Part 51
C’est-à-dire au plus haut degré d’élévation, de fortune, parce que la pie fait toujours son nid à la cime de l’arbre le plus élevé.—On dit aussi: _prendre la pie au nid; trouver la pie au nid_, pour signifier, se procurer un grand avantage, faire une découverte importante.
=PIÈCE.=—_Faire pièce à quelqu’un._
C’est lui faire une malice.—Cette expression est venue de l’usage où l’on était autrefois de composer et de faire chanter quelque pièce de vers contre les personnes qu’on voulait railler ou ridiculiser. Cet usage existait particulièrement en Provence; et le roi René ne l’oublia point dans la procession qu’il institua pour la Fête-Dieu à Marseille. Une scène de ce grand drame montrait Momus, le dieu de la critique, sur un théâtre porté sur les épaules de plusieurs hommes. Ce Momus, couvert d’un habit emplumé, collé sur le corps, était accompagné de tous les animaux que les anciens lui donnaient pour symboles. Il avait au devant de lui des _momons_ qui chantaient et dansaient grotesquement, et, dans les haltes de la procession, ridiculisaient les spectateurs contre lesquels il y avait à gloser. Parmi ces _momons_ étaient entremêlés des troubadours, appelés par le peuple _les farceurs_, qui, en langage rimé, s’attachaient à dire aux gens leurs vérités les plus cachées, d’où est venue cette expression proverbiale commune en Provence: _Dire son vers à quelqu’un._
=PIED.=—_Être sur un grand pied dans le monde._
C’est y être en estime, en considération, y jouer un rôle brillant.—Geoffroi Plantagenet, comte d’Anjou, un des hommes les plus beaux et les plus galants de son siècle, avait au bout du pied une excroissance de chair assez considérable. Il imagina de porter des souliers dont le bout recourbé était de la longueur nécessaire pour couvrir cette imperfection sans le gêner. Chacun voulut bientôt avoir des souliers comme ceux de ce seigneur; et la dimension de cette chaussure, qu’on nommait _à la poulaine_, devint, surtout dans le XIV^e siècle, la mesure de la distinction. Les souliers d’un prince avaient deux pieds et demi de long, ceux d’un haut baron, deux pieds. Le simple chevalier était réduit à un pied et demi, et le bourgeois à un pied. De là l’expression: _Être sur un grand pied dans le monde._ (L’abbé Tuet.)
Les étymologistes ne sont pas d’accord sur l’origine du mot _poulaine_, qui désignait le bec recourbé du soulier. Les uns le dérivent du nom du cordonnier qui, le premier, confectionna une telle chaussure; les autres le font venir de l’ancien nom de la Pologne, _la Poulaine_, d’où cette chaussure, disent-ils, fut apportée en France.
_C’est un pied-plat._
Terme de mépris par lequel on désigne un homme de basse naissance, qui ne mérite aucune considération. Il est venu de ce que les paysans portaient autrefois des souliers plats, et presque sans talons, tandis que les seigneurs avaient des souliers à talons hauts, qui étaient une marque distinctive de la noblesse.
_Prendre quelqu’un au pied levé._
Prendre avantage contre lui de la moindre chose qu’il fait ou du moindre mot qui lui échappe.—Cette expression est venue peut-être d’un ancien jeu, nommé le _jeu du pied levé_, dans lequel les joueurs sont obligés de donner un gage, lorsqu’ils sont saisis au moment où ils lèvent le pied. Peut-être aussi est-elle une métaphore empruntée de l’escrime, où l’on prend son adversaire _au pied levé_, quand on le frappe aussitôt qu’il a le pied levé pour se fendre.
=PIERRE.=—_Faire d’une pierre deux coups._
Faire servir une chose à deux fins, tirer deux avantages d’une seule et même action.—Les Italiens disent: _Far groppo e maglia. Faire nœud et maille._—Un bon vivant qui consacrait sa vie à la bonne chère et à l’amour, s’était logé dans un entresol au-dessus de la cuisine d’un restaurateur et au-dessous de la chambre de sa belle; et, quand il voulait jouir du double avantage de sa position, il lançait au plafond une pierre qui, retombant sur le parquet, avertissait à la fois cette belle et ce restaurateur toujours fidèles à l’appel. Pouvait-il mieux _faire d’une pierre deux coups_?
=PILULE.=—_Dorer la pilule à quelqu’un._
Employer des paroles flatteuses pour le déterminer à faire quelque chose qui excite sa répugnance, ou pour lui adoucir l’amertume d’un refus. Métaphore prise d’un procédé en usage chez les apothicaires, qui dorent ou argentent les pilules, afin d’en déguiser la couleur et le goût.—Les Espagnols disent: _Si la pildora bien sapiera, no la doraran por defuera_. _Si la pilule avait bon goût, on ne la dorerait pas._
On connaît le vers, devenu proverbe, que Molière met dans la bouche de Sosie, lorsque l’amant d’Alcmène s’amuse à changer en honneur l’injure qu’il vient de faire à Amphytrion:
Le seigneur Jupiter _sait dorer la pilule_.
_Faire avaler la pilule à quelqu’un._
C’est le déterminer à faire une chose pour laquelle il montre beaucoup de répugnance.
_Il faut avaler les pilules sans les mâcher._
Il faut passer par-dessus les désagréments, les injures, les mauvaises affaires, sans s’y arrêter; il faut en prendre son parti promptement, au lieu d’aggraver le mal en se livrant à des regrets et à des plaintes inutiles.—Ce proverbe est littéralement traduit de celui-ci, usité au moyen-âge: _Pilulæ sunt glutiendæ, non manducandæ._
Molière disait: Le mépris est une pilule qu’on peut avaler, mais qu’on ne peut pas mâcher.
=PLAIDOYER.=—_C’est le plaidoyer des trois sourds._
Ce dicton s’applique à une discussion dans laquelle les interlocuteurs, dupes de quelque méprise singulière, échangent des arguments entre lesquels il n’y a nul rapport, nulle suite, nulle liaison.—Dans le _Plaidoyer des trois sourds_, le demandeur parle de fromage; le défendeur, de labourage, et le juge annule le mariage, dépens compensés.
Les Latins disaient: _Surdaster cum surdastro litigabat, judex autem erat utroque surdior_. _Un sourd était en procès avec un autre sourd, et le juge était plus sourd que l’un et l’autre_: ce qui était fondé sur un conte semblable au nôtre. Nicarque a fait de ce conte une épigramme grecque, qu’Érasme a rapportée dans ses Adages, avec une traduction en vers latins du célèbre Thomas Morus.
=PLANT.=—_Laisser quelqu’un en plant._ C’est le laisser dans quelque endroit, sans aller le retrouver, comme on le lui avait promis; proprement, c’est l’y laisser comme un _plant_ d’arbre. On dit dans le même sens: _Planter là quelqu’un pour reverdir_. Autrefois on disait: _Laisser sur le vert_, pour négliger, abandonner.
_Ils laissent sur le vert_ le noble de l’ouvrage. (RÉGNIER.)
=PLAT.=—_Servir quelqu’un à plats couverts._
C’est lui témoigner en apparence beaucoup d’amitié, et le desservir sous main.—L’abbé Tuet pense que cette expression est venue de l’usage où l’on était autrefois, en France, de couvrir les plats qu’on servait sur la table des grands et les choses qu’on leur présentait.
=PLONGEON.=—_Faire le plongeon._
Baisser la tête pour éviter un coup, s’esquiver lâchement, se relâcher d’une chose, après avoir paru décidé à la faire.—Le plongeon est un oiseau aquatique qui plonge avec tant de promptitude, à l’éclair d’une arme à feu, qu’il en évite le plomb. Ce qui lui a fait donner le nom de mangeur de plomb par les chasseurs de la Louisiane et par ceux de la Picardie.
=PLUIE.=—_Faire la pluie et le beau temps._
Disposer de tout, régler tout par son crédit, par son influence. Cette façon de parler est une allusion au crédit et à l’influence des astrologues, qu’on appelait des _hommes faisant la pluie et le beau temps_, par une périphrase conforme à l’idée que le peuple ignorant avait conçue de leur science. Telle était la considération dont jouissaient autrefois ces charlatans fatidiques, qu’on n’entreprenait point d’affaire importante sans les avoir consultés. Agrippa nous apprend, _De vanitate scientiarum_, que les grands seigneurs et les villes avaient des astrologues à titre. Mathieu Paris rapporte, dans son _Histoire de Louis XI_, qu’à la cour de France on conservait une chronologie d’astrologues comme une chronologie de rois; et plusieurs historiens ont remarqué que Charles V, lorsqu’il remit à Duguesclin l’épée de connétable, crut ajouter beaucoup à cette glorieuse récompense, en lui donnant un astrologue expert qui sût l’avertir des bons et des mauvais jours.
Dans le royaume de Loango, il y a une grande fête où le peuple va demander au roi la pluie et le beau temps pour toutes les saisons de l’année. Le prince prend son arc, décoche une flèche vers le ciel pour marquer son autorité sur l’atmosphère; et ses sujets, persuadés qu’il en a disposé par cet acte les futures influences conformément à leurs besoins, poussent des cris de joie et de reconnaissance.
On lit dans les _Essais_ de Montaigne (liv. III, ch. 8): «Le roi de Mexico, après la cérémonie de son sacre, fait serment à ses sujets de faire marcher le soleil en sa lumière accoutumée, esgoutter les nuées en temps opportun, et faire porter à la terre toutes les choses nécessaires à son peuple.» Ce fait se trouve aussi dans l’_Histoire de la conquête du Mexique_, par Solis (liv. III).
Les Gaulois attribuaient aux neuf vierges sacrées, nommées _Sènes_, de l’île de Sena (Sein) où elles résidaient, dans l’archipel Armoricain, le pouvoir de faire à leur gré le beau temps et les naufrages. Ils croyaient qu’elles possédaient un carquois merveilleux, dont les flèches, lancées dans les nues, dissipaient les orages.
Racine a traduit heureusement, en style noble, l’expression vulgaire: _Faire la pluie et le beau temps_, dans ce vers de la tragédie d’_Esther_:
Je fais, comme il me plaît, le calme et la tempête.
=POIRIER.=—_Je l’ai connu poirier._
Ce dicton, dont on se sert en parlant d’un parvenu orgueilleux, est venu d’une ancienne historiette que M. A. V. Arnault raconte ainsi: Il y avait, dans une chapelle de village aux environs de Bruxelles, un saint Jean fait en bois, auquel les paysans portaient une grande dévotion. Ils y venaient en pèlerinage de dix lieues à la ronde. Le tronc qui lui servait de piédestal, quoique vidé souvent, se remplissait toujours. Cette statue vermoulue étant tombée, le curé, qui l’avait fait restaurer plusieurs fois, prit le parti de la remplacer par une statue nouvelle, à la confection de laquelle il sacrifia son plus beau poirier. _Maluit esse Deum._ Le nouveau saint, peint et repeint, est remis à la place du vieux. En rajeunissant l’effigie, le curé crut raviver la piété des fidèles. Il en fut tout autrement: plus de pèlerinages. Les habitants du lieu même semblaient avoir oublié la route de la chapelle de saint Jean. Le pasteur, ne pouvant concevoir la cause de ce refroidissement, y rêvait, quand il rencontra un vacher qui, très dévot au vieux saint, n’était pas moins indifférent que les autres pour le nouveau.—Est-ce que tu n’as plus de dévotion à saint Jean? lui dit-il.—Si, monsieur le curé.—Pourquoi donc ne te revoit-on plus à la chapelle?—C’est qu’il n’y a plus là de saint Jean, monsieur le curé.—Comment? il n’y a plus de saint Jean! Ne sais-tu pas qu’il y en a là un tout neuf?—Si fait, monsieur le curé; mais celui-là n’est pas le vrai comme l’autre.—Et pourquoi ça?—C’est que je l’avons vu poirier.
=POISSON.=—_Les gros poissons mangent les petits._
Les puissants oppriment les faibles.—Ce proverbe, commun à presque toutes les langues modernes, tant la vérité qu’il exprime est généralement reconnue, était très usité parmi les Grecs et les Latins, qui disaient encore: _Vivre en poisson_, pour signifier n’avoir d’autre loi que celle du plus fort; mais il n’avait pas pris naissance chez ces peuples; il est probable qu’il leur était venu des Indiens, car il se trouve dans l’_Histoire du poisson_, épisode du Mahabharata, poëme épique sanscrit qui doit compter trente-huit siècles d’existence d’après les calculs du savant Wilkins, et qui n’en peut compter moins de trente d’après l’opinion la plus circonspecte.
=POIVRE.=—_Cher comme poivre._
Avant les voyages des Portugais aux Indes, une livre de poivre coûtait au moins deux marcs d’argent. Cette épice entrait alors dans la composition des présents considérables qu’on voulait faire, et elle était l’un des tributs que les seigneurs laïques ou séculiers exigeaient quelquefois de leurs vassaux ou de leurs serfs. Plusieurs historiens rapportent que Roger, vicomte de Béziers, voulant punir les habitants de cette ville, qui avaient tué son père dans une sédition, en 1107, les obligea, après les avoir soumis, à lui payer annuellement trois livres de poivre par famille, impôt qui fut regardé comme excessivement onéreux.
=PONT.=—_Elle a passé le pont de Gournay, elle a honte bue._
A une époque où la clôture n’était pas bien observée dans les couvents de filles, les religieuses de Chelles, abbaye située de l’autre côté de la Marne, passaient le pont et allaient visiter les moines de Gournay. Quoique ces visites n’eussent peut-être rien de criminel, le peuple en fut scandalisé, et leur fréquence fit naître ce proverbe, qu’on appliquait généralement à une femme de mauvaise vie. (L’abbé Tuet.)
=PONTOISE.=—_Avoir l’air de revenir de Pontoise._
Dans le temps de la féodalité, il y avait à Pontoise, ancienne capitale du Vexin français, un seigneur ombrageux et cruel qui se fesait amener les étrangers passant par cette ville, et les soumettait à un interrogatoire, après lequel il les renvoyait chez eux ou les retenait prisonniers, selon qu’ils y avaient bien ou mal répondu. Comme ces pauvres voyageurs étaient toujours intimidés et déconcertés par les questions et les menaces d’un pareil tyranneau, l’on en prit occasion de dire par comparaison: _Avoir l’air de revenir de Pontoise_, ou _conter une chose comme en revenant de Pontoise_, en parlant des gens dont les idées sont un peu troublées et confuses, embrouillées, même un peu niaises.
=PORTE.=—_Sortir par la belle porte._
Perdre ou quitter un emploi d’une manière honorable.—Cette expression rappelle un usage observé au parlement de Paris, à l’égard des prisonniers qu’on mettait en liberté, après avoir reconnu leur innocence. Les juges les fesaient reconduire honorablement par la grande porte donnant sur le grand escalier de la cour du May, et dite _la belle porte_.
=POT.=—_Sourd comme un pot._
Le Duchat pense que cette expression est venue de ce qu’il n’y a point d’oreilles figurées sur les pots, comme il y en a sur les écuelles.—Je crois qu’elle est une variante mal entendue de de cette autre expression plus ancienne: _Sourd comme un toupin_. Le mot _toupin_ n’a point ici la signification de _pot_, mais celle de sabot, toupie. _Sourd comme un toupin_, ou comme un sabot, a beaucoup d’analogie avec _dormir comme un sabot_.
Beaumarchais disait: «Je suis sourd comme une urne sépulcrale, ce que les gens du peuple nomment _sourd comme un pot_; mais un pot ne fut jamais sourd, au lieu qu’une urne sépulcrale, renfermant des restes chéris, reçoit bien des soupirs et des invocations perdues, auxquels elle ne répond point; et c’est de là qu’a dû venir l’étymologie d’un grand mot que la populace ignorante a gâté.»
_Tourner autour du pot._
User de circonlocutions oiseuses, au lieu de s’énoncer nettement, perdre le temps en vains préparatifs pour une affaire qui devrait être traitée sans retard. Cette expression est une métaphore prise de l’art du potier. Les Romains en avaient une très analogue qui se trouve dans ce vers d’Horace:
_Nec circa vilem patulumque moraberis orbem._
Legouvé ayant voulu exprimer, dans sa tragédie de _Henri IV_, le mot naïf et touchant de ce bon roi, qui désirait que chaque paysan pût mettre la poule au pot le dimanche, eut recours à la périphrase suivante:
Je veux enfin qu’au jour marqué pour le repos, L’hôte laborieux des modestes hameaux, Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance, Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance.
Les plaisants lui reprochèrent d’avoir _tourné autour du pot_.
_C’est le pot de terre contre le pot de fer._
C’est un homme faible contre un homme fort; c’est un homme sans appui qui doit échouer dans un démêlé avec un homme qui a de l’autorité et du crédit.—Ce proverbe est d’une grande antiquité, car il se trouve dans une fable d’Ésope et dans le passage suivant de l’_Ecclésiastique_ (ch. XIII, v 2 et 3): _Ditiori te ne socius fueris. Quid communicabit cacabus ad ollam? quando enim te colliserint confringetur._ «N’entre point en société avec un homme plus puissant que toi. _Quelle union peut-il y avoir entre un pot de terre et un pot de fer?_ s’ils viennent à se heurter l’un contre l’autre, le pot de terre sera brisé.»
_Découvrir le pot aux roses._
La rose, dont le Tasse a dit d’une manière si charmante: _Quanto si mostra men, tanto e più bella; moins elle se montre, plus elle est belle_, la rose était, dans l’antiquité, le symbole de la discrétion; et la riante mythologie avait consacré cette idée, en racontant que l’Amour avait fait présent de la première rose qui parut sur la terre à Harpocrate, dieu du silence, pour l’engager à cacher les faiblesses de Vénus. De même que la rose a son bouton enveloppé de ses feuilles, on voulait que la bouche gardât la langue captive sous les lèvres[74]. Quand on fesait une confidence à quelqu’un, on ne manquait pas de lui offrir une rose, comme une recommandation expresse de respecter les secrets dont il devenait dépositaire. Cette fleur figurait surtout dans les festins: tressée en guirlandes destinées à couronner le front et la coupe des convives, ou placée par bouquets sous leurs yeux, elle servait à leur rappeler que les doux épanchements, nés de la liberté qui règne dans les banquets, doivent toujours être sacrés. Nos bons aïeux avaient adopté cet aimable usage, qu’ils rendaient plus significatif encore, en exposant sur la table un vase de roses sous un couvercle[75]; et de là vint la locution: _Découvrir le pot aux roses_, c’est-à-dire les choses qu’on veut tenir cachées, et particulièrement les mystères de la galanterie.
Les Allemands, pour recommander de ne point trahir une confidence, se servent de la formule suivante: _Ceci est dit sous la rose._
Cette formule est également familière aux Anglais, et voici comment elle a été expliquée dans l’_Herbier de la Bible_, par Newton (pag. 223, 224, édition de Londres, in-8^o 1587): «Quand d’aimables et gais compagnons se réunissent pour faire bonne chère, ils conviennent qu’aucun des joyeux propos tenus pendant le repas ne sera divulgué, et la phrase qu’ils emploient pour garantie de leur convention, est que tous ces propos doivent être considérés comme _tenus sous la rose_; car ils ont coutume de suspendre une rose au dessus de la table, afin de rappeler à la compagnie l’obligation du secret.»
Peacham, dans son ouvrage intitulé: _The Truth of our times_; _la Vérité de notre temps_ (pag. 173, édit. de Londres, in-12, 1638), rapporte qu’en beaucoup d’endroits de l’Angleterre et des Pays-Bas, on voyait une rose peinte au beau milieu du plafond de la salle à manger.
On peut croire qu’un pareil usage ne fut pas inconnu aux anciens, si l’on en juge par ces quatre vers que Lloyd, dans son Dictionnaire, dit avoir été trouvés sur une dalle antique de marbre:
Est rosa flos Veneris, cujus quo furta laterent Harpocrati matris dona dicavit Amor. Inde rosam mentis hospes sut pendit amicis, Convivæ ut sub eâ dicta tacenda sciant.
«La rose est la fleur de Vénus. L’Amour en consacra l’offrande à Harpocrate, pour l’engager à cacher les voluptés furtives de sa mère, et de là est née la coutume de suspendre cette fleur au-dessus de la table hospitalière, afin que les convives sachent qu’il ne faut pas divulguer _ce qui a été dit sous la rose_.»
_Les pots fêlés sont ceux qui durent le plus._
Les personnes maladives résistent ordinairement plus longtemps que les autres, parce qu’elles se ménagent.—C’est un proverbe grec qui était passé dans la langue latine en ces termes: _Malum vas non frangitur_.
=POTRON.=—_S’éveiller_ ou _se lever dès le potron minet_.
C’est-à-dire de très grand matin, comme le petit chat, qui distinguant très bien les objets dans le crépuscule, à cause de la conformation particulière de ses yeux, profite de ce moment pour s’exercer avec plus d’avantage à la chasse des souris.
_Potron_ est un diminutif du vieux mot _potre_, qui signifie petit des animaux.—On dit aussi _dès le potron jacquet_, comme on le voit dans ces vers du septième chant du poème de Cartouche par Grandval:
Il avançait pays monté sur son criquet, _Se levait_, tous les jours, _dès le potron Jacquet_.
_Jacquet_ est un vieux mot par lequel on désignait un flatteur[76], acception qu’Amyot a conservée dans la phrase suivante de sa traduction de Plutarque (_Traité de la mauvaise honte_, ch. 8): «Tu le loueras doncques haultement et follement et feras bruit des mains en lui applaudissant comme les _jacquets_.» C’est sans doute en raison de la conformité qu’on a trouvée entre le caractère du flatteur et celui du chat, que le nom de _jacquet_ a été transporté à cet animal.
=POUCE.=—_Mettre les pouces._
Céder, se soumettre, s’avouer vaincu.—Les Grecs disaient _αίρειν δάϰτυλον_, _lever le doigt_, et les Romains de même _tollere digitum_, parce qu’il était d’usage que l’athlète qui succombait dans le combat avouât sa défaite par ce signe. Domitien avait ordonné par une loi spéciale que le gladiateur qui s’obstinait à ne point le faire fût mis à mort sur-le-champ.
=POUDRE.=—_Il n’a pas inventé la poudre._
Il n’a rien fait d’extraordinaire, il est tout à fait nul. C’est comme si l’on disait: il ne mérite pas le nom de _docteur admirable_, qui fut donné à Roger Bacon, moine franciscain, regardé comme l’inventeur de la poudre.
Quand on veut faire entendre, sans avoir l’air de blesser la politesse, qu’_un homme n’a pas inventé la poudre_, on dit qu’_on a tiré le canon_ ou _un beau feu d’artifice à sa naissance_.
Voici un proverbe très curieux du XV^e siècle sur la découverte de la poudre: _Le moine qui inventa la poudre avait dessein de miner l’enfer_.
Il n’est pas étonnant que nos aïeux aient considéré cette découverte comme un chef-d’œuvre et un type du génie. Elle avait pour eux la plus grande importance, car elle leur offrait un moyen infaillible de s’affranchir de l’oppression des nobles, de réprimer le brigandage seigneurial, en fesant cesser la supériorité du chevalier bardé de fer contre le bourgeois sans armure, du grand contre le petit, du fort contre le faible. C’était un don fait par le ciel à l’égalité des droits contre l’inégalité des moyens: la tyrannie des gentilshommes ne put tenir devant les armes à feu, et sa décadence commença précisément à l’époque où elles furent introduites.
_Jeter de la poudre aux yeux._
M. A.-V. Arnault a dit dans un article sur la poudre: «Quelle est l’origine de cette expression? N’aurait-elle pas pris naissance dans les camps? Le chevalier de Boufflers me contait qu’autrefois à l’armée on jugeait de loin, au volume du tourbillon de poudre (c’était le mot consacré) qu’élevait un groupe de cavaliers, du grade de l’officier que ce groupe accompagnait sur la ligne. _Poudre de maréchal-de-camp_, disait-on, _poudre de lieutenant-général_, _poudre de général_, ce n’était pas raisonner absolument mal, le cortége d’un officier supérieur étant proportionné en nombre à l’importance de son grade. Cependant on peut être induit en erreur par cet indice, et prendre des troupeaux pour des troupes, comme cela est arrivé à don Quichotte, qui, à la vérité, s’est quelquefois trompé plus lourdement; un faquin entouré de quelques goujats peut faire autant de poudre qu’un maréchal de France. Quand on y était pris, on disait: _Ce drôle nous a jeté de la poudre aux yeux_. Ce qui passa en proverbe.»