Part 44
_Mieux vaudrait servir les maçons_ Que d’avoir au cœur tels glaçons.
Cette locution proverbiale a son équivalent dans cette autre: _J’aimerais mieux être aux galères_. Elle fait allusion à la peine qu’on infligeait autrefois à certains hommes repris de justice, en les condamnant à _servir les maçons_. Œxmelin parle d’un chef de flibustiers qui, sommé par les Espagnols de se rendre, ne le fit qu’après avoir reçu l’assurance qu’on lui donnerait quartier à lui et aux siens, et qu’on ne leur ferait porter ni pierre ni chaux; car c’est ainsi, ajoute cet auteur, que les Espagnols en usent, lorsqu’ils prennent ces sortes de gens. Ils les tiennent deux ou trois ans dans des forteresses qu’ils bâtissent, et les emploient _au service des maçons_.
Cette punition, qui a été l’origine des travaux forcés, est de toute antiquité. On sait que les Juifs, en Égypte, furent condamnés à élever les pyramides, et les Pélasges de l’Attique, à construire l’Acropolis.
Vers la fin du XII^e siècle, on disait, en Languedoc, _j’aimerais mieux être prêtre_, dans le même sens que _j’aimerais mieux être maçon_. C’est qu’alors le clergé de ce pays était dépossédé de ses biens et abreuvé d’humiliations par la secte albigeoise, qui fut persécutrice avant d’être persécutée. _Sicut dicitur mallem esse judæus, sic dicebatur mallem esse capellanus quam hoc vel illud facere._ (Guillelm de Podio Laur. In _prologo_ ap. scr. fr. XIX, 194.)
=MAGNIFICAT.=—_Il ne faut pas chanter le magnificat à matines._
Saint Césaire, évêque d’Arles, dressant une règle monastique, vers l’an 506, prescrivit aux moines de chanter à l’office du matin le _magnificat_, qui n’avait pas été encore introduit dans les offices de l’Église latine. Mais, dans la suite, ce cantique fut exclusivement consacré aux vêpres et au salut; et de là vint le proverbe dont le sens moral est, qu’il ne faut pas se glorifier avant le temps.
_Corriger le magnificat._
Le _magnificat_, que Tillemont appelle _la gloire des humbles et la confusion des superbes_, a toujours été considéré, sous le rapport littéraire, comme une composition d’une grande beauté, et c’est à cause de cela qu’on a dit _corriger le magnificat_, pour signifier, faire des critiques sans fondement, faire des corrections là où il n’y a pas lieu d’en faire.
On dit aussi _corriger le magnificat à matines_, afin de faire ressortir doublement l’absurdité des critiques et des corrections.
=MAILLE.=—_N’avoir ni sou ni maille._
C’est être extrêmement pauvre.—La maille était une petite pièce de monnaie qui ne valait que la moitié d’un denier.—On disait autrefois dans le même sens, _n’avoir de mannoie ni ronde, ni carrée_, parce que la maille, au lieu d’être ronde comme les autres monnaies, avait une forme carrée.
_Avoir maille à partir avec quelqu’un._
Au propre, c’est avoir une maille à partager (_partir_, dérivé du latin _partiri_, signifiait autrefois partager); au figuré, c’est avoir quelque différend, parce qu’il n’appartient qu’à des gens tracassiers et chicaneurs de vouloir partager une aussi petite pièce de monnaie que la maille.
=MAIN.=—_Une main lave l’autre._
Ce proverbe qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, signifie, dans un sens général, qu’on doit se rendre des services réciproques; mais il s’emploie dans un sens particulier, en parlant de deux compères également suspects qui se blanchissent l’un l’autre des torts qu’on peut leur imputer, ou qui cherchent à faire ressortir les qualités l’un de l’autre. On dit de même, dans les deux sens énoncés: _Un barbier rase l’autre_. Ce qui s’entend aussi des secours mutuels que se prêtent les gens d’une même profession.
_La bonne main._
M. Ch. Nodier, dans sa _Linguistique_, dit que la main a été l’étalon primitif de tous les calculs de l’homme, et que, déployée à l’intérieur sous ses yeux, elle lui a enseigné le calcul duodécimal dans les douze phalanges des quatre doigts articulés verticalement à la paume. Après cela, le savant philologue ajoute en note cette explication curieuse: «Le pouce représentait l’appoint du quarteron. En transigeant de moitié, le commerce avait fini par faire remise du treizième, et le treizième c’est le pouce. Voilà pourquoi on appelle encore _la bonne main_ cette surérogation de bénéfice qui complète et parfait les marchés, parce que la main y était tout entière. Il nous reste une singulière tradition de cet usage dans la langue populaire, où le pouce signifie toujours un surcroît, une augmentation indéterminée. Elle doit avoir la cinquantaine _et le pouce_. Il a tiré dix mille francs de ce marché _et le pouce_. Je conviens que cette autorité est bien triviale, et cette induction bien tardive; mais il n’est jamais trop tard pour dire ce qui n’a jamais été dit.»
_Jouer à la main chaude._
Ce jeu, que tout le monde connaît, est une allusion à la terrible épreuve judiciaire dans laquelle la main d’un homme assassiné était apportée au tribunal, afin que chacun vint attester qu’il était innocent du meurtre, en jurant sur cette main chaude encore, à laquelle une croyance superstitieuse attribuait le pouvoir de dénoncer le meurtrier par une espèce de frémissement ou de crispation qu’elle devait éprouver sous son contact.
_Jeux de main, jeux de vilain._
Les jeux de main ne conviennent qu’à des gens mal élevés, et, suivant une observation proverbiale, _ils engendrent souvent des querelles_.
_Se laver les mains d’une chose._
Cette expression, dont on se sert pour signifier qu’on ne prend aucune part à une chose, et qu’on ne veut pas être responsable des suites qu’elle peut avoir, est une allusion à l’usage symbolique qui consistait à se laver les mains en présence du peuple, pour témoigner qu’on était innocent d’un crime. _Lavavi manus meas inter innocentes_, dit le _Psalmiste_ (Ps. LXXII, v. 13). _J’ai lavé mes mains parmi les innocents._ Pilate pratiqua cette ancienne coutume devant les Juifs, et protesta qu’il n’était pas complice de l’injustice qu’ils allaient consommer en crucifiant Jésus-Christ.
=MAITRE.=—_Passer quelqu’un maître._
Ne pas l’attendre pour dîner.—Le compagnon qui, après avoir fait son chef-d’œuvre, était jugé digne de recevoir la maitrise, donnait à ceux qui devaient la lui conférer, un repas qui commençait presque toujours sans lui, soit que le soin du service l’empêchât de prendre place à table en même temps qu’eux, soit que l’étiquette ne le lui permit pas.
_C’est un petit-maître._
Expression qu’on applique à un jeune homme qui se fait remarquer par une élégance recherchée dans sa parure, par des manières libres et un ton avantageux auprès des femmes.—Elle fut introduite, dit-on, à l’époque où le duc de Mazarin fut nommé grand-maître de l’artillerie. C’était l’homme le plus galant de son siècle. A peine avait-il quitté ses drapeaux, qu’il venait déposer ses lauriers et son cœur aux pieds des belles. Ses officiers s’efforçaient de copier toutes ses manières, mais ce n’était que des minauderies en comparaison, et par comparaison on les appella _petits-maîtres_.—Suivant une autre opinion, cette dénomination fut imaginée, sous la régence d’Anne d’Autriche, pour désigner le prince de Condé, le prince de Conti, le duc de Longueville, le duc de Beaufort et quelques autres jeunes seigneurs qui prétendaient enlever l’autorité au cardinal de Mazarin, faire la loi en matière de politique, comme ils la fesaient en matière de modes, en un mot, être les maîtres. On sait que cette prétention fit naître la guerre de la Fronde.
=MAL.=—_Le mal retourne à celui qui le fait._
Dieu prend la protection des faibles, il fait réagir contre les méchants les maux qu’ils font aux hommes.—_In insidiis suis capientur iniqui._ _Les méchants seront pris dans leurs propres piéges._ (Salomon, Prov., ch. XI, v. 6.)
_Ne nous plaignons pas du mal, il vient de Dieu._
Supportons sans nous plaindre les afflictions que Dieu nous envoie.—Proverbe tiré de l’_Ecclésiastique_, ch. xi, v. 14: _Bona et mala... à Deo sunt_: les biens et les maux... viennent de Dieu.
Dieu est l’auteur du mal qui punit, mais non de celui qui souille, dit saint Thomas. Ainsi le mal qu’il envoie ne peut être qu’un remède ou une expiation des fautes des hommes. Double raison pour le supporter patiemment.
=MALENCONTRE.=—_Qui se soucie, malencontre lui vient._
Le souci ne sert qu’à rendre plus malheureux celui qui s’y livre. Il lui crée de nouveaux maux, dit le _Hava-mal des Scandinaves_.
L’imagination maîtrisée par le souci devient le plus cruel instrument de nos peines. Toujours ingénieuse à nous tourmenter, elle nous fait parcourir tous les maux, les uns après les autres, pour faire notre supplice de tous. La réalité porte sa mesure avec elle, dit Sénèque, mais un malheur vague ouvre un champ sans limites aux égarements de la peur. Sachons donc raisonner nos craintes. Les maux que nous redoutons comme imminents ne viendront peut-être point; du moins ils ne sont pas encore venus. Ils ont beau être vraisemblables; ils ne sont pas vrais pour cela. Mais en les supposant même inévitables, pourquoi les sentir d’avance? Nous serons à temps de souffrir quand ils arriveront: en attendant espérons mieux.
Il est parfois bon, dans ce monde, de faire comme Figaro qui se pressait de rire dans la crainte de pleurer.
=MALHEUR.=—_A quelque chose malheur est bon._
Pour signifier que quelquefois une infortune nous procure des avantages que nous n’aurions pas eus sans elle.
Ce proverbe est susceptible d’une très grande extension, et peut s’appliquer moralement dans tous les cas où le malheur a quelque influence salutaire.
Les Livres saints ont appelé le malheur un trésor de la miséricorde céleste, parce que le malheur ramène l’homme à la religion.—Les Égyptiens avaient sur ce sujet une allégorie sublime, dans laquelle ils représentaient Mercure arrachant les nerfs de Typhon pour en faire les cordes de la lyre divine. Typhon était, au rapport de Plutarque (_de Iside et Osiride_, 53, 54), l’emblème du mal temporel, et Mercure était la raison même qui fait tourner ce mal au profit de la piété.
Sénèque, dans le quatrième chapitre de son _Traité de la Providence_, s’est appliqué à prouver que c’est pour l’avantage des hommes vertueux que Dieu les tient dans les afflictions.
La vertu s’affermit sous les coups du malheur.
On lit parmi les adages des Pères de l’Église: _Qui non erit Jacob, non erit Israel_. _Il faut être Jacob pour devenir Israël._—Jacob eut à supporter de longues et rudes épreuves en Mésopotamie, chez Laban son beau-père, et lorsqu’il retourna dans la maison paternelle, il rencontra un ange sous une forme humaine, avec qui il lutta, ne voulant pas le laisser partir sans avoir reçu sa bénédiction. Il sortit boiteux de la lutte; mais il y mérita, par ses efforts victorieux, la faveur qu’il désirait, et il reçut de l’ange le surnom d’Israël, qui signifie _fort contre le Seigneur_. Tu ne seras plus appelé Jacob, lui dit cet ange, mais Israël, parce que tu as eu la supériorité en luttant avec l’Élohim (avec Dieu ou plutôt avec les vicissitudes venant de Dieu)[62].
Les anciens disaient: _Que je te plains, ô toi qui fus toujours heureux!_ Ils consacraient les lieux où la foudre était tombée, pour faire honorer jusqu’aux moindres vestiges du courroux du ciel et des adversités qu’il envoie. Ils déploraient un bonheur constant. Ils craignaient qu’il n’irritât les furies, et ils cherchaient à l’expier par quelque infortune volontaire. L’heureux Polycrate jetait à la mer son anneau le plus précieux, et Philippe, au comble de la prospérité, proférait cette prière: «O Jupiter, mêle quelque mal à mes biens!»
Le malheur est la meilleure école des souverains: il faut un bûcher à Crésus pour que ce roi de Lydie se reconnaisse et s’écrie: O Solon! Solon!
Le malheur est le père de la compassion. Didon qui avait été malheureuse, accueillait avec empressement les Troyens malheureux, et le vers que Virgile a mis dans sa bouche est devenu la devise des ames sensibles.
_Non ignara mali miseris succurrere disco._ Malheureuse, j’appris à plaindre le malheur. (DELILLE.)
Ce sentiment a été exprimé chez tous les peuples par une foule de comparaisons proverbiales, telles que celle-ci:—C’est du raisin foulé sous le pressoir que jaillit la douce liqueur qui réjouit le cœur de l’homme.—La myrrhe ne distille que par les incisions faites à l’arbre qui la produit, etc.
M. de Chateaubriand a fait dire au père Aubry: Si le ciel t’éprouve aujourd’hui, c’est pour te rendre plus compatissant aux maux des autres. Le cœur, ô Chactas, est comme ces sortes d’arbres qui ne donnent leur baume pour guérir les blessures, qu’après avoir été blessés eux-mêmes.»
Le malheur développe l’intelligence. _Vexatio dat intellectum_ (Isaïe, ch. 28). L’infortune souvent éveille le génie. _Ingenium mala sæpe movent_ (Ovide).
«C’est dans une ame froissée par la douleur que naissent les grandes pensées... De la contradiction naît l’énergie de l’ame. Elle a des forces en réserve pour le malheur. Le génie, sans l’aide des peines, est un roi sans sujets. Le même feu qui le consume le fait briller... L’adversité concentre l’ame au milieu de ses facultés et, à chaque instant, augmente leur ressort. Les génies qui ont fait le plus de bruit dans le monde, ont marché au milieu des contradictions.» (L’abbé de Besplas, _Essai sur l’éloquence de la chaire_.)
Celui qui n’a pas été malheureux, que sait-il? dit un sage d’Orient.
Le chancelier Bacon a comparé les hommes de bien à ces précieux aromates qui exhalent les parfums les plus délicieux quand ils sont broyés.
On avait dit avant Bacon, que le malheur produit sur l’ame vertueuse le même effet que le feu sur l’encens.
Nos pères avaient ce proverbe: _Plus le safran est foulé, mieux il fleurit_. Ce qui était fondé sur l’usage de fouler le terrain où l’on avait semé les oignons du safran, conformément à un précepte de Pline-le-Naturaliste auquel les agriculteurs modernes ne se conforment pas.
_Le malheur se plaît à la surprise._
Le malheur fond souvent sur l’homme qui ne s’y attend pas, et il s’approche rarement de celui qui est préparé à le recevoir. D’où il faut conclure que le malheur est toujours pour les imprévoyants. Le cardinal de Richelieu prétendait qu’imprévoyant et infortuné étaient synonymes, attendu qu’on ne pouvait guère être l’un sans l’autre.
=MANCEAU.=—_Un Manceau vaut un Normand et demi._
Les Manceaux ont la réputation d’être fort enclins à la chicane, et de porter encore plus loin que les Normands les défauts attribués à ces derniers. C’est probablement de là qu’est venu le proverbe. Cependant quelques auteurs prétendent qu’il a dû son origine à un combat dans lequel les Manceaux battirent complétementles Normands plus nombreux qu’eux d’un tiers, et quelques autres assurent qu’il fait allusion à une ancienne monnaie du Maine, dont la valeur surpassait celle de la monnaie de Normandie. _Le denier manceau valait un denier et demi normand._
=MANCHE.=—_C’est une autre paire de manches._
C’est une autre affaire; c’est bien différent.—On lit dans une note du livre IV, chapitre 58, de _Tristan-le-Voyageur_, par Marchangy: «C’était la mode, sous le règne de Charles V, de porter une espèce de tunique serrée par la taille, et nommée cottehardie, laquelle montait jusqu’au cou, descendait jusqu’aux pieds et avait la queue traînante; mais pour les personnes de distinction seulement[63], outre les manches étroites de cette robe, on y avait adapté une autre paire de manches à la bombarde, qui étaient fendues pour laisser passer tout l’avant-bras, et qui flottaient à vide jusqu’à terre. Ces secondes manches coûtaient beaucoup plus cher que les véritables, peut-être parce qu’elles ne servaient à rien. On leur doit le proverbe: _C’est une autre paire de manches_.»
Cette explication ne me paraît pas tout à fait juste. En voici une autre que je crois meilleure. Les manches étaient autrefois des livrées d’amour que les fiancés et les amants se donnaient réciproquement, et qu’ils promettaient de porter en témoignage de leur tendre engagement, ainsi qu’on le voit dans une nouvelle du troubadour Vidal de Besaudun, où il est question de deux amants qui se jurèrent de _porter manches et anneaux l’un de l’autre_. Ces livrées adoptées pour être le signe de la fidélité, devinrent en même temps celui de l’infidélité. Quand on changeait d’amour, on changeait aussi de manches; souvent même il arrivait que celles qu’on avait prises la vielle étaient mises au rebut le lendemain, et il y eut tant d’occasions de dire _c’est une autre paire de manches_, que cette expression fut proverbiale en naissant.
Il y a un vieux dicton populaire qui confirme cette explication; le voici: _On se fait l’amour, et quand l’amour est fait, c’est une autre paire de manches_.
L’expression _tenir quelqu’un dans sa manche_, pour dire en être assuré, l’avoir à sa disposition, est peut-être dérivée du même usage: peut-être aussi a-t-elle dû son origine à l’ancienne coutume de porter la bourse dans la manche, sous l’aisselle gauche. En ce cas, elle serait une variante et un équivalent de cette autre expression autrefois usitée, _tenir quelqu’un dans sa bourse_. Henri II, roi d’Angleterre, après avoir obtenu des lettres pontificales qui lui donnaient gain de cause contre Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, se vantait, en montrant ces lettres publiquement, _de tenir le pape et tous les cardinaux dans sa bourse_. _Quia nunc D. papam et omnes cardinales habet in bursâ suâ._ (_Apud scrip._, _fr._ XVI, 593.)
L’emploi de _manche_ pour _bourse_ se trouve encore dans la phrase proverbiale, _aimer plus la manche que le bras_, c’est-à-dire aimer mieux son argent que sa personne, comme font les avares. Rabelais (liv. III, ch. 3) s’est servi de cette phrase, dont ses commentateurs n’ont pas donné la raison.
=MANCHOT.=—_Il n’est pas manchot._
Expression qui a été également usitée chez les Latins, car on la trouve dans plusieurs de leurs auteurs, notamment dans Tite-Live (liv. VIII, ch. 31): _Non manci fuere milites_. Elle fait le sel d’une espèce de prophétie railleuse par laquelle on a caractérisé la dextérité des jésuites. Ignace de Loyala, fondateur de cet ordre, avait été blessé à la jambe par un éclat de mitraille, au siége de Pampelune, et comme sa blessure le condamnait à boiter, il priait un jour sa madone de le délivrer de cette incommodité. La vierge lui apparut à l’instant et lui dit: «Console-toi, mon cher Ignace; il n’est pas en mon pouvoir de faire ce que tu demandes, tu resteras toujours boiteux, mais en revanche, _tu auras des enfants qui ne seront pas manchots_.»
=MANGER.=—_Mange pour vivre, et ne vis pas pour manger._
Ce proverbe, dont Socrate est, dit-on, l’inventeur, offre un excellent précepte d’hygiène, qu’on devrait écrire en grosses lettres dans toutes les salles à manger. On le trouve quelquefois énoncé dans les livres latins par ces initiales: E. U. V. N. V. U. E. Edas Ut Vivas, Non Vivas Ut Edas.—Rien de meilleur pour la santé que de rester sur son appétit, _vesci citra saturitatem_, comme dit la traduction latine de Plutarque. Rien de plus mauvais que d’assouvir sa gourmandise; car alors, l’_estomac devient le gouffre de la vie_, suivant l’expression hardiment figurée de Diogène. Cette observation est sans cesse répétée par les médecins et par les philosophes. Mais il est si doux de _creuser sa fosse avec les dents_! l’intempérance l’emporte sur toutes les considérations, et _elle fait périr plus de monde que l’épée_. _Gula plures quàm gladius perimit._
Sénèque s’écriait: vous êtes étonné du nombre infini des maladies? Comptez donc les cuisiniers. _Innumerabiles morbos esse miraris? Coquos numera_ (epist. XCV). Montesquieu disait: Le dîner tue la moitié de Paris et le souper tue l’autre.—Encore si l’intempérance bornait ses funestes effets aux maladies ou à la mort des gourmands! mais elle influe d’une manière déplorable sur la morale publique. Que d’actions coupables se commettent dans les fumées de la digestion, qui n’auraient pas lieu à jeun! O sobriété, ce n’est pas sans raison qu’on t’a nommée la nourrice des vertus.
=MANTEAU.=—_Il ne s’est pas fait déchirer le manteau._
Il ne s’est pas fait prier. Cette expression nous vient des Latins. _Scindere penulam_ signifiait chez eux, presser un hôte de rester, lui saisir le manteau pour l’empêcher de partir. Cicéron, parlant de deux personnes qui étaient venues le voir, dit: Ils sont restés, quoique je ne les y aie pas engagés que faiblement. _Horum ego vix attigi penulam, tamen remanserunt._ (L’abbé Tuet.)
Nous disons aussi: _Il ne s’est pas fait tirer la manche._
_S’il fait beau, prends ton manteau; s’il pleut, prends-le si tu veux._
Il faut prévoir les éventualités fâcheuses et se prémunir contre elles, lors même qu’elles ne paraissent pas probables.
De loin contre l’orage un nautonier s’apprête, Avec le vent en poupe il songe à la tempête. (PIRON.)
Quant à la seconde partie du proverbe, c’est une manière originale de faire sentir l’importance attachée au conseil exprimé dans la première.
=MARGUERITE.=—_A la franche marguerite._
Telle est la disposition du cœur de l’homme que, dans toutes les passions qu’il éprouve, il ne saurait jamais s’affranchir d’une sorte du superstition. On dirait que ne trouvant, dans le monde réel, rien qui réponde pleinement aux besoins d’émotion et de sympathie produits par l’exaltation de son être, il cherche à étendre ses rapports dans un monde merveilleux. C’est surtout dans l’amour que se manifeste cette disposition. L’amant est curieux, inquiet. Il veut pénétrer l’avenir pour lui arracher le secret de sa destinée. Il rattache ses craintes ou ses espérances à toutes les pratiques que son imagination lui fait croire capables de changer la volonté du sort ou de la disposer en sa faveur. Il veut trouver dans tous les objets de la nature des assurances contre les craintes dont il est agité. Il les interroge sur les sentiments de celle qu’il adore. Les fleurs qui lui présentent son image lui paraissent surtout propres à révéler l’oracle de l’amour. Lorsqu’il va rêvant dans la prairie, il cueille une marguerite, il en arrache les feuilles l’une après l’autre, en disant tour à tour: _Elle m’aime, pas du tout, un peu, beaucoup, passionnément._ Si la dernière feuille amène _pas du tout_, il gémit, il se désespère; si elle amène _passionnément_, il s’enivre de joie, il se croit destiné à la félicité; car la marguerite est trop franche pour le tromper.
=MARIAGE.=—_En mariage trompe qui peut._
Il n’est pas besoin d’expliquer ce proverbe; mais il est bon de recommander à ceux qui se marient de s’en souvenir, et à ceux qui sont mariés de l’oublier.
_Un bon mariage est difficile à faire même en peinture._
C’est ce que dit un plaisant en voyant les sept sacrements du Poussin, où le tableau du mariage est plus faible que les autres, et le mot passa en proverbe.
_Les mariages sont écrits dans le ciel._
C’est-à-dire que les mariages sont souvent imprévus, et semblent dépendre de la destinée plutôt que des calculs humains.—Je ne sais s’il est vrai que les mariages soient écrits dans le ciel; mais il est sûr qu’il y en a toujours beaucoup sur lesquels le diable a de bonnes hypothèques.—Une donzelle, qui ne trouvait point à se marier, s’écriait un jour avec un certain dépit: Vous verrez que si mon mariage est écrit au ciel, c’est assurément au dernier feuillet.
=MARIÉE.=—_Il a vu la mariée._