Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 38

Chapter 383,646 wordsPublic domain

Ce n’est pas sans raison qu’on a fait de cet oiseau le type proverbial de l’ivresse. Les grives sauvages s’enivrent fortement à manger du raisin mûr qu’elles aiment beaucoup, et les grives apprivoisées s’enivrent plus fortement encore à boire du vin pur, pour lequel elles ont un goût particulier. Linnée (_Fauna suecica_, p. 71) parle d’une litorne ou tourdelle, espèce de grive, qui, ayant été élevée chez un cabaretier, se rendit si familière, qu’elle courait sur la table et allait boire du vin dans les verres; elle en but tant qu’elle devint chauve; mais, après avoir été privée de cette liqueur, pendant un an qu’elle passa en cage, elle reprit ses plumes.

=GRUE.=—_Faire la grue._

C’est-à-dire regarder en l’air, parce que la grue est un oiseau à long cou qui a la tête et les yeux dirigés en l’air. Le peuple, qui est toujours disposé à chercher des merveilles en l’air, est appelé _le peuple grue_. Dans cette dernière expression, _grue_ se prend pour bête, imbécile, comme dans le proverbe suivant: _Maître Gonin est mort, le monde n’est plus grue_.

_Faire le pied de grue._

Lorsque les grues s’arrêtent quelque part, dit Pline le naturaliste (liv. X, c. 23), quelques-unes font le guet pendant la nuit, posées sur un pied et tenant de l’autre un petit caillou dont la chute, quand elles s’endorment, révèle leur négligence, ou interrompt leur sommeil: les autres se tiennent, tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre. De là cette expression triviale, _Faire le pied de grue_, pour dire attendre longtemps sur ses pieds.

_Un moineau dans la main vaut mieux qu’une grue qui vole._

Il faut préférer un petit avantage qui est certain à un grand avantage qui est incertain.

La grue figure dans ce proverbe par la raison qu’on mangeait beaucoup de grues en France dans le treizième et le quatorzième siècle; comme on peut le voir dans le vieux livre intitulé: _Viandier pour appareiller toutes manières de viandes_, par Taillevent.

=GUÉPIN.=—_Les guépins d’Orléans._

L’esprit fin et railleur des Orléanais leur a fait donner ce sobriquet de _guépins_, qui est dérivé du bas latin _guespa_ pour _vespa_, guêpe, comme l’indiquent ces vers de Théodore de Bèze:

_Aurelias vocare vespas suevimus. Ut dicere olim mos erat nasum atticum._

Bonaventure des Périers, dans son _conte d’une dame d’Orléans qui aimait un écolier_, oppose le terme de _guépin_ à civil et poli. C’était, dit-il, une dame gentille et honnête, encore qu’elle fût _guespine_.

Dans la _Relation de l’entrée de l’empereur Charles-Quint à Orléans_, en 1539, _guespin_ est employé pour étudiant de la ville d’Orléans.

On trouve dans le _Mercure_ d’octobre 1732, une autre origine que voici: «Orléans est une des plus anciennes villes des Gaules, fondée par une colonie grecque sortie des environs de l’Épire, 250 ans après la destruction de Troie. Orléans fut la plus savante ville des Gaules. On remarquait dans ses habitants un certain génie brillant qu’on ne remarquait pas dans les autres Gaulois; aussi leur donna-t-on le nom de γόεσπος (goespos) qui en grec signifie _pierre brillante_. C’était une espèce de caillou transparent qui se trouvait aux environs de l’Épire, et qui a longtemps décoré les temples des Grecs. Le nom leur est resté depuis, et, par corruption de langage, a été changé en celui de _guespin_ ou _guépin_.»

=GUEULE.=—_Venir la gueule enfarinée._

C’est-à-dire dans l’espérance d’obtenir ce qu’on désire, avec une sotte confiance, inconsidérément.—Cette façon de parler est, suivant Le Duchat, une métaphore empruntée des boulangers qui, au moment d’enfourner, sèment de la farine à la _gueule_ ou bouche de leur four, afin de juger par la manière dont la farine s’allume, si le four a le degré de chaleur convenable. N’est-elle pas plutôt une allusion aux farces dites _enfarinées_, dans lesquelles l’acteur chargé du rôle de Gilles ou de Pierrot, se montre toujours le visage saupoudré de farine? (Voyez _Jean farine_.)

_A goupil endormi, rien ne lui chet en gueule._

On ne gagne rien à vivre dans l’inaction.—Goupil primitivement voulpil, est un vieux mot dérivé de _vulpillus_ diminutif de _vulpes_ (renard), et _chet_ est la troisième personne du présent de l’indicatif du vieux verbe _chéir_ ou _chéer_ (choir, tomber.)

=GUEUX.=—_Gueux comme un rat._

Ne serait-ce pas gueux comme un _ras_ qu’il faudrait dire? On ne voit pas, en effet, en quoi un rat est plus gueux qu’un autre animal de son espèce, tandis que _ras_, au lieu de _rat_, donne l’idée d’un malheureux, qui, condamné à être rasé ou tondu publiquement, reste dans l’abandon et la misère.

On dit plus fréquemment, _gueux comme un rat d’église_; ce qui est tout à fait juste, car un rat n’a presque rien à manger dans une église. Il est probable que cette dernière comparaison a été imaginée pour rectifier l’inexactitude de la première plus anciennement usitée.

_Les gueux ne sont jamais hors de leur chemin._

Parce que les gueux n’ont point de demeure fixe. Il en est de même de ceux qui disputent sans avoir des notions déterminées; et ce proverbe leur est justement appliqué.

=GUI.=—_A gui l’an neuf! où au gui l’an neuf!_

C’est le cri antique, le cri gaulois, par lequel les Druides annonçaient en chantant le premier jour de l’année, jour consacré à la distribution du gui de chêne.

_Ad viscum, viscum Druidæ cantare solebant._ (OVIDE.)

Il est encore usité aujourd’hui, en plusieurs endroits, comme refrain de quelques couplets que les enfants font entendre devant les portes des maisons, pour demander des étrennes.

=GUIGNON.=—_Porter guignon._

Porter malheur.—Le mot _guignon_, dérivé du verbe _guigner_ (regarder du coin de l’œil ou de travers), a reçu la signification de malheur, à cause des maléfices attribués par la superstition à cette manière de regarder, qui est celle de l’envie.

_Non istic oblique oculo mea commoda quisquam, Limat._ (HORACE, lib. I, épist. 14.)

Ici personne ne trouble mon bonheur par son œil oblique.

Les Espagnols appellent, _mal de ojos_, _mal des yeux_, non le mal qu’on reçoit, mais celui qu’on donne par les yeux. C’est la fascination du mauvais œil.

=GUILLEDOU.=—_Courir le guilledou._

Aller souvent, et surtout la nuit, dans les lieux de débauche. _Guilledou_, suivant Ménage, est dérivé de _gildonia_, espèce d’ancienne société ou confrérie, encore existante en quelques endroits d’Allemagne, dans laquelle on fesait des festins qui pouvaient servir de prétexte à d’autres débauches.—Suivant Le Duchat, _courir le guilledou_ est une corruption de _courir l’aiguillette_, et peut signifier proprement courir les grands corps de garde, de tout temps pratiqués dans les portes des villes, sous des tours dont les flèches se terminent en pointe comme l’aiguillette d’un clocher. Une de ces portes est appelée _guildou_ dans l’_Histoire du roi Charles VII_ (édition du Louvre, in-folio, p. 783); et, dans l’histoire du même prince, attribuée à Alain Chartier, sous l’année 1446, il est parlé d’un château de Bretagne appelé _Guilledou_, soit à cause de sa tour, soit parce qu’il était situé sur quelque pointe de montagne.—L’abbé Morellet, donne l’étymologie suivante: «Le propos d’un homme qui court les lieux de prostitution est tout naturellement _will do you...?_ _Voulez-vous...?_ si l’on considère que le _w_ anglais se change souvent en _g_, et que _dou_ a pu remplacer _do you_ pour la plus grande facilité de la prononciation, on comprend aisément comment _courir le guilledou_ est mener la vie d’un libertin, demandant aux filles _will you?_ ou _will do you...?_

=GUILLOT.=—_Être logé chez Guillot le songeur._

C’est être absorbé dans ses pensées, dans ses réflexions. Moisant de Brieux conjecture que, _Guillot le songeur_ a été mis pour Guillan le pensif, chevalier de la cour du roi Lisvard qui l’appelait le plus grand rêveur du monde, parce qu’il pensait tellement à sa dame, qu’il s’oubliait souvent lui-même.

_Qui croit guiller Guillot, Guillot le guille._

_Guiller_ est un vieux mot qui signifie tromper.—Borel assure que ce proverbe vient d’un seigneur de l’Albigeois, nommé Guillot de Ferrières, homme très rusé sous une apparence de bonhomie.

H

=HABIT.=—_L’habit ne fait pas le moine._

Il ne faut pas juger des personnes pur l’extérieur.—On a donné diverses origines à ce proverbe. Quelques auteurs prétendent qu’il fut imaginé à une époque où les moines affectaient de porter le heaume avec les éperons dorés, et se paraient d’un costume mondain, sous lequel ils avaient plutôt l’air de chevaliers que d’ecclésiastiques (S. Norbert, _Stat._—S. Bernard, APOLOG. CX, n. 25). Quelques autres pensent qu’il fut introduit par les jurisconsultes canoniques, qui décidèrent que la profession était nécessaire pour posséder un bénéfice régulier, et qu’il ne suffisait pas du noviciat et de la prise d’habit, ou, ce qui revient au même, que l’_habit ne fesait pas le moine_. (Godefroy, _sur la coutume de Normandie_). On lit dans les _Décrétales_ de Grégoire IX, qui siégeait dès l’an 1227: _Cùm monachum non faciat habitus, sed professio regularis_.

Je crois que le proverbe est antérieur aux faits auxquels on a voulu le rattacher, et qu’il est venu par imitation de celui des anciens _Isiacum linostolia non facit_, la robe de lin ne fait pas le prêtre d’Isis.—Les prêtres de la déesse Isis étaient revêtus de longues robes de lin semblables aux aubes de nos prêtres, ce qui leur a fait donner, par Ovide, la dénomination de _linigera turba_.

On trouve L’_habit ne fait pas l’ermite_, dans le fabliau intitulé: _Frère Denise, Cordelier_, par Rutebœuf.

_Si l’habit du pauvre a des trous, celui du riche a des taches._

Proverbe qui revient à cette sentence latine traduite d’un vers grec de Théognis: _Virtutem egestas, divitiæ vitium tegunt, les haillons de la misère couvrent la vertu, le manteau de la fortune couvre le vice_.

Il semble, dit Platon, que l’or et la vertu soient placés des deux côtés d’une balance, et qu’on ne puisse ajouter au poids du premier sans que l’autre devienne au même instant plus léger.

_L’habit volé ne va pas au voleur._

Les biens mal acquis ne profitent point.

_Porter un habit de deux paroisses._

Autrefois les paroisses étaient tenues de lever à leurs frais pour l’armée un certain nombre de pionniers, qu’elles devaient, en outre, équiper complétement; mais chacune d’elles avait le droit de revêtir les siens d’une livrée particulière: d’où il résultait que, lorsque deux paroisses réunies ne fournissaient qu’un seul homme, le costume dont elles l’affublaient était mi-partie de deux étoffes de différente couleur. Ce qui donna naissance à l’expression proverbiale _porter un habit de deux paroisses_, qui n’a pas besoin d’être expliquée au propre, et qui signifie, au figuré, agir ou parler tantôt d’une manière, tantôt d’une autre, être ce qu’on nomme communément un _homme à deux visages_, ou comme disaient les Latins, _homo bilinguis_, _un homme à deux langues_, ou _à deux paroles_.

La Fontaine a dit, dans la onzième fable du livre XII:

Quoique ainsi que la pie il faille dans ces lieux _Porter habit de deux paroisses_.

Vers qui présentent heureusement les deux acceptions de notre expression proverbiale; car le fabuliste, tout en parlant dans le sens moral, a voulu rappeler aussi le sens propre, par allusion au plumage noir et blanc de la pie.

=HABITUDE.=—_L’habitude est une seconde nature._

_Ferme in naturam consuetudo vertitur._ (Cicéron, _de invent._, lib. I, cap. 2.) L’habitude est un composé des impressions répétées que font sur nous l’instruction, l’exercice, l’opinion et l’exemple. Une fois qu’elle est établie, elle n’a pas moins d’empire que la nature avec laquelle elle se confond si bien, qu’un philosophe n’a pas craint de dire: On appelle l’habitude une seconde nature, et peut-être la nature n’est-elle qu’une première habitude.

=HAIE.=—_N’approchez pas des haies._

Dans un village du Poitou, une femme, après une grosse maladie, tomba en léthargie. On pensa qu’elle avait perdu la vie, on l’enveloppa d’un linge seulement, selon la coutume des pauvres gens du pays, et on la porta au cimetière. Les porteurs ayant passé à travers des buissons, les épines la piquèrent, et elle revint de sa léthargie, si bien qu’elle vécut encore quatorze ans. Au bout de ce temps, elle mourut, ou du moins son mari crut qu’elle était assez morte pour être enterrée. Il la fit porter de nouveau au dernier asile, et lui-même voulut accompagner son corps; mais en arrivant à l’endroit des buissons, il s’écria à plusieurs reprises: _N’approchez pas des haies_. Ce qui devint un proverbe dont le sens moral est: ne fréquentez pas les gens qui peuvent vous faire du mal; éloignez-vous de la société des méchants.

=HALLEBARDE.=—_Cela rime comme hallebarde et miséricorde._

Cela ne rime pas du tout.—Certain parémiographe a prétendu qu’il faut entendre ici par miséricorde une dague de ce nom[53], avec laquelle les hommes de guerre d’autrefois achevaient un ennemi terrassé, en l’enfonçant dans le défaut de son armure, et il a indiqué l’extrême différence de la miséricorde, arme très courte qu’on portait à la ceinture, et de la hallebarde, arme très longue qu’on portait sur l’épaule, comme raison du proverbe employé, suivant lui, pour ridiculiser l’assimilation de deux choses disproportionnées ou disparates.

Cette origine ne me paraît pas admissible, en voici une autre qui est rapportée dans plusieurs recueils, et qui a du moins le mérite d’être fort plaisante, si elle n’a pas celui d’être vraie.

Un petit boutiquier de Paris, nommé J. Cl. Bombet, fort ignorant de tout ce qui ne concernait pas son petit négoce, eut le chagrin de voir mourir le suisse de l’église Saint-Eustache, avec lequel il était très lié. Il voulut rendre ses regrets publics, en composant pour feu son ami une belle épitaphe, mais la grande difficulté était de la faire en vers, car il n’avait aucune espèce de notion sur la poésie. Il s’adressa à un maître d’école qui n’en savait guère davantage, et lui demanda quelles étaient les règles de cet art. Le magister, d’un air doctoral, lui répondit que, quoiqu’une pièce de vers dût rouler sur un sujet unique, il fallait néanmoins, autant qu’il était possible, que chaque vers pût présenter en lui-même une idée indépendante, que, quant à la rime, il était nécessaire que les trois dernières lettres du second vers fussent les mêmes que les trois dernières du précédent. Le bonhomme retint bien cette leçon, et, après beaucoup de travail, il accoucha du quatrain suivant:

Ci gît mon ami Mardo_che_. Il a voulu être enterré à Saint-Eusta_che_. Il y porta trente-deux ans la halleba_rde_. Dieu lui fasse misérico_rde_.

(Par son ami J. Cl. BOMBET, 1727.)

Il fit graver cette sublime épitaphe sur la pierre tumulaire, et de là vint le proverbe _cela rime comme hallebarde et miséricorde_.

La véritable explication de ce proverbe, bien antérieur à la date de l’épitaphe, se rattache à un fait littéraire que voici. Nos anciens versificateurs regardaient deux consonnes suivies d’un e muet, comme suffisantes pour constituer une rime féminine, ce qui parut plus tard un abus auquel on remédia en exigeant que cette rime fut double et résultat du son qui se lie immédiatement à la syllabe muette. Ainsi, les rimes de _hallebarde_ et _miséricorde_, qui étaient admises d’après le premier principe, furent proscrites d’après le second, et elles devinrent dès-lors le type proverbial des rimes défectueuses.

On dit aussi: _Cela rime comme bûche et poche.—Cela rime comme corne et lanterne._

=HARDI.=—_Hardi comme un saint Pierre._

Cela se dit d’une personne qui nie effrontément une chose, comme fit saint Pierre, lorsqu’il renia trois fois Jésus-Christ.

=HARENG.=—_La caque sent toujours le hareng._

Proverbe qu’on applique à une personne qui, par quelque action ou par quelque parole, fait voir qu’elle retient encore quelque chose de la bassesse de son origine ou des mauvaises impressions qu’elle a reçues.—On dit aussi: _Le mortier sent toujours les aulx_.

_Quo semel est imbuta recens servabit odorem Testa diu._ (HORACE, liv. I, épit. 2.)

=HARO.=—_Crier haro sur quelqu’un._

C’est se récrier avec indignation sur ce qu’il fait ou dit mal à propos.—L’opinion la plus accréditée sur le mot _haro_ est celle qui le fait dériver de Rol ou Rollon, chef des Normands, qui, en vertu du traité de Saint-Clair sur Epte, en 912, se fit baptiser pour épouser Giselle, fille de Charles-le-Simple, et devint le premier duc de Normandie sous le nom de Robert, parce que Robert, duc de France et de Paris, lui avait servi de parrain. Rollon fut, dit-on, après sa conversion, un souverain si zélé pour le maintien de l’ordre et de la justice, et si redouté des méchants, que son nom seul prononcé réprimait leurs entreprises. Les lois qu’il fit contre le vol furent si exactement observées, qu’on n’osait même ramasser ce qu’on trouvait, dans la crainte d’être accusé de l’avoir dérobé. Un jour, qu’il chassait dans la forêt de Roumare, un seigneur franc, qui était parmi les officiers de sa suite, lui ayant dit qu’il se croirait perdu s’il avait le malheur de passer tout seul, de nuit, dans cette forêt: vous avez tort, répondit le duc, car vous y seriez en sureté comme chez vous. En même temps il détacha un collier d’or qu’il portait à son cou, et le suspendit à un arbre, en jurant qu’aucun homme n’aurait la hardiesse d’y toucher. En effet, trois ans après, lorsqu’il mourut, le collier était encore suspendu à l’arbre d’où on le retira pour le mettre dans son cercueil. On a conclu de ces divers traits et de la ressemblance qu’il y a entre l’exclamation _ha! Rol_ et _haro_ que ce dernier mot, ainsi que l’usage de faire arrêt sur quelqu’un ou sur quelque chose était un reste d’invocation à Rol ou Rollon. Cependant l’usage et le mot existaient avant le prince normand; ce qui a fait croire à quelques auteurs qu’il fallait les rapporter à Harold, prince danois, qui était grand conservateur de la justice à Mayence, en 815; mais c’est encore une erreur. _Haro_ est un dérivé du verbe celtique _haren_ (crier, appeler en aide), et il est le même que son homonyme _harau_ qui signifie secours. On trouve dans le _Vieux Testament en vers_: _harau, harau, je me repens_.

Quant à l’usage de faire arrêt pour procéder ensuite en justice, il était connu des Romains qui le nommaient _quiritatio quiritum_. Lorsqu’ils étaient injustement opprimés, du temps de la république, ils invoquaient par une plainte publique l’assistance des citoyens; et du temps de l’empire, ils s’écriaient: _O César!_ ce dernier cri était si respecté qu’après qu’il avait été proféré, on cessait toute poursuite pour recourir à la décision de l’empereur, même quand il s’agissait d’un criminel que l’on conduisait au supplice. Nous voyons, dans le III^e livre du roman d’Apulée, que l’_âne d’or_, en traversant un village, s’efforça de faire entendre ce cri pour être délivré des voleurs qui l’emmenaient. Il prononça assez distinctement _ô_ à plusieurs reprises, mais il ne put venir à bout de dire _César_.

La clameur de _haro_ fut si révérée en Normandie, que lorsqu’on allait enterrer Guillaume-le-Conquérant dans l’église de Saint-Étienne de Caen, qu’il avait fait bâtir, un bourgeois de la ville nommé Ascelin, fit suspendre les funérailles par cette clameur. Il disait que l’emplacement de cette église avait été usurpé sur le champ de son père Arthur par le prince, et il s’opposait à ce que l’usurpateur y fût inhumé. On vérifia le fait à l’instant, et on donna soixante sols à Ascelin pour la place de la sépulture, avec promesse de lui payer dans quelque temps le reste de sa terre.

=HATE.=—_La trop grande hâte est cause du retardement._

_Qui nimiùm properat seriùs absolvit_ (Tite-Live, lib. XXII, c. 39). _Qui se hâte trop finit plus tard._

_Festinatio tarda est_ (Q. Curt., lib. IX, c. 9). _On se retarde par trop de précipitation._

_Ipsa se velocitas implicat_ (Senec., _Épist._ 44). _L’extrême promptitude s’embarrasse elle-même._

=HATER.=—_Qui se hâte trop se fourvoie._

On ne fait bien les choses qu’à propos, en y employant le temps et les soins nécessaires. La précipitation gâte tout; _elle est imprévoyante et aveugle_. _Festinatio improvida et cæca_ (Tite-Live, lib. XXII, c. 5).

Il y a un proverbe grec rapporté par Aristote, et passé dans la langue latine en ces termes: _Canis festinans cæcos parit catulos. Le chien en se hâtant fait des petits aveugles._ Ce proverbe est fondé sur l’opinion erronée que le chien qui se presse trop dans l’acte de la génération risque de produire des petits difformes.

=HAUBERGEON.=—_Maille à maille se fait le haubergeon._

Pour exprimer qu’on doit faire les choses avec ordre et les unes après les autres, ou qu’en faisant de petites épargnes, on peut amasser beaucoup de bien.—Le haubergeon, ancienne arme défensive, était une espèce de cotte ou de chemise de mailles faite de plusieurs petits anneaux de fer accrochés ensemble.

=HERBE.=—_Mauvaise herbe croît toujours._

Proverbe qu’on applique par plaisanterie aux enfants qui croissent beaucoup. Les Espagnols disent: _yerva mala no la empece la elada_. _A mauvaise herbe la gelée ne nuit point._

_Sur quelle herbe avez-vous marché?_

C’est ce qu’on dit à quelqu’un qui se livre à des saillies de mauvaise humeur ou de folle gaîté, sans qu’on sache pour quel motif.—On avait jadis tant de foi à la vertu de certaines herbes qu’on les croyait capables d’opérer par le seul contact. Telle herbe égarait le voyageur qui avait marché dessus (elle se nommait l’_herbe de fourvoiement_); telle autre le rendait furieux, telle autre le rendait fou, etc.: de là l’expression proverbiale.—Les Romains disaient d’un homme prêt à s’emporter sans raison: _Il a marché sur une pierre mordue d’un chien enragé_. _Tetigit lapidem a cane morsum._

_Manger son blé en herbe._

Dépenser d’avance son revenu.—Les Italiens disent: _Mangiare l’agresto il giugno_. _Manger le verjus au mois de juin._—Un dissipateur demandait à un médecin pourquoi les matières qu’il rendait étaient vertes. C’est, répondit l’esculape, parce que _vous avez mangé votre blé en herbe_.

_Écouter l’herbe lever._

Expression dont on se sert quelquefois pour indiquer une attention scrupuleuse et niaise, comme le serait celle d’une personne qui prêterait l’oreille au bruit de la végétation. L’extrême finesse d’ouïe nécessaire pour entendre ce bruit a été attribuée à un compagnon de Fortunatus dans le roman de ce nom.

_Il y a employé toutes les herbes de la Saint-Jean._

Expression très usitée en parlant de quelqu’un qui a usé de toute sorte de remèdes pour se guérir de quelque maladie, ou qui a mis en œuvre tous les moyens imaginables pour réussir dans quelque affaire. Elle est fondée sur une croyance superstitieuse qui attribuait des vertus merveilleuses à certaines plantes cueillies le jour de la Saint-Jean, dans l’intervalle qui s’écoule entre les premières lueurs de l’aurore et le lever du soleil. Non-seulement on regardait ces plantes comme un excellent spécifique, mais on se figurait qu’elles pouvaient préserver du tonnerre, des incendies et des maléfices. Les femmes qui n’avaient point d’enfants en fesaient des ceintures qu’elles portaient dans l’espoir de devenir fécondes. (Thiers, _Trait. des superst._, liv. IV, c. 3, et liv. V, c. 3.—L. Joubert, _Erreurs popul._, liv. II, c. 2.)

=HÈRE.=—_C’est un pauvre hère._

C’est un homme sans mérite, sans considération, _un pauvre sire_. Ce mot est dérivé de l’allemand _Herr_, qui signifie Seigneur. Une métathèse de sens fort commune en a fait en français un terme de mépris. C’est ainsi que deux autres mots allemands fort nobles, _ross_ et _buch_, coursier et livre, sont devenus chez nous _rosse_ et _bouquin_.

=HÉRÉSIE.=—_Un sot ne fait point d’hérésie._