Part 4
Ce mot, que Scipion regardait comme le plus odieux blasphème contre l’amitié, est attribué à Bias par Aristote, qui dit dans sa Rhétorique: «L’amour et la haine sont sans vivacité dans le cœur des vieillards; suivant le précepte de Bias, ils aiment comme s’ils devaient haïr un jour; ils haïssent comme s’ils devaient un jour aimer.» Cependant Cicéron ne peut croire que la première partie de cette sentence appartienne à un homme aussi sage que Bias: la seconde, en effet, est seule digne de lui. Il est probable, comme le remarque M. Jos-Vict-Leclerc, que le philosophe de Priène s’était contenté de dire: _Haïssez comme si vous deviez aimer_, et qu’on a ajouté le reste pour former antithèse et pour appuyer une fausse maxime d’une grande autorité. Quoi qu’il en soit, cette maxime n’en est pas moins passée en proverbe, par une espèce de fatalité qui, trop souvent, fait retenir ce qui est mal et oublier ce qui est bien. Mais ce n’a pas été pourtant sans une forte opposition. Tous les auteurs qui ont écrit sur l’amitié se sont attachés à la combattre. Les deux meilleures réfutations qu’on en ait faites sont ce mot de César, _J’aime mieux périr une fois que de me défier toujours_, et ces vers de Gaillard que La Harpe a cités dans son _Cours de Littérature_:
Ah! périsse à jamais ce mot affreux d’un sage, Ce mot, l’effroi du cœur et l’effroi de l’amour: «Songez que votre ami peut vous trahir un jour!» Qu’il me trahisse, hélas! sans que mon cœur l’offense, Sans qu’une douloureuse et coupable prudence, Dans l’obscur avenir, cherche un crime douteux. S’il cesse un jour d’aimer, qu’il sera malheureux! S’il trahit nos secrets, je dois encor le plaindre. Mon amitié fut pure et je n’ai rien à craindre. Qu’il montre à tous les yeux les secrets de mon cœur; Ces secrets sont l’amour, l’amitié, la douleur, La douleur de le voir, infidèle et parjure, Oublier ses serments comme moi son injure.
Vivre avec nos ennemis, dit La Bruyère, comme s’ils devaient être un jour nos amis, et vivre avec nos amis comme s’ils pouvaient devenir nos ennemis, n’est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de l’amitié. Ce n’est point une maxime de morale, mais de politique.
_Qui m’aime, me suive._
Philippe VI de Valois était à peine sur le trône de France qu’il fut engagé à la guerre contre les Flamands. Comme son conseil ne paraissait pas approuver cette guerre qu’il embrassait avec une extrême avidité, il porta sur Gaucher de Châtillon[7] un de ces regards qui semblent vouloir enlever les suffrages. «Et vous, seigneur connétable, lui dit-il, que pensez-vous de tout ceci? Croyez-vous qu’il faille attendre un temps plus favorable?—Sire, répondit le guerrier, qui a bon cœur, a toujours le temps à propos. «Philippe, à ces mots, se lève transporté de joie, court au connétable, l’embrasse et s’écrie: _Qui m’aime, si me suive!_ Saint-Foix, qui rapporte le fait, prétend que ce fut l’origine du proverbe; mais il est sûr que ce n’en fut que l’application. Le proverbe existait longtemps auparavant, puisqu’il se trouve dans ce vers de Virgile:
_Pollio, qui te amat veniat quo te quoque gaudet._
Il remonte jusqu’à Cyrus, qui exhortait ses soldats en s’écriant: _Qui m’aime, me suive!_
_Qui bien aime, bien châtie._
_Qui benè amat, benè castigat._
Le conseil exprimé par ce proverbe, étranger aux mœurs actuelles, fut un des points fondamentaux de la méthode du stoïcien Chrysippe pour l’éducation des enfants. Il paraît même avoir fait partie de la doctrine socratique, si l’on en juge par la quatrième scène du cinquième acte des _Nuées_ d’Aristophane, où un disciple de Socrate est représenté battant son père, en disant: «Battre ce qu’on aime est l’effet le plus naturel de tout sentiment d’affection; aimer et battre ne sont qu’une même chose. Τοῦτ ἔς̓ ευνοεῖν τὸ τὐπτειν.»
_Quand on n’a pas ce que l’on aime, il faut aimer ce que l’on a._
Proverbe qui se trouve dans presque toutes les langues; tant la vérité qu’il exprime est généralement reconnue. _Il n’y pas de maladie plus cruelle_, disaient les Celtes, _que de n’être pas content de son sort_.
_Aime-moi un peu, mais continue._
Pour dire qu’on préfère une affection modérée mais durable, à une affection excessive qui est sujette à passer promptement.
_Qui aime Bertrand aime son chien._
Pour signifier que quand on aime quelqu’un, il faut aimer aussi tout ce qui l’intéresse.
=AIR.=—_Prendre ou se donner de grands airs._
C’est-à-dire de grandes manières, trancher du grand seigneur.
Le mot _air_ a été mis ici pour _erre_, qui signifie manière de vivre, d’agir, train de vie, comme dans cette autre locution, _Aller grand’erre_, dont on se sert, dit Barbasan, pour exprimer qu’une personne a un grand train, un grand équipage, qu’elle est somptueuse en habits. Roquefort observe qu’on n’a écrit _air_ pour _erre_ que dans le dix-huitième siècle et dans les nouveaux dictionnaires.
=ALCHIMIE.=—_Faire de l’alchimie avec les dents._
C’est n’avoir ni pain ni pâte, et mâcher à vide.—C’est encore se refuser la nourriture nécessaire, et chercher, comme l’avare, à remplir sa bourse par l’épargne de sa bouche.—Le roi Midas, dont les aliments se convertissaient en or, fesait de l’alchimie avec les dents.
=ALGARADE.=—_Faire une algarade à quelqu’un._
C’est lui faire une insulte bruyante et imprévue.—Plusieurs étymologistes prétendent que le mot _algarade_ a été formé du nom des Algériens, à cause des invasions subites que ces corsaires fesaient autrefois sur les côtes de la Méditerranée. Il me semble qu’il a dû être formé par métaplasme du cri _à la garade_, que les habitants de nos contrées méridionales sont habitués à faire entendre pour avertir de quelque danger. Mais les doctes ont prononcé qu’il est venu de l’espagnol _algarada_, qu’ils dérivent du verbe arabe _gara_, _molester_, _agir avec perfidie_, et de l’article _al_, pareillement arabe.
=ALIBORON.=—_Maître Aliboron ou Aliborum._
Ignorant qui fait l’entendu et qui se croit propre à tout. Antoine de Arena a dit dans son poëme macaronique intitulé _Modus de choreando bene_:
_Mestrus Aliborus omnia scire putans._
Ce mot est plus ancien que ne l’a cru Court de Gébelin qui en a attribué le premier emploi à Rabelais; car l’auteur de _la Passion à personnages_ s’en était servi antérieurement dans ce vers injurieux que le satellite Gadifer adresse au Sauveur (feuillet 207 de l’édition in-4^o gothique):
Sire roy, maistre Aliborum.
Pour en expliquer l’origine on a fait beaucoup de conjectures, dont la plus ingénieuse est celle du savant Huet évêque d’Avranches. D’après lui, ce terme, né au barreau, fut originairement un sobriquet donné à un avocat qui, plaidant en latin, selon l’ancien usage, et voulant détourner les juges d’admettre les _alibi_ allégués par sa partie adverse, s’était écrié sottement: _Non habenda est ratio istorum aliborum_, comme si _alibi_ eût été déclinable.
Le docte Le Duchat a imaginé une espèce de généalogie d’_Aliboron_, qu’il fait descendre d’Albert-le-Grand. Cet Albert, réputé alchimiste et magicien, est, dit-il, le prototype d’_Albéron_, _Auberon_ ou _Obéron_, roi de féerie, dont le pouvoir opère des merveilles dans le roman de Huon de Bordeaux; et d’_Albéron_ est venu _Aliboron_, qui, l’on doit l’avouer, ne fait pas grand honneur à ses ancêtres.
Sarazin et La Fontaine ont vu tout simplement un âne dans _Aliboron_. Le premier a dit dans le _Testament du Goulu_:
Ma sotane est pour _maistre aliboron_, Car la sotane à sot âne appartient.
Et le second, dans la treizième fable du deuxième livre, _Les Voleurs et l’Ane_:
Arrive un troisième larron Qui saisit _maître aliboron_.
Sarazin et La Fontaine, en donnant un tel nom à cet animal, n’ont fait, à mon avis, que lui rendre ce qui lui appartient. Je crois qu’Aliboron est le mot patois _aribourou_, francisé avec le changement de _r_ en _l_, si commun en lexicologie; et _aribourou_, composé de _ari_, _va_, et de _bourou_, _baudet_, c’est-à-dire, _Va, baudet!_ est, dans les idiomes méridionaux dérivés de la langue romane, un cri dont les âniers se servent pour faire marcher leurs bêtes, et dont les mauvais plaisants font une espèce de _macte animo_ ironique qu’ils adressent aux sots qui extravaguent.
=ALLELUIA.=—_Enterrer l’alleluia._
On dit qu’on enterre l’_alleluia_, pour marquer le temps où l’on cesse de le chanter aux offices, c’est-à-dire le samedi veille du dimanche de la Septuagésime; et il est à remarquer qu’autrefois cette expression avait une signification littérale, comme le prouve un article intitulé _Sepelitur alleluia_, qui se trouve dans les statuts de l’église de Toul, rédigés au xv^e siècle. L’enterrement de l’_alleluia_ se fesait très solennellement dans la cathédrale de cette ville, entre nones et vêpres, en présence de tout le chapitre. Les enfants de chœur officiaient et portaient une espèce de bière, qui représentait l’_alleluia_ décédé, et qui était accompagnée des croix, des torches, de l’eau bénite et de l’encens. Il fallait que ces enfants et ceux qui suivaient le cercueil fissent entendre des plaintes et des lamentations jusqu’au cloître, où la fosse était préparée pour l’inhumation.
_Fouetter l’alleluia._
Cette expression désignait autrefois une cérémonie qui se fesait aussi dans quelques diocèses, le samedi veille du dimanche de la Septuagésime. Un enfant de chœur lançait dans l’église une toupie autour de laquelle était écrit _alleluia_ en lettres d’or, et, le fouet à la main, il la poussait le long du pavé, jusqu’à ce qu’elle fût tout à fait dehors. L’église alors, comme une mère complaisante, fesait dans sa liturgie la part de la récréation des jeunes clercs.
_Alleluia d’automne._
Le peuple appelle ainsi, dans quelques endroits du midi de la France, une joie inconvenante et déplacée, comme le serait un _alleluia_ chanté à l’office des morts qu’on fait en automne; ce qui revient au proverbe de l’Ecclésiastique (ch. 22, v. 6): _Musica in luctu, importuna oratio_: _Un discours à contre-temps est comme une musique pendant le deuil._—Saint Grégoire-le-Grand avait ordonné que l’_alleluia_ (terme hébreu, qui signifie _louez Dieu_) fût chanté toute l’année. Dès lors ce mot fut joint à toutes les prières, comme le _Gloria Patri_ à tous les psaumes. Les rubricaires le placèrent même dans l’office des morts, d’où il fut ôté par décision expresse du onzième canon du quatrième concile de Tolède. De là l’expression _Alleluia d’automne_, qu’on pourrait regarder aussi comme une altération de _Alleluia d’Othon_, expliqué plus bas.
On dit encore: _Alleluia de Carême_, et c’est une superstition notée par Thiers (liv. IV, ch. 3), qu’il ne faut point chanter l’_alleluia_ en Carême, de peur de faire pleurer la bonne Vierge.
_Alleluia d’Othon._
L’empereur Othon II fit une irruption en France et s’avança, à la tête de soixante mille Allemands, jusqu’à Paris, qu’il assiégea, au mois d’octobre 978. Il s’approcha d’une des portes de la cité et la frappa de sa lance. Ensuite il monta sur le haut de Montmartre, et fit chanter _alleluia_ en l’honneur d’une telle prouesse. Mais Lothaire, qui arriva sur ces entrefaites avec les troupes du comte Hugues-Capet et du duc de Bourgogne Henri, troubla la joie inconsidérée de ce fier conquérant, le mit en déroute, le poursuivit jusqu’à Soissons, et s’empara de tous ses bagages. L’_alleluia_ d’Othon passa en proverbe, et servit autrefois à désigner une réjouissance intempestive ou une fanfaronnade suivie de quelque effet désagréable pour laefanfaron.
=ALLEMAND.=—_Faire une querelle d’Allemand._
Faire une querelle sans sujet ou pour un très mince sujet. Ce que les Italiens appellent _Pigliar la cagione del petrosello._ _Prendre la cause du persil._
Les Allemands, que Ronsard appelle _la gent pronte au tabourin_, c’est-à-dire prompte à faire du bruit, furent longtemps d’incommodes voisins pour la France, et se montrèrent toujours prêts à saisir le moindre prétexte pour faire des irruptions sur son territoire. De là est venue probablement notre expression proverbiale. Elle peut être venue aussi de ce que les seigneurs allemands, autrefois fort adonnés aux plaisirs de la table, se cherchaient dispute à tout propos, une fois qu’ils étaient échauffés par le vin.—On disait, au moyen âge: _Li plus ireux_ (les plus enclins à l’_ire_ ou à la colère) _sont en Allemaingne_.
_C’est du haut allemand._
C’est inintelligible. Molière a dit (_Dépit amour._, act. II, sc. 7):
Mon père, quoiqu’il eût la tête des meilleures, Ne m’a jamais rien fait apprendre que mes heures, Qui, depuis cinquante ans, dites journellement, _Ne sont encor pour moi que du haut allemand_.
On trouve dans plusieurs passages de Rabelais, notamment dans le prologue du livre 4: _N’y entendre que le haut allemand._
Cette expression est fondée sur l’ignorance générale où étaient nos pères du langage des habitants de l’Allemagne supérieure, avec lesquels ils n’avaient presque point de commerce. Ce langage, au reste, n’était pas toujours bien compris des habitants de l’Allemagne inférieure, comme l’atteste l’aventure des trois Bavarois, _de tribus Bavaris_, rapportée par Bebelius, au livre 3^e de ses Facéties. Le pur saxon, ou le haut allemand, ne commença à prévaloir sur les nombreux dialectes germaniques et à devenir familier que par suite du choix qu’en firent les premiers écrivains de la réforme.
=ALLER.=—_On ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va._
Ce proverbe est aussi anglais. Cromwell le répétait quelquefois, pour marquer qu’il faut avoir un but déterminé.
=ALLOBROGE.=—_C’est un Allobroge._
C’est un original, un sot, un rustre.—On dit aussi: _Agir, parler, raisonner, écrire comme un Allobroge._ Voltaire a dit: De très mauvaises tragédies barbares, _écrites dans un style d’Allobroge_, ont réussi.
L’emploi de ce mot dans un sens de mépris n’est pas nouveau, car il se trouve dans plusieurs auteurs latins, notamment dans Juvénal, qui nous apprend qu’un certain Rufus, rhéteur gaulois établi à Rome, qualifiait Cicéron de la sorte:
_Rufus qui toties Ciceronem allobroga dixit._ (Sat. 7, v. 214.)
Les Allobroges étaient un ancien peuple établi dans la partie des Gaules qu’on appelle aujourd’hui le Dauphiné et la Savoie, pays montagneux, d’où dériva leur nom formé, suivant Boxhornius, des mots celtiques _all_, _haut_, et _brog_, _pays_; c’est-à-dire le _haut pays_ ou la _montagne_. L’opinion désavantageuse qu’on se fait ordinairement de l’esprit et des manières des montagnards fut sans doute la cause du ridicule attaché au nom des Allobroges, et à celui de leurs descendants, car on dit aussi populairement, en parlant d’un homme grossier: _C’est un Savoyard._ Mais il y a une autre raison de cette dernière expression: c’est que la plupart des gens qui viennent de Savoie en France pour travailler n’exercent guère que des métiers méprisés, comme celui de ramoneur. Ceci soit dit sans blesser la susceptibilité des bons habitants de cette contrée, qui tiennent à être nommés _Savoisiens_.
=ALMANACH.=—_Faire des almanachs._
Fleury de Bellingen donne cette explication: «Passer le temps, comme on dit, à compter les étoiles et tomber dans les misères en négligeant les affaires importantes, ainsi que cet astrologue qui, la vue fixée sur le ciel, ne prenait pas garde à la fosse qui était devant lui et y tomba.»
_Faire des almanachs_ s’emploie aujourd’hui le plus souvent pour signifier faire des pronostics en l’air, se remplir la tête d’idées fausses, d’imaginations extravagantes. On dit aussi dans le même sens qu’un homme est _un faiseur d’almanachs_.
_Prendre des almanachs de quelqu’un._
On dit à un homme qui a prédit juste ce qui devait arriver dans une affaire, qu’une autre fois _on prendra de ses almanachs_, pour signifier qu’on suivra ses conseils ou qu’on ajoutera foi à ses prédictions.
=ALOUETTE.=—_Il attend que les alouettes lui tombent toutes rôties dans le bec._
Ce proverbe, qu’on applique à un fainéant qui ne veut se donner aucune peine pour gagner sa vie, n’est point venu, comme le pense l’abbé Tuet, d’une allusion à la manne qui tombait du ciel pour nourrir les Israélites: il est fondé sur une tradition de l’âge d’or qu’on a fait revivre dans celle du _pays de Cocagne_. Voyez l’article sur cette expression, et vous y trouverez un fragment d’un poète grec où il est dit que, pendant l’âge d’or, _les grives toutes rôties_ volaient dans les bouches que l’appétit fesait ouvrir.
On trouve dans les prophéties de Nahum, ch. 3: _Fici cadunt in os comedentis._
_Si le ciel tombait il y aurait bien des alouettes prises._
Réponse proverbiale qu’on fait pour se moquer d’une supposition absurde par une autre plus absurde:
_Si cælum caderet multæ caperentur alaudæ._
Les Grecs disaient dans le même sens: _Que serait-ce, si le ciel tombait?_ Et notez que chez eux la possibilité de la chute du ciel n’était pas une supposition, mais une croyance entretenue par leurs poëtes qui le représentaient soutenu sur les épaules chancelantes d’Atlas, et par quelques physiciens qui le croyaient fait de pierres de taille. Les Gaulois croyaient aussi à la chute du ciel, comme le prouve la réponse de leurs envoyés auprès d’Alexandre-le-Grand, lorsqu’il allait soumettre les Gètes au delà du Danube. Ce prince, qui les reçut à sa table, leur ayant demandé ce qu’ils craignaient le plus au monde:—Rien, s’écrièrent-ils, si ce n’est que le ciel ne tombe et ne nous écrase. Paroles qui firent dire au conquérant: Αλαζόνίς Κἐλτοὶ εἰσίν. _Ils sont fiers, les Gaulois._
=ALPHABET.=—_La colère se passe en disant l’alphabet._
Les vers suivants de Molière (_École des Femmes_, act. II, sc. 4) expliquent très bien ce proverbe, qui se trouve parmi les six mille proverbes recueillis par Gomes de Trier, sous le titre de _Jardin de récréation auquel croissent et fleurissent rameaux, fleurs et fruits_. Amsterdam, 1611.
Un certain Grec disait à l’empereur Auguste, Comme une instruction utile autant que juste, Que, lorsqu’une aventure en colère nous met, Nous devons, avant tout, dire notre alphabet, Afin que, dans ce temps, notre ire se tempère, Et qu’on ne fasse rien que l’on ne doive faire.
C’est Athénodore, philosophe originaire de Tharse, qui donna à l’empereur Auguste ce remède contre la colère. Il voulait lui faire entendre par là, dit Sénèque, que la réflexion est le meilleur moyen pour réprimer les premiers mouvements de cette passion impétueuse.
_Interit ira mora._ (OVID.) La colère se passe quand on en retarde l’effet.
=AMANDE.=—_Il faut casser le noyau pour en avoir l’amande._
Il faut prendre de la peine avant de retirer du profit de quelque chose. Les Latins disaient: _Qui nucleum esse vult frangit nucem_; _qui veut manger la noix doit en casser la coque_. Rabelais (Prologue du 1^{er} livre) recommande de _rompre l’os pour en sucer la moelle_.
=AMANDIER.=—_Il vaut mieux être mûrier qu’amandier._
Il y a plus de profit à être sage qu’à être fou.—L’amandier est considéré comme le symbole de l’imprudence, parce que sa floraison trop hâtive l’expose aux gelées du printemps; et le mûrier comme celui de la prudence, parce qu’il fleurit à une époque où il ne peut éprouver aucun dommage.
=AMANT.=—_L’ame d’un amant vit dans un corps étranger._
Cet adage ingénieux, rapporté par Plutarque dans la vie de Marc-Antoine, signifie qu’un amant est tout entier à sa passion et ne s’appartient pas à lui-même. L’ame d’un amant vit plus dans ce qu’elle aime que dans ce qu’elle anime, _Anima plus vivit ubi amat quam ubi animat_, parce que, disent les philosophes, elle est par nécessité là où elle anime, tandis qu’elle est par choix et par inclination là où elle aime.
_La bourse d’un amant est liée avec des feuilles de porreau._
C’est-à-dire qu’elle n’est pas liée, parce que les feuilles de porreau, qui se rompent aussitôt qu’on veut les nouer, ne peuvent servir de lien.
Ce proverbe, qui était usité chez les Grecs et chez les Latins, et qui est cité dans les Symposiaques de Plutarque (liv. I, quest. 5), s’emploie pour marquer la prodigalité des amants. Cette prodigalité, dont on pourrait citer des milliers d’exemples remarquables, ne s’est jamais manifestée par un trait plus charmant que celui qui a inspiré à Delille les vers suivants:
Que j’aime ce mortel qui, dans sa douce ivresse, Plein d’amour pour les lieux où jouit sa tendresse, De ses doigts que paraient des anneaux précieux Détache un diamant, le jette et dit: «Je veux Qu’un autre aime après moi cet asile que j’aime, Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même!» Cœur noble et délicat! dis-moi quel diamant Égale un trait si pur, et vaut ton sentiment.
Cet amant était milord Albemarle, le même qui, voyant un soir mademoiselle Gaucher, sa maîtresse, occupée à regarder fixement une étoile, s’écria: _Ne la regardez pas tant, ma chère, je ne pourrais pas vous la donner._
Le sentiment qui respire dans ce mot, où le cœur s’est exprimé avec tant d’esprit et de délicatesse, se retrouve sous une forme non moins naïve qu’originale dans ces vers d’une vieille ballade qui est insérée parmi les ballades de Villon, mais qui n’est pas de Villon:
Or elle a tort, car noise ne rancune Onc n’eut de moi: tant lui fus gracieux Que s’elle eût dit: donne-moi de la lune, J’eusse entrepris de monter jusqu’aux cieux.
=AME.=—_Être l’ame damnée de quelqu’un._
C’est être dévoué à toutes ses volontés, à tous ses désirs.
Cette façon de parler fait allusion à l’esprit familier, démon ou _ame damnée_, que tout sorcier est supposé avoir à ses ordres.
=AMENDE.=—_Les battus paient l’amende._
Lorsqu’il s’élevait quelque différend chez nos aïeux, et que rien n’indiquait de quel côté la balance de la justice devait pencher, leur législation autorisait le juge à remettre la décision de l’affaire au sort des armes. Il prononçait qu’_il échéait gage de bataille_, et les deux parties, après avoir entendu la messe célébrée pour la circonstance, _missa pro duello_, allaient plaider leur cause en champ clos, sous les yeux des magistrats. Les nobles combattaient à cheval, armés de pied en cap, les vilains à pied, tenant un bâton d’une main et un bouclier de l’autre. La victoire était la preuve du droit, comme le combat en était la discussion, parce que l’on croyait que _Dieu pris pour juge_ fesait toujours triompher celui qui avait raison. Lorsque la contestation avait lieu en matière criminelle, le vaincu, s’il ne succombait pas sous les coups de son adversaire, était livré au bourreau; lorsqu’elle avait lieu en matière civile, il n’était pas mis à mort, il était seulement obligé de faire satisfaction au vainqueur, et de payer une amende plus ou moins forte. De là le proverbe: _Les battus paient l’amende._
On dit aussi: _C’est la coutume de Lorris, les battus paient l’amende._ Ce qui est venu de ce que, autrefois, à Lorris, en Orléanais, tout créancier qui réclamait une somme, sans pouvoir fournir la preuve de sa créance, avait droit de contraindre son débiteur à un duel judiciaire à coups de poings, dans lequel le vaincu avait toujours tort, et de plus était amendé au profit du seigneur du lieu.
Cette coutume, fondée, dit-on, sur un titre octroyé par Philippe-le-Bel à la châtellenie de Lorris, était suivie dans plusieurs autres endroits; elle paraît avoir existé également à Paris, dans le quartier nommé _l’Apport_ ou la _porte Baudoyer_, comme le prouvent des lettres de rémission de 1374, où se trouve cette phrase: «Ce serait grief que le blessé fisse les frais de l’écot pour la réconciliation, _et le droit de la porte Baudoyer, qui est battu, si l’amende_.»
=AMI.=—_Au besoin on connaît l’ami._
Proverbe tiré de ce passage de l’Ecclésiastique (ch. 12, v. 9): _In bonis viri, immici illius in tristitia, in malitia illius amicus agnitus est_: quand un homme est heureux, ses ennemis sont tristes, et quand il est malheureux, on connaît quel est son ami.
_Amicus certus in re incertâ cernitur._ (ENNIUS.)
La bonté du cheval se connaît à la guerre, et la fidélité de l’ami dans la mauvaise fortune. (PLUTARQUE.)