Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 55

Chapter 553,754 wordsPublic domain

Cette locution est venue de ce que, dans un tarif fait par saint Louis pour régler les droits de péage qui étaient dus à l’entrée de Paris sous le petit Châtelet, les _joculateurs_ étaient exempts de payer en fesant jouer et danser leurs singes devant le péager. Voici les propres termes de ce tarif: «Li singes au marchant doibt quatre deniers, se il por vendre le porte; se li singes est à homme qui l’aist acheté por son déduit, si est quites, et se il singes est au joueur, jouer en doibt devant le péagier, et por son jeu doibt estre quites de toute la chose qu’il achète à son usage et aussitôt le jongleur sont quite por un ver de chanson.» (_Establissements des métiers de Paris_, par Estienne Boileau, chapitre _del péage de Petit Pont_.)

Les mots qui terminent ce passage curieux donnent aussi l’origine de cette autre expression proverbiale, _payer de chansons_ ou _en chansons_.

Jean le Chapelain, dans son _Dit du segretain_ (sacristain) _de Cluny_, atteste que de son temps régnait la coutume de défrayer son hôte par une chanson ou par un conte.

Usages est en Normandie Que qui hebergiez est qu’il die Fable ou chanson die à son oste. Cette coutume pas n’en oste Sire Jehan li Chapelain.

_Caresses de singe._

On croit que le singe réserve toute son affection pour un seul de ses petits, qui ne s’en trouve pas plus heureux, car tandis que les autres échappent à la haine du père, en fuyant loin de lui, cet objet de ses préférences, sans cesse léché et sans cesse caressé, devient la victime de cette tendresse insensée, et finit par être étouffé dans les embrassements. De cette observation, mise en apologue par Ésope, est venue l’expression proverbiale _caresses de singe_, dont le sens est suffisamment déterminé par ce qui précède.

_Plus le singe s’élève, plus il montre son cul pelé._

Proverbe qu’on applique à un parvenu dont la basse origine ou les défauts sont mis en plus grande évidence par le contraste de la position brillante où la fortune l’a élevé.

_Les singes de Chauny._

Ce sobriquet donné aux habitants de Chauny, en Picardie, vient, suivant les uns, de ce que les arquebusiers de cette ville avaient un singe fort laid représenté sur leur bannière; suivant les autres, il tient à cette vieille anecdote rapportée dans les _Mémoires de l’Académie Celtique_ (n. XVI, p. 95). La municipalité de Chauny arrêta un jour dans son conseil, qu’il serait mis dans les eaux qui environnent la ville, et pour en faire l’ornement, une certaine quantité de cygnes. En conséquence, elle écrivit à Paris pour qu’on lui en procurât; mais comme les officiers municipaux n’étaient pas probablement d’habiles grammairiens, ou peut être aussi par un _lapsus calami_, ils mirent _cynges_ dans leur missive, au lieu de _cygnes_; et il n’y eut en cela que le déplacement d’une seule lettre, car le mot singe dans ce temps s’écrivait par un _c_ et un _y_. Les Parisiens auxquels ils s’étaient adressés, quoique étonnés qu’on leur demandât une aussi grande quantité de singes, ne laissèrent pourtant pas de les envoyer. On peut juger quelle fut la figure du maire et des échevins de Chauny, et quels furent les rires de la populace à l’arrivée d’une charretée de sapajous. Cette aventure fut bientôt connue dans tous les lieux voisins, et donna naissance au dicton.

Rabelais a dit (liv. I, ch. 24): «Ceux de Chaunys en Picardie, sont grands jureurs et beaulx bailleurs de ballivernes en matière de singes verts:» c’est-à-dire en matière de fables et d’inventions, parce que dans le temps de Rabelais, on ne croyait pas qu’il y eût des singes verts, et on les regardait comme des êtres imaginaires, ainsi que les merles blancs et les cygnes noirs.

_La pomme est pour le vieux singe._

L’avantage est pour celui qui a le plus d’expérience.—Ce proverbe est le résultat d’un apologue, dont un sculpteur, inconnu, de la fin du douzième siècle, développa l’action en relief, pour l’instruction des Parisiens, sur un grand poteau qui formait autrefois les coins des rues Saint-Honoré et des Vieilles Étuves. Cette pièce grotesque et curieuse, qu’on a pu voir au musée des monuments français, représente un gros pommier, environné de singes qui en convoitent le fruit. Les sapajous grimpent à qui mieux mieux sur l’arbre, tandis que le plus vieux de la bande se tient tapi au-dessous. Il a déjà recueilli une pomme que les grimpeurs ont fait tomber par leurs secousses, et il la leur montre d’un air goguenard, qui semble dire: à vous la peine, à moi le profit.

Il y a une fable de Lamotte, sur le pouvoir électif, qui a été probablement prise de là: voici les vers qui la terminent:

On dit que le vieux singe affaibli par son âge Au pied de l’arbre se campa; Qu’il prévit en animal sage Que le fruit ébranlé tomberait du branchage, Et dans sa chute il l’attrapa. Le peuple à son bon sens décerna la puissance: L’on n’est roi que par la prudence.

=SIRE.=—_C’est un pauvre sire._

Le mot _sire_, que depuis le XVI^e siècle on applique, en France, au roi seul, comme un titre de souveraineté, s’appliquait, avant cette époque, aux gentilshommes et aux simples particuliers. Mais il faut observer que s’il se trouvait accompagné de la particule _de_ et placé devant un nom propre, ainsi que dans ces exemples, _sire de Coucy_, _sire de Beaujeu_, il devenait le signe d’une très haute noblesse, tandis que s’il n’était accolé qu’à un nom de baptême, ainsi que dans ces autres exemples, _sire Jean_, _sire Guillaume_, il prenait une acception péjorative; et c’est précisément sur cette différence qu’a été fondée l’expression _c’est un pauvre sire_, pour dire un homme sans considération, sans capacité.

Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot _sire_, ceux-ci le font venir du latin _herus_, abrégé en _her_ par les Allemands; ceux-là du latin _senior_ par l’ablatif _seniore_ contracté en _siore_; les uns le dérivent de l’hébreu _sar_, personnage distingué, les autres du vieux terme gaulois _seir_, le soleil. Ducange le tire de _ser_, employé dans la basse latinité comme synonyme de _dominus_, maître, et reproduit dans le composé italien _messer_, dont l’homologue français est _messire_. Cependant l’opinion la plus accréditée en fait un dérivé du grec ϰύριος, seigneur, qui fut affecté aux souverains du Bas-Empire. Notez qu’on écrivit primitivement _cyre_, et que ce fut pour éviter l’équivoque du mot ainsi orthographié avec _cyre_, Cyrus, qu’on changea le _c_ en _s_. Estienne Pasquier et d’autres attestent ce fait signalé par M. Ch. Nodier comme un monument curieux des mutations que le caprice de l’orthographe peut faire subir à un mot.

=SOLDAT.=—_Soldat de la vierge Marie._

Cette dénomination correspond exactement pour le sens à celle de _soldat du pape_, qui est beaucoup plus usitée aujourd’hui. Elle fut imaginée par les soldats de l’armée permanente, sous Charles VII, pour ridiculiser les archers de la garde urbaine, habitués à figurer dans les processions qui avaient lieu pendant les fêtes de la Vierge. Ces archers prenaient souvent des noms formés des premiers mots des cantiques ou des litanies de la Vierge, et ils inscrivaient ces noms sur le collet de leurs habits. Tel s’appelait _magnificat_, et tel autre _flos virginum_.

=SOLEIL.=—_Le soleil luit pour tout le monde._

Pour dire qu’il y a des avantages dont tout le monde a le droit de jouir.—Proverbe qui pourrait s’expliquer aussi par ces paroles de la Charte constitutionnelle: _Les Français sont égaux devant la loi...—Les Français sont également admissibles aux emplois..._ C’est le principe de l’égalité naturelle dont on a fait le principe de l’égalité civile.

Ce proverbe se trouve dans l’Évangile selon saint Mathieu (ch. V, v 45), où il est parlé de la bonté du Père céleste, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants. _Solem suum oriri facit super bonos et super malos._

Il se trouve encore dans cette maxime de Pythagore: _Si humble que soit la chaumière, elle est aperçue du soleil, qui y fait tomber un de ses rayons_.

Les Orientaux disent: _Le soleil est pour le brin d’herbe comme pour le cèdre_.

Minulius Félix a dit sur le soleil un beau mot qui rentre dans le sens du proverbe: _Cælo affixus, sed terris omnibus sparsus est_ (in Octav.). _Le soleil est attaché au ciel, mais il est répandu sur toute la terre._ Ce que Bartoli avait pris pour devise de saint Ignace, fondateur de l’ordre des jésuites.

=SOLLICITEUSE.=—_Une belle solliciteuse vaut bien une bonne raison._

Une belle solliciteuse obtient tout ce qu’elle veut... Et comment résister à une femme aimable qui vous implore, qui a des regards ravissants, des sourires gracieux, des paroles pleines de charmes, des mains blanches qui vous pressent, et des baisers qui vous enivrent! Il n’y a pas moyen de s’en tirer autrement que par la réponse que M. de Calonne, ministre, fit à une princesse charmante qui lui recommandait une affaire: Madame, si la chose est possible, elle est déjà faite, et si elle est impossible, elle se fera.

=SORCIÈRE.=—_Vieille sorcière._

Vieille et méchante femme.—Cette qualification injurieuse est venue, suivant Gerson, de ce que les vieilles femmes ont toujours plus de penchant que les autres à la superstition (_Tract. contra superstitios. dierum observat._). Martin de Arlès a remarqué aussi que le nombre des sorcières a été, dans tous les temps, plus considérable que celui des sorciers. (_Traité des superstitions._)

=SOT.=—_C’est un sot en trois lettres._

C’est un homme dont la sottise est très promptement reconnue et non moins promptement exprimée, puisqu’il n’y a que trois lettres dans le mot _sot_. Il se peut que ces trois lettres soient rappelées ici, non seulement pour rendre l’épithète plus saillante par cette espèce de redondance, mais encore pour faire allusion à l’expression proverbiale _trium litterarum homo, homme de trois lettres_, dont les Romains fesaient ironiquement l’application à un glorieux qui se prétendait issu de noble race; car les grands personnages de Rome avaient ordinairement trois noms; savoir, le prénom, le nom et le surnom, comme _Marcus Tullius Cicero_, et quand on parlait d’eux dans un écrit, on ne les désignait que par les lettres initiales de ces trois noms: M. T. C.—Sot en trois lettres équivaudrait alors à _sot fieffé_.

Le Pays, auteur médiocre, ayant dit à Linière, qui ne l’était guère moins: _Vous êtes un sot en trois lettres_; celui-ci lui repartit: Et vous, vous en êtes un en mille que vous avez écrites.

Le mot sot est fort ancien dans notre langue. Il existait du temps des Francs. La preuve en est dans les deux traits que voici. Théodulfe évêque d’Orléans, au neuvième siècle, disait de Jean Scot, que la lettre _c_ était une faute d’orthographe dans son nom, et qu’il fallait l’en retrancher.—L’empereur Charles-le-Chauve étant à table avec le même Jean Scot, lui adressa cette question: _Quid distat inter scotum et Sotum?_ quelle _distance_ y a-t-il de Scot à sot? A quoi Jean Scot répliqua: _Mensa tantum_, celle de la table.

_Sot comme un panier._

Allusion au sobriquet de panier percé qu’on applique non seulement à un prodigue, mais à un homme sans mémoire, incapable de rien retenir de ce qu’on lui apprend. Les Grecs disaient ἀνὴρ ἠλεὸς ἄγγυει τρουμένῳ ὁμός, _le sot est semblable à un panier percé_.

_Sot comme un prunier._

Nous disons proverbialement _sot comme un prunier_, à cause des rejetons impertinents de cet arbre, _propter stolones_. D’où sont venus aussi _stolidus_ et _stoliditas_. (Lamothe Levayer.)

_Pour être heureux il faut être roi ou sot._

Proverbe qui se trouve dans l’_Apocoloquintose_ de Sénèque.

Un astrologue, je crois que c’est Cardan, a dit que les rois et les sots naissaient sous la même constellation. Il faut avouer pourtant qu’aujourd’hui l’influence heureuse de cette constellation est prodigieusement diminuée pour les rois; mais elle existe toujours pleine et entière pour les sots.

_Les sots sont heureux._

La fortune se déclare toujours pour les sots, _fortuna favet fatuis_.—Le peintre Essequi a représenté la fortune portée sur une autruche, pour rappeler qu’elle accorde presque toujours ses faveurs aux sots.

«Comment arrive-t-il que des _sots_ réussissent toujours et que des gens de sens échouent en tout; en sorte qu’on dirait que les uns semblent de toute éternité avoir été prédestinés au bonheur, et les autres à l’infortune? je réponds à cette question que la vie est un jeu de hasard, que les _sots_ ne jouent pas assez longtemps pour recueillir le salaire de leur sottise, ni les gens sensés celui de leur circonspection. Ils quittent les dés lorsque la chance allait tourner, en sorte que, selon moi, un _sot_ fortuné et un homme d’esprit malheureux, sont deux êtres qui ne sont pas assez vieux.» (Diderot.)

«La raison pour laquelle les _sots_ réussissent toujours dans leurs entreprises, c’est que ne sachant pas et ne voyant pas quand ils sont impétueux, ils ne s’arrêtent jamais.» (Montesquieu.)

Le maréchal de Grammont disait qu’il ne pouvait se mettre dans l’esprit que Dieu aimât les _sots_.

_Les sots de Ham._

Ce sobriquet est venu de ce qu’il y avait autrefois à Ham une confrérie très renommée de sots ou de fous, mots synonymes et pris en bonne part. Ces fous avaient un chef auquel ils donnaient le titre de prince. Ils se réunissaient sous sa conduite en certains jours de l’année, et parcouraient la ville en fesant mille folies; chacun d’eux était alors affublé d’un costume grotesque et monté sur un âne, dont il tenait la queue à la main en guise de bride. Cette farce était probablement une petite imitation de la _fête des fous_, qui, au XIII^e siècle, avait lieu dans l’église de Paris, le jour de la Circoncision, dans d’autres cathédrales, le jour de l’Epiphanie, et ailleurs le jour des Innocents[80].

_Dieu seul devine les sots._

On peut prédire jusqu’à un certain point ce que pensera ou fera un bon esprit dans une circonstance donnée, car sa conduite est conforme à la raison, qui est une et simple, et procède toujours d’une manière suivie; mais, il n’en est pas de même d’un sot, dont la marche n’est jamais régulière ni conséquente. _La sottise est mère_, elle enfante à chaque instant de nouvelles sottises, qu’on ne peut pas plus prévoir qu’on ne prévoit les monstres avant l’accouchement; et voilà pourquoi on dit _qu’il n’y a que Dieu qui devine les sots_.

=SOULIER.=—_Chacun sait où son soulier le blesse._

Un patricien romain avait une femme jeune, belle, riche et honnête, et néanmoins il la répudia. Comme ce divorce ne paraissait fondé sur aucun motif raisonnable, ses amis le lui reprochèrent. Mais il leur répondit en avançant le pied: Regardez mon soulier: en avez vous vu un de mieux fait et de plus élégant? Cependant il n’y a que moi qui sache où il me blesse. De là vint le proverbe pour signifier qu’il y a des peines secrètes qui ne sont connues que de ceux qui les éprouvent.

C’est à tort qu’on a attribué ce trait à Paul Émile qui répudia pour une cause inconnue sa femme Papyria, fille de Papyrius Masso; car Plutarque (_Vie de Paul Émile_, ch. VII) cite ce trait par forme d’apologie du divorce de son héros.

=SOUFFLET.=—_Donner un soufflet à Ronsard._

C’est faire une faute contre la langue.—Ronsard composa une rhétorique pleine de beaux préceptes pour parler élégamment la langue française, et cet auteur fit autorité dans son temps. Il fut surnommé le _prince des poëtes français_, titre qu’on trouve au frontispice de ses œuvres, magnifiquement imprimées aux frais du trésor royal. L’admiration qu’il inspirait était si grande, que l’historien De Thou voyait une compensation du désastre de Pavie dans la naissance de Ronsard, arrivée suivant lui, le jour de ce désastre: ce qui n’est pas vrai. Montaigne déclarait Ronsard égal aux plus grands poëtes de l’antiquité, et la poésie française élevée par lui à la perfection. Dans toute l’Europe civilisée, le nom de Ronsard était connu et révéré. Les souverains lui envoyaient des présents; Le Tasse venu à Paris, s’estimait heureux de lui être présenté et d’obtenir son approbation pour deux chants de la _Jérusalem_ dont il lui fit lecture. Un poëme italien fut composé à la louange de Ronsard par Spéroni. Sa mort fut presque regardée comme une calamité publique. Le cardinal Du Perron prononça pompeusement son oraison funèbre, et sa mémoire, revêtue de toutes les consécrations, semblait entrer dans la postérité comme dans un temple.

On disait dans le moyen-âge, _casser la tête de Priscien_, pour signifier parler ou écrire contre la grammaire.—Priscien de Césarée fut un célèbre grammairien du quatrième siècle, dont la grammaire servit de base à l’enseignement du latin, jusqu’à la renaissance des lettres. Il avait l’habitude de dire qu’il souffrait autant d’entendre parler incorrectement, que si on lui _cassait la tête_.

Nous avons encore l’expression proverbiale, _mettre Vaugelas en pièces_, dont Molière s’est servi dans les _Femmes savantes_:

Elle met Vaugelas en pièces tous les jours.

=SOUMISSION.=—_La soumission désarme la colère._

La plus commune façon d’amollir les cœurs de ceux qu’on a offensés, lorsque ayant la vengeance en main ils nous tiennent à leur merci, c’est de les émouvoir par soumission à commisération et à pitié (Montaigne, _Ess._, liv. 1, ch. 1).

_Responsio mollis frangit iram_ (Salomon, _Prov._, ch. XV, v. 1) _la réponse douce apaise la colère._

L’eau tempérée dissipe les inflammations, et des paroles douces calment la colère (Plutarque).

La douceur et la complaisance ferment la porte au combat. Voulez-vous apaiser votre ennemi? Soyez facile envers lui à proportion de ce qu’il se montre opiniâtre. Le glaive le plus tranchant ne peut entamer la soie molle qui cède à ses coups. Si vous avez une voix douce et une main caressante, vous conduirez l’éléphant avec un fil (Saady).

Il y a un mot sublime de saint Augustin, qui se rapproche beaucoup de notre proverbe par le sens, quoiqu’il en soit très éloigné par l’expression: _Vis fugere à Deo? fuge ad Deum._

=SOUPE.=—_Soupe à la grecque._

Le poëte Racan se trouvait un jour chez mademoiselle de Gournay, qui lui lut quelques épigrammes qu’elle avait faites, et lui demanda ce qu’il en pensait. Racan lui répondit franchement qu’elles ne lui semblaient pas très bonnes, attendu qu’elles n’avaient pas de pointe. Mademoiselle de Gournay lui dit qu’il ne fallait pas prendre garde à cela, que c’étaient des épigrammes à la grecque. Ils allèrent ensuite dîner ensemble chez M. Delorme, médecin des eaux de Bourbonne. On leur servit une soupe très fade. Mlle de Gournay se tourna du côté de Racan, et dit: Voilà une méchante.....—Mademoiselle, repartit Racan, _c’est une soupe à la grecque_. Cela se répandit tellement qu’on ne parla plus que de _soupe à la grecque_, et de _feseur de soupe à la grecque_, pour signifier une mauvaise soupe et un mauvais cuisinier. (Voyez Costar, _Suite de la défense de Voiture_, p. 274.—Perrault, _Parallèle des anciens et des modernes_, tom. 1, p. 35.—Ménagiana, tom. 2, p. 344.)

=SOURIS.=—_Éveillé comme une potée de souris._

Cette expression, dont on se sert en parlant d’un enfant vif et gai, se trouve dans la dernière édition du _dictionnaire de l’académie_, mais elle n’en est pas meilleure pour cela. Qui a jamais vu des souris dans un pot, _une potée de souris_! C’est _portée_ qu’il faudrait dire de Madame de Sévigné comme dans cette phrase: «Je lui disais, le voyant éveillé _comme une portée de souris_.» De cette façon la phrase est raisonnable.

=SUFFISANCE.=—_Qui n’a suffisance n’a rien._

Quand on ne sait pas se contenter de ce qu’on a, on est aussi pauvre que si l’on n’avait rien. Au contraire, quand on n’étend pas ses désirs au delà de ce qu’on possède, on est réellement riche. _Ce qui suffit ne fut jamais peu_, dit un autre proverbe. _La suffisance est le premier des trésors. Sufficentia res est omnium ditissima._

=SUISSE.=—_Point d’argent, point de suisse._

Les Anglais disent: _No silver, no servant: point d’argent, point de serviteur._—Les Suisses, qui servaient autrefois comme mercenaires dans les armées françaises, voulaient être exactement payés, et ils réclamaient hautement leur solde pour peu qu’elle se fît attendre. Leur réclamation était exprimée presque toujours d’une manière aussi brève que significative; elle se réduisait à ces mots: _argent ou congé_. C’est ainsi qu’Albert de la Pierre parla à Lautrec, au nom des Suisses, qui fesaient partie des troupes, sous les ordres de ce général, dans l’expédition du Milanais, en 1522. L’esprit intéressé des Suisses, en cette circonstance, donna lieu au proverbe _point d’argent, point de suisse_, qui fut formulé par les soldats français.

=SUJET.=—_C’est un mauvais sujet._

Le mot _sujet_, d’après son étymologie, signifie _ce qui est dessous_, et par extension _ce à quoi_ ou _sur quoi l’on travaille_, c’est-à-dire l’objet de nos travaux, de nos veilles, de nos méditations.

La signification de ce mot est assez étendue tant au moral qu’au physique. Je ne veux pas détailler ici toutes les acceptions qu’on lui donne, je ne veux le considérer que dans l’application qu’on en fait à l’homme et dans le sens particulier de l’expression rapportée en tête de cet article. Qu’un prince dise _mes sujets_, qu’un chirurgien appelle _sujets_ les cadavres qu’il dissèque, cela se conçoit et s’explique aisément; il n’y a rien dans ces façons de parler qui ne soit selon l’étymologie. Mais, pourquoi dit-on de quelqu’un _c’est un bon sujet_ ou _c’est un mauvais sujet_, sans aucune espèce de rapport de soumission ni d’obéissance, sans aucune idée apparente de sujétion à qui ou à quoi que ce soit? Comment ce mot s’est-il introduit dans la langue, comment l’usage en est-il devenu si fréquent? Quel rapport a-t-il ici avec son étymologie? Telles sont les questions que me fesait un jour un Allemand qui reprochait à la langue française d’employer des mots pris au hasard, et de n’avoir dans le sens qu’elle leur donnait aucun égard à leur étymologie, quand ils en avaient une.

Cette expression que vous blâmez, lui dis-je, est peut-être la plus profonde et la plus philosophique qu’il y ait dans aucune langue; elle nous rappelle sans cesse ce que nous sommes, et certes, ce n’est pas la vanité qui l’a consacrée. Considérez l’homme depuis la naissance jusqu’à la mort; que voyez-vous en lui dans ses premières années? Une créature faible, souffrante, longtemps incapable de pourvoir à ses besoins, etc.; trouvez-moi rien dans la nature qui, dans la première période de l’existence, soit aussi dépendant, et par conséquent aussi sujet que l’homme. A mesure qu’il avance dans la carrière de la vie, façonné par les lois, le gouvernement, les mœurs, les usages, les opinions et les préjugés, dirigé souvent par les sociétés qu’il fréquente, entraîné par les exemples qu’il voit, par la force des circonstances où il se trouve et qui l’obligent à se plier en tous sens, à biaiser de toutes les manières, est-il un seul instant ce qu’il devrait toujours et ce qu’il voudrait quelquefois être? Et si vous le considérez dans les occasions même où il déploie toute l’énergie de son caractère, vous trouverez encore qu’il obéit à une impulsion presque fatale. Ces grands héros que l’histoire a tant vantés, Caton déchirant ses entrailles, Brutus se précipitant sur son épée en blasphémant contre la vertu, ont-ils fait autre chose que céder aux circonstances? Ajoutez à cela l’influence des climats, des aliments, etc., et dites s’il fut jamais rien de plus sujet que l’homme? Ceci n’est point un paradoxe: les différences frappantes qui distinguent les peuples du nord des peuples du midi, et les uns et les autres des habitants des zones tempérées, en sont des preuves incontestables. Enfin, sous quelque point de vue que vous envisagiez l’homme, il n’est pas possible de voir en lui autre chose qu’un être assujetti de toutes les manières, un esclave de tout ce qui l’environne, et par conséquent un _sujet_, dans toute l’extension dont ce mot est susceptible.

=SURPLUS.=—_Le surplus rompt le couvercle._