Part 42
La lance était l’arme principale dont les chevaliers se servaient. Ils fesaient _assaut de lances_ dans les tournois, et souvent ils en brisaient plusieurs en se chargeant l’un l’autre vigoureusement. De là les expressions, autrefois employées au propre et maintenant au figuré, _rompre une lance_ ou _des lances avec quelqu’un_, c’est-à-dire se mesurer avec lui à quelque exercice, à quelque jeu d’adresse, lui disputer un avantage, une supériorité, et _rompre une lance_ ou _des lances pour quelqu’un_, c’est-à-dire prendre son parti, le défendre contre ceux qui l’attaquent.
_Baisser la lance devant quelqu’un._
C’est lui céder, reconnaître sa supériorité, car le chevalier baissait sa lance en présence d’un autre chevalier à qui il voulait rendre hommage ou contre qui il n’osait se mesurer. On dit aussi _baisser la lance_ pour fléchir, mollir, se relâcher. Mais il ne faut pas confondre cette expression avec cette autre, _baisser les lances_, qui, dans nos anciens auteurs, signifie engager le combat, parce que les champions couraient l’un sur l’autre, lances baissées.
_Venir ou s’en retourner à beau pied sans lance._
C’est-à-dire à pied, en mauvais équipage, comme le chevalier qui avait été démonté et avait eu sa lance brisée dans le combat.
=LANGUE.=—_La langue va où la dent fait mal._
On disait autrefois: _Où deult la dent_. _Deult_ est la troisième personne du présent de l’indicatif du vieux verbe _douloir_, dérivé du latin _dolere_.—Ce proverbe signifie qu’on parle volontiers de ses peines.
_Les dents sont bonnes contre la langue._
Proverbe cité dans le _Lexique de l’ancienne langue britannique_, par Boxhomius: _Da daint rhag rafod_. Il s’explique très bien par cet autre: _Il vaut mieux se mordre la langue avant de parler qu’après avoir parlé_.—Les Arabes disent: _La bouche est la prison de la langue_.
_Il vaut mieux glisser du pied que de la langue._
Ce proverbe est pris du latin: _Satius est equo labi quàm linguà_. Il nous enseigne que les paroles indiscrètes peuvent attirer les plus grands maux sur leur auteur.—_Lapsus falsæ linguæ quasi qui in pavimentum cadens_ (Eccles., c. XX, v 20). La chute de celui qui pèche par sa langue _est comme une chute sur le pavé_.
_La langue est le témoin le plus faux du cœur._
On connaît le mot attribué à un diplomate célèbre de notre siècle, le prince de Talleyrand: _La parole nous a été donnée pour déguiser notre pensée_.
_Tirer la langue._
C’est faire une grimace en montrant la langue.
«L’abbé de Canaye avait fait une petite satire bien amère et bien gaie des petits dialogues de son ami Rémond de Saint-Marc. Celui-ci, qui ignorait que l’abbé fût l’auteur de la satire, se plaignait, en sa présence, de cette malice à une de leurs communes amies, M^{me} Geoffrin. Pendant ce temps, l’ami, placé derrière lui et en face de la dame, s’avouait auteur de la satire et se moquait de son ami en tirant la langue. Les uns disaient que ce procédé de l’abbé était malhonnête, d’autres n’y voyaient qu’une espiéglerie. Cette question de morale fut portée au tribunal de l’érudit abbé Fénel, dont on ne put jamais obtenir d’autre décision, sinon que c’était un usage chez les anciens Gaulois de _tirer la langue_.» (Diderot.)
Cet usage est constaté par un fait historique. Le Gaulois tué par Manlius Torquatus fut représenté _tirant la langue_, et Marius fit ciseler sur son bouclier cette image, qui était devenue populaire à Rome.
_C’est une langue de la Pentecôte._
Une langue qui n’épargne personne. C’est comme si l’on disait une langue de feu. L’allusion n’a pas besoin d’être expliquée; car personne ne peut ignorer que le Saint-Esprit descendit en langues de feu sur les disciples de Jésus-Christ, le jour de la Pentecôte.—On dit aussi d’un homme qui exprime sa façon de penser avec une rude franchise, qui ne garde pas de ménagement pour les opinions des autres, et qui trouve toute vérité bonne à dire: _C’est un échappé de la Pentecôte_. Autre allusion, aussi claire que la précédente, à la conduite des Apôtres qui, après avoir reçu le Saint-Esprit, le jour de la Pentecôte, allèrent en tous lieux pour y prêcher l’Évangile, opposé aux idées reçues alors, sans être arrêtés par la crainte des persécutions.
=LANGUEYER.=—_Pour savoir le secret d’un maître, il faut langueyer les valets._
C’est-à-dire, il faut faire parler les valets, parce qu’il est difficile qu’un maître ait quelque chose de caché pour ses valets. Quand les croisés voulurent élire le premier roi de Jérusalem, ils _langueyèrent les valets_ de chaque prétendant, et, après cette enquête, ils nommèrent Godefroy de Bouillon que le témoignage de ses serviteurs leur fit regarder comme le plus digne de la couronne.—Le verbe _langueyer_ n’est plus usité que dans ce proverbe, et c’est dommage, car il faut recourir à une périphrase pour en exprimer la signification.
=LANTERNE.=—_Prendre des vessies pour des lanternes._
Les Italiens disent: _Prendere lucciole per lanterne_. _Prendre les vers luisants pour des lanternes._
Martial a fait une épigramme, qui est la 62^e de son XIV^e livre et est intitulée: _Lanterna ex vesicâ_, _la lanterne de vessie_. Il y fait parler ainsi cette lanterne:
_Cornea si non sum, numquid sum fuscior? aut me Vesicam contra qui venit esse putat?_
Pour n’être pas de corne en suis-je moins brillante? Et celui qui vient vers moi me prend-il pour une vessie?
Si le proverbe ne vient pas de là, j’avoue que j’ignore absolument sa route. Cependant _prendre des vessies pour des lanternes_, c’est se tromper lourdement, d’après le sens du proverbe; tandis que, d’après le sens de l’épigramme, il y aurait erreur de ne pas prendre la vessie pour une lanterne.
Ce proverbe a fourni au marquis de Bièvre un de ses plus jolis calembourgs. Un jour qu’on parlait dans une société du chirurgien Daran, inventeur des sondes en gomme élastique dites bougies, qu’on introduit dans le canal de l’urètre, une dame lui demanda: Quel est donc ce Daran dont il est si souvent question?—Madame, répond-il, c’est un homme qui _prend des vessies pour des lanternes_.
=LARIGOT.=—_Boire à tire larigot._
Boire excessivement et à longs traits.—Quelques étymologistes, entre autres l’abbé Morellet, font venir larigot de λάρυγγος, génitif d’un mot grec qui signifie larynx, et ils disent que _boire à tire larigot_ signifie proprement boire de manière à tirer, à distendre le larynx ou le gosier. J’aime mieux l’étymologie imaginée par Rabelais, qui raconte que cette expression naquit parmi les soldats de Clovis, après la victoire que ce monarque remporta à Vouillé sur Alaric II. Les Francs, pour se réjouir de la défaite et de la mort du prince ennemi, buvaient, dit-il, en s’écriant: _Je bé à ti, ré Alaric Goth_ (_Je bois à toi, roi Alaric Goth_). Cette étymologie est au moins amusante.
En voici une autre, qu’on regarde généralement comme vraie. Il y avait autrefois à Rouen une grosse cloche appelée _la Rigault_, du nom de l’archevêque Odo Rigault, qui la fit faire à ses frais, et la baptisa lui-même en 1282. Elle avait un son argentin et tellement agréable que le prélat ne pouvait se lasser de l’entendre. Pour se procurer souvent ce plaisir, il payait généreusement les sonneurs, et ceux-ci dépensaient l’argent au cabaret, où ils buvaient copieusement, soit pour prendre des forces afin de mieux sonner, soit pour se délasser de la fatigue qu’ils avaient eue à sonner, et ils appelaient cela _boire en tire la Rigault_ ou _à tire la Rigault_.
On trouve souvent le mot _Larigot_ employé pour désigner un fifre, une flûte, chez nos vieux auteurs, notamment chez Ronsard, qui a dit dans son églogue intitulée _les Pasteurs_:
Margot Qui fait danser ses bœufs au son du _Larigot_.
Il est plus naturel de dériver la locution de ce mot. Ainsi, _boire à tire larigot_, c’est boire comme un joueur de fifre ou de flûte, ou comme un musicien; ce que le peuple appelle _flûter_, _chalumeller_.
=LARME.=—_Rien ne sèche plus vite que les larmes._
Proverbe dont la phrase suivante de Quinte-Curce offre à la fois l’application et l’explication. _Qui multùm in suorum misericordiam ponunt, ignorant quàm celeriter lacrymæ inarescant._ _Qui compte beaucoup sur la commisération des siens, ignore combien les larmes sèchent vite._—Cicéron a cité plusieurs fois ce proverbe pour rappeler que l’orateur ne doit pas trop chercher à émouvoir la compassion, et il en a attribué l’invention au rhéteur Apollonius: «Les esprits une fois émus, gardez-vous d’être prolixes dans vos plaintes; car, ainsi que l’a dit le rhéteur Apollonius, _rien ne sèche plus vite que les larmes_. _Lacrymà nihil citiùs inarescit._» (_Traité de l’Invent_., liv. I, ch. 55.)
=LARRON.=—_Bien est larron qui larron emble._
Proverbe maritime, qui se dit quand un corsaire en dépouille un autre. _Embler_ est un verbe qui signifie faire un vol avec violence ou par surprise. Quelques étymologistes le dérivent du grec ἐμϐάλλειν (_emballein_), mettre la main sur. Quelques autres le tirent du latin _involare_, formé de _vola_, paume de la main, et employé pour dire: prendre ou retenir dans la paume de la main.
_Embler_ se trouve dans le _Roman de la Rose_, dans les _Ordonnances_ de saint Louis, et dans les _Commandements de Dieu_ en vieux français, qui disent: _L’avoir d’autrui tu n’embleras_. Saint-Simon s’en est servi en parlant des ministres Colbert et Louvois, qu’il accuse d’avoir toujours tendu _à embler la besogne d’autrui_.
Du verbe _embler_, qui n’est plus guère usité que dans le proverbe, est venue l’expression adverbiale _d’emblée_, c’est-à-dire tout d’un coup, du premier effort.
_S’entendre comme larrons en foire._
Expression très usitée, en parlant des personnes qui sont d’intelligence pour faire quelque chose de blâmable.—_Les coquins se devinent_, suivant l’expression de Duclos, et l’association est bientôt faite entre eux. Aristote (_Morale_, VI, 1) cite le proverbe suivant, que les Grecs employaient dans le même sens: _Le larron connaît le larron, comme le loup connaît le loup_.
On trouve dans la 1^{re} prophétie de Nahum: _Spinæ se invicem complectuntur_. _Les ronces se tiennent entrelacées._
=LATIN.=—_Perdre son latin à une chose._
Y travailler en vain; y perdre son temps et sa peine. Cette expression est née dans le temps où les plaidoyers se fesaient en latin, où _parler latin_ était le nec plus ultra de la science. On dit d’une chose très difficile à faire: _Le diable y perdrait son latin_. Les Italiens emploient dans un sens analogue, mais un peu ironique, ce proverbe très curieux: _Cimabue non lo farebbe, lui che avrebbe dipinto una corregia nell’acqua_. _Cimabué ne le ferait pas, lui qui eût peint un gros pet dans l’eau._
=LÉGAT.=—_Être plus occupé que le légat._
Le chancelier Duprat, cardinal et légat _à latere_, fut accablé d’affaires. Les événements multipliés qui eurent lieu dans l’État et dans l’Église sous son ministère, l’établissement du concordat désapprouvé par l’université, par le parlement et par le clergé, les nouveautés que Luther et ses disciples introduisirent dans la religion, la vénalité des charges judiciaires, la captivité de François I^{er}, le sac de Rome, la détention du pape Clément VIII, l’augmentation des impôts, le schisme d’Angleterre, beaucoup d’autres choses enfin dont il se mêla et dont il eût mieux valu qu’il ne se mêlât point, donnèrent naissance à l’expression proverbiale _être plus occupé que le légat_, pour marquer la situation d’un homme qui est surchargé de besogne et qui ne sait où donner de la tête.
=LÉSINE.=—_Compagnon de la lésine._
Cette dénomination, qu’on applique à un homme d’une avarice sordide et raffinée, est venue d’un ouvrage curieux, composé en italien par un nommé Vialardi, vers la fin du xvi^e siècle, et traduit en français par un anonyme, en 1604. Cet ouvrage est intitulé: _Della famosissima compagnia della lesina_, etc. _De la très fameuse compagnie de la lésine_, etc. Le but assigné à cette compagnie est l’épargne la plus sordide. Tous les membres ont des noms et des emplois conformes à leur institut, et ils sont obligés par leurs statuts de pousser la lésine au plus haut point de raffinement, par exemple: de porter la même chemise aussi longtemps que l’empereur Auguste était à recevoir des nouvelles d’Égypte, c’est-à-dire quarante-cinq jours; de se couper les ongles des pieds jusqu’à la chair vive, de peur qu’ils ne percent les bas de chausse et les escarpins; de ne pas jeter de sable sur les lettres fraîchement écrites, afin d’en diminuer le port, et autres pratiques semblables, auxquelles on pourrait ajouter celle de ne pas mettre de points sur les i, pour épargner l’encre.
=LESSIVE.=—_Faire une lessive._
Cette expression fait allusion à la lessive hermétique: elle fut originairement usitée en parlant des alchimistes ruinés à la recherche de la pierre philosophale, qu’ils prétendaient se procurer au moyen de cette lessive; elle s’appliqua ensuite aux malheureuses victimes de la passion du jeu, autre espèce d’alchimie qui conduit aussi à la misère en promettant des monts d’or, et l’application fut très naturelle, non seulement en raison de l’analogie que je viens de signaler, mais parce que les cartes à jouer étaient regardées par les adeptes comme un emblème des opérations du grand-œuvre, ce qui probablement les fit consacrer à l’usage de dire la bonne fortune.
Les vers latins suivants expliquent assez bien comment se fesait la lessive des alchimistes.
_Calcinat in cinerem res ignis quaslibet; inde_ _Junctus aquæ cinis est nobile lixivium:_ _Lixivium bene concoclum sal fiet, at hic sal,_ _Si dissolvatur, mox oleasus erit._ _Hoc oleum arcanâ si consolidabitur arte,_ _Laudatus sophies nascitur inde lapis._
Le feu réduit tout en cendres; les cendres mêlées avec de l’eau font une lessive excellente. Cette lessive bien cuite produit un sel qui se change en huile en se dissolvant, et cette huile rendue solide par les procédés mystérieux de la science hermétique, devient la pierre philosophale si renommée.
_A laver la tête d’un Maure, on perd sa lessive._
C’est-à-dire qu’on se donne des soins et des peines inutiles pour faire comprendre à un homme quelque chose qui passe sa portée, ou pour corriger un homme incorrigible.—Ce proverbe existait chez les Grecs et chez les Latins. Il est venu d’une fable d’Esope, où il est parlé d’un maître qui fesait laver continuellement la figure d’un esclave éthiopien pour lui rendre le teint clair.
Diogène réprimandait un jour un méchant. Que faites-vous là? lui demanda quelqu’un.—Vous le voyez bien, répondit le philosophe, _je lave la tête d’un Éthiopien, afin de le rendre blanc_.
On dit aussi: _A laver la tête d’un âne, on perd sa lessive_. «L’instruction ne porte de fruit qu’autant que la nature la seconde. Quand même on mènerait l’âne du Christ à la Mecque, de retour il serait toujours un âne.» (Saady.)
=LETTRE.=—_La lettre tue, et l’esprit vivifie._
C’est l’axiome théologique, _littera occidit, spiritus autem vivificat_. Il signifie qu’il ne faut pas, dans l’interprétation d’une loi, d’un précepte, s’attacher servilement au sens littéral des mots, mais chercher à saisir la pensée raisonnable, l’intention véritable cachée sous ces mots. Les théologiens turcs distinguent, comme les théologiens chrétiens, le sens positif et le sens allégorique, et ils disent proverbialement que _le Coran porte tantôt une face de bête, et tantôt une face d’homme_, pour signifier la lettre et l’esprit.
Notre proverbe s’emploie aussi en parlant des traductions trop serviles qu’on veut blâmer.
=LIÈVRE.=—_Quand on mange du lièvre, on est beau sept jours de suite._
Pline le naturaliste rapporte ce proverbe, _mis en vogue_, dit-il, _par un jeu frivole, mais cependant fondé sur quelque raison, puisqu’il est consacré par une opinion générale_. _Frivolo quodam joco, cui tamen debeat subesse causa in tantâ persuasione._
Le _jeu frivole_ consiste dans le rapprochement des mots _lepus, leporis_ (lièvre), et _lepos, leporis_ (grâce, agrément). La raison est peut-être dans la superstition qui avait consacré le lièvre à l’amour.
Martial a fait de ce proverbe le fondement de l’épigramme 30 de son livre III:
_Si quando leporem mittis mihi, Gellia, dicis:_ _Formosus septem, Marce, diebus eris._ _Si non derides, si verum, lux mea, narras,_ _Edisti nunquam, Gellia, tu leporem._
Isabeau, lundi m’envoyastes Un lièvre et un propos nouveau; Car d’en manger vous me priastes, En me voulant mettre au cerveau Que par sept jours je serais beau. Resvez-vous? avez-vous la fièvre? Si cela est vray, Isabeau, Vous ne mangeastes jamais lièvre.
(CL. MAROT.)
_Avoir une mémoire de lièvre, qui se perd en courant._
C’est avoir une très mauvaise mémoire, oublier très promptement.—On disait autrefois _mémoire de connil_ (de lapin). L’explication que Laurent Joubert, dans ses _Erreurs populaires_, a donnée de cette dernière expression convient également à la première. «Le _connil_, dit-il, a la mémoire si courte que, ne se souvenant pas du danger qu’il vient de courir, il retourne à son gîte, d’où on l’a fait lever peu auparavant, et c’est pourquoi on tient pour suspect le cerveau de cet animal, parce qu’il a la mémoire, qui consiste au cerveau, extrêmement courte.»
_Il ne faut pas courir deux lièvres à la fois._
Il ne faut pas poursuivre deux affaires à la fois. _Qui court deux lièvres à la fois n’en prend aucun_, dit un autre proverbe.
_Si les lièvres avaient des fusils, on n’en tuerait pas tant._
Proverbe usité parmi les chasseurs, pour dire que l’assurance et la hardiesse à la chasse, et par extension dans certaines affaires, en font principalement le succès.
=LIMOGES.=—_Convoi de Limoges._
Cette expression, dont on se sert pour désigner des politesses cérémonieuses, des révérences sans fin, rappelle un ancien usage d’après lequel une personne qui avait reçu une visite accompagnait le visiteur jusque dans la rue, quelquefois même jusque chez lui, et en était accompagnée à son tour, quand elle revenait sur ses pas; de sorte que c’était toujours à recommencer. Cet usage, qui a introduit dans notre langue le verbe _reconduire_ et le substantif _reconduite_, improprement employés aujourd’hui pour _conduire_ et _conduite_, fut nommé _convoi de Limoges_, soit parce qu’il était né dans cette ville, soit parce qu’il y était plus observé qu’ailleurs.
=LIMONADIER.=—_Limonadier de la passion._
On appelle ainsi le vinaigrier, et par extension tout mauvais limonadier. Cette expression populaire fait allusion au vinaigre que les Juifs donnèrent à boire à Jésus-Christ pendant sa passion.
=LINCEUL.=—_Le plus riche en mourant n’emporte qu’un linceul._
Ce proverbe, très ancien dans notre langue, a été employé par le troubadour Pons de Capdueil:
Alexandres qui tot le mon avia Ne portet ren mas un drap solamen.
_Alexandre qui avait le monde entier, n’emporta qu’un linceul._
On lit dans une épigramme de Lucien: «Je suis arrivé nu sur la terre; je m’en irai nu dans son sein. A quoi bon me tourmenter inutilement?»
La même pensée se trouve dans les paroles suivantes de l’Ecclésiaste (ch. V, v. 14): «Comme l’homme est sorti nu du sein de sa mère, il y retournera de même les mains vides, et sans rien emporter de son travail.»
Job avait dit (ch. XXXI) avant Lucien et l’Ecclésiaste: «Je suis sorti nu du sein de ma mère; je rentrerai dans le sein de la terre tout nu.»
Saladin, à l’époque de sa mort, arrivée le 4 mars 1193, voulut qu’au lieu du drapeau élevé devant sa porte, on déployât le drap mortuaire dans lequel il devait être enseveli, et qu’un héraut criât: «Voilà tout ce que Saladin, vainqueur de l’Orient, emporte de ses conquêtes.»—C’était le proverbe mis en en action d’une manière sublime.
=LION.=—_A l’ongle on connaît le lion._
_Ex ungue leonem._ Il suffit d’un seul trait pour faire connaître un homme d’un grand talent ou d’un grand caractère.
Ce proverbe, d’origine grecque, est venu de ce que le sculpteur Phidias, ayant à représenter un lion, en conçut la forme et la grandeur par l’inspection d’un seul de ses ongles, sans avoir jamais eu sous les yeux cet animal.
_Il faut coudre la peau du renard à celle du lion._
On attribue l’invention de ce proverbe à Lysandre, fameux général lacédémonien, dont la politique ne connaissait que deux principes, la force et la perfidie, et dont la maxime favorite était qu’on doit tromper les enfants avec des osselets et les hommes avec des parjures. Un jour qu’on lui reprochait d’employer des ruses indignes d’un homme tel que lui, qui se glorifiait de descendre d’Hercule. _Il faut_, répondit-il en faisant allusion au lion de Némée, _coudre la peau du renard où manque celle du lion_.—Pindare avait dit avant Lysandre: Celui qui veut triompher d’un obstacle doit s’armer de la force du lion et de la prudence du serpent.
_Habillé comme un gardeur de lions._
Cela se dit d’un homme qui ne change presque jamais d’habit, parce qu’un gardeur de lions est toujours vêtu de la même manière, afin que ces animaux redoutables le reconnaissent mieux.
=LISIÈRE.=—_La lisière est pire que le drap._
Les gens qui habitent la frontière d’un pays valent moins que ceux qui en habitent l’intérieur. Les Italiens disent: _Quei de’confini sono ladri o assassini_. _Les gens des confins sont larrons ou assassins._ En effet, les vols et les meurtres paraissent avoir été toujours plus fréquents dans ces localités que dans les autres, à cause de la facilité laissée à ceux qui les commettent de s’enfuir à l’étranger.—Notre proverbe ne s’applique guère qu’en plaisantant, et pour répondre à quelqu’un qui rejette la solidarité des défauts imputés aux habitants de certaines provinces, attendu qu’il n’est pas leur compatriote, comme on le pense, mais seulement leur voisin.
=LIT.=—_Comme on fait son lit on se couche._
C’est-à-dire que le bien ou le mal que l’homme éprouve est généralement le résultat de la conduite qu’il tient, des bonnes ou mauvaises mesures qu’il prend. Il peut se rendre heureux par un sage emploi des facultés que Dieu lui a départies; son bonheur dépend de lui; il doit le trouver dans l’accomplissement de ses devoirs. S’il est malheureux, ce n’est guère que par sa faute. Ce qu’il appelle son malheur n’est le plus souvent que l’expiation nécessaire de ses erreurs ou de ses sottises, et il ne souffre de vrais maux que ceux qu’il se fait lui-même. Tout ce qu’on a dit de plus philosophique sur la nécessité de vivre comme on voudrait avoir vécu, de n’imputer l’amertume de ses regrets qu’à l’intempérance de ses désirs, de chercher sa félicité au dedans de soi et son bien-être dans une vie laborieuse et bien réglée, tout cela est rappelé par ce proverbe si vulgaire, _Comme on fait son lit on se couche_.
=LITANIES.=—_Tourner du côté des litanies._
Donner dans la dévotion.—Je rapporterai ici l’origine des litanies, qui est assez curieuse. Les Romains, à l’avénement d’un empereur, étaient dans l’usage de faire certaines acclamations, dans lesquelles ils énuméraient les secours qu’ils attendaient de lui. Ils s’écriaient, par exemple: _Ut salvi simus, Jupiter optime maxime, serva nobis imperatorem_; et quelques historiens ont pris soin de nous instruire que cette formule fut employée, à diverses reprises, par les sénateurs et par le peuple, dans le temple de la Concorde, où Pertinax reçut la pourpre. Cet usage des acclamations fut adopté par les premiers chrétiens, qui l’introduisirent même dans leurs synodes, malgré l’opposition de plusieurs Pères de l’église, auxquels il paraissait un peu trop profane, et il donna naissance aux litanies.
=LIVRE.=—_Un grand livre est un grand mal._