Part 53
Il n’est pas besoin de dire combien ce _quiproquo_ est dangereux.—_Quiproquo_ est un terme formé de trois mots latins, _quid pro quo_, que les médecins du XIII^e et du XIV^e siècle mettaient, dans leurs ordonnances, en tête d’une colonne particulière où ils indiquaient diverses drogues propres à être substituées à d’autres, dans le cas où celles-ci viendraient à manquer. Ce terme signifie la méprise ou la bévue d’une personne qui prend _quid_ pour _quo_, c’est-à-dire une chose pour une autre. Comme on ne fesait guère sentir le _d_ dans la prononciation de _quid_, l’usage s’établit de dire _qui pro quo_, qu’on laissa en trois mots distincts jusqu’au temps de Regnard, comme on le voit dans les vers suivants, que je transcris tels qu’ils se trouvent dans les éditions faites du vivant de ce poëte:
Mettez, de grâce, un frein à votre vertigo, Et n’allez pas ici faire de _qui pro quo_.
=QUOLIBET.=
Il fut une époque du moyen-âge où la totalité des sciences et des arts qu’on enseignait dans les écoles se divisait en deux parties, dont l’une appelée _quadrivium_, comprenait l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie et la musique, tandis que l’autre, appelée _trivium_, comprenait la grammaire, la logique et la rhétorique. Les savants de cette époque se piquaient d’écrire sur toutes ces connaissances, afin d’obtenir les honneurs de l’universalité et cet éloge alors assez commun, _totum scibile scit_, il sait tout ce qu’il était possible de savoir. Ils donnaient à leurs ouvrages le titre de _quodlibet_ (tout ce qu’on veut) ou _Quodlibeta_ ou _Quæstiones quodlibeticæ_. Mais comme toute leur science se réduisait à des niaiseries scolastiques, ce titre fastueux tomba dans le mépris à mesure que la véritable instruction fit des progrès, et le mot _quodlibet_, qu’on écrit aujourd’hui _quolibet_, ne servit plus qu’à désigner une plaisanterie basse et triviale, un pitoyable jeu de mots.
R
=RACE.=—_Il vaut mieux être le premier de sa race que le dernier._
Proverbe tiré de la réponse que fit Iphicrate, général athénien, à Harmodius le jeune qui lui reprochait d’être fils d’un cordonnier. Je suis, dit-il, le premier de ma race, mais toi tu es le dernier de la tienne.
=RAILLERIE.=—_La raillerie ne doit point passer le jeu._
La raillerie ne doit pas être trop forte, ne doit pas dégénérer en offense. Le proverbe espagnol dit: _A la burla, dexar la quando mas agrada_. Il faut s’abstenir de la raillerie, même quand elle plaît le plus.
La raillerie est l’éclair de la calomnie (prov. chinois).
_Il n’est pire raillerie que la véritable._
La raillerie la plus blessante est celle qui est la plus juste. Elle place l’homme contre lequel elle est dirigée dans une situation d’autant plus fâcheuse qu’il ne peut s’en plaindre sans faire voir qu’il la mérite et sans se rendre encore plus ridicule. Un proverbe espagnol donne un fort bon conseil sur la manière de railler. _A las burlas assi ve a ellas que no te salgan a veras. Aux railleries vas-y de telle sorte qu’elles ne soient pas prises pour vraies._
=RALE.=—_Courir comme un rale._
Le rale est un oiseau de rivage, de l’ordre des échassiers et de la famille des macrodactyles. Il court avec une très grande vitesse.
Le rasle noir par les ruisseaux habite, Il est cogneu en diverse contrée. D’un bon coureur la vitesse est montrée, Quand on le dit _comme un rasle aller vite_. (BELON.)
=RAT.=—_Avoir des rats._
C’est être capricieux, fantasque.—Le Duchat prétend que cette façon de parler fait allusion _à la rate d’où la plupart des bizarreries procèdent._ L’auteur de l’_Histoire des rats_ la croit fondée sur la supposition qu’un homme sujet à des inégalités d’humeur a la tête remplie de _rats_ qui s’y promènent et qui, par leurs différents mouvements, y déterminent ses pensées et ses volontés. L’abbé Desfontaines pense que _rat_ est ici un vieux mot français formé du latin _ratum_ (pensée, résolution, dessein), et qu’on dit d’un individu qu’_il a des rats_, par la même raison qu’on dit qu’_il a des idées_, pour marquer qu’il a des folies dans la tête. Cette explication me paraît préférable à toutes les autres.
=RATE.=—_S’épanouir la rate._
Se réjouir.—«La rate s’ouvre et s’épanouit d’aise, dit Fleury de Bellingen, et c’est cet épanouissement qui nous contraint à rire par la correspondance qu’il y a entre la bouche, qui est l’organe du ris extérieur, et la rate qui en est le principe interne.»—Si la chose n’est pas vraie, on a cru qu’elle l’était, et cela a suffi pour donner lieu à l’expression proverbiale. Du reste, la rate n’a pas été regardée seulement comme le siége de la joie, elle l’a été aussi comme le siége de la mélancolie, de l’hypocondrie et de la colère, et c’est pour cela qu’on dit proverbialement d’un homme quinteux, qui s’emporte sans raison, _la rate lui fume_.
_Quand la rate s’engraisse, le corps maigrit._
Quand le fisc s’enrichit le peuple s’appauvrit.—Ce proverbe s’appliquait autrefois aux traitants qui ont toujours très bien fait leurs affaires au milieu de la misère publique. Il est pris d’un mot de l’empereur Trajan. Ce prince, ennemi des exactions, comparait le fisc à la rate qui ne grossit pas sans que les autres parties du corps diminuent: _Fiscum lieni similem esse dicebat, quo crescente, artus reliqui tabescunt._
=RECONNAISSANCE.=—_La reconnaissance s’entretient par les bienfaits._
Autant vaudrait dire que la reconnaissance diminue et cesse avec les bienfaits. _Est ita naturâ comparatum_, dit Pline le Jeune, _ut antiquiora beneficia subvertas nisi illa posterioribus cumules, nam quamlibet sæpe obligati, si quid unum neges, hoc solum meminerint quod negatum est_ (lib. III, épist. 4). _Telle est la disposition du cœur humain que vous détruisez vos premiers bienfaits, si vous ne prenez soin de les soutenir par des bienfaits nouveaux. Obligez cent fois, refusez une, on ne se souviendra que du refus._
_La reconnaissance est la seule dette qu’un débiteur aime à voir s’accroître._
Celui qui a été obligé aime à l’être encore, et souvent il se fait un titre du bienfait qu’il a reçu, pour en exiger la continuation.
=RÈGLE.=—_Mieux vaut règle que rente._
Maxime d’économie. Avec l’économie, il n’y a point de richesse trop petite; sans l’économie, il n’y en a point d’assez grande.—L’opulence, disait Mécène à Auguste, vient plutôt de la modération dans la dépense, que de l’augmentation dans le revenu. _Non tam multa recipiendo quàm non multos sumptus faciendo._—Quelles que soient les richesses d’un particulier, il n’est censé riche qu’autant qu’elles sont en proportion avec ses dépenses. Si ses richesses ne diminuent point et si ses dépenses augmentent, aussitôt il sera moins riche, et bientôt il sera pauvre.
Pour devenir riche et pour rester riche, il ne faut pas savoir seulement comment on gagne, il faut savoir aussi comment on épargne.
_L’épargne est un grand revenu_, dit un autre proverbe.
=REINE.=—_Les reines blanches._
Expression souvent usitée dans les _chroniques_ pour désigner les reines de France qui ont survécu aux rois dont elles étaient les épouses. _Reine blanche_ (_regina alba_) se disait comme synonyme de _reine veuve_, parce que nos anciennes reines portaient le deuil en blanc. Anne de Bretagne fut la première qui le porta en noir, à la mort de Charles VIII.
«Les couleurs du deuil ont varié suivant les peuples et suivant les temps. Dans l’antiquité, les Égyptiens portaient le deuil en jaune et les Éthiopiens en gris. A Sparte et à Rome, les femmes le portaient en blanc, mais les femmes seulement. Dans le moyen-âge, et jusqu’à la fin du XV^e siècle, le blanc était aussi la couleur du deuil pour les femmes. En Castille, en Chine et à Siam, le blanc est encore la couleur funèbre. En Turquie, c’est le bleu et le violet; en France, et chez la plupart des nations européennes, le noir a prévalu: c’était aussi la couleur du deuil chez les Grecs et chez les Romains, des mœurs desquels participent celles des peuples les plus civilisés.
«Ces différences ne sont pas l’effet du caprice; chaque peuple, chaque siècle attachait une idée particulière à la couleur qu’il choisissait pour interprète de ses douloureux sentiments. Les uns voyaient dans le jaune, couleur de la feuille qui se flétrit, l’image de la décomposition des corps; les autres, dans le bleu, l’image de la céleste demeure que doit habiter l’ame du juste; le gris rappelait à ceux-ci la terre, d’où chacun est sorti et où chacun doit rentrer; le violet, couleur sombre, qui néanmoins participe du bleu, exprimait pour ceux-là l’espérance et la douleur; le blanc, pour les Chinois qui honorent dans les ames de leurs ancêtres des génies protecteurs, était un symbole de pureté et d’immortalité. Chez les Grecs et chez les Romains, pour qui mourir était descendre dans la nuit éternelle, le noir rappelait cette idée lugubre: de toutes les couleurs, c’est celle qui convient le mieux au deuil. L’aspect d’une couleur quelconque réveillera sans doute l’idée d’un triste sommeil si on l’y a rattachée; mais le sentiment qu’elle réveille, le noir l’inspire: le noir par sa nature est le deuil lui-même.» (A. V. Arnault.)
=REITRE.=—_C’est un vieux reître_.
C’est un homme fin, rusé, expérimenté, un homme _qui a vu du pays_, ou, comme on dit en d’autres termes, _un vieux routier_. Le mot _reître_ vient de l’allemand, _Reitter_, qui signifie cavalier. Les _reîtres_ étaient un corps de troupes allemandes que le roi de Navarre avait appelé au secours des calvinistes, et que le duc de Guise défit à Aulneau, le 24 novembre 1587.
=RENARD.=—_Le renard change de poil, mais non de naturel._
On vieillit, mais on ne se corrige point; on déguise son caractère, mais on ne le change point.—Les Anglais disent: _What is bred in the bone will never come out of the flesh. On ne peut arracher de la chair ce qui est dans les os._
«Quand on planterait en paradis un arbre qui porte des fruits amers, qu’on l’arroserait avec l’eau du fleuve de l’éternité, qu’on humecterait ses racines du miel le plus doux, il conserverait toujours sa nature et ne cesserait de produire des fruits amers.» (Ferdouci, _Satire contre Mahmoud_.)
Les Arabes, les Persans et les Turcs ont ce proverbe, dont ils attribuent l’invention à Mahomet: _Crois si tu veux que les montagnes changent de place, mais ne crois pas que les hommes changent de caractère_.
=REPENTIR=.—_Qui se repent est presque innocent._
_Quem pœnitet peccasse pene est innocens._ Ce beau proverbe qu’on trouve dans le recueil de Philippe Garnier, a pu être présent à l’esprit de Chénier, lorsque, assimilant le repentir à l’innocence, il a dit de Dieu avec une élégance exquise:
Pour lui le repentir est encor l’innocence.
«Il n’appartenait qu’à la religion chrétienne d’avoir fait deux sœurs de l’Innocence et du Repentir.» (M. de Châteaubriand, _Génie du christ._, liv. I, ch. 6)[78].
_Le repentir est une bonne chose, mais il faut se garder de ce qui y expose._ (Proverbe danois.)
=RESSEMBLER.=—_Ceux qui se ressemblent s’assemblent._
Ce proverbe, si vulgaire, parce qu’il est si vrai, remonte à une très haute antiquité. Il se trouve dans l’Odyssée d’Homère (ch. XVII, v. 218), dans la première épître d’Aristénète, dans la _Sicyonienne_ de Ménandre, dans plusieurs passages de Platon, dans Aristote, dans le _Traité de la vieillesse_ de Cicéron, et dans la quatrième épître de Pline le Jeune, qui le cite d’après Euripide.
=RHUBARBE.=—_Passez-moi la rhubarbe, et je vous passerai le séné._
Cette phrase proverbiale, par laquelle deux médecins, divisés d’opinion, sont supposés conclure un arrangement, reçoit son application, lorsqu’on voit des gens qui s’épargnent réciproquement des reproches ou des critiques qu’ils pourraient faire à bon droit l’un de l’autre; des gens qui ont l’air de se dire: Passez-moi mes sottises, et je vous passerai les vôtres. Elle n’est pas fort ancienne dans notre langue, puisque le séné n’est connu en France que depuis 1623.
=RICOCHET.=—_C’est la chanson du ricochet._
C’est toujours la même chanson, le même discours.—On prétend que cette expression fait allusion à un petit oiseau, autrefois nommé _ricochet_, qui répète continuellement son ramage; mais, comme le silence des naturalistes sur cet oiseau donne à penser qu’il est fabuleux, il vaut mieux croire qu’elle fait allusion à une espèce de vieille chanson où les mêmes mots revenaient souvent, et qui était appelée _chanson du ricochet_, par une métaphore prise du jeu du ricochet, qui consiste à lancer une petite pierre plate sur l’eau, de manière qu’elle y bondisse et rebondisse en rasant la surface.
=RIPAILLE.=—_Faire ripaille._
Faire grande chère.—On fait venir cette locution populaire de ce que Amédée VIII, duc de Savoie, qui fut depuis pape ou antipape sous le nom de Félix V, se retira dans le château _Ripaille_, sur le bord du lac Léman, pour y passer, dit-on, sa vie au milieu des délices; mais une telle explication ne s’accorde guère avec le caractère de ce prince, appelé pour sa sagesse le Salomon de son siècle, et mort en odeur de sainteté, après avoir déposé la tiare.—Il faut adopter l’étymologie de Le Duchat, qui regarde le mot _ripaille_ comme une contraction de _repaissaille_, ou celle de M. Eloi Johanneau qui le fait venir de _ripuaille_, augmentatif de mépris, dérivé de _repue_.
=RIRE.=—_Trop rire fait pleurer._
_Risus profundior lacrymas parit._—Ce proverbe est vrai au figuré comme au propre: la joie excessive est ordinairement suivie de la tristesse.—_Risum reputavi errorem, et gaudio dixi: Quid frustra deciperis?_ (_Ecclésiastique_, chap. II, v 2). _J’ai regardé le rire comme une erreur, et j’ai dit à la joie: Pourquoi m’as-tu trompé?_
=RIVIÈRE.=—_La rivière ne grossit pas sans être trouble._
Une grande fortune ne s’acquiert pas ordinairement sans quelques moyens illicites. Salomon a dit: _Qui festinat ditari non erit innocens_ (_Prov._, c. XXVIII, v 20). Celui qui se hâte de s’enrichir ne sera point innocent. On emploie dans le même sens le vieux proverbe: _Qui ne robe ne fait robe_.
=ROBIN.=—_Etre ensemble comme Robin et Marion._
C’est-à-dire en parfaite intelligence.—Il y a un fabliau du XIII^e siècle, _le jeu du berger et de la bergère_, par Adam de La Halle, où Robin et Marion sont représentés comme les parfaits modèles des amants. Cette espèce de pastorale que les jongleurs jouaient et chantaient dans les festins publics, entre les mets ou après les mets, a sans doute donné lieu à l’expression proverbiale.
_C’est un plaisant robin._
Robin est un mot qui vient de _robe_ et signifie proprement _homme de robe_. Il se disait autrefois au figuré pour farceur, être facétieux; mais il perdit cette acception par le fréquent usage qu’en firent nos anciens poëtes dans leurs satires et leurs comédies, et l’expression _C’est un plaisant robin_ ne fut plus employée que dans un sens de mépris ou d’injure.
De _robin_ on avait fait _robinerie_, qui se trouve dans la _satire Ménippée_ comme synonyme de farce.
=ROCANTIN.=—_C’est un vieux rocantin._
«Vieux rodrigue, vieux routier qui ne peut plus servir. De l’italien _rocca_, qui signifie citadelle. Rocantin, c’est proprement un soldat qui a vieilli dans les troupes et qui n’est plus bon qu’à garder une forteresse; ou plutôt c’est un vieux chamois qui de sa vie n’a fait autre chose.» (Le Duchat.)
=ROCHE.=—_C’est un homme de la vieille roche._
Cette locution est du temps de ces chrétiens zélés qui embrassaient la vie érémitique et n’avaient d’autre habitation que le creux de quelque rocher, renommé dès lors comme le sanctuaire de la piété. Uniquement voués au service de Dieu dans leur solitude, ils ne communiquaient plus avec le monde que pour consoler les malheureux qui venaient les trouver. La véritable charité est modeste: _il lui faut des vertus et non pas des noms_. Ceux de ces saints ermites étaient moins connus que leurs bienfaits. Mais l’admiration et la reconnaissance savaient y suppléer par la désignation d’_homme de la vieille roche_, _vir antiquæ rupis_, désignation simple et touchante qui s’est conservée dans notre langue pour les personnes de mœurs antiques, ou distinguées par de solides qualités, et pour les choses auxquelles on attache quelque idée de perfection.
Il se pourrait aussi que cette expression rappelât quelque antique roche qui servait de tribunal. _Juris dicendi rupes_; roche où l’on disait droit.
Quelques auteurs ont prétendu qu’elle fait allusion à une ancienne roche ou mine de turquoises qui est épuisée depuis longtemps, parce que ces turquoises étaient plus précieuses que les autres.
=RODOMONT.=—_C’est un rodomont._
_Rodomont_, mot qui est formé du latin _rodere montem_, et qui signifie un _ronge-montagne_, est le nom que porte, dans les romans de chevalerie, un roi d’Alger, brave, mais altier et insolent, dont le Boïardo et l’Arioste ont tracé le portrait dans leurs poëmes. Ce nom est devenu un appellatif, comme celui de _fier-à-bras_, pour désigner un fanfaron, un bravache, un _capitan matamore_[79].
=ROGER BONTEMPS.=—_C’est un Roger Bontemps._
Cette dénomination proverbiale qu’on applique à un homme qui n’engendre point mélancolie et ne songe qu’à mener joyeuse vie, est, selon Le Duchat, une altération de _réjoui, bontemps_, deux épithètes qu’on donne à un bon compagnon; et, suivant E. Pasquier, de _rouge bontemps_, parce que, dit-il, _la couleur rouge au visage d’une personne promet je ne sais quoi de gai et non soucié_. Fleury de Bellingen pense qu’elle est venue d’un seigneur nommé _Roger_, de la famille de _Bontemps_, dans le Vivarais, homme sans souci et grand amateur de la bonne chère. L’opinion la plus accréditée et la plus probable, est celle de l’abbé Lebœuf, qui en rapporte l’origine à Roger de Collerye. Ce poëte, qui fut prêtre et secrétaire de deux évêques d’Auxerre, Jean Baillet et François de Dinteville, à la fin du XV^e siècle et au commencement du XVI^e, avait pris le titre de _Bontemps_, justifié par la gaieté de son caractère et de ses productions. La première de ses pièces est un dialogue intitulé: _Satyre pour l’entrée de la royne à Auxerre_. Les vignerons de cette ville y discourent sur les usuriers. Bontemps, qui en est un des principaux acteurs, inspire la joie et la communique à tous les autres.
On a prétendu que la dénomination de _Roger Bontemps_ concernait Pierre Roger, troubadour du XII^e siècle, chanoine d’Arles et de Nîmes, qui abandonna ses bénéfices pour aller, de cour en cour, jouer des comédies dont il était l’auteur; mais on n’a appuyé cette assertion d’aucune preuve.
=ROI.=—_Travailler pour le roi de Prusse._
C’est travailler sans recevoir aucun salaire.—Il est question du gros Frédéric Guillaume I^{er}, roi de Prusse. «C’était, dit Voltaire, un véritable vandale, qui, dans tout son règne, ne songea qu’à amasser de l’argent; jamais sujets ne furent plus pauvres que les siens. Il avait acheté à vil prix une partie des terres de sa noblesse, laquelle avait mangé bien vite le peu d’argent qu’elle en avait tiré, et la moitié de cet argent était rentré encore dans les coffres du roi par les impôts sur la consommation. Toutes les terres royales étaient affermées à des receveurs qui étaient en même temps exacteurs et juges, de façon que, quand un cultivateur n’avait pas payé au fermier à jour nommé, ce fermier prenait son habit de juge, et condamnait le délinquant au double. Il faut observer que, quand ce même juge ne payait pas le roi le dernier du mois, il était lui-même taxé au double le premier du mois suivant.»
=RONDE.=—_A la ronde, mon père en aura._
Un jeune homme, assis à table, en nombreuse compagnie, à côté de son père, en reçut un soufflet pour une parole inconvenante qu’il s’était permise. Indigné d’avoir été traité de la sorte devant le monde, il se leva soudain dans un transport de rage; mais comme il ne pouvait se venger sur son père, il se précipita sur son voisin qui avait l’air de sourire et lui rendit le soufflet, en s’écriant: _A la ronde, mon père en aura._ De là ce dicton, dont on se sert quand on fait passer quelque chose de main en main.
=ROSSIGNOL.=—_C’est le rossignol d’Arcadie._
Au propre, c’est un baudet; au figuré, c’est un ignorant, un chanteur détestable.—Les Grecs et les Romains assimilaient les hommes d’une grande ignorance aux ânes d’Arcadie, qu’ils regardaient comme les prototypes de l’espèce. Nous avons adopté cette comparaison proverbiale, et nous avons dit d’abord un _roussin d’Arcadie_, puis nous avons substitué plaisamment le nom de rossignol à celui de roussin, avec lequel il a une certaine analogie phonique, par allusion au trait de la fable qui représente le dieu Pan donnant des leçons de musique à ces stupides animaux.
Cette tradition mythologique est fondée sans doute sur l’observation de quelques effets extraordinaires produits par les sons mélodieux de la voix ou des instruments sur ces stupides animaux, qui ont montré quelquefois une délicatesse d’oreille, dont bien des gens pourraient être jaloux. Témoin l’âne dont parle le père Regnault: cet âne élevait la tête par dessus le chapeau d’un joueur de flûte pour mieux l’entendre, et, dans cette position, il restait la bouche béante à l’écouter. Témoin encore l’âne d’Ammonius, commentateur d’Aristote. Ce second amateur était plus remarquable encore que le premier. Le patriarche Photius était si émerveillé de ses qualités, qu’il a cru devoir en faire une mention honorable dans un ouvrage de théologie où il assure que cet illustre baudet, entendant son maître déclamer ou chanter des vers, oubliait les meilleurs chardons placés devant lui, et souffrait la faim plutôt que d’interrompre son attention.
_Quand le rossignol a vu ses petits il ne chante plus._
Cet adage qu’on emploie pour dire que quand on a des enfants on perd la gaieté, est fondé sur une opinion erronée. Il est vrai que le rossignol, distrait par le soin de chercher de la nourriture à ses petits et de leur en apporter, chante moins fréquemment, mais il chante encore. Cependant après la seconde ponte, dit Valmont de Bomare, il n’a plus ce ramage qui le mettait au-dessus de tous les autres chantres des bois. A ces chants si variés, si mélodieux qui embellissaient le printemps, succède une voix rauque, monotone, qui est moins un chant qu’une sorte de croassement; et c’est parce que la voix du rossignol est ainsi changée en été, qu’on a cru que cet oiseau ne chantait plus, ou que cette voix ne sortait plus du même gosier.
=ROUÉ.=—_C’est un roué._