Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 50

Chapter 503,770 wordsPublic domain

_Si vis esse Satur, nostrum potes esse Priapum;_ _Ipsa licet rodas inguina, purus eris_

=PATTE-PELU.=—_C’est un patte-pelu._

C’est un rusé qui va adroitement à ses fins sous des apparences de douceur et d’honnêteté. On dit aussi d’une femme qui use de pareils artifices: _C’est une patte-pelue_.

Furetière pense que _patte-pelu_ est une allusion à la fable du loup qui montrait _patte_ de brebis à l’agneau pour le surprendre. D’autres le regardent comme un sobriquet du chat, hypocrite qui cache ses griffes dans le velours et égratigne en caressant. Suivant l’opinion la plus accréditée et la plus vraisemblable, ce mot rappelle Jacob qui, par le conseil de Rebecca, dont il était l’enfant gâté, enveloppa ses mains de la peau d’un chevreau, pour attraper son bonhomme de père qui n’y voyait que du bout des doigts, et escamoter la bénédiction que ce pauvre aveugle destinait au malheureux Ésaü, déjà trompé par son cadet sur la vente d’un plat de lentilles qu’il devait payer de son droit d’aînesse.

=PAUVRE.=—_Qui donne au pauvre, prête à Dieu._

Salomon a dit: _Fœneratur Domino qui miseretur pauperis_ (Prov. CXIX, v. 17). _Celui qui a pitié du pauvre, prête à Dieu._

_La main du pauvre est la bourse de Dieu._

Proverbe pris de cette belle pensée de saint Ambroise: _In paupere absconditur Deus; manum porrigit pauper, et accipit Deus_. _Dieu se cache dans le pauvre; et, quand le pauvre tend la main, Dieu reçoit._

_Donner au pauvre n’appauvrit pas._

Donner au pauvre, c’est bénéficier avec le ciel. L’aumône est, dans l’esprit de la religion, une usure sainte, un gain assuré. Il n’y a pas, dit saint Clément, de champ si fertile qui rende autant qu’elle, _cuinam agri tantùm profuerint quantùm gratificari?_

_Tout le monde tombe sur le pauvre._

Ce proverbe est un résumé du passage de l’Ecclésiastique (ch. XIII, v. 25, 27, 29): «Si le riche est ébranlé, ses amis le soutiennent; mais si le pauvre commence à tomber, ses amis même contribuent à sa chute.—Si le pauvre a été trompé, on lui fait encore des reproches; s’il parle sagement, on ne veut pas l’écouter.—S’il fait un faux pas, on le fait tomber tout-à-fait.»

Les Allemands disent: _An das Armut will jedermann die Schuch wischen_. _Chacun veut essuyer ses pieds sur la pauvreté._

=PAUVRETÉ.=—_Pauvreté n’est pas vice._

Pour être pauvre, on n’en est pas moins honnête homme; on a tort de compter la richesse avant le mérite.

Cette réclamation proverbiale n’a presque pas de valeur dans ce siècle où l’argent est tout. La probité indigente se voit condamnée à l’humiliation et au mépris, et si quelqu’un fait observer que _pauvreté n’est pas vice_, tout le monde est prêt à répondre comme Dufresny: _C’est bien pis_.

Nos pères disaient: _Pauvreté n’est pas vice; mais c’est une espèce de ladrerie, chacun la fuit_.—La _ladrerie_, ou lèpre, était, dans le moyen-âge, une maladie non moins redoutée que la peste. On retranchait de la société les malheureux atteints de cette maladie, et l’on ne souffrait pas même qu’après leur mort, leurs cendres fussent mêlées, dans les cimetières, avec celles des autres hommes.

=PAYS.=—_Il est bien de son pays._

Cette expression proverbiale est regardée comme une variante de cette autre employée par Brantôme: _Il sent bien son patois_. Un homme _qui est bien de son pays_, ou _qui sent bien son patois_, est, au propre, un homme qui s’est toujours tenu dans le lieu de sa naissance, qui ne sait point parler autrement qu’on y parle; et, au figuré, un homme bien novice, bien simple.—Rien ne forme tant les hommes que les voyages, et ce n’est pas sans raison que l’on compare le monde à un grand livre, où celui qui n’a point quitté son pays natal n’a lu qu’un feuillet.

L’expression _il est bien de son pays_ fait le sel de l’épigramme suivante de Ménage contre l’imprimeur Journel, qui avait refusé de mettre sous presse un passage des _Origines de la langue française_, relatif aux _badauds de Paris_:

De peur d’offenser sa patrie, Journel, mon imprimeur, digne enfant de Paris, Ne veut rien imprimer sur la badauderie, _Journel est bien de son pays_.

=PÉCHÉ.=—_Péché caché est à demi pardonné._

Quand le scandale ne se joint pas au péché, le péché en est moindre, comme il est aussi plus grand dans le cas contraire.—_Qui delinquit apertè bis reus est: agit simul et docet_. _Celui qui pèche publiquement est deux fois coupable: il fait le mal et enseigne à le faire._

=PEINE.=—_A chaque jour suffit sa peine._

C’est assez des peines du présent: il ne faut point les augmenter par la douleur de celles du passé, ni par la crainte de celles de l’avenir; car, dans le premier cas, on se tourmente toujours trop tard, et, dans le second, toujours trop tôt. Ce proverbe est pris du passage suivant de l’Évangile selon saint Mathieu (ch. VI, v. 34): _Nolite ergo solliciti esse in crastinum: crastinus enim dies sollicitus erit sibi ipsi_. SUFFICIT DIEI MALITIA SUA. _Ne soyez donc point en souci pour le lendemain, car le lendemain prendra soin de ce qui le regarde_: A CHAQUE JOUR SUFFIT SA PEINE.

On rapporte que Napoléon, exilé à Sainte-Hélène, répétait souvent ce proverbe.

_La peine et le plaisir se suivent._

Ésope dit que Jupiter voulut, un jour, mêler ensemble la volupté et la douleur; et que, n’ayant pu en venir à bout, il ordonna qu’elles se suivraient mutuellement. Ainsi, quand la douleur précède, la volupté la suit, et réciproquement.

Antisthène recommandait de chercher les plaisirs qui suivent la peine, et non pas ceux qui la précèdent.

=PÈLERIN.=—_Je connais le pèlerin._

C’est probablement le fabliau de _la Confession du renard_ qui a donné naissance à cette expression, où le mot _pèlerin_ est pris dans le sens de rusé et matois. Ce renard, obligé par son confesseur d’aller chercher à Rome l’absolution de ses péchés, met une écharpe à son cou, prend le bourdon, et s’achemine vers la ville sainte, en compagnie d’un âne et d’un bélier, ses voisins, qu’il a décidés à le suivre, à force d’instances et en leur offrant la perspective d’une foule d’avantages attachés à cette pieuse pérégrination. Nos trois _romipètes_ courent quelque temps par monts et par vaux, mais ils n’accomplissent pas leur mission; car leur zèle se refroidit, et le mal du retour les gagne au milieu de diverses aventures fâcheuses qui leur arrivent. Cependant ils échappent à tous les dangers, grâce à l’adresse du renard, dont la conduite, en ces conjonctures, est un modèle achevé de finesse et de ruse.

_Rouge au soir, blanc au matin, C’est la journée du pèlerin._

Lorsque le ciel est rougi par le soleil couchant, on peut en conclure qu’il n’y a que des vapeurs légères qui se dissiperont au premier souffle de l’air, au lieu de se condenser pour se résoudre en pluie, comme font les nuages noirs, imperméables aux rayons lumineux; de là ce proverbe emprunté de l’Évangile selon saint Mathieu (ch. XVI, v. 2): _Facto vespere dicitis: Serenum erit, rubicundum enim est cœlum_.—_Vous dites le soir: Il fera beau demain, car le ciel est rouge._

Ce proverbe a été développé poétiquement par M. de Lamartine dans ces vers de sa cinquième harmonie:

On regarde descendre avec un œil d’amour, Sous les monts, dans les mers, l’astre poudreux du jour, Et, selon que son disque, en se noyant dans l’ombre, Creuse une ornière d’or ou laisse un sillon sombre, On sait si, dans le ciel, l’aurore de demain Doit ramener un jour nébuleux ou serein.

Quelquefois on fait un changement au proverbe, en disant:

_Rouge le soir, blanc le matin, Ravit le cœur du pèlerin._

Et alors on rappelle en même temps une observation météorologique et un précepte d’hygiène, par une double allusion à la couleur du ciel et à la couleur du vin, qu’on recommande de boire blanc le matin et rouge le soir. Cette variante se trouve en ces termes dans _le Vrai régime des bergers_, par Jean de Brie (f^o 27, _verso_): _Rouge vespre et blanc matin réjouissent le pèlerin_.

Observons que le mot _pèlerin_ désigne un homme en voyage; ce qui prouve que le proverbe est d’une époque très ancienne, où le mot voyageur n’était pas encore connu.

=PENDU.=—_Avoir de la corde de pendu._

C’est avoir un bonheur constant et inaltérable, particulièrement au jeu.—Pline le Naturaliste, nous apprend (liv. XXVIII, ch. 4) qu’à Rome, le peuple croyait que la corde qui avait serré le cou d’un pendu possédait plusieurs vertus merveilleuses, entre autres celle d’apaiser une violente migraine, dès l’instant qu’on se l’appliquait sur les tempes. Chez nos bons aïeux, la crédulité était plus grande encore: on pensait que la fièvre quarte, la colique, la sciatique, le mal de dents et d’autres maux ne pouvaient manquer de céder à l’efficacité d’un tel spécifique. On se figurait surtout qu’il suffisait d’avoir dans la poche un petit bout de cette précieuse corde, pour se ménager toutes les chances favorables du jeu, et c’est là ce qui donna naissance à l’expression proverbiale. Les joueurs aujourd’hui ne sont pas moins superstitieux. Ils ne portent plus de la corde de pendu, parce qu’on a cessé de pendre; mais ils ont foi à d’autres amulettes. Les paysans qui vont jouer aux foires et aux fêtes de village, ont soin de mettre dans leurs habits une plume de roitelet, persuadés que cette plume doit être un gage infaillible de bonheur; et, s’ils perdent, malgré cela, n’allez pas vous imaginer que leur persuasion en soit affaiblie. Ils s’accusent tout simplement d’avoir exposé leur enjeu contre des gens qui s’étaient munis comme eux et mieux qu’eux de _la plume gagnante_. Ainsi, l’influence du roitelet n’est jamais en défaut. Eh! comment pourrait-elle l’être! Le roitelet, disent-ils, est l’oiseau du bon Dieu; il assistait à la naissance de l’enfant Jésus; il fesait son nid au bord de la crèche; et c’est pour rappeler cette tradition qu’il paraît tous les ans à Noël.

L’influence que nos paysans attribuent au roitelet est attribuée, en Allemagne, à la chauve-souris, témoin cette expression proverbiale qui correspond à la nôtre: _Ein Fledermaus Herz haben_. _Avoir un cœur de chauve-souris._

_L’espoir du pendu, que la corde casse._

Autrefois on fesait grâce à un condamné, si la corde rompait pendant l’exécution, parce que l’on pensait que l’indulgence du ciel avait permis cet incident en faveur du repentir, et le peuple ne souffrait point qu’on dérogeât à cette coutume, dont nos vieilles chroniques rapportent plusieurs exemples. Mais comme elle devint très abusive, elle fut abrogée par tous les parlements, à l’exemple de celui de Bordeaux, dont un fameux arrêt, du 24 avril 1524, disait expressément que toutes les condamnations capitales, au supplice de la corde, contiendraient à l’avenir cette formule: _Pendu, jusqu’à ce que mort s’ensuive_.

_Il ne faut point parler de corde dans la maison d’un pendu._

Il ne faut point parler de choses qui peuvent être reprochées à ceux devant qui on parle.—Ce proverbe était autrefois ainsi: _Il ne faut point parler de corde devant un pendu_, parce que, grâce à l’usage dont il est question dans l’article précédent, il y avait un assez grand nombre de pendus sauvés par la rupture de la corde. Le célèbre calligraphe Hamon de Blois était un de ces _échappés de la potence_, qu’on voyait se promener et voyager librement, portant dans leur poche, pour passe-port, l’extrait du procès-verbal de leur exécution.

_Aussitôt pris, aussitôt pendu._

On prétend que cette locution proverbiale est une allusion à la malheureuse destinée de Barnabé Brisson, de Claude Larcher, tous deux conseillers au parlement, et de Jean Tardif, conseiller au Châtelet, qui furent arrêtés par la faction des Seize, le 15 novembre 1591, à neuf heures du matin, confessés à dix et pendus à onze. Mais c’est une erreur; car l’expression existait avant l’exécution de ces trois nobles défenseurs de l’autorité royale. Elle a dû son origine à la juridiction policielle de la maréchaussée. Cette milice, dont les attributions étaient autrefois beaucoup plus étendues qu’aujourd’hui, avait des magistrats, des procureurs du roi et des greffiers qui chevauchaient avec elle, et qui, dans le cas de délits commis sur les grands chemins, se constituaient sur le champ en tribunal pour les juger. Rien n’était plus expéditif que cette justice ambulante, déjà organisée du temps de Charles V; et malheur au coupable qu’elle appréhendait: _Aussitôt pris, aussitôt pendu_.

_Qui est destiné à être pendu n’est jamais noyé._

_Le gibet ne perd jamais ses droits._—Pendant les guerres d’Italie, sous Louis XII, Gaston de Foix, duc de Nemours, chef de l’armée française, ayant entendu parler, à Carpy, d’un fameux astrologue de cette ville, le fit appeler pour le consulter. Plusieurs officiers, qui se trouvaient en ce moment auprès du prince, voulurent se faire tirer leur horoscope. Il y avait parmi eux un aventurier, nommé Jacquin Caumont, à qui l’astrologue prédit qu’il serait pendu avant trois mois. Deux jours après, ledit Jacquin passant de nuit sur un mauvais pont de bois qui joignait les deux bords d’un canal profond, tomba au milieu de l’eau, où il aurait infailliblement péri, si des bateliers ne l’en eussent retiré. Mais il n’échappa à cette mort que pour en subir une autre plus malheureuse. Il ne fut pas noyé, parce qu’il devait être pendu; et c’est ce qui lui arriva dans les limites du temps marqué par la prédiction. Le seigneur de La Palisse, appelé au commandement de l’armée en remplacement du duc de Nemours, tué à la bataille de Ravenne, fit accrocher notre homme à une potence, dans cette ville, en plein marché, pour le punir de s’être rendu coupable de pillage. Estienne Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 41) rapporte avec beaucoup de détails ce fait, qui a donné, dit-il, naissance au vieux proverbe: _Qui a à pendre n’a à noyer_.

Rabelais (liv. IV, chap. 24) fait plaisamment allusion à ce proverbe: «Par le digne froc que je porte, dist frère Jean à Panurge, durant la tempeste tu as eu paour sans cause et sans raison, car tes destinées fatales ne sont à périr en eaue. Tu seras hault en l’aer certainement pendu ou bruslé..... Panurge, mon amy, n’aye jamais paour de l’eaue, je t’en prie; par élément contraire sera ta vie terminée.—Voire, respondit Panurge; mais les cuisiniers des diables resvent quelquefois et errent en leur office, et mettent souvent bouillir ce qu’on destinoit pour roustir.»

Les Danois disent: _Han drukner ikke som henge skal, uden vandet gaaer over galgen_. _Celui qui doit être pendu ne sera pas noyé, à moins que l’eau ne déborde jusqu’à la potence._

Comme le proverbe est aussi ancien en Danemark qu’en France, on peut en conclure qu’il n’a pas eu l’origine qui lui est assignée par Pasquier, et qu’il a été imaginé pour exprimer l’action de la fatalité. Le philosophe Posidonius avait déjà signalé cette action dans l’histoire d’un homme à qui les oracles avaient prédit qu’il périrait sous les eaux, et qui, échappé à tous les dangers de la mer, se noya dans un ruisseau.

=PENSÉE.=—_Vous saurez ma pensée._

C’est ce que nous disons à une personne qui boit dans le verre où nous venons de boire, parce que le verre est imprégné d’émanations récentes auxquelles on peut bien supposer quelque influence sympathique.

_Les pensées ne paient point de douane ou de péage._

Les pensées sont libres et ne coûtent rien. On peut en rouler tant qu’on veut dans sa tête. Mais, parmi ces pensées affranchies du contrôle, il en est beaucoup qui sont des marchandises de contrebande, et que le diable confisque à son profit.

=PERCÉ.=—_Être bas percé._

Expression qu’on applique à une personne dont les affaires sont en mauvais état, dont la bourse est à peu près vide comme un tonneau _bas percé_; car on perce bas les tonneaux où il ne reste presque plus de liquide.

=PÈRE.=—_Ou ne peut contenter tout le monde et son père._

On n’obtient pas l’approbation de son père par les mêmes moyens que celle des étrangers, et l’on plaît rarement à son père, quand on veut plaire à tout le monde.—Ce proverbe, dont La Fontaine a fait usage dans la fable intitulée: _le Meunier, son Fils et l’Ane_, se trouve dans une lettre écrite au savant Nicolas par Léonard Arétin, surnommé Brunus, auteur du XV^e siècle.

=PERLE.=—_Les perles, quoique mal enfilées, ne laissent pas d’être précieuses._

Les bonnes choses qu’on dit, quoique mal liées, ne laissent pas d’avoir du prix.—Ce proverbe est pris d’une maxime littéraire des Arabes, qui distinguent deux sortes de compositions poétiques, dont ils comparent l’une à des perles détachées et l’autre à des perles enfilées. Dans la première, l’art des transitions n’existe point. Les phrases et les vers s’y succèdent sans avoir ensemble un rapport marqué, et toute leur beauté consiste dans l’élégance de l’expression ou dans la justesse de la pensée. C’est le même genre de composition que celui des Proverbes de Salomon, du livre de Job et de tous les livres antérieurs à ceux des Grecs, car ce sont les Grecs qui, les premiers, ont donné une forme parfaitement régulière aux ouvrages de poésie.

=PERRUQUE.=—_C’est une tête à perruque._

Cette expression par laquelle on désigne un homme à routine, un homme de très peu d’esprit, équivaut à tête de bois, tête incapable de penser, tête qui n’est bonne qu’à porter perruque. L’accessoire est pris pour le principal.

L’abbé de Saint-Pierre, qui avait une opinion fort opposée au célibat des prêtres et une conduite très analogue à cette opinion, fesait apprendre le métier de perruquier à tous les enfants que lui donnaient ses chambrières; et quand ses amis lui demandaient pour quel motif il préférait ce métier à tout autre, sa réponse était: C’est que _les têtes à perruque_ ne manqueront jamais.

_Donner une perruque à quelqu’un._

C’est lui faire une réprimande, lui infliger une punition. Cette façon de parler triviale a pris naissance dans quelque couvent de bénédictins ou d’autres moines que leur règle obligeait d’avoir la tête rasée, comme _serfs de Dieu_. Lorsque ces religieux renvoyaient un novice, reconnu indigne d’être admis à faire profession, ils lui remettaient une perruque, en remplacement de ses cheveux qui avaient été rasés, afin qu’il pût reparaître dans le monde sans scandale; et les admoniteurs, prenant occasion de cela, disaient ordinairement aux autres novices: Prenez garde de vous faire _donner une perruque_, de _recevoir une perruque_; d’où vint l’emploi de ce mot dans le sens figuré de réprimande et de correction.

=PERSÉVÉRANCE.=—_La persévérance vient à bout de tout._

Avec quelque lenteur que la persévérance marche, son succès est certain, parce qu’elle ne perd pas son objet de vue et n’interrompt jamais ses poursuites. _J’ai beau n’apporter qu’une corbeille de terre_, dit un adage persan; _si je continue, je finirai par élever une montagne_.

_La goutte d’eau finit par creuser le roc._

Gutta cavat lapidem non bis sed sæpe cadendo, Sic fimus docti non bis sed sæpe legendo.

=PESANT.=—_Valoir son pesant d’or._

Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne recommandable par ses bonnes qualités ou d’une chose à laquelle on attache beaucoup de prix, fait allusion, dît M. Michelet, à la forme primitive du _wehrgeld_ ou composition[72]. Le meurtrier devait contrepeser d’or le cadavre, donner un homme d’or pour celui qu’il avait tué; et, quand ce poids ne suffisait point pour apaiser le parent de la victime, il était quelquefois obligé de l’augmenter, selon leur exigence. C’est ce qu’on peut conclure d’un passage du poëme des quatre fils Aymon, où Charles propose à Aymon de lui payer neuf fois le _pesant d’or_ pour le meurtre de son cousin Hugo.

Ce qui se fesait pour racheter un meurtrier ou un criminel, se fesait aussi pour se racheter ou pour racheter quelqu’un d’une maladie. On offrait à Dieu ou à quelque saint le poids du malade en or, ou en argent, ou en cire. Grégoire de Tours (_De Mirac. S. Martini_) rapporte que Chararic, roi des Suèves, fit peser en or et en argent le corps de son fils malade, et envoya cette somme au tombeau de saint Martin, dans l’espérance que ce saint le guérirait.

=PET.=—_Chantez à l’âne, il vous fera des pets._

Les ânes aiment la musique, témoin l’âne d’Ammonius et l’âne du père Regnault, dont il est parlé à l’article _Rossignol d’Arcadie_. Quand ils l’entendent, ils ouvrent la bouche et les oreilles de toute leur grandeur pour en aspirer les sons, pour s’en pénétrer; mais on prétend qu’ils en ont la colique de plaisir, et qu’à mesure qu’ils les reçoivent, ils les rendent en exhalaisons inverses. De là ce proverbe qu’on applique aux ignorants et aux ingrats qui méconnaissent les bons offices qu’on leur rend, et n’y répondent même que par des grossièretés.

=PÉTAUD.=—_C’est la cour du roi Pétaud._

C’est un lieu de confusion, une assemblée tumultueuse où chacun fait le maître.

Chacun y contredit, chacun y parle haut, Et c’est tout justement _la cour du roi Pétaud_. (MOLIÈRE.)

On dit dans le même sens: _C’est une pétaudière._

Autrefois, en France, toutes les communautés se nommaient un chef qu’on appelait _roi_. Les mendiants mêmes avaient le leur, auquel on donnait, par plaisanterie, le nom de _Pétaud_, du verbe latin _peto_, je demande. On juge bien qu’un pareil roi n’avait pas grande autorité sur ses sujets, et que sa cour ne pouvait être qu’un lieu de tumulte et de désordre.

=PEUPLE.=—_La voix du peuple est la voix de Dieu._

C’est une pensée qu’Hésiode eut, dit-on, le premier, qu’Aristide développa en défendant Périclès, et qu’Aristote formula en sentence, devenue proverbiale, pour signifier que le sentiment du public est ordinairement fondé sur la vérité. Sénèque a dit: _Nemo omnes, neminem omnes fefellerunt_. _Personne n’a trompé tout le monde, et tout le monde n’a trompé personne._

Les Italiens disent de même: _L’universale non s’inganna._ Il est rare, en effet, que le jugement de tous ne soit pas la révélation du vrai et l’instinct du bien. Mais il ne faut pas confondre la voix du peuple avec les bruits populaires. Le proverbe ne veut pas dire qu’il faille être de l’avis de la canaille.

=PHÉBUS.=—_Donner dans le phébus._

C’est parler ou écrire d’une manière boursouflée et peu intelligible.—«Le phébus,» dit le père Bouhours (_Manière de bien penser dans les ouvrages d’esprit_, dialog. IV), «n’est pas si obscur que le galimathias. Il a un brillant qui signifie ou paraît signifier quelque chose. Le soleil y entre d’ordinaire; et c’est peut-être ce qui, dans notre langue, a donné lieu au nom de Phébus.»

Cette conjecture est ingénieuse; mais elle ne me paraît pas admissible. Voici la véritable explication: Gaston Phébus[73], prince du Béarn, composa, vers le milieu du XIV^e siècle, un traité sur la chasse, intitulé: _le Miroir de Phébus des déduits de la chasse des bestes sauvaiges et des oyseaux de proie_. L’ouvrage est divisé en deux parties, dont l’une est en prose et l’autre en vers. Cette seconde partie où figurent, à ce qu’on prétend, les événements de l’histoire contemporaine exposés sous le voile d’une allégorie continuelle, est écrite d’une manière aussi ampoulée qu’énigmatique; mais ce qui met le comble à la confusion qui y règne, c’est une série de discussions métaphysiques entre plusieurs vertus personnifiées qui font assaut de citations prises indistinctement de livres de philosophie, de médecine, de droit civil et de droit canon, etc.; le tout pour décider ou plutôt pour laisser indécise cette grave question: Si les chasseurs doivent accorder la préférence aux chiens ou aux faucons. L’embarras que le style d’une pareille composition donna aux lecteurs, embarras qui s’accrut à mesure que la langue subit des changements, fit appeler ce style _le phébus_, nom dérivé de l’écrivain, et appliqué à sa manière d’écrire.

Malherbe a dit des expressions _phébées_, pour des expressions ampoulées, qui n’ont qu’un faux éclat, qui sentent _le phébus_.

=PIE.=—_Être au nid de la pie._