Part 49
Chez les Romains, quand il survenait quelque différend qui ne pouvait se terminer à l’amiable, l’offensé citait devant le préteur celui dont il croyait avoir à se plaindre; et quand ce dernier ne comparaissait point dans les délais fixés, le plaignant sommait les témoins, s’il en avait, de venir déposer. Si ceux-ci refusaient, ce qui arrivait souvent, pour une cause ou pour une autre, il était autorisé à les amener par l’oreille, et à la leur pincer fortement, dans le cas où ils feraient résistance. De là l’expression conservée, _se faire tirer l’oreille_, pour dire: Avoir de la peine à consentir à quelque chose.
_Il vaut mieux se fier à ses yeux qu’à ses oreilles._
Proverbe usité chez les Grecs et chez les Latins.—On est plus sûr de ce qu’on voit que de ce qu’on entend. Les yeux trompent rarement, et les oreilles trompent souvent. C’est pourquoi Thalès disait que la vérité était éloignée du mensonge, comme les yeux des oreilles.
«Ne vous en rapportez qu’à vos propres yeux, et ne vous fiez jamais à ce qu’on vous redira. Nos yeux sont toujours à nous; mais nos oreilles appartiennent aux autres. Le premier de ces organes ne peut guère nous tromper; le second peut à chaque instant nous induire en erreur, et nous faire commettre d’irréparables fautes.» (Madame Campan.)
_Pendants d’oreilles._
Henri Estienne, dans son livre intitulé: _deux Dialogues du langage français, italianisé et autrement déguisé_, nous apprend qu’on appelait autrefois _pendants d’oreilles_ les gens obséquieux qu’on voit toujours pendus aux oreilles des grands. Ce sobriquet, dont on peut faire l’application dans tous les temps, mérite d’être conservé. Il n’y a pas de mot qui peigne mieux la chose.
=ORGUEIL.=—_Lorsque orgueil va devant, honte et dommage le suivent._
Philippe de Commines nous apprend que Louis XI, qui était, dit-il, humble en paroles et en habits, et naturellement ami des gens de moyen état, se servait de ce proverbe pour répondre aux reproches qu’on lui fesait de ne pas assez garder sa dignité.
_Ubi fuerit superbia, ibi erit et contumelia_ (Salomon, _Parab._ c. XI, v. 2). _Où sera l’orgueil, là aussi sera la confusion._
_L’orgueil précède les chutes._
Proverbe tiré de l’Écriture sainte.—Les Basques disent: _Urguluac cerura abia-eta, io seguin ifernura_. _L’orgueilleux ayant pris son vol vers le ciel, alla tomber aux enfers._
=ORME.=—_Attendez-moi sous l’orme._
C’était sous quelque gros arbre, ordinairement sous un orme, planté devant la porte de l’église ou du manoir seigneurial, que se tenaient les assises judiciaires, appelées pour cette raison _les plaids de la porte_. C’était là aussi que se payaient les redevances et dettes, ainsi que l’attestent de vieilles cédules évocatoires qui enjoignent aux débiteurs de _comparoir sous l’orme Saint-Gervais_, à Paris. Sans doute les assignés manquaient souvent à l’appel, et de là vint l’expression _attendez-moi sous l’orme_, pour faire comprendre à quelqu’un qu’on ne veut point se trouver à un rendez-vous, ou qu’on ne compte point sur sa parole.
Cette expression peut tout aussi bien avoir tiré son origine de l’usage des _plaids et gieux sous l’ormel_, espèce de cour d’amour qui jugeait gravement les affaires de galanterie, et voulait obliger les amants à la constance, et les époux à la concorde. L’autorité d’un pareil tribunal était méconnue impunément, et l’on pouvait dire à celui par qui on y était cité: _attendez-moi sous l’orme_, expression ironique qui était fort de saison.
=OUBLIER.=—_Qui songe à oublier se souvient._
«Il n’est rien qui imprime si vivement quelque chose en notre souvenir que le désir de l’oublier. C’est une bonne manière de donner en garde et d’empreindre en notre ame quelque chose que de la solliciter de la perdre.» (Montaigne, _Ess._, liv. II, ch. 12.)
Moncrif a employé ce proverbe d’une manière très heureuse dans ce charmant couplet d’une romance:
Pour bannir de la souvenance L’ami secret, Que l’on éprouve de souffrance Pour peu d’effet! Une si douce fantaisie Toujours revient: En songeant qu’il faut qu’on l’oublie On s’en souvient.
=OURS.=—_C’est un ours mal léché._
On a cru longtemps, sur la foi d’Aristote et de Pline le Naturaliste, que les oursons naissaient informes, et que leur mère corrigeait ce défaut à force de les lécher; ce qu’elle ne fait que pour les dégager des membranes dont ils sont enveloppés en naissant. C’est de cette opinion erronée qu’est venue cette expression métaphorique par laquelle on désigne un homme mal fait et grossier.
_Il est de la nature de l’ours, il ne maigrit pas pour pâtir._
C’est ce qu’on dit d’une personne qui prend de l’embonpoint, quoiqu’elle mange peu et se donne beaucoup de peine.—L’ours, disent les naturalistes, peut passer plusieurs semaines sans prendre de la nourriture, car l’abondance de sa graisse lui fait supporter l’abstinence; et, vers le commencement de l’hiver, il se recèle dans sa bauge, d’où il ne sort qu’au bout de quarante jours, presque aussi gros qu’il y était entré. De là cette expression proverbiale qui n’est pas nouvelle, puisque le troubadour Richard de Barbésieu a dit dans une de ses chansons, en parlant de l’état de dépérissement où l’avaient conduit les rigueurs de sa dame: _Je ne suis pas de la nature de l’ours, qui engraisse à force de mal avoir_.
_Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir mis par terre._
Il ne faut pas disposer d’une chose avant de la posséder; il ne faut pas se flatter trop tôt d’un succès incertain. Proverbe pris d’un apologue d’Ésope très bien imité par la Fontaine. Philippe de Commines, dans ses Mémoires, a mis cet apologue dans la bouche de l’empereur Frédéric pour répondre aux ambassadeurs du roi de France, qui, au nom de leur souverain, l’engageaient à se saisir des terres que le duc de Bourgogne tenait de l’Empire.
_Il faut le faire monter sur l’ours._
Ce dicton, qu’on applique à un homme qui a peur, à un poltron, est fondé sur une superstition dont Thiers a parlé dans son _Traité des superstitions_ (liv. v, ch. 4). «Monter sur un ours, dit-il, et faire quelques tours dessus pour être préservé de la peur, est une chose qui se pratiquait autrefois en France, où les ours étaient plus communs qu’aujourd’hui.»
P
=PAGE.=—_Être hors de page._
C’est être hors de la dépendance d’autrui.—Le jeune gentilhomme qui était placé autrefois, en qualité de page, auprès de quelque haut baron ou de quelque illustre chevalier, quittait ce service à l’âge de quatorze ans pour remplir les fonctions d’écuyer. Le jour où ce changement d’état devait avoir lieu, il était présenté à l’autel par son père et sa mère qui allaient à l’offrande un cierge à la main. Là il recevait une épée et une ceinture que le prêtre lui mettait, après les avoir consacrées par sa bénédiction. La cérémonie terminée, _il était hors de page_.
=PAGNOTE.=—_Voir un combat du mont Pagnote._
C’est voir un combat d’un lieu où l’on ne court aucun danger; c’est, comme on dit encore, _se tenir_, pendant un combat, _au poste des invulnérables_.
_Le mont Pagnote_ est une expression empruntée de l’italien.
_Pagnote_ se dit aussi d’un homme timide, poltron.
=PAILLE.=—_Rompre la paille avec quelqu’un._
Déclarer ouvertement qu’on cesse tout commerce, toute liaison avec lui.
Le langage typique, c’est-à-dire le langage où l’on se sert de signes extérieurs pour exprimer sa pensée, était autrefois très usité; et quand on voulait signifier à quelqu’un qu’on n’aurait plus aucune relation avec lui, on brisait une paille en sa présence, ou on lui envoyait une paille rompue.—Dans une assemblée tenue à Soissons, Robert, comte de Paris, s’adressant avec hauteur à Charles-le-Simple, lui reprocha son aveuglement pour son ministre Haganon, l’injustice de ses faveurs et la pusillanimité de son caractère. En même temps, lui et ses amis rompirent et jetèrent à terre des pailles qu’ils tenaient à la main, déclarant qu’ils renonçaient à l’obéissance et à tous les liens contractés avec ce roi.
=PAIR.=—_Entendre le pair._
Le _pair_ des monnaies est ce qu’il y a de plus important à connaître dans les opérations du change. Il est la clef de tout le système monétaire; et ce n’est que par là qu’on peut résoudre les questions de finance et de commerce qui ont pour objet l’appréciation des valeurs. Dès l’instant que le _pair_ est établi, on convertit facilement en monnaie d’un pays une somme quelconque exprimée en monnaie étrangère, et réciproquement. Cette conversion résulte de la comparaison exacte du titre, du poids légal et de la valeur intrinsèque de l’unité monétaire d’un autre pays.
L’établissement du _pair_ présentait autrefois en France beaucoup de difficultés, à cause de la multiplicité des monnaies, de leur variation continuelle et de l’altération que leur avaient fait subir Philippe-le-Bel, Philippe de Valois et Jean-le-Bon, trois rois que les historiens ont justement flétris du surnom de _faux monnayeurs_[70]. Ainsi il fut très naturel de désigner un habile changeur par l’expression _il entend le pair_, expression appliquée depuis, par une extension proverbiale, à tout homme qui montre de l’intelligence dans le maniement des affaires.
=PAIX.=—_Paix fourrée._
Paix qui est nécessitée par la saison où l’on porte des rures, et qui, faite de mauvaise foi, ne dure guère plus qu’une trève pour l’hiver. Cette expression était déjà en usage sous le règne de Charles VI, comme on le voit dans Juvénal des Ursins (pag. 246, 259 et 267). On appela ainsi la paix conclue, en 1408, entre le duc de Bourgogne et les enfants du duc d’Orléans qu’il avait fait assassiner. On donna aussi le même nom à la petite paix faite à Longjumeau, en 1568, entre les calvinistes et les catholiques, et violée six mois après.
=PANIER=—_C’est un panier percé._
Un homme qui dépense à mesure qu’il reçoit; un homme qui ne retient rien de ce qu’on lui apprend. Les Grecs et les Latins disaient _un tonneau percé_, et les Hébreux, _un sac percé_.
_A petit mercier, petit panier._
Les petites choses conviennent aux petites gens. _Parvum parva decent._
_Il ne faut pas mettre tous ses œufs dans un panier._
Il ne faut pas risquer tout son bien dans une seule entreprise.
_Adieu, paniers: vendanges sont faites._
L’occasion est passée, il n’y a plus rien à faire.
C’est le refrain d’une vieille ronde que les vendangeurs chantaient après avoir terminé leurs travaux.
=PAON.=—_Il est comme le paon qui crie en voyant ses pieds._
C’est ce qu’on dit d’un glorieux qui se fâche quand on lui montre ses défauts.—On prétend que le paon se met à crier à la vue de ses pieds, et que son cri, en pareille circonstance, n’est qu’un gémissement arraché à sa vanité. Cependant Buffon affirme que c’est là une supposition qu’on n’a pu faire qu’en prêtant nos mauvais raisonnements à cet oiseau, dont les pieds ne lui ont rien offert de difforme. Mais, que la chose soit vraie ou supposée, elle n’en a pas moins servi de fondement à la phrase proverbiale qui n’est pas de fraîche date; car on trouve dans une chanson de Raimbaud de Vaqueiras ou Vacheiras, troubadour du XII^e siècle, un passage curieux qui certainement y fait allusion, s’il n’y a pas donné lieu. Ce poëte dit à sa dame: «Le jour qu’Amour fit choix de nous deux, votre beauté m’inspira la fierté du paon, lorsqu’il contemple les brillantes couleurs de son plumage, et que, tout glorieux, il s’élève au haut des toits. Cet oiseau se livre à son orgueil jusqu’à ce que, baissant la tête, il aperçoive ses pieds, etc.»
_Aquel orguelh li tre tro quel cap clina Que ve sos pes, etc._
=PAPIER.=—_Le papier souffre tout._
C’est-à-dire, il ne faut pas ajouter foi à une chose, par la seule raison qu’elle est écrite ou imprimée; car on peut mettre sur le papier tout ce que l’on veut.—Dans un manifeste rédigé en français et publié par Charles-Quint, en réponse à une déclaration de guerre de François 1^{er} et de Henri VIII, ligués contre lui, on trouve cette phrase curieuse qui fait allusion au proverbe et en prouve l’ancienneté: «Le papier montre bien qu’il est doux, vu que l’on a écrit tout ce que l’on a voulu.»
Le comte de Ségur a rapporté, dans ses Mémoires, une anecdote qui a ici naturellement sa place: «Diderot, que l’impératrice Catherine avait appelé auprès d’elle, lui avait conseillé de grandes innovations qu’elle n’accomplissait point. Le philosophe, un jour, lui en témoigna sa surprise avec une sorte de fierté mécontente.—M. Diderot, lui répondit l’impératrice, avec tous vos grands principes, que je comprends très bien, on ferait de bons livres et de mauvaise besogne. Vous oubliez, dans tous vos plans de réforme, la différence de nos deux positions. Vous, philosophe, vous ne travaillez que sur _le papier qui souffre tout_; il est uni, souple, et n’offre d’obstacles ni à votre imagination, ni à votre plume; tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine qui est bien autrement irritable et chatouilleuse.»
=PÂQUES.=—_Donner à quelqu’un les œufs de Pâques._
C’est lui faire quelque petit présent dans le temps de Pâques. «C’était un usage commun à tous les peuples agricoles d’Europe et d’Asie de célébrer la fête du nouvel an en mangeant des œufs; et les œufs fesaient partie des présents qu’on s’envoyait ce jour-là. On avait même soin de les teindre en plusieurs couleurs, surtout en rouge, couleur favorite des anciens peuples et des Celtes en particulier. Mais la fête du nouvel an se célébrait à l’équinoxe du printemps, c’est-à-dire au temps où les chrétiens ne célèbrent plus que la fête de Pâques, tandis qu’ils ont transporté le nouvel an au solstice d’hiver. Il est arrivé de là que la fête des œufs a été attachée chez eux à la Pâque, et qu’on n’en a plus donné au nouvel an. Cependant, ce n’a point été par le simple effet de l’habitude, mais par la raison qui fesait attribuer à la fête de Pâques les mêmes prérogatives qu’au nouvel an, celles d’être un renouvellement de toutes choses, comme chez les Persans, et celles d’être d’abord le triomphe du soleil physique, et ensuite celui du soleil de justice, du Sauveur du monde, sur la mort par la résurrection.» (Court de Gébelin.)
Les œufs, chez les Égyptiens, étaient l’emblème sacré du renouvellement du monde après le déluge. Les Juifs les adoptèrent comme un type du renouvellement de leur nation par la sortie d’Égypte, et, à la fête de Pâques, ils les plaçaient sur la table avec l’agneau pascal. Les chrétiens les prirent pour symbole de la résurrection dont Jésus-Christ leur avait donné l’exemple et le précepte; et ils préférèrent aux diverses couleurs dont on les teignait, la couleur rouge, en mémoire de l’effusion de son sang sur la croix. _Ova rubro colore inficiuntur in memoriam effusi sanguinis Salvatoris_, est-il dit dans un ouvrage curieux intitulé: _De Ludis orientalibus_.
=PARENT.=—_L’amour des parents descend et ne remonte pas._
Helvétius a dit: «L’homme hait la dépendance. De là peut-être sa haine pour ses père et mère, et le proverbe fondé sur une observation commune et constante: _L’amour des parents descend et ne remonte pas._» Il a pris le proverbe dans un sens affreusement exagéré. Le véritable sens est que l’amour des père et mère pour les enfants surpasse celui des enfants pour les père et mère. La nature, veillant à la conservation des espèces, a voulu donner la plus grande énergie au sentiment paternel et maternel, afin d’enchaîner les parents à tous les soins nécessaires pour protéger la frêle existence des enfants, et nous voyons qu’elle a agi ainsi dans tous les animaux comme dans l’homme. Elle n’a pas développé de même, il est vrai, le sentiment filial; mais, de cette disproportion qu’elle a laissée dans l’amour, il y a bien loin jusqu’à la haine. L’une est dans la nature, et l’autre est dénaturée, dit La Harpe, en réfutant l’opinion d’Helvétius dans une de ses belles pages qu’il termine par ces paroles remarquables: «Le plus funeste effet de ces calomnieux paradoxes, c’est qu’en les lisant l’ingrat et le fils dénaturé pourront se dire qu’ils sont comme les autres hommes. Méritent-ils le titre de philosophes, ceux qui n’ont écrit que pour la justification des monstres?»
=PARESSEUX.=—_Le paresseux est frère du mendiant._
Un autre proverbe dit: _Celui qui néglige son bien est frère de celui qui le dissipe_; ce qui est pris de ces paroles de Salomon: _Qui mollis et dissolutus est in opere suo frater est sua opera dissipantis_. (Parabol., ch. XVIII, v. 9.)
Ces deux proverbes contiennent implicitement toute la théorie du paupérisme.
Les provençaux disent: _Le champ du paresseux est plein de mauvaises herbes_.
=PARLER.=—_Trop gratter cuit, trop parler nuit._
Il faut résister aux démangeaisons de la langue comme à celles de la peau.—Zénon disait à ses disciples: Souvenez-vous que la nature nous a donné deux oreilles et une seule bouche, pour nous apprendre qu’il faut plus écouter que parler.
_Os unum natura duas formavit et aures, Ut plus audiret quam loqueretur homo._
_El poco hablar es oro, y el mucho es lodo. Le peu parler est or, et le trop est boue._ (Prov. espag.)
_Chi parla semina, e chi tace raccoglie. Qui parle sème, et qui se tait recueille._ (Prov. ital.)
_Qui parle beaucoup, dit beaucoup de sottises._
_In multiloquio non deerit peccatum._ (Salomon, Prov. CX, v. 19.) Athénée appelle _logodiarrhée_, un flux de paroles que la réflexion n’a point digérées, et Voltaire a employé ce terme expressif qui mériterait d’être admis dans nos vocabulaires.
=PARTAGE.=—_C’est le partage de Montgommery, tout d’un côté et rien de l’autre._
Montgommery est le nom d’une illustre famille de Normandie, où la coutume voulait que les aînés eussent presque tout. Cette famille a été choisie sans doute de préférence à toute autre pour figurer dans la phrase proverbiale, à cause des biens et des priviléges nombreux qu’elle possédait, et peut-être aussi à cause des abus non moins nombreux qui s’y joignaient.—Il n’y avait pas, dans la haute Normandie, de terre dont la mouvance eût autant d’étendue que celle du comté de Montgommery. On comptait cent cinquante fiefs ou arrière-fiefs qui en relevaient, suivant un dénombrement fait en 1548 et déposé à la Bibliothèque royale.
_C’est le partage de Cormery._
Expression synonyme de la précédente.—Il y avait en Touraine une célèbre abbaye de ce nom, fondée par Alcuin, la vingt-deuxième année du règne de Charlemagne, qui la dota de la plus grande partie des biens des moines de Saint-Martin de Tours, lorsque ces moines eurent été massacrés dans une émeute par les bourgeois de cette ville. Plusieurs couvents qui comptaient avoir le noyau de la succession, n’en ayant rien retiré, ou presque rien, furent très désappointés et se plaignirent de l’inégalité du partage, ce qui donna lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.
Le fait sur lequel repose cette explication peut être controversé. Il est plus probable que l’expression est venue de ce que _cormery_ signifiait autrefois _cœur marri_; car, dans un partage fait de _cœur marri_, c’est-à-dire à contre-cœur, on cherche à donner le moins qu’on peut.
=PAS.=—_Pas à pas on va bien loin._
Quand on va toujours, on ne laisse pas d’avancer, quoiqu’on aille lentement.—Ce n’est pas de courir qu’il importe, mais de ne pas s’arrêter en chemin. Une marche précipitée produit bientôt la fatigue, et par conséquent le retard, tandis qu’une marche mesurée dure longtemps et ménage le moyen d’aller plus loin.
Les Italiens disent: _Chi va piano, va sano; chi va sano, va bene; chi va bene, va lontano_. _Qui va doucement, va sainement; qui va sainement, va bien; qui va bien, va loin_.
_Il n’y a que le premier pas qui coûte._
En toute affaire, le commencement est ce qu’il y a de plus difficile. _Commencer, c’est le grand travail_, dit un autre proverbe. Le cardinal de Polignac racontait un jour, devant madame du Deffant, le martyre de saint Denis, qui, ayant été décapité à Montmartre, releva sa tête et la porta dans ses mains jusqu’à l’endroit où on lui bâtit depuis une église[71]. Comme son Éminence avait l’air d’insister sur la longueur de la route que le saint avait parcourue en cet état, la spirituelle dame lui dit: «Monseigneur, _il n’y a que le premier pas qui coûte_.»
=PATELIN.=—_C’est un patelin._
C’est-à-dire un homme souple et artificieux qui, par des paroles flatteuses et insinuantes fait venir les autres à ses fins.—_Patelin_ était le nom d’un acteur qui joua le rôle de l’avocat dans l’ancienne farce qui a pris ce nom. «Nos ancestres,» dit E. Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 59), «trouvèrent ce maistre Pierre Patelin avoir si bien représenté le personnage pour lequel il estoit introduit, qu’ils mirent en usage le mot de _patelin_, pour signifier celui qui, par de beaux semblants, enjauloit, et de lui firent _pateliner_ et _patelinage_.»
=PATIENCE.=—_La patience vient à bout de tout._
Les Orientaux, pour exprimer les succès que la patience obtient presque toujours, disent: _On parvient à chasser le lièvre avec une charrette_; proverbe dont nous avons l’analogue dans celui-ci: _Une vache prend bien un lièvre_.
Les Allemands se servent d’un proverbe assez plaisant pour marquer la force de la patience: _Geduld über Windet Sauer kraut_. _La patience l’emporte sur la choûcroute._
_La patience est amère, mais son fruit est doux._
Isocrate a dit de même, en parlant de la science: _Elle a des racines amères, mais son fruit est doux_; et peut-être est-ce le mot de cet orateur qui a suggéré le proverbe.—Si la patience n’est point exempte de peines, elle sait du moins les diminuer de moitié et les adoucir, tandis que l’impatience les double et les envenime. Ainsi, tout est profit dans la patience.
Saint Augustin a très bien dit: _Vera animi tranquillitas in patientiæ sinu_. _La vraie tranquillité de l’esprit repose au sein de la patience._
_La patience est la clef de la joie._ (Prov. arabe.)
_Patience! disent les ladres._
_Patience_ est mis ici par allusion à la plante du même nom qu’on employait comme remède dans le traitement de la ladrerie ou lèpre. Ce calembourg proverbial, qu’on trouve dans Rabelais (liv. V, ch. 1), fait de la patience l’apanage de l’insensibilité, car le mot ladre se prenait aussi dans le sens d’insensible. Un autre proverbe dit que _la patience est la vertu des sots et des ânes_. Cela peut être vrai; mais il est encore plus vrai que la patience est la qualité distinctive de la raison et du courage. _Prudens qui patiens._—_Fortis qui patiens._
On lit dans les Paraboles de Salomon (ch. XXIX, v. 11): _Doctrina viri per patientiam noscitur_. _La sagesse d’un homme se connaît par sa patience._
=PATISSIER=.—_Il a honte bue; il a passé par-devant l’huis du pâtissier._
C’est un homme sans pudeur, habitué à braver le respect humain. Cette façon de parler est venue, suivant l’abbé Tuet, de ce que les pâtissiers tenaient cabaret sur le derrière de leur maison. Les gens qui voulaient garder quelque décorum y entraient par une porte dérobée; et, quand un débauché y entrait par la boutique, on disait de lui qu’_il avait honte bue_, etc.
Il est plus probable que cette façon de parler est une allusion aux formes obscènes de certaines pâtisseries qu’on voyait étalées sur le devant de la boutique. La Bruyère-Champier (_Bruyerinus Campegius_), médecin de François I^{er}, nous apprend qu’elles représentaient les parties sexuelles de l’homme et de la femme. _Quædam pudenda muliebria, aliæ virilia (si diis placet) representant: adeo degeneravere boni mores ut etiam christianis obscœna et pudenda in cibis placeant._ (_De re cibariâ_, lib. VI, c. 7.)
Cet impudique usage avait été transmis des païens aux chrétiens. Les boulangers romains étalaient des pains de forme obscène. Le _pain des athlètes_, que Juvénal appelle _coliphia_ dans sa seconde satire, et qui était fait de manière à donner de la vigueur à ceux qui le mangeaient, représentait le signe de la virilité. Les deux vers suivants de Martial ne laissent point de doute là-dessus: