Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 45

Chapter 453,614 wordsPublic domain

Cette expression, qu’on applique à quelqu’un qui a été troublé par une fausse alerte, fait allusion à une anecdote militaire que Strada rapporte ainsi: lorsque l’armée espagnole envoyée en Flandre, sous les ordres du duc d’Albe, était établie près de Groningue, à dessein de chasser de la Frise le comte Louis de Nassau, les éclaireurs, ayant entendu de loin des tambours, et distingué quatre drapeaux qui venaient à eux, coururent annoncer au duc que l’ennemi arrivait. Mais, au lieu de l’ennemi, c’était une nouvelle mariée que des paysans conduisaient avec tout l’appareil d’une fête rustique, et les quatre drapeaux étaient des morceaux d’étoffe flottant au-dessus de quelques chariots recouverts de branchages, où se trouvaient les femmes des gens invités à la pompe nuptiale. L’historien assure que le duc d’Albe, trompé par ses coureurs, fit prendre lui-même les armes à son armée, qui ne les déposa qu’après avoir fait une décharge générale pour saluer la noce qu’elle vit défiler. Cet événement, ajoute-t-il, passa aussitôt en proverbe parmi les troupes Wallonnes, et depuis lors les soldats ne manquent jamais de demander à ceux qui arrivent à la hâte de la découverte en témoignant de la frayeur, _s’ils ont vu la mariée_.

=MARIER.=—_Qui se marie à la hâte se repent à loisir._

Un mariage contracté trop vite devient souvent une source intarissable de regrets, parce qu’il est rarement fondé sur le rapport des caractères, sans lequel la bonne intelligence ne saurait guère exister entre les époux.

_Nul ne se marie qui ne s’en repente._

Les peines sont inséparables de l’état de mariage.—Un proverbe espagnol dit: _Madre, que cosa es casar?—Hija, hilar, parir y llorar_. _Ma mère, qu’est-ce que se marier?—Ma fille, c’est filer, enfanter et pleurer._

Les femmes provençales qui maigrissent dans les soucis du mariage, ont ce singulier proverbe: _Se uno marlusso venie veouso, serie grasso. Si une merluche devenait veuve, elle engraisserait._

Les maris provençaux ne sont pas non plus enchantés de leur sort conjugal, si l’on en juge par cet autre proverbe qui leur est familier: _Dons bouns jours à l’home sur terro, quand pren mouilho e quand l’enterro. Deux bons jours à l’homme sur terre, quand il prend femme et quand il l’enterre._ Ce qui a paru digne d’être reproduit dans ce vers fameux:

Il n’est que deux beaux jours, l’entrée et la sortie.

_Le jour où l’on se marie est le lendemain du bon temps._

Avec ce jour doivent commencer les préoccupations de l’avenir. Les jeux et les divertissements cessent d’être de saison. Il faut pourvoir aux besoins du ménage, et travailler sans relâche pour l’entretien de la femme qu’on a prise et des enfants qui viendront. Bacon a dit, dans un style noblement figuré: _Quiconque a une femme et des enfants, a donné des otages à la fortune_.

=MARMOT.=—_Croquer le marmot._

Attendre longtemps.—L’origine de cette expression est fort controversée. Les uns la font venir d’une fable d’Ésope imitée par La Fontaine, dans laquelle une fermière, pour faire cesser les pleurs de son petit garçon, le menace de le donner au loup, qui ayant entendu cela, en passant, vient se planter sur la porte de la maison, dans l’espoir de _croquer le marmot_, et, après une vaine attente, finit par être assommé. Les autres la rapportent à l’habitude qu’ont les compagnons peintres de _croquer un marmot_ (de tracer le _croquis_ d’un marmot) sur un mur, pour se désennuyer, lorsqu’ils sont obligés d’attendre.—Je crois qu’elle fait allusion à l’usage féodal d’après lequel le vassal qui allait rendre hommage à son seigneur devait, en l’absence de celui-ci, réciter à sa porte, comme il l’eût fait en sa présence, les formules de l’hommage, et baiser à plusieurs reprises le verrou, la serrure ou le heurtoir appelé _marmot_, à cause de la figure grotesque qui y était ordinairement représentée. En marmottant ces formules, il semblait murmurer de dépit entre ses dents, et en baisant ce marmot, il avait l’air de vouloir _le croquer_, le dévorer. Ainsi, il fut très naturel de dire figurément _croquer le marmot_, pour exprimer la contrariété ou l’impatience qu’une longue attente doit faire éprouver. Cette explication est confirmée d’ailleurs par l’expression italienne _mangiare i catenacci_, _manger les cadenas ou les verrous_, qui s’emploie dans le même sens que la nôtre.

Égayons cet article par une anecdote que racontait le duc de Biron, un jour qu’il voulait prouver la difficulté qu’ont les étrangers à comprendre les locutions figurées de la langue française:—Milady B***, disait-il, avait eu la bonté de me donner un rendez-vous au bois de Boulogne et l’inhumanité d’y manquer. Au bout de deux heures, je m’ennuyai de l’attendre, et, de retour chez moi, je lui écrivis pour me plaindre de son inexactitude. Par malheur il y avait dans mon billet qu’il était bien mal à elle de m’avoir ainsi fait _croquer le marmot_. Milady savait assez mal le français. Elle prend son dictionnaire, et, trouvant que _croquer_ signifie manger et que _marmot_ veut dire enfant, la voilà qui conclut que, dans ma fureur, j’avais mangé ou voulu manger un enfant. Aussi dit-elle à une de ses amies qui entrait en ce moment chez elle: C’est un monstre que ce duc de Biron; je ne veux le voir de ma vie. Lisez ce qu’il m’écrit.

=MAROUFLE.=—_C’est un maroufle._

En terme de peinture, _maroufler un tableau_, c’est coller un tableau peint avec de la colle forte ou des couleurs grasses en l’appliquant sur une toile, ou sur un panneau de bois, ou sur un enduit de plâtre, ou sur une muraille. Il y a lieu de croire que c’est de cette espèce de _maroufle_, ou portrait collé, qu’est venu le terme injurieux de _maroufle_, qui s’applique à un rustre ou à un coquin.

=MARTEL.=—_Avoir martel en tête._

Quelques étymologistes ont pensé que cette façon de parler était une allusion à Charles-Martel, dont les taxes multipliées, disent-ils, et les impôts de tout genre, fesaient que les contribuables l’avaient toujours en tête.—Il y a une autre explication beaucoup meilleure: _martel_ est un vieux mot qui signifie marteau. Ainsi _avoir martel en tête_, c’est, au figuré, avoir la tête rompue par le souci, par l’inquiétude, comme par un marteau. On emploie fréquemment le verbe _marteler_ pour inquiéter, tourmenter. Exemple: _Voilà une affaire qui lui martellera le cerveau_; ou simplement _qui le martellera_.

=MARTIN.=—_Prêtre Martin qui chante et qui répond._

On appelle ainsi un homme qui fait, comme on dit, la demande et la réponse, qui veut se mêler de tout.

Et sera le _prestre Martin_, Il chantera et respondra. (ALAIN CHARTIER.)

«Les femmes font le prestre Martin, car comme elles agrandissent le regret du mari perdu..., elles publient aussi tout d’un train ses imperfections.» (Montaigne, Essais, liv. III, ch. 4.)

Martial d’Auvergne a dit _le prestre et Martin_, au lieu du _prestre Martin_, dans la quatre-vingt-unième stance de l’_Amant rendu cordelier à l’observance d’amour_. Voici le passage qui contient cette variante:

J’estoye le _prestre et Martin_, Car je respondoye en chantant, Et parloye françois et latin.

_Plus d’un âne à la foire a nom Martin._

C’était autrefois l’usage de donner des noms de saints aux animaux, et l’âne reçut celui de Martin. De là ce proverbe qui s’employait autrefois pour signifier qu’il ne faut pas affirmer une chose d’après un simple indice.

Une tradition proverbiale dit qu’un nommé Martin, huché sur un de ses ânes, n’en retrouvait pas le nombre, parce qu’il oubliait de se compter, c’est-à-dire l’âne sur lequel il était monté.

=MARTYR.=—_Être du commun des martyrs._

Cette expression est prise de l’office ecclésiastique _de communi Martyrum_, qui est l’office général des martyrs. Elle s’applique à un homme qu’aucun talent, aucune qualité particulière ne distingue de la foule des gens médiocres.

=MATE.=—_Enfants ou compagnons de la mate._

On appelait ainsi autrefois les escrocs et les filous, parce qu’ils avaient coutume de s’assembler, dit Le Duchat, sur une place nommée la _Mate_. De _mate_ est venu _matois_ qui signifie rusé.

Il y a un fait très curieux à signaler dans l’histoire des _enfants_ ou _compagnons de la mate_: c’est que Charles IX en fit appeler plusieurs fois quelques-uns auprès de lui pour prendre des leçons de filouterie. Ce fait est rapporté par Brantôme.

=MATINES.=—_Le retour est pire que matines._

Pour exprimer que la suite d’une affaire est plus mauvaise que le commencement. On dit aussi: _Dangereux comme le retour de matines_. Les deux expressions sont fondées, suivant Pasquier, sur ce que les ecclésiastiques, en revenant des matines, qu’on disait autrefois dans la nuit, étaient souvent exposés aux attaques de leurs ennemis, qui les attendaient dans l’obscurité au détour de quelque rue. Le Duchat pense qu’il s’agit du danger que ces ecclésiastiques avaient à courir auprès des femmes de mauvaise vie qui guettaient leur sortie de l’église pour leur proposer d’entrer chez elles.

_Étourdi comme le premier coup de matines._

C’est-à-dire comme un homme qui est réveillé par le premier coup de matines, et qui, étant encore à moitié endormi, ne sait ce qu’il fait.—_Les matines_, qu’on nommait aussi _les primes_, étaient autrefois appelées proverbialement _primes-sottes_, _primæ stultæ_, et le premier coup de la cloche qui sonnait cet office était appelé _éveille-sots_, _primus matutinarum sonitus evigilans stultos_, parce qu’il servait de signal, en certains jours marqués pour la réunion de la _confrérie des sots_.

=MÉCHANCETÉ.=—_Méchanceté porte sa peine._

Le méchant est la victime de sa méchanceté. Attalus dit dans Sénèque, épître 81: _Maximam sui veneni partem ebibit nequitia_. _La méchanceté boit elle-même la plus grande partie de son poison._ Suivant saint Augustin, il n’y a pas de méchant qui ne se fasse du mal à lui-même avant d’en faire aux autres; il est comme le feu qui ne consume rien s’il ne brûle lui-même auparavant. _Nemo malus qui non sibi priùs noceat: sic esse putate quomodo ignem; nisi ardeat non incendit_ (_in Psalm. 34_).

Saint Augustin remarque encore que l’homme est méchant de peur d’être malheureux, et qu’il est encore plus malheureux parce qu’il est méchant. _Ne miser sit, malus est; et ideo miser est quia malus est_ (_in Psalm. 32_).

«Jamais ne comprendrons-nous, s’écrie Bossuet, que celui qui nous fait injure est toujours beaucoup plus à plaindre que nous qui la recevons; que lui-même se perce le cœur pour nous effleurer la peau, et qu’enfin nos ennemis sont des furieux qui, voulant nous faire boire pour ainsi dire tout le venin de leur haine, en font eux-mêmes un essai funeste, et avalent les premiers le poison qu’ils nous préparent?»

=MÉDAILLE.=—_Toute médaille a son revers._

Chaque chose peut être considérée sous deux faces différentes. Il n’y a pas de bonne affaire qui n’ait son mauvais côté.

Les revers des plus belles médailles anciennes sont presque tous négligés, et c’est là ce qui a donné lieu au proverbe. Mais pourquoi ces revers sont-ils négligés? Serait-ce par flatterie? a dit quelque part Diderot. Aurait-on voulu que rien ne luttât avec l’image du prince?

=MÉDARD.=—_S’il pleut le jour de saint Médard, Il pleut quarante jours plus tard._

Je regarde saint Médard comme un des meilleurs saints du paradis, et je ne puis croire qu’il soit l’auteur des longues pluies qui tombent trop souvent dans les mois de juin et de juillet. Est-il croyable, en effet, qu’après s’être montré constamment le bienfaiteur des habitants de la campagne, durant son séjour sur la terre, il cherche à leur nuire, depuis son installation dans le ciel, et se donne là-haut le singulier passe-temps d’amonceler des nuages pour noyer leurs fruits et leurs blés? D’ailleurs sur quoi se fonderait une imputation pareille? Toutes les observations météorologiques ont constaté que saint Médard, arrivant à une époque où la nature ne songe point encore à devenir variable, ne saurait produire, ni présager aucune intempérie dans la saison. C’est le 8 juin qu’échoit régulièrement la fête de cet aimable fondateur de la rosière de Salency, lorsque les roses brillent dans toute leur pompe; et une circonstance si peu suspecte ferait plutôt penser que, s’il avait quelque autorité sur l’atmosphère, il aimerait mieux en préparer les plus pures influences, ne fût-ce que pour ces belles fleurs qu’il a destinées à couronner la vertu. Un si doux emploi paraîtrait du moins assorti aux habitudes de sa vie. Pourquoi donc a-t-on imaginé de lui assigner un rôle tout opposé? A quel propos l’a-t-on représenté triste et sombre auprès d’un long baromètre qui marque une pluie de quarante jours? J’ai lu quelque part, que cela pourrait avoir eu pour premier fondement une anecdote rapportée par les légendaires. Cette anecdote dit, que saint Médard se trouvait un jour au milieu des champs en nombreuse compagnie, lorsqu’une forte averse fondit tout à coup d’un ciel sans nuage. Tout le monde en fut mouillé jusqu’à la peau, et lui seul n’en reçut pas la moindre goutte, attendu qu’un aigle officieux vint déployer ses vastes ailes au-dessus de sa tête, et lui servir de parapluie jusqu’au logis paternel. Mais pour rattacher à ce fait l’origine du préjugé établi à l’égard de notre saint, il aurait fallu supposer que c’était lui qui avait fait pleuvoir sur son prochain, supposition que le récit de ses pieux biographes n’autorise nullement. Il est beaucoup plus probable que si l’on a fait de saint Médard _un intendant des eaux pluviales_, _un maître du déluge_, _magister diluvii_, comme l’ont appelé de vieilles chroniques, c’est parce que, avant la réformation du calendrier, il avait sa fête plus rapprochée du solstice d’été, dont la présence influe réellement sur le temps. Cependant cela n’indique point la raison des _quarante jours_ de pluie énoncés dans le proverbe. Reste à examiner ce que marque ce nombre de jours qui paraît ne pas avoir été précisé sans dessein. Ne serait-ce point une allusion au déluge? Ce grand cataclysme, suivant une tradition répandue dans le moyen-âge, commença l’année 600 de l’âge de Noé, au dix-septième jour du second mois nommé chez les Juifs Iiar, ou Zéus, quantième correspondant au 10 mai de notre calendrier, et il finit l’année suivante, après une durée de 394 jours, dont on fait ainsi le calcul.

Durée de la pluie, 40 jours. Durée de l’augmentation des eaux, 150 Durée de la diminution des eaux, 150 Intervalle du desséchement de la terre, 40 Attente pour le premier envoi de la colombe, 7 Attente pour le second envoi de la colombe, 7 —————- Total 394 jours. —————-

En rappelant ce nombre de jours à l’année solaire, on trouvera que les 365, dont elle se compose, sont compris dans l’espace du 10 mai 600 au 10 mai 601, et que les 29 restants, comptés à partir de cette dernière date (10 mai), aboutissent juste au 8 juin, anniversaire de l’époque où Noé sortit de l’arche et de la fête de saint Médard; et c’est ce qui a peut-être donné lieu d’imaginer que, s’il vient à pleuvoir ce jour-là, on est menacé d’une pluie de 40 jours ou d’un second déluge.

Ces explications sur l’influence attribuée à saint Médard sont les meilleures qu’il m’ait été possible de donner. Elles s’accordent assez bien avec les mœurs du moyen-âge, où les clercs, seuls possesseurs de quelque science, en rattachaient toutes les observations à des faits religieux vrais ou faux. Je n’ose me flatter toutefois qu’on ne me reprochera point d’avoir laissé un peu la certitude en souffrance. Et qui pourrait se flatter de dire au juste pourquoi le saint du jour _fait la pluie et le beau temps_?

_Ris de saint Médard._

Grégoire de Tours, chapitre 95 de _la Gloire des confesseurs_, nous apprend que saint Médard ayant le don d’apaiser le mal de dents, était représenté la bouche entr’ouverte, laissant un peu voir ses dents, pour avertir ceux qui auraient ce mal de recourir à lui. Comme ce saint, entr’ouvrant ainsi la bouche, paraissait rire, mais d’un ris forcé, de là est venue l’expression _ris de saint Médard_, pour dire un ris à contre-cœur.

Regnier a employé cette expression dans ce vers de sa 8^e satire:

_D’un ris de saint Médard il me fallut respondre._

=MÉDISANT.=—_L’écoutant fait le médisant._

Quelqu’un disait à un sage: Une personne vous a diffamé en ma présence.—Si vous n’aviez pas écouté cette personne avec plaisir, repartit le sage, elle ne m’aurait point diffamé.

La réponse était juste. On ne médit d’ordinaire que parce qu’on est écouté, et le médisant n’est guère plus coupable que l’écoutant. _Le premier a le diable sur la langue_, dit saint Bernard, _et le second l’a dans l’oreille_.

Suivant un autre proverbe, _la moitié du monde s’applique à médire, et l’autre moitié à écouter les médisances_. Si cela est vrai, il faut en conclure que l’homme qui voulait qu’on pendit par la langue ceux qui médisent, et par les oreilles ceux qui écoutent les médisances, souhaitait la destruction du genre humain.

Une comtesse de Poitiers, nommée Alienor, disent les chartres de cette ville, avait établi des peines afflictives contre les femmes médisantes, dans un code de lois qu’elle avait rédigées elle-même en latin. Voici un article curieux de cette pénalité: «Si une femme est convaincue de médisance, elle sera liée sur un âne avec une corde, et de plus elle sera plongée trois fois dans l’eau.»

=MÉLUSINE.=—_Faire des cris de Mélusine._

On a prétendu que _Mélusine_ était une altération de _mère Lucine_, _mater Lucina_, déesse invoquée par les femmes en couches, et que l’expression signifiait proprement _crier comme une femme qui accouche_.—Cette expression a une tout autre origine: elle rappelle la fée _Mélusine_, dont Jean d’Arras a écrit, vers la fin du XIV^e siècle, la merveilleuse histoire, que des écrivains français et allemands du XVI^e siècle ont augmentée d’une infinité de détails. A les en croire, _Mélusine_ était une fée aussi prudente qu’habile, à qui l’on doit la construction de Saintes, de La Rochelle, des châteaux de Lusignan, de Pons, d’Issoudun, et enfin tous les monuments qui subsistent encore dans le Poitou. Elle avait épousé Raimondin, comte de Poitiers, sous la condition qu’il ne s’informerait jamais de ce qu’elle devenait le samedi. C’était le jour où, après s’être métamorphosée en serpent, elle allait se jeter dans une cuve pleine d’eau. L’imprudente curiosité de Raimondin fut punie par les reproches amers de _Mélusine_, qui disparut aussitôt du château de Lusignan, où, suivant la tradition populaire, elle est cependant revenue plusieurs fois depuis, mais seulement dans des occasions importantes, et pour annoncer par des cris effroyables de terribles calamités, principalement lorsque quelque seigneur de la maison de Lusignan ou quelqu’un des rois de France était menacé de la mort. Brantôme nous assure que lorsque le château fut rasé par ordre de Henri III, plusieurs personnes la virent distinctement en l’air, et que les officiers de l’armée l’entendirent se lamenter comme une fauvette dont on détruit le nid et dont on dérobe les petits. On prétend qu’elle reparut, dans la suite, au milieu des décombres de l’antique manoir, pour annoncer la mort de Henri IV et de Louis XIII. Son histoire, que l’empereur Charles-Quint et la reine Catherine de Médicis voulurent apprendre sur les lieux mêmes, est connue de tous les paysans du Poitou. Aujourd’hui encore, les mères ne cessent d’en faire des récits aux petits enfants, qui pâlissent d’effroi en les écoutant.

=MENTEUR.=—_Un menteur n’est point écouté, même en disant la vérité._

_Mendaci homini ne verum quidem dicenti credere solemus._ (Cicero, _De divin._, n^o 146.)

Un homme habitué à mentir se plaignait de ne trouver que des incrédules, un jour qu’il venait de dire la vérité.—Eh pourquoi, lui répliqua-t-on, vous êtes-vous avisé de la dire?

_A menteur, menteur et demi._

C’est-à-dire qu’il est bon de réfuter un mensonge par un mensonge plus grand encore, comme l’enseigne l’apologue dans lequel l’homme qui prétend avoir vu un chou gros comme un chêne, trouve un plaisant qui lui répond qu’il existe une marmite grande comme une église, faite exprès pour faire cuire ce chou.

_Il faut qu’un menteur ait bonne mémoire._

Les menteurs sont habitués à débiter tant de choses, qu’il leur est presque impossible de ne pas se contredire. Pour éviter cet inconvénient, ils auraient besoin de se faire exprès une mémoire.—Ce proverbe se trouve dans le recueil des _Adages des Pères de l’Église_, en ces termes: _Memoriam custodem habere mendacem oportet_. J’ai lu quelque part qu’il fut appliqué au grammairien Didyme, qui avait traité de ridicule une histoire inventée par lui-même et insérée dans un de ses ouvrages. Ce qui n’était pas bien étonnant de la part de cet auteur qui avait composé trois mille cinq cents traités, travail prodigieux pour lequel il avait été surnommé _Chalkenteros_, homme _aux entrailles d’airain_.

=MENTIR.=—_Il n’enrage pas pour mentir._

Feydel prétend qu’_enrage_ est ici une altération d’_enraie_, qui s’écrivait autrefois _enrage_, et qu’il faudrait dire: _Il n’enraie point pour mentir_. Sur quoi l’abbé Morellet lui reproche de ne fournir aucune preuve de son assertion et d’ignorer complétement le sens du dicton qui est: Pour mentir il ne sort point de son état naturel, c’est de sang-froid et par habitude qu’il ment.—L’abbé Morellet a probablement raison contre Feydel. Cependant l’explication qu’il donne me parait laisser quelque chose à dire. Citons d’abord le dicton entier: _Il est de la compagnie de saint Hubert; il n’enrage point pour mentir._ Remarquons ensuite qu’on attribuait à saint Hubert le privilége de préserver de la rage tous ses parents et toutes les personnes qui étaient _taillées de son étole_ merveilleuse, qu’un ange lui avait apportée de la part de la mère de Dieu[64]. Après cela, il sera facile de comprendre l’idée qui a déterminé l’emploi du verbe _enrager_ dans ce dicton, qu’on applique aux chasseurs dont saint Hubert, comme on sait, est le patron.

Il y avait à Metz et en plusieurs autres endroits de la Lorraine, au XVI^e siècle, une compagnie de Saint-Hubert, ou un ordre des Menteurs. Tous les membres s’engageaient par serment à ne jamais dire la vérité en fait de chasse. Les candidats juraient à genoux; les chevaliers attachaient leurs fusils par la bandoulière à des pitons enfoncés dans le tronc d’un chêne; le président siégeait sur une borne.

=MERLE.=—_Fin comme un merle._

Le merle, disent les naturalistes, est un oiseau très fin, qui se tient en sentinelle pour avertir sa femelle et ses petits de l’approche de l’oiseau de proie. Son adresse à les garantir de ses serres, ajoutent-ils, a peut-être donné lieu à l’expression proverbiale.

_S’il fait cela, je lui donnerai un merle blanc._

Expression dont on se sert pour défier quelqu’un de faire quelque chose qu’on regarde comme impossible. On croyait autrefois qu’il n’y avait point de merles blancs. Cependant cette espèce de merles existe; elle est même assez commune dans plusieurs contrées, notamment en Savoie et en Auvergne.

=MÉTIER.=—_Qui a métier a rente._

Les Allemands disent: _Jedes Handwerk hat einen goldenen Boden. Chaque métier a son fonds d’or._

_Il n’est si petit métier qui ne nourrisse son maître._