Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 54

Chapter 543,638 wordsPublic domain

L’usage attache quelquefois à certains mots une nouvelle acception tellement différente de l’acception primitive, qu’il semble qu’il n’y ait entre elles aucun point de connexité, et l’usage est alors accusé d’être inconséquent; cependant il ne passe point d’une extrémité à l’autre sans y être amené par des analogies réelles, et la mutation de sens qu’il opère dans un vocable, quelque brusque et quelque bizarre qu’elle paraisse, n’a pas lieu sans préparation et sans régularité. C’est une vérité reconnue en linguistique; mais il se trouve plus d’un cas où il n’est pas facile de la mettre en évidence, et les étymologistes, avec leurs conjectures multipliées, ne font trop souvent qu’ajouter à la difficulté. Ces messieurs, habitués à voir tant de choses dans l’assemblage de quatre ou cinq lettres, n’y voient pas d’ordinaire la seule chose qu’il importe de découvrir; ils ressemblent assez bien à ce personnage de _la Gageure imprévue_, qui veut nommer toutes les pièces de la serrure, et n’oublie que la clef. La clef, voilà justement ce qui leur a manqué, lorsqu’ils ont voulu nous montrer l’origine du nom de _roué_, employé comme synonyme d’_homme sans principes et sans mœurs, qui donne à ses vices des dehors brillants_. Ils se sont bien accordés à nous dire ce que l’histoire nous apprend, qu’il fut introduit à l’époque de la régence, où il servit spécialement à désigner les débauchés et les libertins de la cour; mais ils ont différé d’avis en cherchant à nous expliquer par quelle déduction logique il put être amené à une signification si éloignée de celle qu’il avait eue jusqu’alors. Je vais offrir l’extrait des diverses gloses qu’ils lui ont consacrées, et l’on verra combien ces messieurs ont été habiles à suppléer à la vérité par la variété. Quelques-uns ont décidé, sur la foi d’un passage des Mémoires de Saint-Simon, que ce nom fut imaginé par le régent lui-même, pour qualifier l’abbé Dubois qui était, dans toute l’étendue du terme, un _homme à rouer_. D’autres ont prétendu, au contraire, que _roué_ ne fut point dit pour _rouable_, et ils l’ont dérivé d’une parole de certain ivrogne qui, traversant la place de Grève, en 1719, et se croyant insulté par des imprécations que la douleur arrachait à un criminel condamné à expirer sur la roue, se posa en face de ce malheureux, et lui dit à haute voix: «Mon ami, ce n’est pas le tout que d’être roué, il faut encore être honnête.» Cette folle leçon, dont on rit beaucoup, devint, en quelques heures, l’entretien de tous les cercles de Paris; elle donna lieu de supposer un être tel que l’ivrogne le souhaitait, un modèle de _roué_ décorant son infamie de belles manières; et comme les jeunes seigneurs du temps semblaient façonnés sur un pareil modèle, on les appela _les roués_. Suivant une troisième opinion que j’ai recueillie en lisant des remarques écrites à la main sur les derniers feuillets d’un vieil exemplaire des _Philippiques_, cette singulière dénomination aurait eu une autre origine, que l’annotateur anonyme raconte ainsi: «Les ennemis du régent répandaient sans cesse contre lui les plus odieuses calomnies; ils s’appliquaient surtout à flétrir sa vie privée, afin d’en faire rejaillir le déshonneur sur sa vie politique, qui fut toujours pleine de noblesse et de gloire. Dans cette intention, ils tranfformaient en orgies abominables les soupers qu’il fesait avec quelques courtisans trop dissolus, mais doués de beaucoup d’esprit et d’agréments, tels que Nocé, le jeune comte de Broglie et le marquis de Canillac; ils comparaient le prince à Héliogabale; ils assimilaient aussi ses commensaux aux vils parasites de cet empereur. Or, ceux-ci avaient été surnommés, comme Lampride nous l’apprend, _amici Ixionii_, amis Ixioniens, parce que leur maître se donnait quelquefois le divertissement de les faire lier à une roue de moulin, au branle de laquelle ils plongeaient dans l’eau, et tournaient comme Ixion. On trouva plaisant de transporter aux autres le même sobriquet, traduit en français d’une manière originale par le terme de _roués_.»

Ces explications sont assez curieuses, et c’est à ce titre seul que je les ai reproduites, car rien ne démontre qu’aucune d’elles soit conforme à l’exacte vérité. Maintenant voici la mienne, que je crois fondée sur des faits incontestables.

Longtemps avant l’introduction de _roué_, on se servait proverbialement de l’expression _bon rompu_, qui figure dans plusieurs passages de nos anciens écrivains, notamment dans cette phrase de Brantôme: «_Ce bon rompu_ de Louis XI aima toutes les femmes.» Et par cette expression, qui ne fesait nullement allusion à un supplicié, on entendait un bon _compagnon_, _un bon vivant_, _un bon vaurien_, suivant l’interprétation de Cotgrave dans son dictionnaire français-anglais, imprimé à Paris sous le règne de Louis XIII. Quelquefois, au lieu de dire _un bon rompu_, on disait sans correctif un _rompu_: ainsi s’exprimaient et s’expriment encore les Provençaux et les Languedociens, en parlant d’un mauvais sujet _rompu à toutes sortes de malices et de ruses_. Or rien n’était plus naturel que de transporter cette signification figurée de _rompu à roué_, puisque les deux mots étaient synonymes au propre, et c’est là précisément ce qui eut lieu à l’époque de la régence, où _roué_ fut admis comme variante de _rompu_, qui déjà était presque tombé en désuétude. Le nouveau mot ne devait pas inspirer beaucoup de répugnance dans ce temps d’immoralité où les scandales se donnaient par respect humain; d’ailleurs, ce que son acception primitive pouvait avoir de révoltant était alors dissimulé en grande partie par d’autres acceptions que l’usage lui avait attribuées. Au siècle de Louis XIV, siècle du bon goût et des convenances, on l’avait employé métaphoriquement sans y attacher aucune idée choquante, pour désigner une personne tourmentée par une extrême souffrance. On en trouve la preuve dans une lettre de madame de Sévigné, où la duchesse de Fontange, malade et accablée de douleur de n’être plus maîtresse en titre, du roi, est appelée _une espèce de rouée_. Cette remarque ne paraîtra pas, je l’espère, sans quelque intérêt moral, puisqu’elle tend à prouver ce que peut souvent l’habitude du mot pour sauver l’odieux de la chose.

Il n’est donc pas étonnant que les brillants séducteurs de la cour du Régent aient été surnommés _les roués_; il ne l’est pas non plus qu’ils aient accepté ce sobriquet, et qu’ils se soient plu à le porter. On sait qu’ils l’expliquaient eux-mêmes en courtisans; ils se disaient _hommes prêts à se faire rouer_ pour le prince; sur quoi le prince remarquait en plaisantant qu’ils auraient mieux fait de dire _hommes bons à rouer_. L’affectation marquée qu’ils mirent à se donner cette qualification, leur attira cette épigramme: «Ils se sont approprié le nom de _roués_ pour se distinguer de leurs valets qui ne sont que des pendards;» mais l’épigramme, toute bonne qu’elle était, n’empêcha point de les prendre pour modèles; bientôt la ville et la province eurent aussi leurs roués, réverbérations dégradées de ce foyer de vices brillants qu’on voyait alors à la cour.

La révolution fit disparaître une telle dénomination du langage usuel. L’empire et la restauration ne l’y rappelèrent point. Aujourd’hui on a voulu la faire revivre dans une acception politique trop connue pour qu’il soit besoin de l’expliquer.

=ROUET.=—_Etre au rouet._

Être au bout de ses expédients.—Cette expression, qu’on trouve dans Montaigne (_Ess._, liv. II, ch. 12), est prise de la vénerie, où elle s’emploie au propre, suivant Cotgrave, en parlant du lièvre qui, épuisé par une longue course, ne fait plus que tourner autour des chiens.

=RUBRIQUE.=—_Savoir toutes les rubriques._

L’écriture rouge était une prérogative de la famille impériale à Constantinople, et Léon I^{er} avait ordonné qu’aucun décret ne fût réputé authentique, s’il ne portait la signature du souverain en encre rouge. C’est pour cela, autant que pour la facilité des recherches, que s’introduisit l’usage d’écrire en encre rouge dans les _institutes_, les titres des lois, parce que les lois émanaient de l’empereur. Ces titres furent nommés _rubricæ_, _rubriques_, à cause de la couleur rouge; et de là vint l’expression: _Savoir toutes les rubriques_, qui s’employa primitivement en parlant d’un avocat habile dans la science du droit et rompu à toutes les ruses de son métier.

S

=SAC.=—_Donner à quelqu’un son sac._

C’est le congédier brusquement, le mettre dehors, le casser aux gages.

Jean Goropius, auteur brabançon, surnommé Becanus, a remarqué que le mot _sac_ est commun à presque toutes les langues; car on dit _sakkos_ en grec, _saccus_ en latin, _sakk_ en goth, _sac_ en anglo-saxon, _sack_ en anglais, en allemand en danois et en belge, _sacco_ en italien, _saco_ en espagnol, _sak_ en hébreu, en chaldéen et en turc, _sac_ en celtique, _sach_ en teuton, etc. Voulez-vous savoir la raison qu’il donne de cette conformité? Vous allez rire: c’est, dit-il, parce que, à l’époque de la confusion des langues, aucun des ouvriers qui travaillaient à la tour de Babel, n’oublia, en partant, de prendre son sac.

_Se couvrir d’un sac mouillé._

C’est faire paraître le tort qu’on a en alléguant de mauvaises excuses, c’est trahir ses défauts en cherchant à les cacher. Cette expression est une métaphore prise des sculpteurs. Elle fait allusion à la draperie humide qui se colle sur les formes d’une statue.

_L’affaire est dans le sac._

Tout est préparé pour que l’affaire réussisse, on peut la regarder comme terminée.—Allusion au sac dans lequel on renfermait autrefois les pièces d’une procédure. De cet usage sont venues aussi les expressions _voir le fond du sac_, pour dire pénétrer ce qu’une affaire a de plus secret, de plus caché, et _juger sur l’étiquette du sac_, c’est-à-dire prononcer sur une question difficile, sans se donner le peine de s’en instruire.

Le mot _étiquette_ a une origine curieuse: dans le temps où la langue latine était la seule en usage au barreau, les avocats et les procureurs écrivaient sur le sac de leurs parties: _est hic quæstio_, etc. (c’est ici l’état de la cause de tel ou de tel), et par abréviation: _est hic quæst_.., devenu ensuite _estiquette_, et maintenant _étiquette_.

=SAFRAN.=—_Être réduit au safran._

Cette expression, très usitée autrefois pour marquer l’insolvabilité d’un débiteur, est fondée sur l’usage où l’on était de peindre en jaune le devant de la maison d’un banqueroutier, et même d’une personne convaincue de félonie. Sauval rapporte, dans ses _Antiquités de Paris_, que les portes et les fenêtres de l’hôtel du connétable de Bourbon, qui avait pris les armes contre son roi, furent barbouillées de jaune par la main du bourreau.

=SAIGNÉE.=—_Selon le bras la saignée._

C’est-à-dire il faut proportionner la dépense au revenu; il ne faut pas taxer un homme au delà de ses facultés.—Ce proverbe, très ancien, dut peut-être son introduction à l’abus qu’on fit de la saignée en France, depuis les premiers temps de la monarchie jusqu’au XVI^e siècle. On la regardait comme un excellent préservatif ou un excellent remède contre la plupart des maladies, ainsi qu’on le voit dans l’_Almanach astral des saignées_, et dans un petit livre intitulé: _Petit traité pour faire des saignées sur tout le corps humain_, etc. «On saignait à toutes les veines, dit M. A. A. Monteil, d’après cet ouvrage, aux veines des cuisses pour le mal d’oreilles, à la cheville pour le mal de dents, entre le pouce et l’index pour alléger le mal de tête et pour la rogne, au doigt auriculaire pour la fièvre quarte, au bout du nez pour nettoyer la peau de celui qui craignait la lèpre. On saignait pour dégager le cerveau et donner de la mémoire, pour purifier le cerveau et donner de l’esprit.» C’était surtout dans les couvents, soit d’hommes, soit de femmes, qu’on jugeait la saignée salutaire. On l’y employait avec si peu de modération, que le concile d’Aix-la-Chapelle, tenu en 817, crut devoir prescrire de n’en user qu’au seul cas où la santé l’exigerait. Cependant cette décision n’arrêta pas longtemps le mal. La saignée fut remise en vigueur comme moyen nécessaire pour réprimer l’aiguillon de la chair. On établit en règle qu’elle serait pratiquée un jour de chaque mois, qu’on désigna, dans les calendriers des bréviaires monastiques, sous la dénomination de _dies æger_, _jour malade_; et cette saignée générale fut appelée _minutio monachi_, _amoindrissement du moine_; _minutio monachæ_, _amoindrissement de la moinesse_. Dans la suite, l’autorité civile intervint pour qu’une telle opération n’eût pas lieu aussi souvent; et il y a un réglement de saint Louis, d’après lequel les religieuses de Pontoise devaient se faire saigner six fois par an seulement, aux époques de Noël, du mercredi des Cendres, de Pâques, de la Saint-Pierre, de la mi-août et de la Toussaint.

=SAINT.=—_Ne savoir à quel saint se vouer._

C’est n’avoir plus de ressource, ne savoir plus à qui recourir.

Il n’est pas besoin sans doute de dire que cette locution est fondée sur l’usage de se vouer à quelque saint, comme les païens se vouaient à quelqu’un de leurs dieux, pour échapper à une maladie ou à une situation périlleuse; mais il est assez curieux de remarquer une superstition singulière introduite par cet usage. C’est celle qui attribue aux saints une vertu analogue au nom qu’ils portent: par exemple, saint Clair est réputé guérir le mal des yeux; saint Mamès, des mamelles; saint Main, des mains; saint Genou, des genoux; saint Claude redresse les pieds des gens qui clochent ou boitent; saint Célérin donne de la célérité à ceux qui ne sont pas ingambes; saint Lié assouplit et délie les nerfs des enfants noués; saint Cri, les empêche de crier; saint Fort et saint Guinefort donnent des forces aux faibles; saint Tanche étanche le sang des blessés; saint Langueur préserve de la langueur et de la phthisie; saint Boniface produit cet embonpoint qui rend la face ronde et rebondie; saint Acaire fait passer l’humeur acariâtre des femmes; saint Rabonni rabonnit les maris quinteux ou les fait mourir au bout de l’année, car suivant la remarque d’une commère qui croyait lui devoir la mort du sien, _c’est un bon saint qui accorde quelquefois plus qu’on ne lui demande_. Plusieurs de ces saints guérisseurs, dont la liste est beaucoup plus longue que celle qu’on vient de lire, ont une origine populaire que n’a point reconnue la légende authentique.

=SAINT-MALO.=—_Il a été à Saint-Malo._

Vers le XI^e siècle, la plupart des habitants de l’ancienne cité d’Aleth, aujourd’hui Saint-Servant, exposée sans cesse aux attaques des pirates, se retirèrent sur le rocher d’Aaron, petite île qui fut jointe depuis à la Terre-Ferme par une chaussée, et ils y jetèrent les fondements d’une ville à laquelle ils donnèrent le nom de _Saint-Malo_, leur évêque. Cette position, hérissée de récifs et défendue par quelques ouvrages de fortification, leur offrit un sûr abri. Pour éviter toute surprise, ils imaginèrent d’en confier la garde à une troupe de dogues qu’ils lâchaient toutes les nuits; ces animaux étaient dressés à faire la ronde autour des remparts, et ils déchiraient tous ceux qu’ils rencontraient. C’est de cet usage, longtemps conservé chez les Maloins, qu’est né le dicton, dont on fait l’application à une personne dépourvue de mollets, en supposant que les chiens de Saint-Malo les lui ont mangés.

=SALADE.=—_Donner une salade à quelqu’un._

C’est le tancer, lui faire une correction.—La salade, dont il s’agit ici, est une espèce de casque léger, autrefois à l’usage d’un corps de cavalerie qui fut appelé _corps des salades_, comme on le voit dans les _Commentaires_ de Blaise de Montluc: lorsqu’un soldat avait commis quelque faute, on lui mettait une salade sur la tête, et on le traitait de la même manière que les soldats auxquels on donnait _le morion_ (voyez ce mot), de là l’expression.

Voltaire a prétendu que de l’italien _celata_, qui signifie _elmo_, heaume, casque, armet, les soldats français, en Italie, formèrent le mot _salade_, de sorte que quand on disait _il a pris sa salade_, on ne savait si celui dont on parlait avait pris son casque ou des laitues.

Cette étymologie n’est pas tout à fait vraie. Le mot _salade_ est beaucoup plus ancien que ne l’a cru Voltaire. Bertrand de Born l’a employé dans sa pièce de vers, qui a pour titre _I eu m’escondisc_.

Escut al colh, cavalg’ieu ab tempier, Et port _sellat_ capairon traversier.

L’écu au cou, je chevauche avec la tempête, et porte en salade un chaperon traversier.

On trouve _celata_ et _salada_ dans les _Glossaires_ de Ducange et de Carpentier: _celata_ vient du verbe latin _celare_ (céler, cacher, couvrir), et _salada_ est une altération de _celata_. On dit dans le patois du département de l’Aveyron _sala_ (couvrir) et _désala_ (découvrir). _Celata_ et _salada_ désignent donc proprement une couverture de tête.

=SANCTUAIRE.=—_Peser une chose au poids du sanctuaire._

C’est l’examiner avec toute l’exactitude possible, l’apprécier selon les règles de la plus sévère conscience.—Cette expression nous est venue des Hébreux. L’unité et la régularité des poids et mesures leur étaient expressément recommandées, dit M. Salvador, et chaque année le sénat déléguait des hommes intègres pour en faire la vérification, en les rapprochant d’un étalon conservé dans le temple.

=SANCTUS.=—_Je l’attends au sanctus._

On jugeait autrefois du talent d’un chantre par sa manière de chanter le _sanctus_, dont la musique exigeait beaucoup de force et de souplesse dans la voix, et c’est ce qui donna lieu au dicton, _je l’attends au sanctus_, c’est-à-dire au véritable point de la difficulté.

=SANG.=—_Bon sang ne peut mentir_.

Proverbe très usité pour exprimer les sympathies de la parenté ou pour signifier que les personnes nées d’honnêtes parents ne dégénèrent point.—Les Écossais disent: _Blood is not water_, _le sang n’est pas de l’eau_.

=SARDONIQUE.=—_Ris sardonique ou sardonien._

«On assigne différentes origines à cette expression qui était usitée chez les Grecs et chez les Latins; les uns la font venir d’une herbe de Sardaigne qui causait la mort à ceux qui en goûtaient, mais qui les fesait mourir en riant; d’autres la tirent d’un usage du même pays, où l’on immolait à Saturne les vieillards qui passaient soixante-dix ans, et cette cérémonie se fesait en riant; d’autres enfin disent que les vieillards mêmes, dans le temps qu’on les immolait et que, pour orner le sacrifice, on leur donnait de grands coups de fouet sur le bord de leur fosse, se fesaient un honneur de rire. Ainsi le ris sardonien signifie un ris mêlé de douleur.» (M. JOS.-VICT.-LECLERC.)

=SAUCISSON.=—_Il a mangé du saucisson de Martigues._

Cette locution, dont on se sert en Provence, en parlant de quelqu’un qu’on veut taxer de bêtise, est fondée sur un conte imaginé pour ridiculiser les habitants de Martigues, petite ville maritime du département des Bouches-du-Rhône.

Ces bonnes gens, dit le conte, se persuadèrent un beau jour que les saucissons d’Arles étaient une espèce de fruit qui venait en plein champ comme les aubergines. En conséquence, ils se cotisèrent pour en acheter deux ou trois douzaines, recueillirent les grains de poivre qui s’y trouvaient, et les semèrent en commun. Ensuite ils eurent soin de bien arroser le terrain où ils avaient déposé cette précieuse graine, et d’épier soir et matin si elle commençait à pousser. Quelques-uns d’entre eux, l’oreille collée contre terre, prétendirent qu’ils entendaient les germes lever. Tous furent alors dans la jubilation, et, formant une joyeuse farandole, ils se rendirent à l’Hôtel de ville afin de donner cette bonne nouvelle aux consuls. Mais dans un si grand empressement, ils ne songèrent point à laisser des gardiens à l’endroit dépositaire de leurs espérances. Le malheur voulut qu’un âne échappé vint y brouter; et comme la récolte attendue manqua totalement, ce maudit animal fut accusé d’avoir mangé les saucissons en herbe.

=SAVONNETTE.=—_Savonnette à vilain._

Avant la révolution de 1789, on appelait de ce nom certaines charges qui anoblissaient et lavaient pour ainsi dire de la tache de la roture ceux à qui elles étaient conférées à prix d’argent. Il y avait en France un nombre considérable de ces vilains décrassés.

=SCRUPULE.=—_C’est un scrupule de saint Macaire._

Un scrupule absurde produit par quelque bagatelle, un acte de bigoterie ridicule.—La légende dorée rapporte que saint Macaire fit pénitence au pain et à l’eau, pendant cinq ans, pour avoir tué avec trop de colère une puce qui le piquait. De là ce dicton que j’ai entendu citer dans le Midi de la France, et que je n’ai pas cru indigne d’être recueilli, puisque le trait sur lequel il est fondé a fourni à Molière ces vers plaisants du portrait de _Tartuffe_ (acte 1, sc. 6):

Il s’impute à péché la moindre bagatelle, Un rien presque suffit pour le scandaliser; Jusque-là qu’il se vint, l’autre jour, accuser D’avoir pris une puce, en faisant sa prière, Et de l’avoir tuée avec trop de colère.

=SEMAINE.=—_La longue semaine._

On a appelé ainsi la semaine pendant laquelle les apôtres attendaient la venue du Saint-Esprit, c’est-à-dire la semaine qui précède la Pentecôte, parce qu’on a supposé qu’une semaine passée dans l’attente est toujours longue.

=SEPTHEURIER.=—_Discourir comme un septheurier._

_Septheurier_ est un mot dont on se servait autrefois au palais pour désigner un avocat qui plaidait à l’audience de sept heures. Le peuple s’imagina que cet avocat parlait pendant sept heures, et de là vint l’expression proverbiale dont on fait l’application à un discoureur qui ne se pique pas de brièveté.

=SERVITEUR.=—_Je suis votre serviteur._

Formule de civilité dont on se sert en saluant quelqu’un ou en terminant une lettre. Comme cette formule ne tire point à conséquence depuis que les mœurs féodales qui la firent naître n’existent plus, on a pris l’habitude de l’employer ironiquement dans la conversation pour dire: Je suis d’un avis opposé; ne comptez pas sur moi.—Mercier l’a placée très heureusement dans ce distique improvisé, le jour même où Napoléon se fit couronner empereur.

Du grand Napoléon j’étais l’admirateur, Il me dit son sujet.—_Je suis son serviteur._

=SEUL.=—_Quand on est seul on devient nécessaire._

Pour dire qu’un homme à qui on n’oppose aucune espèce de concurrence est sûr de voir tout le monde recourir à lui, et se soumettre à ses conditions.

=SIÉGE.=—_Son siége est fait._

L’abbé de Vertot, chargé de composer l’histoire de l’ordre de Malte, écrivit à un chevalier de cet ordre pour lui demander des renseignements précis sur le fameux siége de Rhodes. Ces renseignements s’étant fait longtemps attendre, il n’en continua pas moins son travail, qui était fini, lorsqu’ils arrivèrent. La conscience de l’auteur ne se trouva pas du tout gênée par les points de désaccord qui existaient entre son récit et la vérité. Il se contenta de répondre à son correspondant: _Mon siége est fait_; mot qui passa en proverbe, pour exprimer qu’on veut persister dans son idée, se tenir au parti qu’on a pris, quoique l’on en sente l’erreur.

=SIEN.=—_A chacun le sien ce n’est pas trop._

Il faut que chacun puisse jouir de ce qui lui appartient, sans qu’on vienne le lui disputer.

_On n’est jamais trahi que par les siens._

La raison en est toute simple: c’est qu’on ne prend pas d’ordinaire les étrangers pour confidents de ses projets.

Ah! la main la plus chère est souvent imprudente, Et le dard de Céphale a blessé son amante. (LEBRUN.)

=SINGE.=—_Payer en gambades ou en monnaie de singe._