Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 41

Chapter 413,735 wordsPublic domain

C’est un niais, un benet. Ce terme populaire est venu des farces enfarinées, où l’acteur qui fesait le personnage d’un imbécile avait la figure saupoudrée de farine et le nom de Jean-Farine. C’est ce qu’on a nommé depuis le Gilles ou le Pierrot.

=JEAN-LORGNE.=—_C’est un Jean-Lorgne._

Un sot, un niais, un badaud.—_Jean-lorgne_, ou _Jan-lorgne_ est une abréviation de _Jean_, ou _Jan qui lorgne_. On dit aussi faire le Jan-Lorgne.

Tandis que, _faisant les Jan-Lorgnes_, Nous regardions de tout côté. (_Voyage de Bréme._)

=JEU.=—_Le jeu ne vaut pas la chandelle._

La chose dont il s’agit ne mérite pas les soins qu’on prend, la peine qu’on se donne, la dépense qu’on fait. Ce proverbe a été heureusement appliqué dans la phrase suivante: «Si les astres qui peuplent le firmament n’étaient destinés qu’à nous égayer la vue, _le jeu ne vaudrait pas la chandelle_.»

_Être à deux de jeu._

Expression dont on se sert en parlant de deux personnes qui ont, à l’égard l’une de l’autre, un avantage ou un désavantage égal; de deux personnes qui se sont rendu réciproquement de mauvais offices, et de deux personnes qui ont été maltraitées de même dans une affaire. C’est une métaphore tirée du jeu de paume, où l’on dit que les joueurs sont _à deux de jeu_, lorsque, dans une partie divisée en huit jeux ou en six jeux, ils ont pris, chacun sept jeux ou chacun cinq jeux. Il faut alors que l’un des deux prenne deux jeux de suite pour gagner la partie, attendu qu’un seul jeu lui donne seulement l’avantage.

_On verra beau jeu si la corde ne rompt._

C’est le mot des danseurs de corde qui promettent de faire voir les merveilles de leur art aux spectateurs. Il est passé en proverbe pour signifier qu’une affaire ou une entreprise aura des effets surprenants, si les moyens qu’on doit employer ne manquent pas.

_Ce sont des jeux de prince._

Il y a une sorte de cruauté qui s’exerce plus de gaieté de cœur que par vengeance. Elle paraît appartenir au caractère des princes plus particulièrement qu’à celui des hommes d’une condition inférieure, car _faire du mal est_, dit-on, _un plaisir de grand seigneur_, et c’est pour cela qu’on appelle _jeux de prince_ des jeux ou des amusements, dans lesquels on se met peu en peine du mal qui peut en résulter pour autrui.

Christine, reine de Suède, assistait, en 1642, à une des séances de l’Académie française, pendant que cette illustre compagnie s’assemblait chez le chancelier Séguier, qui avait concouru avec Richelieu à son établissement, et qui, pour cette raison, en avait été nommé protecteur. On lui présenta le _Dictionnaire_ qui n’était pas encore imprimé, et le hasard voulut qu’en l’ouvrant, elle tombât sur l’expression _jeux de prince, jeux qui ne plaisent qu’à ceux qui les font_: ce qui lui causa quelque étonnement. Les académiciens, voyant cela, éprouvèrent de l’embarras, mais la reine ayant souri, ils firent de même, et l’expression qu’ils étaient peut-être sur le point de supprimer, fut conservée.

=JEUDI.=—_La semaine des trois jeudis._

On propose quelquefois aux enfants, pour exercer leur intelligence dans l’étude des usages du globe terrestre, un problème qui consiste à trouver trois dates différentes et vraies du même temps, comme trois jeudis dans une semaine, à l’égard de trois personnes dont la première aurait fait le tour de la terre par l’orient et la seconde par l’occident, tandis que la troisième n’aurait pas changé de lieu.

Pour résoudre ce problème, il suffit de se rappeler que, la terre étant ronde, le soleil n’en peut éclairer à la fois toutes les parties, et que cet astre, dont la marche apparente est d’orient en occident, parcourant en 24 heures son cercle de 360 degrés, doit se montrer une heure plus tôt à un pays plus oriental de 15 degrés, deux heures plus tôt à un pays plus oriental de 30 degrés, et ainsi de suite.

Cela posé, cher lecteur, partons de Paris en idée et faisons le tour du globe d’un pas égal, vous par l’orient, moi par l’occident. Lorsque nous aurons parcouru 15 degrés chacun, vous compterez midi et je ne compterai que dix heures. Il sera midi dans l’endroit où vous vous trouverez, une heure plus tôt qu’à Paris, et dans celui où je me trouverai, une heure plus tard qu’à Paris. A 180 degrés, ou 12 fois 15 degrés, vous aurez midi, douze heures avant cette ville, et je l’aurai, douze heures après elle. Les 360 degrés ou 24 fois 15 degrés achevés, il y aura donc un jour de gagné de votre côté et un jour de perdu de mon côté. Si, à notre retour, il est jeudi par rapport à Paris, il sera vendredi par rapport à vous et mercredi par rapport à moi. Ainsi l’ami que nous reverrons pourra dire: C’est aujourd’hui jeudi; vous répondrez: C’était hier; je répliquerai: C’est demain; et ce sera là justement _la semaine des trois jeudis_, passée en proverbe comme synonyme de _calendes grecques_, pour désigner une époque chimérique à laquelle on a coutume de renvoyer, par le temps qui court, les effets des belles promesses.

Ici se présentent naturellement deux faits historiques qui paraissent avoir suggéré la première idée de _la semaine des trois jeudis_.—Lorsque Ferdinand Magellan eut passé, en 1519, le détroit qui porte son nom, et qu’il fut arrivé aux Indes, il se trouva un jour de différence entre son calcul et celui des Européens qui avaient fait le trajet par l’orient, et de part et d’autre on s’accusa de négligence, car la cause réelle de ce mécompte n’était pas encore connue.—Varenius rapporte qu’à Maca, ville maritime de la Chine, les Portugais comptaient habituellement un jour de plus que les Espagnols ne comptaient aux Philippines, et qu’il était dimanche pour les premiers, tandis qu’il n’était que samedi pour les seconds, quoiqu’ils fussent peu éloignés les uns des autres. Cela venait, de ce que les Portugais avaient fait le voyage par le cap de Bonne-Espérance ou par l’orient, et les Espagnols par l’occident, c’est-à-dire en partant de l’Amérique et en traversant la mer du Sud.

Rabelais est, je crois, le premier auteur qui ait parlé de la semaine _tant renommée par les annales, qu’on nomme la sepmaine des trois jeudis_. (_Pantagruel_, ch. 1.)

_La semaine des deux jeudis._

Cette expression proverbiale était usitée longtemps avant la précédente. On prétend que le pape Benoît XII y donna lieu lorsqu’il fit son entrée à Paris, parce que cette entrée, annoncée pour le jeudi, fut remise, à cause de la pluie, au vendredi, jour auquel on fit gras en l’honneur de l’événement, comme si c’eût été un jeudi.

On lit dans les poésies de G. Coquillart, page 219, édition de Paris, 1723:

La propre veille de Saint-Jhean, En la _sepmaine à deux jeudis_, Il fut fait et créé notaire Au balliage de Pauquaire.

=JEÛNE.=—_Double jeûne, double morceau._

Le vingt-troisième canon du concile d’Elvire avait institué des jeûnes doubles, c’est-à-dire de deux jours de suite, sans rien manger le premier de ces deux jours. De là le proverbe, dont le sens moral est très bien développé dans le passage suivant de Bossuet: «Moins une chose est permise, plus elle a d’attraits. Le devoir est une espèce de supplice. Ce qui plaît par raison ne plaît presque pas. Ce qui est dérobé à la loi nous semble plus doux. Les viandes défendues nous paraissent plus délicieuses durant le temps de pénitence. La défense est un nouvel assaisonnement qui en relève le goût.»

Les Basques disent: _Barurac hirur asse_, _le jeûne a trois soûlées_. Ces trois soûlées sont le souper de la veille, le dîner du jour et le déjeûner du lendemain.

Notre proverbe se rend encore de cette manière: _Double jeûne, double collation_.—Le mot _collation_ a une origine curieuse. Formé du latin _collatio_, conférence, il servit d’abord à désigner un usage pieux des couvents, qui consistait à lire les conférences des pères de l’Eglise, _collationes patrum_; et pendant longtemps _faire collation_ ne signifia pas autre chose que vaquer à cet exercice, pour lequel on se réunissait, vers la fin de la journée, dans le cloître ou dans le chapitre. J’indique ces localités, parce que le sens de l’expression resta le même tant qu’elles furent consacrées à la conférence. Le nouveau sens qu’on y attacha depuis prit naissance au réfectoire, où les moines jugèrent plus commode de se rassembler, lorsque, sous prétexte de l’épuisement que pouvait leur causer le travail des mains qui leur était expressément recommandé, ils eurent obtenu la permission de prendre un verre d’eau ou de vin, auquel ils ajoutèrent, bientôt après, un petit morceau de pain, afin que leur santé ne fût point altérée pour avoir bu sans manger, _frustulum panis ne potus noceat_, comme dit la règle des chartreux. Ce simple rafraîchissement des jours de jeûne ayant passé des monastères dans le monde, et s’étant accru de quelques friandises à mesure qu’on avança l’heure du dîner[60], finit par devenir beaucoup plus considérable que l’unique réfection qu’il était autrefois permis de prendre ces jours-là, et voilà comment l’acception ascétique du mot _collation_ se perdit dans une acception gastronomique.

=JEUNE.=—_Si jeune savait et vieux pouvait, jamais disette n’y aurait._

Ce proverbe doit être fort ancien dans notre langue. L’abbé Suger rapporte qu’on entendit souvent Louis VI, sur la fin de sa vie, se plaindre du malheur de la condition humaine qui réunit rarement _le savoir et le pouvoir_.

_Ceux à qui Dieu veut du bien meurent jeunes._

Proverbe fondé sur l’opinion des philosophes qui comptaient la mort au nombre des biens. Il rappelle l’aventure de Cléobis et Biton, jeunes Argiens, cités par Solon à Crésus comme parfaitement heureux. Revenant vainqueurs des jeux olympiques, ils arrivèrent chez leur mère Cydippe au moment où elle devait se rendre, sur un char traîné par des bœufs, au temple de Junon, dont elle était la prêtresse. L’heure pressait, et les bœufs n’étaient pas là. Les deux frères s’attelèrent au char et conduisirent leur mère, qui les bénit et pria Junon d’accorder à leur piété filiale la récompense qu’elle jugerait la meilleure. Après la cérémonie, ils soupèrent avec Cydippe, s’endormirent d’un profond sommeil, et, le lendemain, ils furent trouvés morts dans leur lit.

Ce proverbe est réfuté par un raisonnement de Sapho, qu’Aristote nous a conservé dans sa _Rhétorique_ (liv. II, ch. 23): _La mort est un mal_, disait Sapho, _et la preuve que les dieux en ont jugé ainsi, c’est qu’aucun d’eux n’a encore voulu mourir_.

=JOCRISSE.=—_C’est un jocrisse._

C’est ce qu’on dit d’un benêt qui se laisse mener par sa femme, qui s’occupe des soins les plus bas du ménage. On sait que la fonction la plus importante des _jocrisses_ français est de _mener les poules pisser_; celle des _jocrisses_ grecs et latins était de les traire. Deux choses que les seuls _jocrisses_ peuvent supposer faisables.

=JOSSE.=—_Vous êtes orfèvre, monsieur Josse._

Ce proverbe, qu’on applique à un homme qui donne un avis intéressé, est de l’invention de Molière, qui l’a employé dans la 1^re scène du 1^{er} acte de _l’Amour médecin_. C’est la réponse que fait Sganarelle à l’orfèvre Josse, qui lui conseille d’acheter une belle garniture de diamants, ou de rubis, ou d’émeraudes, comme le meilleur moyen de rendre la santé à sa fille malade.

=JOUEUR.=—_De deux regardeurs il y en a toujours un qui devient joueur._

Il est bien rare qu’on ne devienne pas joueur quand on prend plaisir à voir jouer. C’est pour n’avoir point su éviter l’occasion de voir jouer, que des milliers de malheureux, entraînés du spectacle à l’action, ont perdu leur fortune, leur honneur et quelquefois leur vie. Le quatrième concile d’Orléans, voulant préserver les ecclésiastiques de ce danger, leur défendit de voir jouer, sous peine de trois ans d’interdiction.

=JOUR.=—_Ce qui se fait de nuit paraît au grand jour._

L’origine et l’explication de ce proverbe se trouvent dans ce passage de l’Évangile selon saint Luc (ch. XII, v. 2 et 3): _Nihil autem opertum est quod non reveletur, neque absconditum quod non sciatur: quoniam quæ in tenebris dixistis, in lumine dicentur; et quod in aurem locuti estis in cubieulo, prædicabitur in tectis_. _Il n’y a rien de caché qui ne vienne à être découvert, ni rien de secret qui ne vienne à être connu, car ce que vous avez dit dans les ténèbres sera redit en plein jour, et ce que vous avez dit à l’oreille dans une chambre sera prêché sur les toits._

_Les jours se suivent et ne se ressemblent pas._

La vie est un enchaînement de chances opposées. Aujourd’hui bien, demain mal, et _vice versâ_. Les Grecs exprimaient proverbialement la même pensée par un vers d’Hésiode, qu’Érasme a traduit ainsi en latin:

_Ipsa dies quandoque parens, quandoque noverca._ La journée est tantôt une bonne mère et tantôt une marâtre.

_Hier, aujourd’hui, demain, sont les trois jours de l’homme._

Proverbe dont on se sert pour exprimer la brièveté de la vie humaine.

=JUBÉ.=—_Faire venir quelqu’un à jubé._

C’est l’obliger à céder, à se soumettre, à dire: _ordonnez_, disposez de moi comme il vous plaira. _Jube_, impératif du verbe latin _jubeo_, signifie _ordonnez_.

=JUGEMENT.=—_Beaucoup de mémoire et peu de jugement._

Ce proverbe est dirigé contre les érudits riches du fonds d’autrui et pauvres de leur propre fonds; mais il ne veut pas dire que la mémoire soit contraire au jugement, car sans la mémoire le jugement n’existerait pas, ou du moins il deviendrait inutile; et d’ailleurs l’expérience prouve que tous les grands esprits ont possédé ces deux facultés à un degré supérieur. Il signifie simplement que le trop grand développement de la première nuit au développement de la seconde, que l’excessive abondance des idées empruntées entraîne la disette des idées propres, et qu’une science, ainsi composée d’éléments recueillis de tous côtés et presque toujours disparates, doit produire une sorte de confusion au milieu de laquelle l’esprit de justesse ne peut guère se montrer. En effet, nous voyons que ceux qui s’appliquent à cultiver leur mémoire plutôt qu’à méditer, à penser d’après les autres plutôt qu’à penser d’après eux-mêmes, perdent en esprit de réflexion ce qu’ils acquièrent en connaissances, qu’à mesure que leur mémoire s’étend leur raison se rétrécit. «Le temps qu’on emploie à savoir ce que d’autres ont pensé, dit J.-J. Rousseau, étant perdu pour apprendre à penser soi-même, on a plus de lumières acquises et moins de vigueur d’esprit.»

Hobbes disait plaisamment, mais avec assez de raison: «Si j’avais lu autant qu’un tel, je serais aussi sot que lui.» Or, qu’est-ce qu’un sot, si ce n’est l’homme qui a beaucoup de mémoire et peu de jugement, et qui fait briller sa mémoire aux dépens de son jugement?—C’est ce qu’exprime d’une manière aussi spirituelle qu’originale ce proverbe des Auvergnats: _Jean a étudié pour être bête_.

=JUMENT.=—_Jamais coup de pied de jument ne fit mal à un cheval._

Un galant homme ne s’offense point de recevoir un coup ou une injure d’une femme. Les Espagnols disent: _Coces de yegua amores para el rocin_. _Ruades de jument sont amours pour le roussin._ Les Latins disaient d’après les Grecs: _Jucunda sunt amicæ dextræ verbera_. _Les coups d’une main amie sont doux._

=JURER.=—_Jurer sur la parole du maître._

Adopter aveuglément et soutenir les opinions d’un homme à qui l’on a pour ainsi dire soumis sa raison. L’expression latine jurare in _verba magistri_, dont la nôtre est la traduction, était venue par imitation de cette autre _jurare in verba imperatoris_, employée à Rome, dès les premiers temps de la république, pour désigner le serment que les soldats fesaient à leur général, sous la dictée de celui-ci, d’exécuter sans examen tous les ordres qu’il donnerait.

=JUREUR.=—_Jureurs de Bayeux._

On a prétendu que les Normands ne se fesaient aucun scrupule de lever la main en justice afin de rendre de faux témoignages, qu’ils étaient toujours prêts à jurer trois fois plutôt qu’une, quand il devait leur en revenir quelque profit, et qu’ils avaient tous pour devise ce mot caractéristique de l’un d’eux: _J’en jurerais, mais je ne le parierais pas_. Mais les Normands de Bayeux ont obtenu le renom proverbial d’être plus déterminés _jureurs_ que les autres; et il est probable qu’ils l’ont mérité. Pourtant il n’a pas été dû uniquement à l’excellence de leur savoir-faire; il est venu surtout de ce que leur ville était autrefois abondamment pourvue de châsses et de reliques, sur lesquelles on venait solennellement jurer de tous les lieux de la Normandie. C’est sur les châsses et les reliques de Bayeux que Guillaume reçut les serments d’Harold.

=JUSTICE.=—_L’extrême justice est une extrême injure._

«La justice n’est pas toujours inflexible, ne montre pas toujours un visage sévère. Elle doit être exercée avec quelque tempérament, et elle-même devient inique et insupportable quand elle use de tous ses droits. La droite raison, qui est son guide, lui prescrit de se relâcher quelquefois, et la bonté qui modère sa rigueur extrême est une de ses parties principales... La justice est établie pour maintenir la société parmi les hommes. La condition pour conserver parmi nous la société, c’est de nous supporter mutuellement dans nos défauts... La faiblesse commune de l’humanité ne nous permet pas de nous traiter les uns les autres en toute rigueur.» (Bossuet.)

«La justice, dit Montesquieu, consiste à mesurer la peine à la faute, et _l’extrême justice est une injure_, lorsqu’elle n’a nul égard aux considérations raisonnables qui doivent tempérer la rigueur de la loi.»—Notez que cette pensée est la synthèse de toute la doctrine de cet immortel publiciste sur la composition des lois. Il a posé en principe que _l’esprit de modération doit être celui du législateur_.

Le proverbe nous est venu des anciens, et il est la traduction littérale des mots suivants qu’on trouve dans Cicéron: _Summum jus, summa injuria_.

Le fameux parasite Montmaur fit une application plaisante de ce texte latin. Un jour qu’il dînait chez le chancelier Séguier, il eut son habit taché par du _jus_, qu’un domestique y laissa tomber en desservant, et comme il soupçonnait ce magistrat d’être l’auteur de cette mauvaise plaisanterie, il dit en le regardant: _Summum jus, summa injuria_. Jeu de mots fort ingénieux pour ceux qui entendent le latin.

_On aime la justice dans la maison d’autrui._

Même aux yeux de l’injuste un injuste est horrible; Et tel qui n’admet point la probité chez lui, Souvent à la rigueur l’exige chez autrui. (BOILEAU, sat. XI.)

Nous aimons à trouver la justice chez les autres; car elle est la meilleure garantie qu’ils puissent nous offrir. Mais la justice a des droits bien faibles sur nous _dès qu’elle entre en concurrence avec nous-mêmes_, suivant l’expression de Massillon. La plupart des hommes voudraient inféoder la justice à leur intérêt, et ils ne savent être tout-à-fait justes que dans ce qui ne leur profite pas directement. «La justice n’est chez eux, comme l’a remarqué Vauvenargues, que la crainte de souffrir l’injustice.»

J.-J. Rousseau a dit sur le même sujet, dans sa _Lettre à d’Alembert_: «Le cœur de l’homme est naturellement droit sur ce qui ne se rapporte pas personnellement à lui. Dans les querelles dont nous sommes spectateurs, nous prenons à l’instant le parti de la justice, et il n’y a point d’acte de méchanceté qui ne nous donne une très vive indignation, tant que nous n’en tirons aucun profit; mais quand notre intérêt s’y mêle, bientôt nos sentiments se corrompent, et c’est alors seulement que nous préférons le mal qui nous est utile au bien que nous fait aimer la nature. N’est-ce pas un effet naturel de la constitution des choses, que le méchant tire un double avantage de son injustice et de la probité d’autrui? Quel traité plus avantageux pourrait-il faire que d’obliger le monde entier d’être juste, excepté lui seul, en sorte que chacun lui rendit fidèlement ce qui lui est dû, et qu’il ne rendît ce qu’il doit à personne. Il aime la vertu sans doute, mais il l’aime dans les autres, parce qu’il espère en profiter, et il n’en veut pas pour lui-même parce qu’elle lui serait coûteuse.»

Toutes ces réflexions expliquent très bien la raison du proverbe: mais ne peut-on penser pour l’honneur de l’humanité que cette révolte, que nous éprouvons à l’aspect de l’injustice, ne vient pas seulement de ce qu’une injustice faite à quelqu’un est une menace faite à tous; qu’elle a aussi sa cause dans un sentiment plus noble et plus moral?

L

=LABUTTE.=—_Père Labutte._

Ami du vin et du plaisir, qui satisfait ses goûts en cachette, afin que rien ne vienne troubler ses jouissances.

Le père Labutte est un religieux mendiant dont le nom a été popularisé par une vieille chanson. Sterne a parlé de ce personnage imaginaire dans la phrase suivante qui justifie et complète l’explication que je donne: «Le père Labutte qu’on a tant chanté, qui boit quand personne ne le voit, et qui a bu sans que personne l’ait vu; le père Labutte est bien connu même de qui ne l’a pas vu, et l’on se représente aisément sa figure... l’imagination supplée à sa présence.»

Les Italiens disent: _Fra Gaudentio_, _frère Gaudence_.

=LAGNY.=—_Il a été à Lagny, il sait combien vaut l’orge._

Ce dicton s’applique à un homme qui s’est attiré quelque mauvais traitement par ses indiscrètes plaisanteries.

Le duc de Lorges, assiégeant la ville de Lagny, était l’objet des railleries des assiégés qui, se croyant assez forts pour lui résister, fesaient beaucoup de quolibets sur son nom. Il jura de s’en venger en s’écriant: _Je leur apprendrai combien vaut Lorges_. Aussitôt qu’il les eut réduits par la force des armes, il leur fit essuyer toutes sortes d’affronts dont le souvenir leur devint si odieux, dans la suite, qu’il suffisait de prononcer le mot _orge_ pour les mettre en fureur. Si quelque étranger commettait cette imprudence, ils le saisissaient sur-le-champ et le plongeaient dans une fontaine, en expiation de l’insulte qu’ils prétendaient en avoir reçue. De là le dicton et le jeu de société en dialogue, _combien vaut l’orge_.

=LAINE.=—_Se laisser manger la laine sur le dos._

Souffrir tout, ne pas savoir se défendre, comme les brebis qui souffrent patiemment que les corbeaux se fixent sur leur dos et leur arrachent la laine.

=LAMBIN.=—_C’est un Lambin._

Denys Lambin, professeur au collége de France, vers le milieu du XVI^e siècle, donna plusieurs commentaires sur Plaute, Lucrèce, Cicéron, Horace, etc., dans lesquels on trouva une érudition vaste, mais fastidieuse par la prolixité des remarques, et ce fut par allusion à ce défaut que s’introduisirent les expressions proverbiales _c’est un Lambin, il ne fait que lambiner_, dont on se sert en parlant de quelqu’un qui met beaucoup de lenteur dans ce qu’il fait, qui n’en finit pas.

=LAME.=—_La lame use le fourreau._

La vivacité de l’esprit use le corps.—«Ce proverbe, dit M. de Bonald, exprime une vérité certaine en physiologie, autant qu’en morale; et je crois que la première cause et la plus active de la dissolution, tantôt plus prompte, tantôt plus lente de nos organes, est leur faiblesse relativement à la force de la volonté et à l’exigence continuelle de ce maître impérieux. De là ces désirs qui nous tourmentent, ces efforts qui nous consument, ces chimères de plaisirs ou de travaux qui font le malheur des méchants et souvent le désespoir des gens de bien, et cette lutte éternelle de l’homme intérieur contre l’homme extérieur, rebelle par impuissance aux volontés de l’ame, et dont la force apparente, comparée à celle de l’ame, n’est jamais qu’une faiblesse réelle.»

=LANCE.=—_Rompre une lance ou des lances._