Part 5
_Le faux ami ressemble à l’ombre d’un cadran._
Cette ombre se montre lorsque le soleil brille, et elle n’est plus visible quand il est voilé par les nuages.
Les anciens comparaient les faux amis aux hirondelles, qui paraissent dans la belle saison et disparaissent dans la mauvaise.
_Donec eris felix, multos numerabis amicos Tempora si fuerent nubila, solus eris._ (OVIDE, élég. 5.)
(Tant que vous serez heureux, vous aurez des amis; mais si la fortune vous devient contraire, ils vous laisseront seul.)
Nous avons encore une comparaison proverbiale qui a inspiré cet ingénieux quatrain à Mermet, poëte du seizième siècle:
Les amis de l’heure présente Ont le naturel du melon: Il faut en essayer cinquante Avant d’en trouver un de bon.
_Rien de plus commun que le nom d’ami, rien de plus rare que la chose._
_Vulgare amici nomen, sed rara est fides._ (PHÆDR., lib. III, fab. 9.)
Heureux celui qui, dans sa vie, peut trouver l’ombre d’un ami! disait, dans une comédie de Ménandre, un jeune homme qui n’osait croire à la réalité d’un bien si précieux.
Aristote s’écriait: O mes amis, il n’y a plus d’amis! et Caton prétendait qu’il fallait tant de choses pour faire un ami, que cette rencontre n’arrivait pas en trois siècles.
L’amitié est bien bête de compagnie, disait Plutarque, mais non pas bête de troupeau. Remarque très vraie, car les amitiés célèbres n’ont jamais existé qu’entre deux personnes.
C’est un assez grand miracle de se doubler, a dit Montaigne; n’en connaissent pas la hauteur ceux qui parlent de se tripler.
On connaît cette boutade spirituelle de Chamfort: Dans le monde, vous avez trois sortes d’amis: vos amis qui vous aiment, vos amis qui ne se soucient pas de vous, et vos amis qui vous haïssent.
Hélas! pourquoi faut-il que ces chers amis à qui nous donnons notre confiance ne soient presque toujours que de chers ennemis!
_Qui cesse d’être ami ne l’a jamais été._
_Qui desinit esse amicus, amicus non fuit._
Ce bel adage se trouve en grec dans le troisième discours de Dion Chrysostôme, qui l’a développé, en disant que le caractère de l’amitié est de ne point changer, et que si quelqu’un est infidèle à une personne avec qui il était lié, il déclare par cette conduite qu’il ne l’aimait point véritablement, car s’il eût été son ami, il serait demeuré tel. C’est exactement la pensée que le père de Neuville a exprimée d’une manière si heureuse dans un de ses sermons, en parlant de _la cour, où les heureux n’ont point d’amis, puisqu’il n’en reste point aux malheureux_.
_Un bon ami vaut mieux que cent parents._
Ce proverbe a sa raison dans cet autre: _Beaucoup de parents et peu d’amis._
Delille a dit:
Le sort fait les parents, le choix fait les amis.
Dorat avait dit avant Delille:
C’est le hasard qui fait les frères Et la vertu fait les amis.
_Un ami est un autre nous-même._
Mot de Zénon, fondateur de la secte des stoïciens.
_Qui n’est pas grand ennemi n’est pas grand ami._
C’est-à-dire, celui qui n’est pas capable de bien haïr, n’est pas capable de bien aimer; celui qui ne peut mettre beaucoup d’ardeur à se venger de ses ennemis, ne peut non plus en mettre beaucoup à servir ses amis.—L’auteur des _Loisirs d’un Ministre d’état_ désapprouve très fort ce proverbe, qui mesure sur les degrés de la haine les degrés de l’amitié. «Distinguons, dit-il, entre les excès dans lesquels les passions peuvent nous entraîner et les suites d’une liaison sage et réfléchie. L’amitié ne doit être que de ce dernier genre. Si elle devenait passion, elle cesserait d’être aussi estimable et aussi respectable qu’elle l’est; elle aurait tous les dangers de l’amour, qui fait faire autant de fautes que la haine et la vengeance. Dieu nous garde de trop aimer aussi bien que de trop haïr! Cependant, il faut bien aimer jusqu’à un certain point: le cœur de l’homme a besoin de ce sentiment, et ce sentiment fait du bien à notre esprit, quand il ne l’aveugle point. Mais la haine et le désir de la vengeance ne peuvent jamais que nous tourmenter. On est heureux de ne point haïr; mais en aimant d’une manière sensée, ne peut-on pas servir ardemment ses amis, mettre de la vivacité, de la suite, même de la ténacité dans les affaires qui les intéressent? Eh! faut-il donc être cruel pour les uns parce que l’on est tendre pour les autres, persécuteur pour être serviable? non. Pour moi, je déclare que je suis un faible ennemi, non-seulement en force, mais en intention, quoique je sois ami très zélé et très essentiel.»
_Ami jusqu’aux autels._
C’est-à-dire dans tout ce qui n’est pas contraire à la religion.
Ce proverbe, rapporté par Aulu-Gelle et par Plutarque, est une réponse de Périclès à un de ses amis qui l’engageait à faire un faux serment en sa faveur. Il est fondé sur l’usage antique de jurer, la main posée sur un autel.
François I^{er} en fit une noble application lorsque, en 1534, il écrivit au roi d’Angleterre, Henri VIII, qui lui conseillait de se séparer de l’église romaine comme il venait de le faire: _Je suis votre ami, mais jusqu’aux autels._
_On ne peut dire ami celui avec qui on n’a pas mangé quelques minots de sel._
Aristote et Plutarque se sont servis de ce proverbe, dont le sens est que l’amitié ne peut se former subitement, et qu’elle a besoin d’être confirmée par le temps. «Semblable aux vins généreux dont les années augmentent le prix, dit Cicéron, plus elle est vieille, plus elle est parfaite; et c’est avec raison qu’on pense qu’il faut manger ensemble plusieurs boisseaux de sel pour la consommer.»
L’amitié est aussi comparée au vin dans l’Ecclésiastique (ch. 9, v. 15): _Vinum novum amicus novus: vetarescet et cum suavitate bibes illud._ _Le nouvel ami est comme un vin nouveau: il vieillira, et alors tu le boiras avec plaisir._
_Amicitia pactum salis_, _amitié, pacte de sel_, est un proverbe du moyen âge pour exprimer que l’amitié doit s’établir lentement et être toujours durable. Les mots _pactum salis_ sont employés dans les livres saints, où ils signifient une alliance inviolable, par allusion à la nature du sel qui empêche la corruption. _Num ignoratis quod Dominus Deus Israël dederit regnum David super Israël in sempiternum ipsi et filiis ejus in_ PACTUM SALIS. Il était recommandé dans le Lévitique d’offrir du sel dans tous les sacrifices, _In omnii oblatione tuâ offeres sal_ (lib. II, cap. 13). Homère a donné au sel l’épithète de _divin_; Pythagore le regardait comme le symbole de la justice, et il voulait que la table en fût toujours pourvue. Vatable croit que les Francs admettaient le sel dans leurs pactes, pour montrer qu’ils dureraient toujours; et quelques auteurs ont pensé que le nom de _loi salique_ a pu dériver de cet usage.
_Il vaut mieux perdre un bon mot qu’un ami._
Ce proverbe doit être fort ancien. Quintilien a dit, dans ses _Institutions oratoires_, l. VI, ch. 3: _Lædere numquam velimus, longe que absit propositum illud: potius amicum quam dictum perdidit._
_Un ami en amène un autre._
Une personne invitée dans une maison y mène quelquefois une autre personne qu’on n’attendait pas, et la présentation se fait avec des excuses auxquelles on répond: _Un ami en amène un autre._
_Ami de Platon, mais plus ami de la vérité._
_Amicus Plato sed magis amica veritas._
Ce proverbe est un mot d’Aristote attaquant quelques opinions philosophiques de son maître Platon.
_Ami au prêter, ennemi au rendre._
Proverbe qui paraît pris de cette pensée de Plaute: Si vous redemandez l’argent que vous avez prêté, vous trouverez souvent que d’un ami votre bonté vous a fait un ennemi.
_...... Si quis mutuum quid dederit, Cum repetit, inimicum amicum beneficio invenit suo._
(_Trinum_, act. IV, sc. 3.)
On trouve dans G. Meurier: _Au prêter Dieu, au rendre diable._
Les Espagnols ont ce proverbe: _Qui prête ne recouvre; s’il recouvre, non tout; si tout, non tel; si tel, ennemi mortel._
Les Anglais disent: _Qui prête son argent à son ami perd au double._ C’est-à-dire l’argent et l’ami.
_Vieux amis et comptes nouveaux._
Pour dire que c’est un moyen de conserver ses amis que d’avoir ses comptes toujours bien réglés avec eux. _Les vases neufs et les vieux amis sont les meilleurs_, disaient les Grecs et les Latins, dans un sens analogue.
_Les bons comptes font les bons amis._
Proverbe dont on fait ordinairement l’application pour s’excuser de revoir un compte ou un mémoire présenté par un ami.
_Il ne faut pas compter avec ses amis._
Ce proverbe, en opposition avec les deux précédents, signifie qu’il faut se montrer plutôt généreux qu’intéressé dans les affaires qu’on peut avoir avec ses amis.
Les Turcs disent: _L’amitié mesure par tonneaux et le commerce par grains._
_Entre amis, tout doit être commun._
Ce proverbe est fort ancien. Épicure blâmait Pythagore de l’avoir appliqué littéralement en obligeant ses disciples à mettre en commun tout ce qu’ils possédaient.—«Si j’ai un véritable ami, disait-il, ne suis-je pas aussi maître de ses biens que s’il m’en eût fait le dépositaire? Y a-t-il moins de mérite à donner son cœur que ses richesses? Je ne dois pas abuser de la tendresse de cet ami; ce qu’il possède, je dois le ménager comme ma propre fortune: mais je lui fais un outrage si j’exige qu’il la confie à un tiers pour nos besoins communs.»
_Il faut aimer ses amis avec leurs défauts._
C’est-à-dire qu’il faut être indulgent pour les défauts de ses amis, car l’indulgence augmente l’amitié, et la sévérité la diminue. Il ne s’agit ici que de ces petits défauts qui ne tirent point à conséquence. La complaisance pour les vices des amis serait contraire à la morale et même à l’amitié.
Pour les cœurs corrompus l’amitié n’est point faite. (VOLTAIRE.)
_Il faut éprouver les amis aux petites occasions et les employer aux grandes._
_Il faut louer tout bas ses amis._
Madame Geoffrin établissait comme autant de règles, 1^o qu’il faut rarement louer ses amis dans le monde; 2^o qu’il ne faut les louer que généralement et jamais par tel ou tel fait, en citant telle ou telle action, parce qu’on ne manque jamais de jeter quelque doute sur le fait ou de chercher à l’action quelque motif qui en diminue le mérite; 3^o qu’il ne faut pas même les défendre lorsqu’ils sont attaqués trop vivement, si ce n’est en termes généraux et en peu de paroles, parce que tout ce qu’on dit en pareil cas ne sert qu’à animer les détracteurs et à leur faire outrer la censure.
Ces conseils sont le développement de notre proverbe, qui est pris du passage suivant des Proverbes de Salomon (ch. 27, v. 14): _Qui laudat amicum suum voce altâ erit illi loco maledictionis._ _Qui loue son ami à haute voix, attire sur lui la malédiction._
_Les amis de nos amis sont nos amis._
C’est-à-dire qu’ils ne doivent pas nous être indifférents, et qu’ils ont des droits à nos égards.
_Il est bon d’avoir des amis partout._
Ce proverbe a donné lieu à un vieux conte qui a été mis en rimes de la manière suivante par je ne sais quel auteur:
Une dévote, un jour, dans une église, Offrit un cierge au bienheureux Michel, Un autre au diable.—Oh! oh! quelle méprise! Mais c’est au diable. Y pensez-vous? ô ciel! —Laissez, dit-elle, il ne m’importe guères; Il faut toujours penser à l’avenir. On ne sait pas ce qu’on peut devenir, Et les amis sont partout nécessaires.
L’abbé Tuet rapporte qu’un Visigoth arien, nommé Agilane, disait un jour sérieusement à Grégoire de Tours, qu’on peut choisir, sans crime, telle religion que l’on veut, et que c’était un proverbe de sa nation, qu’en passant devant un temple de païens et une église de chrétiens, il n’y a point de mal de faire la révérence devant l’un et devant l’autre. Ce Visigoth, faisant son offrande à saint Michel, n’aurait sûrement pas oublié l’estafier du bienheureux.
_Il faut se dire beaucoup d’amis et s’en croire peu._
Parce que, en se disant beaucoup d’amis, on peut obtenir quelque considération, et, en se croyant peu d’amis, on est moins exposé à se laisser tromper par ceux qui abusent de ce titre.
_Dieu me garde de mes amis! Je me garderai de mes ennemis._
On peut se garantir de la vengeance d’un ennemi déclaré, mais il n’y a point de préservatif contre la trahison qui se présente sous les couleurs de la bienveillance et de l’amitié.
Stobée rapporte (pag. 721) que le roi Antigone, sacrifiant aux dieux, les priait de le protéger contre ses amis, et qu’il répondait à ceux qui lui demandaient le motif de cette prière: _C’est que connaissant mes ennemis, je puis m’en préserver._
On lit dans l’Ecclésiastique (ch. 6, v. 13): _Ab inimicis tuis separare et ab amicis tuis attende._ _Séparez-vous de vos ennemis, et gardez-vous de vos amis._
Les Italiens disent comme nous:
_Di chi mi fido quarda mi Dio! Degli altri mi guardaro io._
En visitant les _pozzi_ du palais du doge, à Venise, j’ai trouvé ces deux vers sur un mur dans un de ces cachots où le conseil des Dix enfermait ses victimes; ils y avaient été tracés de la main d’un prêtre qui avait eu le bonheur d’échapper à son horrible captivité par une issue qu’il s’était ouverte en arrachant du pavé une large dalle posée sur un égout aboutissant au canal voisin.
Les Allemands ont le même proverbe, et Schiller l’a employé dans une de ses tragédies.
_Le plus bel âge de l’amitié est la vieillesse._
Le temps qui flétrit tout embellit l’amitié.
_Il faut découdre et non déchirer l’amitié._
Mot de Caton l’ancien, rapporté par Cicéron en ces termes: _Amicitiæ sunt dissuendæ magis quām discindendæ._
C’est quelquefois un malheur nécessaire de renoncer à certains amis; alors il faut s’en éloigner insensiblement, sans aigreur et sans colère, et faire voir qu’en se détachant de l’amitié on ne veut pas la remplacer par l’inimitié; car il n’y a rien de plus honteux que d’être en guerre ouverte après une liaison intime.
«Il ne faut pas croire, dit très bien madame de Lambert, qu’après les ruptures vous n’ayez plus de devoirs à remplir; ce sont les devoirs les plus difficiles, et où l’honnêteté seule vous soutient. On doit du respect à l’ancienne amitié. Il ne faut point appeler le monde à vos querelles; n’en parlez jamais que quand vous y êtes forcé pour votre propre justification; évitez même de trop charger l’ami infidèle, etc.»
_Il ne faut pas laisser croître l’herbe sur le chemin de l’amitié._
Il ne faut pas négliger ses amis. Les Celtes disaient: «Sachez que, si vous avez un ami, vous devez le visiter souvent. Le chemin se remplit d’herbes, et les arbres le couvrent bientôt si l’on n’y passe sans cesse.»
_L’amitié rompue n’est jamais bien soudée._
Les Espagnols disent par la même métaphore: _Amigo quebrado, soldado, mas nunca sano._ _Ami rompu peut bien être soudé, mais il n’est jamais sain._
Il n’y a guère de réconciliation tout à fait sincère; la défiance ou la trahison s’y mêlent presque toujours. Asmodée, parlant de sa dispute avec Paillardoc, a dit avec autant de vérité que de finesse: «On nous réconcilia, nous nous embrassâmes, et, depuis ce temps, nous sommes ennemis mortels.»
Il y a un proverbe patois fort ingénieux, dont voici la traduction littérale: _L’amitié rompue ne se renoue point sans que le nœud paraisse ou se sente._
=AMOUR.=—_Amour et mort, rien n’est plus fort._
Rien ne résiste à l’amour ni à la mort. C’est la belle pensée de l’Écriture sainte: _Fortis ut mors dilectio_; _l’amour est fort comme la mort_.
_L’amour le plus parfait est le plus malheureux._
Les contrariétés auxquelles l’amour est soumis en prouvent la perfection. Tous les romans semblent faits pour confirmer la vérité de ce proverbe. On n’y voit que des amants poursuivis par une fatale destinée et dont la constance s’affermit sous les coups du malheur.
_L’amour fait perdre le repas et le repos._
Ce proverbe est l’un des trente-un articles du _Code d’amour_ qui se trouve dans l’ouvrage intitulé: _Livre de l’art d’aimer et de la réprobation de l’amour_, par maître André, chapelain de la Cour royale de France. Voici cet article: _Minus dormit et edit quem amoris cogitatio vexat._
Le souci ronge ceux qui aiment, dit l’auteur de l’_Imitation_. Ovide a dit dans son _Héroïde_ de Pénélope à Ulysse:
_Res est solliciti plena timoris amor._
L’amour est toujours plein d’un inquiet effroi.
Les Italiens ont ce proverbe: _Chi ha l’amor nel petto ha sprone nei fianchi_; _qui a l’amour au cœur a l’éperon aux flancs_.
_L’amour sied bien aux jeunes gens et déshonore les vieillards._
_Amare juveni fructus est, crimen seni._ (LABERIUS.)
L’_amour_, disait Louis XII, _est le roi des jeunes gens, et le tyran des vieillards_.
_Est in camtie ridiculosa Venus._ (OVIDE.)
_Turpè senex miles._ (Id.)
C’est une grande difformité dans la nature qu’un vieillard amoureux. (LA BRUYÈRE.)
_Lorsqu’un vieux fait l’amour,_ _La mort court à l’entour._
L’amour hâte la fin de la vie d’un vieillard. L’amour chez le vieillard est comme le gui qui fleurit sur un arbre mort.
_Qui se marie par amour_ _A bonnes nuits et mauvais jours._
Une femme d’esprit disait à son fils, pour le dissuader de faire un mariage d’amour, qui est ordinairement un mariage pauvre: Souvenez-vous, mon fils, qu’il n’y a qu’une chose qui revienne tous les jours dans le ménage: c’est le pot-au-feu.
_Après l’amour le repentir._
Hélas! nous ne pouvons aimer toujours, et le repentir nous prend où l’amour nous laisse.
_L’amour et la pauvreté font ensemble mauvais ménage._
Le ménage le plus uni cesse de l’être quand il est pauvre. La pauvreté tue l’amour. Les Anglais disent: _When poverty comes in at the door, love flies out at the window_; _lorsque la pauvreté entre par la porte, l’amour s’envole par la fenêtre_.
_L’amour ne loge point sous le toit de l’avarice._
Le Code d’amour déjà cité dit: _Amor semper ab avaritiæ consuevit domicitiis exulare._
_L’amour apprend aux ânes à danser._
La légèreté et la souplesse singulières avec lesquelles les ânes, au mois de mai, bondissent et se trémoussent dans la prairie auprès des ânesses, ont donné lieu à ce proverbe, dont le sens est que l’amour polit le naturel le plus inculte.
_L’amour porte la musique._
Les amants aiment à chanter leurs plaisirs et leurs peines. De là ce proverbe, qu’on trouve expliqué dans les Symposiaques de Plutarque (liv. I, quest. 5). Les Anglais disent: _Love was the mother of poetry._ _Amour engendra poésie._ Ce qui a été ingénieusement développé dans le _Spectateur_, n^o 377.
_A battre faut l’amour._
_Faut_ est ici la troisième personne du présent indicatif du verbe _faillir_, et ce proverbe, tiré du latin, _Injuria solvit amorem_, signifie que les mauvais traitements font cesser l’amour.—Cependant le cas n’est point sans exceptions. On sait que les femmes moscovites mesuraient l’amour qu’elles inspiraient sur la violence avec laquelle elles étaient battues, et qu’il n’y avait ni paix ni contentement pour elles avant d’avoir éprouvé la pesanteur du bras marital. _Experientia testatur fœminas moscoviticas verberibus placari._ (Drex., _de Jejunio_, lib. I, cap. 2.)
Une vieille chanson languedocienne attribue aux filles de Montpellier le même goût.
Lei castagnos aou brasié Pétoun qan soun pas mourdudos; Les fillos de Mounpelié Plouroun qan soun pas batudos.
Ce qu’un ancien traducteur a rendu ainsi vers par vers.
Les châtaignes au brasier Pètent de n’être mordues; Les filles de Montpellier Pleurent de n’être battues.
Il y a encore une exception très remarquable au proverbe, et ce sont les deux parfaits modèles des amants qui l’ont fournie. Le sensible Abeilard fustigeait quelquefois la sensible Héloïse, qui ne l’en aimait pas moins. Lui-même, parlant à elle-même, raconte la chose dans une de ses lettres, où il avoue d’un cœur contrit les scandaleux excès de sa passion immodérée: _In ipsis diebus dominicæ passionis;.... te notentem ac dissuadentem sæpiùs minis ac flagellis ad consensum trahebam._ _Les jours mêmes de la passion de notre Seigneur,.... lorsque tu me refusais ce que je demandais ou que tu m’exhortais à m’en priver, ne t’ai-je pas trop souvent forcée par des menaces et par des coups de fouet à céder à mes désirs?_ Ausone avait deviné le cœur d’Héloïse, lorsqu’il disait en peignant les qualités d’une maîtresse accomplie (épig. 77): _Je veux qu’elle sache recevoir des coups, et qu’après les avoir reçus, elle prodigue ses caresses à son amant._
_On revient toujours à ses premières amours._
Parce qu’on espère y trouver un bonheur que ne donnent point les autres.
Ce premier sentiment de l’ame Laisse un long souvenir que rien ne peut user, Et c’est dans la première flamme Qu’est tout le nectar du baiser. (LEBRUN.)
_Que la nuit me prenne là où sont mes amours!_
Pour dire qu’on s’attarde volontiers dans un endroit où l’on se plaît, auprès des personnes qu’on aime.
Ce vœu tendre et délicat ne serait pas déplacé auprès du vœu de Léandre, dans l’Anthologie ou _Choix de fleurs_. C’est vraiment une fleur d’amour.
_Il n’y a point de laides amours._
_L’objet qu’on aime est toujours beau._
«Tout cœur passionné embellit dans son imagination l’objet de sa passion; il lui donne un éclat que la nature ne lui donne pas, et il est ébloui de ce faux éclat. La lumière du soleil, qui est la vraie joie des yeux, ne lui paraît pas aussi belle.»
(BOSSUET.)
_Quisquis amat ranam ranam putat esse Dianam._
Quiconque aime une grenouille prend cette grenouille pour Diane.
C’est Diane Limnatis, déesse des marais et des étangs.
Les habitants de l’île de Chypre avaient érigé des autels à Vénus barbue. Les Romains adoraient Vénus louche, comme on le voit dans le second livre de l’_Art d’aimer_ d’Ovide, et dans le _Festin de Trimalcion_, par Pétrone. Ils disaient même proverbialement, en parlant d’une belle qui avait le rayon du regard faussé: _Si pæta, est Veneri similis._ _Si elle est louche, elle ressemble à Vénus._ Horace nous apprend qu’un certain Balbinus trouvait des grâces dans le polype d’Agna sa maîtresse.
Le meilleur développement du proverbe, _Il n’y a pas de laides amours_, est dans les vers suivants, tirés de la traduction libre que Molière avait faite de Lucrèce, et placés dans la cinquième scène du deuxième acte du _Misanthrope_.
.... L’on voit les amants vanter toujours leur choix; Jamais leur passion n’y voit rien de blàmable, Et dans l’objet aimé tout leur paraît aimable. Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent y donner de favorables noms: La pâle est aux jasmins en blancheur comparable; La noire à faire peur, une brune adorable; La maigre a de la taille et de la liberté; La grasse est, dans son port, pleine de majesté; La malpropre, sur soi de peu d’attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée; La géante paraît une déesse aux yeux; La naine, un abrégé des merveilles des cieux; L’orgueilleuse a le cœur digne d’une couronne; La fourbe a de l’esprit; la sotte est toute bonne; La trop grande parleuse est d’agréable humeur, Et la muette garde une honnête pudeur. C’est ainsi qu’un amant, dont l’amour est extrême, Aime jusqu’aux défauts des personnes qu’il aime.
=AMOUREUX.=—_Amoureux transi._