’était éclairé que par une lucarne; de sorte que le jour, dont il avait besoin pour écrire, se trouvait intercepté quand il prenait fantaisie à un passant de le regarder par cette petite ouverture.
Cette phrase est une variante de cette autre beaucoup plus ancienne: _Il ressemble à messire Jean, qui ne peut lire quand on le regarde_, et le nom de Vaugirard n’a peut-être été choisi que pour rimer avec regarde, qu’on écrivait autrefois _regard_.
=VEAU.=—_Faire le pied de veau._
Le veau est un animal qui, étant peu ferme sur ses pieds, les laisse échapper souvent en arrière, et tombe sur ses genoux, ce qui oblige les métayers et les bouchers de le transporter sur une charrette. De là l’expression _faire le pied de veau_, c’est-à-dire faire des révérences à quelqu’un, le flatter bassement. Le peuple dit: _Faire le pied de veau, le pied derrière._ Ce qui confirme l’explication que je viens de donner.
_Cela croît au rebours comme la queue du veau._
Traduction de cette phrase proverbiale qu’on trouve dans Pétrone: _Retroversus crescit tanquam cauda vituli._ La queue du veau, ne croissant pas en proportion du corps, semble rapetisser à mesure que le corps grossit.
_Adorer le veau d’or._
Faire la cour bassement à une personne qui n’a d’autre mérite que son pouvoir, son crédit ou ses richesses. Allusion à la conduite des Israélites dans le désert, lorsque, suivant la belle expression du Psalmiste, _ils échangèrent la gloire du culte divin contre un animal nourri d’herbe_.
_Tuer le veau gras._
Faire quelque régal, quelque fête extraordinaire pour marquer la joie qu’on a du retour de quelqu’un, comme fit le père de l’enfant prodigue, au retour de son fils. La parabole de l’_enfant prodigue_, dont Jésus-Christ se servit, n’existait pas seulement chez les Juifs; elle se trouve dans les livres sacrés des Indiens. Mais on ne peut dire que les Juifs l’eussent tiré de là.
=VELOURS.=—_Faire patte de velours._
Cacher le dessein de nuire sous des dehors caressants.
Le chat ne nous caresse pas, dit Rivarol, il se caresse à nous. Il en est de même du fourbe qui veut nous nuire: s’il flatte nos penchants et s’il cherche à captiver notre bienveillance, c’est uniquement dans des vues personnelles; c’est pour trouver en nous, contre nous-mêmes, des auxiliaires de ses desseins, et les sentiments qu’il nous témoigne ne sont, en grande partie, qu’une satisfaction anticipée du mal qu’il se voit près de nous faire avec succès.—Les Anglais appellent cela _couper la gorge avec une plume: to cut one’s throat with a feather_.
Les Grecs employaient dans un sens analogue un vers proverbial rapporté par Suidas et traduit ainsi en latin:
_Blandiri caudâ, furor est haud omnibus idem._ Flatter de la queue, tout le monde n’a pas la même fureur.
Métaphore prise des animaux qui sont prêts à mordre quand ils remuent la queue.
Les Latins disaient: _Venena dantur melle sublita. On offre les poisons enveloppés de miel._—Ce qui rappelle le mot de l’abbé Trublet sur madame de Tencin: Si cette femme avait intérêt à vous empoisonner, elle choisirait le poison le plus doux.
Montcrif composa dans sa jeunesse une histoire des chats qui le fit surnommer l’_historiogriphe_, et qui lui attira beaucoup de brocards. Le poëte Roy, que Voltaire appelait un auteur spirituel, mais trop peu châtié, par allusion aux durs traitements qu’il recevait quelquefois pour des méchancetés littéraires dont il ne se corrigeait point, le poëte Roy ne laissa point échapper une si belle occasion d’exercer sa verve satirique, et il poursuivit l’historien des chats avec un acharnement excessif. Celui-ci, furieux, l’attendit un soir au sortir du Palais-Royal, et lui donna une volée de coups de canne. Mais cette correction ne produisit qu’une nouvelle épigramme improvisée sous le bâton: Roy, dont le dos était aguerri, fit semblant de prendre les coups pour des égratignures, et, retournant la tête bravement, il dit à haute voix: _Patte de velours, Minon, patte de velours._
=VENDOME.=—_Le brouillard de monsieur de Vendôme._
Expression ironique qui signifie la grosse pluie; ce que les Anglais appellent _a scotch mist, un brouillard d’Écosse_.
_A la fraîcheur de monsieur de Vendôme._
Autre expression ironique pour dire, à l’ardeur du soleil.
_Etre de la couleur de monsieur de Vendôme._
Expression métaphorique par laquelle on marque qu’une personne ou une chose est invisible.