Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 46

Chapter 463,743 wordsPublic domain

Les Grecs et les Latins disaient: _Un artiste vit partout._ M. de Chateaubriand a observé que l’idée de J.-J. Rousseau de faire apprendre un métier à Émile n’était que ce proverbe, dont Néron se servait pour répondre à ceux qui lui reprochaient l’ardeur avec laquelle il se livrait à l’étude de la musique. Il est singulier, a-t-il dit, que la pensée d’un philosophe ne soit que le mot d’un tyran. Réflexion plus brillante que juste: car il n’y a rien de singulier qu’un philosophe se rencontre avec un tyran dans une pensée qui n’appartient pas à ce tyran, mais à tout le monde.

Un proverbe persan dit qu’_un cordonnier, en courant le monde, peut toujours écarter la misère; mais qu’un roi, hors de son royaume, peut se voir exposé à mourir de faim_.

Un métier ne met pas seulement à l’abri du besoin, il met encore à l’abri du vice; et il serait bon que les parents, quels que soient leur rang et leur fortune, fissent apprendre à leurs enfants une industrie manuelle, comme le recommandait l’école pharisienne chez les Juifs, d’après cette maxime du Talmud: _Tout homme qui ne donne pas une profession à ses enfants, les prépare à une mauvaise vie_.

=MEUNIER.=—_Devenir d’évêque meunier._

On prétend que ce proverbe est altéré, et qu’il faut dire d’_évêque aumônier_; mais est-ce qu’on n’a pas vu des métamorphoses aussi étranges? _Témoin Denis le Tyran réduit à être maître d’école_, dit Nicot, dans son _Recueil de proverbes_, imprimé il y a plus de deux cents ans. _Pape et puis meunier_ est un proverbe qui se trouve dans ce recueil. On y trouve aussi d’_évêque aumônier_; mais ce proverbe-là paraît moins ancien et n’est pas aussi bien fait que l’autre, qui présente une opposition plus forte. (L’abbé Morellet.)

Quelques étymologistes disent que l’expression _devenir d’évêque meunier_ a eu pour origine l’élévation d’un meunier à la dignité d’évêque, et le rabaissement d’un évêque à la condition de meunier, parce que l’évêque ne put parvenir à résoudre plusieurs questions qui lui furent proposées par un roi, tandis que le meunier, qui prit sa place et parut habillé en évêque devant le roi, les résolut toutes. La dernière était de dire ce que le roi, pensait: «Sire, vous pensez parler à un évêque, et vous parlez à un meunier.» Mais il est évident que cette histoire, racontée dans un vieux fabliau, a été imaginée d’après l’expression proverbiale qui n’est qu’une traduction de celle des Latins, _Ab equis ad asinos: passer des chevaux aux ânes_, ou de maître de chevaux devenir maître d’ânes. La traduction fut faite à une époque où les évêques avaient autant de chevaux que les meuniers avaient d’ânes[65].

=MEURTRIER.=—_Hardi ou assuré comme un meurtrier._

Saint Romain, qui délivra les habitants de Rouen du terrible dragon connu sous le nom de Gargouille, était accompagné d’un larron et d’un meurtrier, lorsqu’il fit cette miraculeuse expédition dans la forêt de Rouvray; mais à la vue du monstre, le larron s’enfuit épouvanté, tandis que le meurtrier resta courageusement auprès du saint. Cette tradition populaire, dont l’auteur de la _Vie de saint Romain_ ne parle point, a donné lieu, dit-on, à l’expression proverbiale.

=MIEUX.=—_Le mieux est l’ennemi du bien._

«L’homme s’ennuie du bien, cherche le mieux, trouve le mal, et s’y soumet crainte de pire.» (M. le duc de Levis.)

Ce proverbe, emprunté de l’italien _Il meglio e l’inimico del bene_, fait allusion au mieux futur contingent, c’est-à-dire au mieux qu’on cherche et non pas à celui qu’on a trouvé, pour signaler ce faux système de perfectibilité qui, égarant l’esprit humain loin des routes de l’expérience, le conduit trop souvent à des innovations funestes, et pour enseigner à respecter les choses établies lorsqu’elles sont bonnes, au lieu de les détruire sous prétexte de les améliorer. Il exprime une vérité du premier ordre qui n’a jamais été méconnue impunément. C’est de l’oubli de cette vérité que sont nées, dans tous les temps, les révolutions qui ont couvert l’Europe de mille plaies. Puisse la génération actuelle, éclairée par tant de malheurs, l’ériger en loi conservatrice des avantages dont elle jouit, et se conformer à cette heureuse circonspection sans laquelle il n’y a plus de sécurité pour le présent ni de garantie pour l’avenir! Courir après le mieux, c’est imiter la folie des premiers habitants de l’Arcadie qui couraient après le soleil, et qui, s’imaginant qu’ils l’atteindraient sur une montagne où ils le croyaient arrêté, trouvaient, en arrivant au sommet, que cet astre était aussi loin d’eux qu’auparavant. Le mieux n’est qu’un fantôme trompeur toujours prompt à s’évanouir dans le tourbillon des fausses espérances où l’on prétend le fixer, et la raison consiste à regarder le bien comme le plus beau partage de la condition humaine:

Non qu’on ne puisse augmenter en prudence, En bonté d’ame, en talents, en science: Cherchons le mieux sur ces chapitres-là; Partout ailleurs évitons la chimère. Dans son état heureux qui peut se plaire, Vivre à sa place et garder ce qu’il a. (VOLTAIRE.)

=MILIEU.=—_Il n’y a point de milieu._

Dans certains cas, il faut opter entre le pour et le contre; il n’y a point un troisième parti, _non est tertium_, comme disaient les Latins. Ce qu’on appelle un _mezzo termine_ ne paraîtrait alors que le signe d’un esprit équivoque et réservé qui voudrait satisfaire à de doubles vues. Les passions ne veulent point reconnaître la neutralité, qui est d’ailleurs un point très difficile à saisir, et l’homme qui se placerait juste entre deux personnes divisées paraîtrait à chacune d’elles plus rapproché de son adversaire que d’elle-même. C’est un effet des lois de l’optique, dit ingénieusement Chamfort, comme l’effet par lequel le jet d’eau d’un bassin semble moins éloigné du bord opposé que de celui d’où on le regarde.

=MITRAILLE.=—_Avoir de la mitraille._

C’est-à-dire de la basse monnaie. Ce mot est une altération de _mitaille_ qui désignait autrefois une monnaie de billon, ayant cours particulièrement en Flandre.

=MOINE.=—_Se faire moine après sa mort._

Expression qui doit son origine à une dévotion singulière qui consistait à se faire enterrer avec un habit de moine, dans l’espérance qu’on échapperait par ce moyen aux griffes du diable. Cette dévotion, que Jean de Meung a critiquée dans le roman de la _Rose_, fut très commune dans le XIII^{e}, le XIV^{e}, le XV^{e} et le XVI^e siècle.

Jean de Brienne, empereur de Constantinople, mort en 1327, qui a été comparé par les poëtes grossiers de son temps à Hector, à Judas Machabée et à Roland, à cause de ses prouesses dans la Terre-Sainte, eut l’ambition d’entrer au paradis revêtu de la robe d’un cordelier.—En 1502, Gilles Dauphin, général des cordeliers, voulant témoigner sa reconnaissance des bienfaits que son ordre avait reçus du Parlement de Paris, accorda aux membres de ce parlement la permission de se faire enterrer en habit de cordelier. (_Registres du parlement_, 27 janvier 1502.)

_Mieux vaut gaudir de son patrimoine que le laisser à ribaud moine._

Il vaut mieux dépenser son bien dans les plaisirs que le laisser à quelque couvent où il ne servirait qu’à entretenir le déréglement des moines.—Ce vieux proverbe, cité par G. Meurier a rapport à l’usage presque général, sous le règne de saint Louis, de faire des legs en faveur des monastères et des églises. Un autre proverbe dit: _Grande chère et petit testament, les prêtres sont trop riches_. En effet, le clergé regorgeait alors de richesses provenues des donations multipliées des fidèles auxquels on persuadait que leurs pieuses libéralités dans ce monde leur seraient rendues dans l’autre avec usure.

=MORE.=—_Traiter quelqu’un de Turc à More._

C’est-à-dire avec une extrême dureté, comme les Turcs traitaient autrefois les Mores.

=MORION.=—_Donner le morion._

Sorte de punition qu’on infligeait autrefois à un soldat, en le frappant sur le derrière avec la hampe d’une hallebarde ou la crosse d’un mousquet, pendant qu’on lui fesait tenir une pique au bout de laquelle était placée une armure de tête appelée _morion_. Voici comment M. A. A. Monteil raconte la chose d’après l’_Alphabet militaire_. «Quand un soldat est condamné _aux honneurs du morion_, il est d’abord obligé de se choisir parmi ses camarades un parrain. Aussitôt le parrain le désarme, lui place le chapeau sur la pointe d’une pique, qu’il lui donne à tenir, et le fait mettre dans la position de quelqu’un à qui l’on va donner le fouet sur les chausses, et véritablement le lui donne avec le bois d’une arquebuse. On compte les coups de cette manière: on lui demande s’il est gentilhomme; il doit répondre qu’il l’est, puisqu’il est soldat: on lui dit alors qu’un gentilhomme doit avoir tant de pages, tant de valets, tant de chiens, tant de faucons; et autant de pages, autant de valets, autant de chiens, autant de faucons, autant de coups. On lui demande combien de tours il y a à son château: s’il répond qu’il ne s’en souvient pas, on répond pour lui; autant de tours, autant de coups. On lui demande ensuite quels sont les princes de la famille royale: il les nomme ou on les nomme pour lui; autant de princes, autant de coups. On passe aux maréchaux de France, aux officiers du régiment: il les nomme ou on les nomme; autant de maréchaux, autant d’officiers, autant de coups. De temps en temps le parrain ajoute: Honneur à Dieu! service au roi. Tout pour toi, rien pour moi.

Le tambour avait battu un ban au commencement, il en bat un autre à la fin.»

=MORT.=—_Il y a remède à tout, hors la mort._

On trouve dans l’_Imitation de Jésus-Christ_: _Nemo impetrare potest à Papâ bullam nunquam moriendi_; ce que Molière a très bien traduit par ce vers de sa comédie de l’_Étourdi_:

On n’a point pour la mort de dispense de Rome.

_La mort assise à la porte des vieux guette les jeunes._

C’est à-dire que les vieux ont à redouter le voisinage de la mort et les jeunes sa surprise. Ce proverbe est tiré de celui-ci qu’ont souvent employé les écrivains ecclésiastiques du moyen-âge: _Dies ultimus senibus est in januis, juvenibus in insidiis_.

_La mort_, disent les Turcs, _est un chameau noir qui s’agenouille devant toutes les portes_.

_Rien n’est plus certain que la mort, rien n’est plus incertain que l’heure de la mort._

Notre dernière heure à tous nous est inconnue, mais elle arrive inévitablement pour les jeunes comme pour les vieux, et Dieu n’accorde à personne un tour de cadran comme à Ézéchias.

_Un homme mort n’a ni parents ni amis._

Ce proverbe se trouve dans le sirvente que Richard I^{er}, roi d’Angleterre, composa pendant sa captivité en Autriche. La meilleure explication qu’on en puisse donner est dans le passage suivant du discours du père Aubry à Atala: «Que parlé-je de la puissance des amitiés de la terre! Voulez-vous, ma chère fille, en connaître l’étendue? Si un homme revenait à la lumière, quelques années après sa mort, je doute qu’il fût revu avec joie par ceux-là même qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire, tant on forme vite d’autres liaisons, tant on prend facilement d’autres habitudes, tant l’inconstance est naturelle à l’homme, tant notre vie est peu de chose, même dans le cœur de nos amis!»

Les vers suivants, extraits d’une pièce de M. Victor Hugo, _A un voyageur_, reviennent aussi au proverbe, et sont dignes de figurer à côté du beau passage que j’ai rapporté.

Combien vivent joyeux qui devraient, sœurs ou frères, Faire un pleur éternel de quelques ombres chères! Pouvoir des ans vainqueurs! Les morts durent bien peu; laissons-les sous la pierre. Hélas! dans le cercueil ils tombent en poussière Moins vite qu’en nos cœurs. Voyageur! voyageur! quelle est notre folie? Qui sait combien de morts à chaque heure on oublie, Des plus chers, des plus beaux! Qui peut savoir combien toute douleur s’émousse, Et combien, sur la terre, un jour d’herbe qui pousse Efface de tombeaux!

_Les morts ont tort._

Pour dire que, lorsqu’un homme est mort, on rejette sur lui la faute de beaucoup de choses; qu’on excuse volontiers les vivants aux dépens des morts. L’abbé Tuet a rapporté l’origine de ce proverbe au duel judiciaire, où le combattant qui succombait sous les coups de son adversaire était réputé coupable, parce qu’on pensait que la divinité, prise pour juge de la cause, manifestait toujours le bon droit par la victoire. Mais l’abbé Tuet ne s’est pas souvenu que, longtemps avant l’usage dont il parle, on disait proverbialement en latin, _qui periere arguuntur_; ce qui a été traduit en français par _les morts ont tort_. Pline-le-Naturaliste (liv. XXIX), parlant des médecins qui s’instruisent aux risques et périls des malades, et qui tuent avec impunité, a observé que les reproches ne tombent point sur ces assassins privilégiés, et que _ce sont les morts qui ont tort_: _ultro qui periere arguuntur_.

=MOUCHE.=—_Prendre la mouche._

Se fâcher, s’emporter sans sujet. Allusion aux mouvements d’impatience d’un homme qui veut prendre ou chasser une mouche toujours obstinée à revenir lui piquer la figure. Les Italiens qui ont la même expression, _saltar la mosca_, disent aussi _la mosca vi sali al naso_. _La mouche vous saute au nez._ Nous disons de même _quelle mouche vous pique_?

_C’est une fine mouche._

C’est une personne très fine et très rusée.—_Mouche_ s’est dit pour espion, et de _mouche_, pris dans ce sens, on a fait _mouchard_. C’est à tort qu’on a prétendu que le mot mouchard était dérivé du nom d’un certain père de Mouchy, opiniâtre ennemi de la réforme, et qui en fesait observer les sectateurs secrets par des espions à ses gages.—«Il était inutile, dit M. Ch. Nodier, de chercher là l’étymologie de mouchard, qui se présente tout naturellement dans _musca_, qui avait la même acception figurée chez les Latins, comme on peut le voir plusieurs fois dans Plaute et dans Pétrone. _Mouche_ est d’ailleurs encore synonyme de _mouchard_, tant dans ce sens particulier que dans son usage proverbial: _une fine mouche.—Je voudrais être mouche._

Les mouches de cour sont chassées. (LA FONTAINE.)

«_Mouche de cour_ se lit déjà dans l’_Éperon de discipline_, d’Antoine du Saix, qui fit imprimer cet ouvrage à une époque où le père de Mouchy était encore fort jeune.»

_Faire la mouche du coche._

Faire l’empressé, le nécessaire, et s’attribuer le succès des choses auxquelles on a le moins contribué. Personne n’ignore que cette expression est venue d’une fable d’Ésope admirablement imitée par La Fontaine. Madame de Sévigné, parlant de _la mouche du coche_, a dit: «La gillette s’écrie: _Oh que je fais de poudre!_» Trait fort plaisant et tout à fait digne de notre inimitable fabuliste!

=MOUCHER.=—_Il ne se mouche pas du pied._

Les Latins appelaient un homme fin, _homo emunctæ naris_, ce qui signifie littéralement un homme dont le nez est mouché; et c’est par une imitation comique de cette expression, que nous disons dans le même sens, _un homme qui ne se mouche pas du pied_, parce qu’un homme qui voudrait ne se moucher que du pied, serait condamné à rester toujours morveux, et par conséquent n’aurait pas l’odorat subtil.

=MOULIN.=—_C’est un moulin à paroles._

Expression qu’on applique à une personne qui parle beaucoup sans rien dire. Les Persans ont ce joli proverbe qu’ils emploient dans un sens analogue: _J’entends le bruit du moulin, mais je ne vois pas la farine_.

_Jeter son bonnet par-dessus les moulins._

C’est braver les bienséances, l’opinion publique.—On ignore l’origine de cette expression singulière, et l’on conjecture qu’elle peut être venue, en prenant sur la route une très grande extension de sens, de la phrase suivante, par laquelle on terminait les contes de fée qu’on fesait aux enfants: _Je jetai mon bonnet par dessus les moulins, et je ne sais ce que tout cela devint_.

Il est à remarquer que les fables sénégalaises finissent par une formule de la même espèce: _Ici la fable alla tomber dans l’eau_.—On fera, si l’on veut, l’application de cette formule à l’article qu’on vient de lire.

_Se battre contre des moulins à vent._

Se forger des chimères, se créer des fantômes pour les combattre. Cette expression rappelle le trait de Don Quichotte se battant contre des moulins à vent, qu’il prenait pour des géants.

=MOUSSE.=—_Pierre qui roule n’amasse point de mousse._

C’est la traduction littérale d’un adage grec employé par Lucien, et passé dans la langue latine en ces termes: _Saxum volutum non obducitur musco._ Sa signification ordinaire est que l’inconstance nuit à la fortune et qu’il faut se fixer à quelque établissement pour y profiter; mais on peut l’interpréter encore d’une manière plus morale en l’appliquant à la manie des voyages qui tournent trop souvent au préjudice des bonnes mœurs.

Dans maint auteur de science profonde J’ai lu qu’on perd trop à courir le monde: Très rarement en devient-on meilleur. Un sort errant ne conduit qu’à l’erreur. (GRESSET.)

=MOUTON.=—_Revenir à ses moutons._

Reprendre un discours qui avait été quitté ou interrompu, revenir à son sujet.

Cette expression est prise de la _farce de Patelin_, dans laquelle M. Guillaume, marchand drapier, plaidant contre le berger Agnelet, qui lui a dérobé des moutons, s’interrompt fréquemment pour parler d’une pièce de drap que lui a volée Patelin, avocat de sa partie adverse. Le juge qui ne comprend rien à cette digression embrouillée, l’avertit, à plusieurs reprises, de ne pas s’écarter de sa cause, en lui disant: _Sus, retournons à nos moutons_.

Martial (liv. VI, épig. 19) a employé une expression très analogue à la nôtre: _Jam dic, Posthume, de tribus capellis_. _Posthume, parle enfin des trois chèvres._

=MULE.=—_Ferrer la mule._

C’est acheter une chose pour quelqu’un et la lui compter plus cher qu’elle n’a coûté; c’est enfler les mémoires de dépense.

Quelques auteurs font remonter l’origine de cette expression jusqu’au règne de Vespasien. Cet empereur, voyageant un jour en litière, fut obligé de s’arrêter pour faire ferrer ses mules, sur la demande de son cocher; mais ayant soupçonné que cette demande n’avait été faite que pour ménager une audience à un solliciteur, il voulut savoir ce que le cocher avait gagné à _faire ferrer_, _quanti calceasset_, et il se fit donner la moitié du bénéfice (Suétone, _Vie de Vespasien_, ch. 23). D’autres auteurs disent que l’expression _ferrer la mule_ est venue de ce que, dans le temps où les magistrats allaient au palais, montés sur des mules, les laquais qui gardaient les bêtes, pendant l’audience, buvaient ou jouaient pour se désennuyer, et puis cherchaient à s’indemniser de leur dépense ou de leur perte, en fesant payer quelquefois à leurs maîtres des frais supposés pour le ferrement des mules.

=MULET.=—_Garder le mulet._

Cette expression fut introduite dans le temps où les magistrats, les médecins, et autres graves personnages, montaient sur des mules ou des mulets pour aller à leurs affaires. Elle signifie, attendre avec ennui, avec impatience, comme fesaient les valets qui gardaient ces mules ou ces mulets dans la rue, lorsque les maîtres étaient entrés dans quelque maison.

_Têtu comme un mulet._

J.-J. Rousseau a dit: _Têtu comme la mule d’Edom_.

Il est difficile de faire quitter au mulet la route qu’il veut suivre, et plus difficile encore de le faire marcher dans la compagnie des chevaux, pour lesquels il a une aversion extrême. La résistance qu’il oppose s’accroît d’ordinaire sous les coups qu’il reçoit, et se change en une colère terrible: alors il se précipite sur l’imprudent qui a voulu le contraindre; et malheur à celui-ci! car, en pareil cas, ainsi que le dit un proverbe provençal: _Il n’y a pas de mulet qui ne tue son conducteur_.

On croyait autrefois que l’homme exposé à un si grand danger n’en pouvait être sauvé que par une protection céleste: c’est ce qu’attestent quelques _ex voto_ qui représentent l’animal furieux près d’écraser son maître sous ses pieds. J’ai vu un de ces tableaux singuliers dans la chapelle de Sainte-Anne de la cathédrale d’Apt.—Cela prouve suffisamment sans doute que l’obstination du mulet méritait de passer en proverbe; mais cela prouve aussi que l’obstination du muletier le méritait peut-être davantage.

Le duc de Vendôme disait plaisamment que, dans les marches des armées, il avait souvent examiné les querelles entre les mulets et les muletiers, et qu’à la honte de l’humanité, la raison était presque toujours du côté des mulets.

=MULOT.=—_Endormir le mulot._

Amuser un homme pour le surprendre, pour le tromper.

Cette façon de parler est une allusion à ce qui se pratiquait autrefois en plusieurs endroits, où, pour détruire les loirs et les mulots, on fesait brûler, sur la place qu’ils occupaient, certaines essences mêlées de fleur de soufre, dont la vapeur les étourdissait et les empêchait de se soustraire à l’atteinte de l’assommoir.

En 1767, les mulots dévorèrent une partie des semences. Le sieur Gosselin, laboureur, de Puzeaux en Picardie, imagina des soufflets propres à les faire périr par la vapeur du soufre, et le Gouvernement fit distribuer ces soufflets dans les provinces.

=MUR.=—_Les murs ont des oreilles._

On doit craindre d’être écouté quand on parle d’affaires qu’il est important de tenir secrètes.

A ce proverbe correspond celui des Latins: _Staterii paries_, _le mur de Statérius_. Ce Statérius fut puni de mort pour avoir tenu des propos coupables qui tendaient à la subversion de l’État, et qui avaient été entendus de quelques personnes cachées derrière une mince cloison.

=MUSER.=—_Qui refuse muse._

La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans ce vers de Molière:

Refuser ce qu’on donne est bon à faire aux fous.

_Muser_ signifiait autrefois faire acte de folie, et _musar_ équivalait à fou. _Vous parlez comme hardi musar_, répondit saint Louis à Joinville qui venait d’avancer qu’il aimerait mieux avoir commis trente péchés que d’être _mézeau_ (lépreux). Mais ces deux mots perdirent, dans la suite, une telle acception, et furent seulement employés, le premier, pour exprimer l’habitude de consumer en bagatelles un temps réclamé par quelque occupation sérieuse, et le second, pour désigner l’insouciant entiché de cette manie. C’est dans ce dernier sens qu’il faut entendre l’adage suivant, traduit du grec par Amyot:

Qui _muse_ à quoi que ce soit, Toujours perte il en reçoit.

Notez que le verbe _morari_ (muser) se prenait aussi, chez les Latins, dans le même sens que le verbe _insanire_ (être fou), avec cette seule différence que sa première syllabe était brève dans un cas et longue dans l’autre. La preuve s’en trouve dans plusieurs auteurs, et dans ce jeu de mots que l’ingrat Néron, au rapport de Suétone, fit après la mort de Claude, dont il était le fils adoptif: _Desiit morari inter homines_. Il a cessé de demeurer ou de délirer parmi les hommes.

N

=NAPPE.=—_Trancher la nappe._

C’était un genre d’affront infligé autrefois à table à un gentilhomme qui se rendait indigne de ce titre, par un roi d’armes ou un héraut qui venait couper devant lui la _touaille_, ou la partie de la nappe qui lui servait de serviette, et tourner son pain sens dessus dessous[66]. «Charles VI, dit Legrand d’Aussi, avait réuni à un banquet, le jour de l’Épiphanie, plusieurs convives illustres, entre lesquels était Guillaume de Hainaut, comte d’Ostrevant. Tout à coup un héraut vint trancher la nappe devant le comte, en lui disant qu’un prince qui ne portait pas d’armes n’était pas digne de manger à la table du roi. Guillaume surpris répondit qu’il portait le heaume, la lance et l’écu, ainsi que les autres chevaliers. «Non, sire, cela ne se peut, répondit le plus vieux des hérauts; vous savez que votre grand oncle a été tué par les Frisons, et que, jusqu’à ce jour, sa mort est restée impunie. Certes, si vous possédiez des armes, il y a longtemps qu’elle serait vengée.»—Cette terrible leçon opéra son effet. Depuis ce moment, le comte ne songea plus qu’à réparer sa honte; et bientôt il en vint à bout.»

=NÉCESSITÉ.=—_Nécessité n’a point de loi._