Part 48
Plutarque, dans la quatre-vingt-sixième de ses _Demandes romaines_, a recherché les causes de cette superstition; et voici ce qu’il en a dit: «Pourquoi les Romains ne se marient point au mois de mai? Est-ce parce qu’il est au milieu d’avril et de juin, dont l’un est consacré à Vénus et l’autre à Junon, déesses qui ont toutes deux la cure et la superintendance des noces, au moyen de quoi ils (les Romains) avancent ou retardent un peu. Ou est-ce qu’en ce mois-là ils font la cérémonie de la plus grande purgation?... En ce temps-là, la prêtresse de Junon ou la Flaminea est toujours triste, comme en deuil, sans se laver ni parer. Ou bien est-ce parce que plusieurs des peuples Latins font oblation aux trépassés en ce mois? et c’est pourquoi ils adorent Mercure en ce même mois, joint qu’il porte le nom de Maïa, mère de Mercure.» (Traduction d’Amyot.)
=NOEL.=—_On a tant crié, on a tant chanté Noël, qu’à la fin il est venu._
La chose dont on parlait, qu’on désirait depuis longtemps, est enfin arrivée.—Ce proverbe est né de l’usage où l’on était autrefois de _crier Noël_ dans les rues, et de chanter dans les églises des cantiques appelés _Noëls_, pendant la quinzaine qui précède la fête de la Nativité du Sauveur.
Noël était aussi un cri de joie qu’on fesait entendre en des circonstances solennelles. Alain Chartier et André Duchesne rapportent que le peuple cria _Noël es grandes réjouissances_ au baptême de Charles VII, et à son entrée dans la capitale du royaume, après l’expulsion des Anglais.—Martial de Paris, parlant de ce dernier événement, a dit:
Puis les enfants s’agenouilloient, _En criant Noël_ sans cesser.
=NŒUD.=—_Trancher le nœud Gordien._
Se tirer par une mesure vigoureuse et prompte d’une difficulté embarrassante.—Gordius, père du roi Midas, avait un chariot dont le joug était attaché au timon par un lien fait d’écorce de cornouiller, et tellement entrelacé qu’on ne pouvait en découvrir ni le commencement ni la fin. Ce lien inextricable s’appelait _nœud Gordien_ ou _nœud de Gordius_. Il était religieusement conservé à Gordium, en Phrygie, dans le temple de Jupiter, et un oracle promettait l’empire de l’Asie à celui qui viendrait à bout de le dénouer. Alexandre-le-Grand, s’étant rendu maître de Gordium, voulut prouver que le succès d’une telle entreprise lui était réservé. Il fit plusieurs tentatives pour délier le nœud mystérieux; mais, voyant que son adresse serait en défaut, et craignant que ses soldats n’en tirassent un mauvais présage, il prit le parti de le trancher avec son épée; et par ce moyen, dit Quinte-Curce, il éluda ou accomplit l’oracle.
=NORMAND.=—_Répondre en Normand._
Les Normands sont accusés de manquer de sincérité. De là cette expression pour dire que l’on répond d’une manière équivoque. Du reste, ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on fait un tel reproche aux Normands. Le roman de _la Rose_ les donne pour soldats à Male-Bouche.
Male-Bouche, que Dieu maudie, Eut souldoyers de Normandie.
_Un Normand a son dit et son dédit._
D’après l’ancienne coutume de Normandie, les contrats ne commençaient à être valables que vingt-quatre heures après la signature; et il était permis aux parties de se rétracter avant l’expiration de ce délai. C’est ce qui donna lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.
_Qui fit Normand, fit truand._
_Truand_ est un vieux mot synonyme de mendiant, et dérivé de _tru_, autre vieux mot employé dans le sens de tribut, impôt prélevé sur chaque sujet. Les Normands furent, dit-on, appelés _truands_, parce qu’ils étaient si accablés d’impôts, que presque tous les paysans et les ouvriers étaient obligés de _truander_ ou de mendier pour vivre.
=NOUVEAU.=—_Au nouveau tout est beau._
Tout ce qui est nouveau plaît. _Grata novitas._—Un autre proverbe dit: _Celui qui met des culottes pour la première fois se regarde à chaque pas_.
=NOVICE.=—_Ferveur de novice ne dure pas longtemps._
L’ardeur qu’on met à remplir les obligations d’un nouvel état s’éteint bien vite; elle n’est qu’un _feu de paille_.
=NOYÉ.=—_Un noyé s’accroche à un brin de paille._
Celui qui est dans une situation désespérée cherche à s’en retirer, en profitant du plus petit moyen qui lui est offert.
=NUIT.=—_Passer une nuit blanche._
Le guerrier digne d’être reçu chevalier passait la nuit qui précédait sa réception dans un lieu consacré, où il veillait auprès de ses armes; il était revêtu d’un costume blanc, comme les néophytes de l’église, et de là vint que cette nuit, qu’on nommait _veillée des armes_, fut aussi nommée _nuit blanche_, expression que l’usage a retenue pour signifier une nuit sans sommeil.
=NUMÉRO.=—_Entendre le numéro._
Avoir de l’intelligence, de la finesse; faire preuve d’habileté dans le commerce dont on se mêle, et savoir mettre à profit cette habileté.—Expression prise du _jeu de blanque_, dont il est parlé à l’article consacré à ce mot, page 145. Elle s’appliqua d’abord, dans le sens propre, à l’homme qui, en jouant à ce jeu, avait la main heureuse, comme on dit, et tirait presque toujours de l’urne un billet écrit ou _numéro_ gagnant.
O
=O.=—_Rond comme l’O du Giotto._
Expression reçue parmi les peintres pour désigner une figure parfaitement ronde.—Le Giotto, élève de Cimabué, était un célèbre peintre Toscan, qui fit oublier son maître, et fut regardé comme le régénérateur de la peinture. Il venait de terminer les six grandes fresques du _Campo Santo_ de Pise, dans lesquelles il avait représenté les misères et la patience de Job, lorsque le pape Boniface VIII, qui voulait l’employer à Rome, envoya auprès de lui un de ses gentilshommes pour juger si son mérite égalait sa réputation. Le Giotto, piqué de ce que le Saint-Père paraissait douter de ses talents, refusa obstinément de remettre à l’envoyé des dessins que celui-ci a lui mandait; mais prenant une feuille de papier, il y traça, sous ses yeux, au courant du crayon, un cercle parfait qu’il le pria de présenter à sa sainteté. Cette figure fut admirée de Boniface VIII, qui se hâta d’appeler l’artiste à Rome, et elle obtint en peu de temps une célébrité proverbiale.
=OBÉIR.=—_Il faut apprendre à obéir pour savoir commander._
Proverbe pris de cette maxime de Solon, citée par Stobée: _Apprenez à obéir avant de commander, car ayant apprit à obéir, vous saurez commander._—La même maxime se trouve dans Aristote.
Nos anciens chevaliers regardaient l’obéissance comme l’apprentissage du commandement. «Il convient, dit _l’Ordène de Chevalerie_[68], que le jeune gentilhomme soit subject avant d’estre seigneur, car autrement ne cognoistroit-il point la noblesse de sa seigneurie quand il seroit grand et maistre de ses actions. De mesme que celui qui veut apprendre à estre cousturier ou charpentier, doibt avoir un maistre en ce mestier, de mesme aussi celui qui veut être expert en fait de chevalerie et de bon commandement, doibt premierement avoir un maistre, qui soit courtois chevalier.»—C’est d’après ce principe que les fils des seigneurs étaient placés comme pages et valetons auprès de quelque suzerain.
Louis XIV, dans les mémoires qu’il fit pour l’instruction de son fils, lui donnait cette sage leçon parmi beaucoup d’autres: «Si vous n’écoutez pas les ordres de ceux que j’ai préposés pour votre conduite, comment suivrez-vous les conseils de la raison quand vous serez votre maître?»
=OCCASION.=—_L’occasion fait le larron._
L’occasion détermine souvent l’action.—Il est certain que la facilité qu’on trouve dans les grandes villes pour le vice, est la principale cause du nombre infini de gens qui s’y livrent.
On lit dans le recueil des _adages des SS. pères_: _In arcâ apertâ etiam justus peccat._ Un coffre ouvert _fait pécher le juste même_.
_Il faut saisir l’occasion aux cheveux._
Il faut user de diligence pour ne pas laisser échapper le temps favorable de faire une chose.
Les anciens représentaient l’occasion debout sur une roue mobile, ayant des ailes aux pieds et tournant sur elle-même en rond avec une prodigieuse vitesse. Elle avait la partie antérieure de la tête garnie d’une touffe de cheveux, et la partie postérieure entièrement chauve, de sorte que, si on ne la saisissait pas au passage par la première, il n’y avait pas moyen de la prendre par la seconde.
=ŒIL.=—_Pleurer d’un œil et rire de l’autre._
Cela se dit particulièrement des enfants contrariés qui pleurent et rient en même temps; on le dit aussi pour signifier un _deuil joyeux_.—L’origine de cette façon de parler doit être rapportée à nos anciennes représentations théâtrales où les acteurs étaient masqués, comme dans celles de l’antiquité. Celui qui était chargé de jouer un rôle, tantôt triste, et tantôt gai, portait un masque dont un côté exprimait la douleur et l’autre la joie, afin de montrer tour à tour aux yeux des spectateurs les deux affections opposées, au moyen de ce masque toujours offert de profil.—L’expression _Jean qui pleure et Jean qui rit_ est dérivée de la même source. Le célèbre peintre anglais Reynolds, voulant caractériser le double talent de Garrick dans la tragédie et dans la comédie, le peignit pleurant d’un œil et riant de l’autre, entre Melpomène et Thalie.
_Se battre l’œil d’une chose._
_Se battre l’œil_, c’est proprement se frapper l’œil avec la paupière qu’on abaisse et qu’on relève alternativement, ce qui se fait en signe de dérision et de mépris: de là cette expression employée figurément pour dire qu’on se moque d’une chose.
=ŒUVRE.=—_A bon jour bonne œuvre._
Ce proverbe ne devrait se dire que des bonnes actions qui se font pendant les jours de grande fête; mais comme l’occasion de l’appliquer en ce sens s’est toujours offerte rarement, on a pris le parti de l’employer d’une manière ironique en parlant des mauvaises actions, qui sont beaucoup plus fréquentes les jours fériés que les autres jours.
=OFFENSEUR.=—_L’offenseur ne pardonne jamais._
Ce proverbe, traduit de l’italien _Chi offende non perdona mai_, se retrouve dans cette réflexion de Tacite: _Proprium humani ingenii est odisse quem læseris_ (_Agricol. vita_, n^o 41). _C’est le propre de la nature humaine de haïr celui qu’on a offensé._ Le même écrivain remarque que les causes de la haine sont d’autant plus violentes qu’elles sont injustes: _Odii causæ acriores quia iniquæ_ (_Annal._, lib. I, c. 33). Sénèque avait dit avant Tacite: _Hoc habent animi magnâ fortunâ insolentes quòd læserint et oderint_ (_De irâ_, lib. II, c. 33). _Le vice des hommes rendus insolents par une grande fortune est de joindre la haine à l’offense._
C’est pour cela que Voltaire écrivait à quelqu’un qui avait eu des torts graves envers lui: _Je vous demande pardon de vous être moqué de moi_.
=OGRE.=—_Manger comme un ogre._
Manger excessivement. La Monnoye a fait dériver le mot _ogre_ du grec ἀγρίος, sauvage, féroce. Un savant de ma connaissance m’en a indiqué une autre origine très curieuse: il le croit tiré de la Bible, et formé de _Og rex_, _Og roi_ de Basan, qui fut vaincu à Edréhi, et exterminé avec tous les siens par Moïse. Ce terrible Og, dit le Deutéronome (ch. III, v. 11), était demeuré seul de la race des Réphaïms ou des géants. Son lit, que l’on montrait dans Rabba, ville des enfants d’Amnon, avait une longueur de neuf coudées et une largeur de quatre.
Je mets de côté plusieurs étymologies de même farine pour arriver plus vite à la véritable donnée par M. de Walckenaer. Suivant lui, les _ogres_ sont les Oïgours ou Igours, dont il est fait mention dans Procope, dès le VI^e siècle (_De bello Vandalico_, lib. I, c. 4). C’était une race turque, originaire du centre de l’Asie, et célèbre par sa férocité parmi les Tartares féroces. Quelques Oïgours pénétrèrent en Europe avec les autres Tartares, se fixèrent en Crimée, et se servirent d’une langue appelée _lingua ougaresca_ par les commerçants italiens qui les fréquentèrent les premiers. D’autres tribus, jointes aux Madgiars partis des bords du Wolga, allèrent s’établir dans la Dacie et la Pannonie. On les désigna alors sous le nom de Hunni-Gours, et leur nouveau pays prit le nom de Hunni-Gourie. Ces dénominations se changèrent dans la suite en celles de Hongrois et de Hongrie. Les Hongrois, au IX^e siècle, sont les Oïgours, et dans les écrits en langue romane du XII^e et du XIII^e siècle, ce sont les _Ogres_. Qu’on ouvre le dictionnaire de la langue romane au mot _Ogre_, et l’on y trouvera pour synonyme le mot _Hongrois_; il n’y a rien de plus certain ni de mieux prouvé que cette origine. Ces Hongrois, ces Hunni-Gours ou ces Oïgours, firent deux irruptions en France dans le X^e siècle; ils parcoururent la Lorraine, la Bourgogne, et se répandirent jusqu’aux environs de Toulouse, incendiant les villes, pillant les monastères, outrageant les vierges, massacrant les hommes et emmenant les enfants en captivité. Les horreurs qu’ils commirent, et auxquelles l’imagination ajoutait encore, imprimèrent la terreur à des esprits imbus de mille superstitions; et cette terreur les fit regarder comme des êtres hideux, épouvantables et stupides, qui avaient faim de chair humaine. Les conteurs de profession, les auteurs du Mabinogion[69], et après eux les bonnes vieilles et les nourrices, employèrent dans leurs fictions les Oïgours ou les _Ogres_ au lieu de bêtes féroces, comme le principal ressort de terreur.
=OIE.=—_L’oie de la Saint-Martin._
L’Église romaine a eu autrefois jusqu’à trois carêmes, celui d’avant Pâques qu’elle a conservé, et deux autres qu’elle a supprimés: l’un de ces derniers précédait Noël, et commençait le 12 novembre, lendemain de la fête de Saint-Martin. Cette fête était alors consacrée, comme l’est aujourd’hui le mardi-gras, aux réjouissances et aux festins, et l’oie rôtie, qui fesait le régal de nos bons aïeux, figurait sur toutes les tables. L’oie a été remplacée depuis par le dindon, oiseau indigène du Paraguay, importé en Europe par les jésuites au XVI^e siècle; cependant son règne n’est pas encore passé. Les artisans, dans beaucoup d’endroits, sont restés fidèles à l’usage de se réunir en famille pour manger l’_oie de la Saint-Martin_.
J. C. Frohman a écrit en latin, sur cet antique usage, un savant traité qui a pour titre: _Tractatus curiosus de ansere Martiniano_, Lipsiæ, 1720, in-4^o.
_Qui a plumé l’oie du roi, cent ans après il en rend la plume._
La prescription, c’est-à-dire la manière d’acquérir la propriété d’une chose, ou d’exclure une demande en justice par une possession non interrompue durant un temps déterminé, était légalement acquise autrefois comme aujourd’hui, au bout de trente années, contre les réclamations des particuliers, mais elle ne pouvait l’être contre celles des agents du domaine royal qu’après un siècle révolu: de là le proverbe où l’oie figure, parce qu’on élevait beaucoup d’oies dans les maisons de campagne de nos anciens rois, depuis que Charlemagne, par un article de ses _Capitulaires_, avait ordonné que ses basses-cours en fussent abondamment pourvues.
Ce proverbe s’emploie maintenant pour signifier qu’il ne fait jamais bon s’attaquer à plus fort que soi.
=OIGNON.=—_Il y a de l’oignon._
Il y a quelque chose de caché là-dessous.—L’oignon a été pris pour symbole du mystère et de la duplicité à cause de ses nombreuses tuniques qui s’enveloppent l’une dans l’autre, et c’est là probablement ce qui a donné lieu à cette expression proverbiale, beaucoup plus ancienne qu’une chanson populaire à laquelle elle sert de refrain, et d’où l’on prétend à tort qu’elle a tiré son origine.—On trouve de _bailler l’oignon_ dans la 33^{me} des _Cent Nouvelles_.
Les Italiens disent d’un homme qui déguise sa façon de penser, sur la parole de qui on ne peut compter: _E piu doppio ch’una cipolla_. _Il est plus double qu’un oignon._
Pythagore, le père de la double doctrine, avait fait un traité sur les oignons.
_Se mettre en rang d’oignon._
Prendre place parmi des gens de distinction, dans une réunion où l’on n’est pas invité, dans une assemblée à laquelle on n’a pas le droit d’assister.—On croit que cette façon de parler rappelle le baron d’Oignon qui remplissait les fonctions de grand-maître des cérémonies aux états de Blois de 1576, et assignait à chaque député son rang et sa place.—Il y a un proverbe qui dit: _Bien des gens se mettent en rang d’oignon et ne valent pas une échalotte_.
_Marchand d’oignons se connaît en ciboules._
Ce proverbe signifie qu’on est difficilement trompé sur les choses de son métier. Il se dit particulièrement d’un homme qui reproche aux autres des choses qu’il sait par expérience personnelle.
_Regretter les oignons d’Égypte._
Regretter son ancien état, quoiqu’on soit dans un état meilleur. Personne n’ignore que c’est une allusion aux Israélites, qui, délivrés de la servitude d’Égypte, se plaignaient à Moïse d’être privés des oignons qu’ils mangeaient dans ce pays.
=OISEAU.=—_Être battu de l’oiseau._
Être découragé, rebuté par une suite de mauvais succès, de traverses; expression prise de la fauconnerie où elle s’emploie au propre en parlant du gibier harcelé par le faucon.
_Léger comme l’oiseau de saint Luc._
C’est-à-dire lourd comme un bœuf. On a donné pour attribut à saint Luc un bœuf ailé qui rumine à côté de lui. Ce quadrupède, équipé comme un volatile, est consideré tout de bon comme un symbole du génie de l’évangéliste; mais ce n’est que par ironie qu’il est pris comme un type de légèreté.
=OISIVETÉ.=—_L’oisiveté est la mère de tous les vices._
Le bonhomme Richard disait: _L’oisiveté va si lentement que tous les vices l’atteignent_.—Les Allemands et les Italiens appellent proverbialement l’oisiveté l’oreiller du diable.—_Des Tunfels Ruhebank._—_Capezzolo del diavolo._
Il y a des gens qui prétendent excuser l’oisiveté en disant: Quel mal peut-on faire lorsqu’on ne fait rien? On leur répond par un mot de Caton l’Ancien, consigné dans ce vieux proverbe: _En rien faisant on apprend à mal faire_, ou par cette réflexion de l’_Ecclésiastique_ (ch. XXXIII, v. 29): _Multam malitiam docuit otiositas_. _L’oisiveté a toujours enseigné beaucoup de mal._
L’homme oisif est à la disposition de tous les vices. L’homme laborieux, au contraire, n’a point à redouter leur pernicieuse influence; ses occupations lui forment une sauve-garde. Hésiode a dit admirablement: _Dieu a posé le travail pour sentinelle de la vertu_.
=OLIBRIUS.=—_Faire l’olibrius._
On pense généralement qu’il s’agit ici d’Olibrius, sénateur romain de la famille Anitienne, qui avait épousé Placidie, fille de Valentinien III, et qui fut placé sur le trône d’Occident, en 472, par Ricimer, chef des Suèves, lorsque ce barbare, habitué à donner et à reprendre la couronne selon son caprice, eut fait massacrer l’empereur Anthème, son beau-père, dans la ville de Rome livrée au pillage. Comme Olibrius ne fut qu’un fantôme de prince, et ne se fit remarquer que par son incapacité et par sa sottise, pendant les sept mois que dura son règne, son nom devint, dit-on, un titre de mépris donné aux hommes qui font les entendus et les glorieux. Mais ce nom se prend dans une autre acception que ne justifie point l’histoire de l’empereur qui le porta. Il s’applique assez souvent à quelqu’un qui fait le méchant, le furieux, comme on le voit dans les exemples suivants:
«Mon mary, passez votre colère; et, au lieu de faire ainsi l’_Olybrius_, remerciez messire Itace.» (Contes de Despériers, tom. I, pag. 98, édit. d’Amsterdam, 1735.)
Mettons flamberge au vent et bravoure en campagne; _Faisons l’Olibrius_, l’occiseur d’innocents.
(MOLIÈRE, l’_Étourdi_, act. III, sc. 5.)
D’après cela, on est fondé à croire que l’expression proverbiale fait allusion à un autre Olibrius plus ancien, qui fut gouverneur dans les Gaules pour l’empereur Dèce. Cet Olibrius poursuivit les chrétiens avec le plus grand acharnement pendant la septième persécution. Il fit décapiter sainte Reine, vierge-martyre, à Alixia (Alise, en Bourgogne), pour la punir du double refus qu’elle avait fait de l’épouser et de renoncer au christianisme.
Cyrano de Bergerac a dit _faire l’Olibrius et le Vespasien_, dans plusieurs endroits de ses ouvrages, notamment dans le _Pédant joué_ (art. II, sc. 2).
Je ne sais à quel titre Vespasien peut avoir mérité cette flétrissure proverbiale, si ce n’est pour avoir fait mourir Éponine et Sabinus.
=ONGLE.=—_Savoir sur l’ongle._
Voyez _Savoir sur le bout du doigt_, page 322.
_Avoir les ongles fleuris._
Au propre, c’est avoir les ongles marqués de petites taches blanches, ou noires, ou rouges; au figuré, c’est avoir l’habitude de mentir, parce qu’une superstition, qui a été autrefois très répandue, fait croire que l’habitude de mentir produit ces diverses taches, qui ont été appelées mensonges pour cette raison. Cette superstition existait chez les Romains, et Horace l’a rappelée dans l’Ode 9 du livre II, où il parle de l’_ongle marqué_ de Barine.
=ONGUENT.=—_C’est de l’onguent miton mitaine._
C’est un remède qui ne fait ni bien ni mal, un expédient inutile qu’on se propose dans quelque affaire que ce soit.—_Miton mitaine_, vient, dit-on, de _mixtum mixtanum_, onguent mixte, ou de ce qu’on _mitonne_ et enveloppe de mitaines la partie malade.
_Dans les petites boîtes sont les bons onguents._
Flatterie proverbiale qu’on adresse à une personne de petite taille, et qu’on prend à peu près dans le même sens que le proverbe _en petite tête gît grand sens_.—L’opinion, que les personnes de petite taille ont plus d’esprit que les autres, existe jusque chez les sauvages. Un chef des Illinois, haranguant M. de Boisbriant, officier distingué, lui disait: «Nos guerriers pensent comme moi, que c’est la force de ton esprit qui a empêché ton corps de croître. Aussi l’auteur de la nature t’a copieusement dédommagé de la petitesse de ton corps, en t’accordant la grandeur de l’ame avec des sentiments vraiment héroïques, pour protéger contre leurs ennemis les hommes illinois.»
_Magnus Alexander corpore parvus erat._
=OPINION.=—_L’opinion est la reine du monde._
_Opinione regitur mundus._—«L’opinion est si bien _la reine du monde_, dit Voltaire, que quand la raison veut la combattre, la raison est condamnée à la mort. Il faut qu’elle renaisse vingt fois de ses cendres, pour chasser enfin tout doucement l’usurpatrice. L’opinion a changé une grande partie de la terre. Non seulement des empires ont disparu sans laisser de traces, mais les religions ont été englouties dans ces vastes ruines.»
Bossuet a dit: «Qui dispense la réputation, qui donne le respect et la vénération aux personnes, aux ouvrages, aux grands, sinon l’opinion? Combien toutes les richesses de la terre sont-elles insignifiantes sans son consentement? L’opinion dispose de tout; elle fait la beauté, la justice et le bonheur, qui est le tout du monde.»
=OR.=—_Tout ce qui reluit n’est pas or._
Les Italiens disent: _Ogni lucciola non e fuoco_. _Tout ver luisant n’est pas feu._—Ce proverbe peut s’appliquer à toutes les choses qui brillent d’un éclat trompeur. Il s’applique philosophiquement à la condition des grands, que les petits ont le tort d’envier, parce qu’ils ne la connaissent pas, et qui cesserait d’être bientôt l’objet de leur envie, si la vérité, déchirant le voile de l’apparence, leur montrait ce qu’ont à souffrir ces grands, dont le malheur réel est caché sous les dehors séduisants du bonheur.—Un autre proverbe nous apprend qu’_on est plus heureux dans les petites conditions que dans les grandes_. «On ne perd rien dans les petites conditions, dit Bernardin de Saint-Pierre; on y compte pour des biens les maux qu’on n’y éprouve pas. Souvent, au contraire, dans les grandes, on répute pour des maux les biens dont on est privé: ainsi le juste ciel a compensé toutes choses.»
=ORANGE.=—_Manger des perdrix sans orange._
Le jus de l’orange a été regardé comme la véritable sauce de la perdrix. De là cette expression pour dire: manger quelque chose sans l’apprêt qui lui convient.
=OREILLE.=—_Se faire tirer l’oreille._