Part 52
J’ai rappelé cette explication comme curieuse, mais non comme vraie. L’expression proverbiale n’a pas dû son origine à un usage moderne, car elle est littéralement traduite de celle des Latins, _pulverem oculis offundere_. On pense qu’elle fait allusion à la poussière soulevée dans le stade par les pieds du coureur, qui gagnait ses concurrents de vitesse. Pour rallier ceux qui restaient trop en arrière, les spectateurs leur disaient que le vainqueur les empêchait de voir le but et d’y arriver, en leur _jetant de la poudre aux yeux_; et cette expression, passant bientôt du propre au figuré, servit à caractériser le manège de ces gens qui, par de belles paroles ou par tout autre moyen, nous éblouissent et nous empêchent de voir clair dans les choses qu’ils veulent faire tourner à leur avantage.
=POULE.=—_Qui naît poule aime à gratter._
Ce proverbe, synonyme de celui-ci, _qui naquit chat court après les souris_, s’emploie pour caractériser les penchants que l’on tient de son origine. On disait autrefois: _Qui est extrait de gélines, il ne peut qu’il ne gratte_.
_C’est le fils de la poule blanche._
Le sens de cette expression proverbiale, que nous avons reçue des Romains, est très bien développé dans les vers suivants extraits de la III^e Satire de Régnier:
Du siècle les mignons, _fils de la poule blanche_, Ils tiennent à leur gré la fortune en leur manche; En crédit élevés, ils disposent de tout, Et n’entreprennent rien qu’ils n’en viennent à bout.
Quant à son origine, elle est fondée sur cette anecdote rapportée par Suétone dans le début de la _Vie de Galba_. Un jour que Livie, peu de temps après son mariage avec Auguste, allait visiter sa maison de plaisance aux environs de Véïes, une aigle laissa tomber, du haut des airs, sur son sein, une poule blanche vivante qui tenait en son bec un rameau de laurier: accident fort singulier que les augures regardèrent comme un présage merveilleux. Aussi l’heureuse poule fut-elle prise en affection par l’impératrice et révérée à Rome à l’égal des poulets sacrés. Dès lors elle n’eut plus à craindre les serres d’aucun oiseau ravisseur, et elle pondit tranquillement ses œufs d’où l’on vit éclore une quantité de jolis poussins, qui furent élevés avec soin dans une belle ferme à laquelle on donna le nom de _villa ad gallinas_. C’est par allusion à ce sort prospère que Juvénal a dit:
_Te nunc, delicias! extra communia censes Ponendum? quia tu_ Gallinæ filius Albæ, _Nos viles pulli nati infelicibus ovis._
Penses-tu, homme amusant par ta simplicité, qu’on doive t’excepter de la loi commune, parce que tu es _le fils de la poule blanche_, et nous autres de vils poussins sortis d’œufs malheureux!
_La poule ne doit pas chanter devant le coq._
Proverbe qui se trouve textuellement dans la comédie des _Femmes Savantes_, mais qui est antérieur à cette pièce, comme le prouvent ces deux vers de Jean de Meung:
C’est chose qui moult me desplaist, Quand poule parle et coq se taist.
Quelques glossateurs prétendent que ce proverbe signifie qu’une femme qui se trouve avec son mari, dans une société, ne doit pas prendre la parole avant que son mari ait parlé, car, disent-ils, le mot _devant_ est ici une préposition de temps qui remplace _avant_, comme dans cette phrase de Bossuet: «les anciens historiens qui mettent l’origine de Carthage _devant_ la ruine de Troie.» Mais leur érudition grammaticale les a fourvoyés. Le veritable sens est qu’une femme doit se taire en présence de son mari. Un usage de l’ancienne civilité obligea pendant longtemps les femmes à demander aux maris la permission de parler, quand elles avaient quelque chose à dire devant des étrangers; la preuve en est dans plusieurs passages de nos vieux auteurs, notamment dans la phrase suivante de _l’Heptaméron_ de Marguerite de Valois, reine de Navarre: «Parlemante qui était femme d’Hircan, laquelle n’était jamais oisive et mélancolique, _ayant demandé à son mari congé_ (permission) _de parler, dist:_ etc.»
Les gens de la campagne disent: _Quand la poule veut chanter comme le coq, il faut lui couper la gorge_. Ce qui exprime, au figuré, une menace peu sérieuse contre les femmes qui se mêlent de discourir et de décider à la manière des hommes, et, au propre, une observation d’histoire naturelle. Cette observation est que la poule cherche quelquefois à imiter le chant du coq, et que cela lui arrive surtout lorsqu’elle est devenue trop grasse et ne peut plus pondre, c’est-à-dire dans un temps où elle n’est plus bonne qu’à mettre au pot.
Le même proverbe existe chez les Persans, qui en font l’application aux femmes qui veulent cultiver la poésie.
_C’est une poule mouillée._
Cela se dit d’une personne timide, faible, peureuse, incapable de montrer lu moindre énergie, parce qu’une poule, lorsqu’elle a été surprise par la pluie, se tient à l’écart, sans remuer, comme dans une espèce de honte et d’abattement. Il en est de même de la plupart des oiseaux, car ils ne peuvent guère voler dès que les barbes de leurs pennes ont été mouillées.
_Les poules pondent par le bec._
C’est-à-dire que les poules font une plus grande quantité d’œufs, quand elles sont bien nourries.
=POULET.=
Billet d’amour, de galanterie.—L’origine du mot _poulet_ dans ce sens est généralement rapportée au fait que voici: La difficulté de communiquer avec les dames avait fait imaginer aux Italiens le singulier moyen d’écrire à leurs maîtresses en leur envoyant une paire de poulets; les billets doux étaient glissés sous l’aile du plus gros, et l’amante, prévenue par une convention d’usage, ne donnait jamais le temps aux argus de se saisir du courrier innocemment contrebandier. Cependant tout se découvre à la fin, et les parents, alarmés par les conséquences qui pouvaient résulter de ce commerce interlope, le dénoncèrent à la justice. Celle-ci crut devoir déférer à leurs plaintes, et le premier _ambassadeur d’amour_ pris en flagrant délit, fut condamné sans pitié à recevoir l’estrapade, ayant une paire de poulets attachés aux pieds. Depuis ce temps, l’expression _portar polli_, _porter des poulets_, fut employée en Italie pour désigner le métier de proxénète.
Le Duchat pense que la dénomination de _poulet_ donnée aux billets d’amour, est venue de ce que ces sortes de billets étaient pliés en forme de _poulets_, à la manière dont les officiers de bouche, dit-il, plient les serviettes auxquelles ils savent donner différentes figures d’animaux.
Fouquet de la Varenne, qui d’abord était garçon de cuisine chez Catherine, duchesse de Bar, sœur de Henri IV, parut assez intelligent à ce prince pour qu’il le chargeât du département de la galanterie, poste plus lucratif qu’honorable; il fit une fortune si considérable à ce métier de _porte-poulets_ (expression alors consacrée), que la duchesse de Bar lui dit: La Varenne, tu as plus gagné à porter les _poulets_ de mon frère, qu’à piquer les miens.
=POURCEAU=.—_Aller de porte en porte comme le pourceau de saint Antoine_.
Expression qu’on applique ordinairement à un écornifleur, à un chercheur de franches lippées.
Saint Antoine, abbé, interprétant à la lettre un passage de l’Écriture qui dit que l’Évangile doit être annoncé à toutes les créatures, se crut appelé par là à faire entendre la parole de Dieu aux poissons et aux bêtes des champs et des bois. Il erra, prêchant sur les bords des fleuves et de la mer, au milieu des bruyères et des forêts; mais son éloquence ne produisit pas le même effet que la lyre d’Orphée. Elle n’attira ni monstre marin, ni tigre, ni lion. Il ne fut suivi, dans ses pieuses excursions, que par un pourceau. De là vient qu’il a été surnommé en Italie, _saint Antoine du porc_, _santo Antonio del porco_, et qu’il a été représenté par les peintres avec ce fidèle compagnon. De là vient aussi que les pourceaux lui ont été consacrés. Toutes les confréries placées sous la protection de ce saint, engraissaient autrefois un grand nombre de ces animaux, dont elles fesaient un commerce considérable. Ils portaient quelque marque pour être reconnus, et parcouraient tranquillement les rues, sans qu’il fût permis de les inquiéter, encore moins de les frapper. On n’avait pas d’autre moyen de les faire sortir des maisons où ils s’introduisaient fort souvent, que de leur jeter quelque mangeaille dehors pour les y attirer. Ils furent supprimés partout, parce qu’ils avaient dévoré plusieurs enfants; mais ceux de l’abbaye de saint Antoine furent honorablement exceptés, au nombre de douze, qui conservèrent le privilége d’aller de porte en porte avec une clochette au cou.
On lit dans le _Carpenteriana_, qu’il y avait autrefois de bons religieux qu’on appelait _pourceaux de saint Antoine_, lesquels étaient obligés de faire huit repas par jour par esprit de pénitence. Ces pourceaux, qui s’engraissaient comme les autres à la plus grande gloire de Dieu et aux dépens des fidèles, fesaient consister la piété à montrer jusqu’où la peau humaine peut s’étendre.
=PRÉSENT=.—_Les petits présents entretiennent l’amitié._
Ce n’est pas sans raison que le proverbe dit _les petits présents_, car les présents doivent être réciproques, et, lorsqu’ils sont trop considérables pour qu’on puisse les rendre, ils blessent plus la vanité qu’ils n’excitent la reconnaissance, ils font naître la haine au lieu d’entretenir l’amitié.—Ce proverbe paraît pris de cette pensée celtique: «que les amis se réjouissent réciproquement par des présents d’armes et d’habits. _Ceux qui donnent et qui reçoivent restent longtemps amis_, et ils font souvent des festins ensemble.»
=PRETANTAINE.=—_Courir la pretantaine._
Cette expression s’emploie en parlant d’un homme qui va çà et là sans sujet, sans dessein, et d’une femme qui fait des sorties, des voyages qu’interdit la bienséance. Le mot _pretantaine_, dit Ménage, est une onomatopée du bruit que font les chevaux en galopant: _pretantan_, _pretantan_, _pretantaine_.
=PRÊTER.=—_Prêter pour être payé dans l’autre monde._
C’est ce qu’on appelle encore _un prêter à ne jamais rendre_.—L’origine de cette expression proverbiale remonte à un antique précepte de la religion druidique, en vertu duquel les Gaulois prêtaient de l’argent dans ce monde pour en recevoir le paiement dans l’autre. Ils agissaient ainsi pour exprimer leur croyance à l’immortalité de l’ame, qu’ils peignaient aussi sur les tombeaux, par des figures tenant une bourse à la main. Cette manière de prêter, qui devait faire tout à la fois le bonheur des fripons et des dupes, n’était point tombée en désuétude dans le moyen-âge, où elle devint une source de richesses pour plusieurs couvents. Des voyageurs rapportent qu’elle est en usage en Chine et au Japon: les bonzes ou prêtres de ces contrées donnent des billets pour l’autre monde en échange de l’argent qu’on leur remet dans celui-ci, et ces billets sont payables dans le royaume de la lune, où ils enseignent que les ames vivent éternellement.
=PRÊTRE.=—_Adroit comme un prêtre normand._
C’est-à-dire maladroit. L’abbé Tuet pense que saint Gaucher, prêtre de Normandie, dont il est fait mention dans le bréviaire de Rouen, a donné lieu à cette ironie proverbiale qui porte sur l’équivoque du mot _gaucher_, lequel désigne le saint et un homme qui ne se sert que de la main gauche.
=PRIÉ.=—_Rien n’est plus cher vendu que le prié._
Rien ne s’achète plus chèrement que ce qui s’achète par les prières, parce que le sacrifice de l’amour-propre est le plus grand de tous les sacrifices.
=PRIÈRE.=—_Courte prière pénètre les cieux._
_Brevis oratio penetrat cælos._—Ce n’est pas la longueur, c’est la ferveur qui rend les prières efficaces.—Proverbe fondé sur ces paroles de l’Evangile selon saint Mathieu (ch. VI, v. 7): _Orantes autem nolite multum orare sicut ethnici; putant enim quod in multiloquio suo exaudiantur. Quand vous priez, n’usez point de beaucoup de paroles, comme font les païens qui pensent être exaucés en parlant beaucoup._
«Je ne trouve point de plus digne hommage à la Divinité que cette admiration muette qu’excite la contemplation de ses œuvres, et qui ne s’exprime point par des actes développés. Mon ame s’élève avec extase à l’auteur des merveilles qui me frappent. J’ai lu qu’un sage évêque, dans la visite de son diocèse, trouva une vieille femme qui, pour toute prière, ne savait dire que O; il lui dit: Bonne mère, continuez toujours de prier ainsi; votre prière vaut mieux que les nôtres.—Cette meilleure prière est aussi la mienne.» (J. J. Rousseau, _Confessions_, part. II, liv. 12.)
=PROCUREUR.=—_C’est le couplet des procureurs._
C’est-à-dire une invective simulée, une gronderie qui n’a rien de sérieux, une plaisanterie d’usage et sans conséquence. Allusion à la conduite des procureurs qui se disputent vivement pour les droits de leurs clients, quand ils sont à l’audience; mais qui, au sortir de là, ne se souviennent plus de leur feinte colère et se retirent comme de bons amis, en se donnant le bras.—Les philosophes du XVIII^e siècle se servaient de cette expression pour désigner les attaques de quelques ecclésiastiques de leur parti, auxquels ils permettaient de déclamer contre eux, en chaire, pour la forme.
=PROMETTRE.=—_Promettre monts et merveilles._
Promettre beaucoup plus qu’on peut ou qu’on ne veut tenir. Les anciens employaient la même hyperbole. Perse a dit: _Magnos promittere montes._ Promettre de grandes montagnes. A ces montagnes, Saluste a joint les mers: _Maria montesque polliceri_.
_Promettre des monts d’or._
Faire des promesses magnifiques, mais peu réalisables. Cette expression nous est venue des anciens comme la précédente. Elle se trouve littéralement dans le _Phormion_ de Térence: _Aureos montes polliceri_. Au lieu des _monts d’or_, Plaute a dit _Les monts des Perses, Persarum montes qui aurei esse perhibentur. Les monts des Perses qui sont réputés être d’or._—L’opinion qu’il existait de pareils monts, était encore très accréditée vers la fin du moyen-âge. Wilford, dans ses _Recherches asiatiques sur l’Égypte et le Nil_, nous apprend qu’on les plaçait par delà Syenne.
=PROPHÈTE.=—_Nul n’est prophète dans son pays._
C’est-à-dire que le mérite, que les talents d’un homme sont ordinairement méconnus dans son pays, qu’il a moins de succès, est moins honoré dans son pays qu’ailleurs.—Ce proverbe est pris des paroles suivantes de l’Évangile selon saint Luc (ch. I, v 24): _Nemo acceptus est propheta in patriâ suâ._—Les Arabes disent: _Le savant est dans sa patrie comme l’or caché dans la mine._
=PROUVER.=—_Qui veut trop prouver ne prouve rien._
On détruit par l’exagération l’effet qu’on veut produire, car quiconque exagère n’est point cru, et qui n’est point cru n’a rien prouvé.
=PRUNE.=—_Ce n’est pas pour des prunes._
Ce n’est pas pour rien.—Sganarelle dit:
Si je suis affligé, _ce n’est pas pour des prunes_.
On fait venir cette expression du conte suivant, rapporté par La Monnoye: Martin Grandin, doyen de Sorbonne, avait reçu en présent quelques boîtes d’excellentes prunes de Gènes qu’il enferma dans son cabinet. Ses écoliers ayant trouvé sa clef, firent main basse sur ses boîtes. Le docteur fit grand bruit, et il allait chasser tous ses pensionnaires, si l’un d’eux, tombant à genoux, ne lui eût dit: «Eh! monsieur; on dira que vous nous avez chassés _pour des prunes_.» A ce mot, le bon doyen ne put s’empêcher de rire et il se calma.—Le sel de ce conte prouve que cette expression était déjà reçue, et qu’il faut en aller chercher l’origine encore plus loin. Elle est née, sans doute, de ce que les prunes étaient autrefois très communes et à vil prix, comme l’indique ce vieux dicton qu’on emploie ironiquement pour répondre à quelqu’un qui offre une chose ou les restes d’une chose dont il est dégoûté: _Mangez de nos prunes, nos pourceaux n’en veulent plus_.
Q
=QUART-D’HEURE.=—_Le quart-d’heure de Rabelais._
On appelle ainsi un mauvais moment à passer, une circonstance pareille à celle où se trouvait Rabelais, quand il fallait compter dans les auberges et qu’il n’avait pas de quoi payer sa dépense. On sait l’embarras où il se trouva, faute d’argent, dans une hôtellerie de Lyon, et le singulier expédient que lui suggéra son génie drolatique, pour s’en tirer et se faire conduire à Paris aux frais du procureur du roi. Cette anecdote a été souvent racontée; et, quoiqu’elle soit peu croyable, elle n’en a pas moins donné lieu à l’expression proverbiale.
=QUARTIER.=—_Ne faire de quartier à personne._
C’est n’épargner personne. On dit aussi dans le même sens: _Traiter tout le monde sans quartier_.—Ces expressions prirent naissance dans les camps, où elles s’employaient pour dire refuser de recevoir à composition; littéralement, de recevoir la rançon appelée _quartier_, parce qu’elle consistait dans un _quartier_ de la paie d’un officier ou d’un soldat qui demandait grâce. Cette manière de se racheter avait été introduite dans une guerre entre les Espagnols et les Hollandais.
_Tomber sur les quatre quartiers de quelqu’un._
Le traiter sans ménagement, avec une rigueur excessive.—Métaphore prise du combat à l’espadon, où il fut toujours permis de porter des coups sur toutes les parties du corps d’un adversaire, tandis que, dans les tournois et dans les duels judiciaires, on ne pouvait le frapper qu’au buste.
=QUENOUILLE.=—_Tomber en quenouille._
Ou disait autrefois: _Tomber de lance en quenouille; à lanceâ ad fusum transire_, en parlant des fiefs qui passaient des mâles aux femelles. La lance était alors la plus noble de toutes les armes à l’usage des gentilshommes, et la quenouille était souvent entre les mains de leurs épouses, plus laborieuses que les dames de notre temps. Ce qui fit employer le mot _lance_, pour désigner l’homme, et le mot _quenouille_, pour désigner la femme.
On lit dans les _Antiquités françoises_ de Fauchet (liv. IV): «Le roi Guntchram, mettant une lance ou javeline en la main de Childebert (possible que de ceste manière de faire vient le mot de _tumber en lance_ ou _tumber en quenouille_, quand un fief chet en la main d’un masle ou femelle), il luy dist que c’estoit la marque pour donner à cognoistre qu’il mettoit en ses mains tout son royaume.»
C’est une maxime, devenue loi fondamentale, que le royaume de France ne peut _tomber en quenouille_, c’est-à dire qu’il ne peut échoir en succession aux princesses. Après que les lis eurent été transportés dans les armoiries de l’État[77], on dit, dans le même sens, _les lis ne filent point_, par interprétation de ces paroles de l’Évangile selon saint Luc (ch. XII, v 27): _Considerate lilia quomodo crescunt: non laborant, neque nent_, etc. _Voyez comment croissent les lis: ils ne travaillent point, ils ne filent point_, etc.
Lorsqu’on parle d’une famille où les filles ont plus d’esprit que les garçons, on dit que l’esprit y est _tombé en quenouille_.
=QUERELLEUR.=—_Les gens fatigués sont querelleurs._
Parce que l’agitation que la fatigue donne au sang et aux nerfs produit une sorte d’impatience naturelle qui s’irrite à la moindre contradiction.—Ce proverbe est pris du latin _à lasso rixa quæritur_. Il est cité comme ancien et commenté de la manière suivante par Sénèque (_Traité de la colère_, l. III, ch. 10): «On en peut dire autant des personnes qui ont faim, qui ont soif, qui sont excitées par quelque chose qui les échauffe. De même que les plaies sont sensibles au moindre tact, et même, à la longue, au moindre soupçon du toucher, de même une ame déjà affectée s’offense de la moindre chose; une salutation, une lettre, un discours, une simple question suffit pour mettre des gens en querelle. On ne peut toucher le corps d’un malade sans le faire gémir.»
=QUEUE.=—_Faire la queue à quelqu’un._
Le prendre pour jouet ou pour dupe.—Cette façon de parler triviale est venue des Latins, qui disaient: _Homuncio trahit caudam, le petit homme traîne la queue_, sert de risée; parce qu’on était dans l’usage à Rome d’attacher une queue de bête par derrière à ceux qu’on voulait livrer au ridicule lorsqu’ils s’endormaient en compagnie. _Veteres_, dit Scaliger, _iis quos irridere volebant dormientibus capiti supponebant vel caudam vulpis vel quid simile_. Cela se pratique encore très souvent dans les joyeuses veillées des hameaux.
Pour enchérir sur cette expression, les soldats et le peuple disent _faire une queue de Prussien_, parce que les militaires prussiens portaient la queue très longue, il n’y a pas longtemps.
_A la queue leuleu._
Lorsque plusieurs personnes marchent sur un seul rang, à la suite l’une de l’autre, on dit qu’elles marchent _à la queue leuleu_, expression par laquelle on désigne aussi un jeu dans lequel les enfants imitent les loups, autrefois appelés _leux_, qui courent après une louve en chaleur. «Le premier loup qui rencontre la louve, dit Pasquier, la flairant sous la queue, se met à sa suite; un autre loup se met à suivre celui-ci, et le troisième à la queue du second, tellement que de queue en queue ils font une grande traînée de loups... De là est venu _jouer à la queue leuleu_, par un ancien mot françois.»
_Gare la queue des Allemands._
C’est-à-dire les suites fâcheuses d’une affaire.
Une ancienne coutume allemande voulait que deux personnes obligées de se battre en champ-clos fussent assistées de leurs parents respectifs, qui devaient prendre, à tour de rôle, la place du vaincu, jusqu’à ce que les juges du combat eussent décidé qu’il n’y avait plus à satisfaire aux exigences du point d’honneur. De là, dit-on, l’expression proverbiale.—Je croirais plus volontiers que cette expression est venue de ce que les seigneurs allemands, qui se rendaient aux diètes, se fesaient suivre de la plupart de leurs vassaux. Cette escorte, qu’ils appelaient leur _queue_, était toujours fort considérable, et, quoiqu’elle fût défrayée par eux, elle ne laissait pas d’être à charge dans les endroits où elle s’arrêtait. Bonneton de Peyrins, parlant de cet usage (_Dissert. sur les réjouissances publiques_), nous apprend qu’il était passé en proverbe de dire _gare la queue_ pour un particulier qui, donnant un repas, voyait arriver chez lui plus de gens qu’il n’en avait invités.
On rapporte qu’un des premiers comtes de Savoie étant allé à Vérone au devant de l’empereur Henri II, qui passait d’Allemagne en Italie pour se faire couronner, se présenta à la porte du palais de ce prince avec une suite si nombreuse de vassaux que les huissiers ne voulurent pas l’introduire avec elle. Il leur répondit fièrement qu’il n’entrerait point sans sa _queue_, et l’empereur, instruit de sa réponse, ordonna qu’on le laissât entrer avec sa _queue_. Ce comte prit de là le surnom d’_Amé la queue_, _Amedeus cauda_.
=QUIA.=—_Être réduit à quia._
C’est être réduit à l’impossibilité de répondre, comme un argumentateur qui, voulant expliquer le pourquoi d’une chose, s’arrêterait à dire _quia, quia_ (_parce que, parce que_), faute de trouver une raison. Cette expression est prise des disputes de l’école, où l’argumentation se fesait en latin.
=QUIBUS.=—_Avoir du quibus._
C’est-à-dire avoir des écus _quibus omnia sint_.
=QUILLE.=—_Trousser ou prendre son sac et ses quilles._
C’est s’en aller à la hâte. Les quilles sont prises ici au figuré pour les jambes.—On dit aussi: _Donner à quelqu’un son sac et ses quilles_, c’est-à-dire le renvoyer, le chasser.
_Recevoir quelqu’un comme un chien dans un jeu de quilles._
C’est le recevoir fort mal, le rudoyer.
_Dieu nous garde d’un quiproquo d’apothicaire._