Part 37
Cette tradition sur le gibet de Montfaucon rappelle celle des Romains sur le _cheval Séien_. C’était un superbe animal qu’une généalogie fabuleuse fesait descendre des chevaux de Diomède qui dévorèrent leur maître; et l’on croyait que la destinée avait voulu qu’il eût une sorte de ressemblance avec ces chevaux, en attachant fatalement à sa possession la perte de son possesseur. Cnéius Séius, à qui il appartint d’abord, fut livré au bourreau par Marc-Antoine. Dolabella, qui en fit l’acquisition, périt bientôt après de mort violente. Deux autres acquéreurs, Cassius et Marc-Antoine, l’auteur du supplice du premier propriétaire, eurent une fin tragique. Enfin, un cinquième, Nigidius, se noya avec ce funeste cheval, en traversant la rivière de Marathon; et le souvenir de tant de malheurs passa en proverbe. On disait à Rome d’un homme poursuivi par une fatalité constante qui ne lui permettait de réussir en rien: _Equum habet seianum_; _il a le cheval séien ou le cheval de Séius_.
_Si le gibet avait une bouche comme il a des oreilles, il appellerait à lui bien des gens._
Ce vieux proverbe, tombé en désuétude, est fondé sur un usage de la législation pénale d’autrefois: le bourreau coupait les oreilles des filous repris de justice, ce qui s’appelait _essoriller_, et il les clouait au gibet. Ce supplice fut infligé, sous Charles VIII, à Dojac, qui avait été l’un des ministres de Louis XI.—En Angleterre, les auteurs qui déplaisaient au gouvernement étaient attachés au pilori par les oreilles; et une telle punition fut en vigueur jusque sous le protectorat de Cromwell.
=GILLE.=—_Faire Gille._
S’esquiver, s’enfuir. On prétend que cette façon de parler fait allusion à la conduite de saint Œgydius, dont on a transformé le nom en celui de saint Gille, prince qui prit la fuite pour ne pas être forcé d’accepter la couronne qu’on lui offrait.
On trouve dans le _Ménagiana_ l’exorde d’un sermon qui fut prêché, le jour de la fête de ce saint, par le père Boulanger, surnommé le _petit-père André_. Je pense que mes lecteurs ne seront pas fâchés que je le rapporte ici. «Messieurs, s’écria le facétieux prédicateur, quoiqu’il soit ordinaire de trouver du niais partout où il y a du _Gille_, témoin le proverbe si commun, _Gille le niais_, il n’en est cependant pas ainsi du grand saint dont nous célébrons la mémoire; car, s’il a été _Gille_, il n’a point été niais; au lieu que la plupart des chrétiens d’aujourd’hui sont tous des niais, par cela même qu’ils ne sont pas des _Gilles_. C’est, messieurs, ce que je me propose de vous faire voir dans mon discours, dont voici tout le plan et toute l’économie. _Gille_ n’a point été niais, parce qu’il a été assez avisé pour devenir un saint: première proposition. Vous serez tous des niais, qui tomberez sottement dans les filets du diable, si vous ne changez de vie et ne devenez des _Gilles_, comme votre glorieux patron: seconde proposition. Voilà les deux raisons qui feront le partage de ce discours, après que nous aurons imploré le secours de celle qui fit _faire Gille_ au diable, lorsque l’ange lui dit: _Ave, Maria_, etc.»
=GLACE.=—_Rompre la glace._
Lever les premières difficultés dans une affaire, hasarder une première démarche, une tentative qui exige de la hardiesse, et de la fermeté.—Cette expression, traduite du latin _scindere glaciem_, est une métaphore prise, suivant Érasme, de la coutume des marins qui, se trouvant arrêtés au passage de quelque fleuve gelé, envoient des hommes en avant, pour rompre la glace et frayer le chemin.
=GLOSE.=—_La glose d’Orléans est pire que le texte._
Les Orléanais ont de l’esprit, mais ils l’ont tourné à la raillerie; et c’est probablement ce qui leur a valu l’épithète de _guépins_ (voyez ce mot), et a donné lieu au proverbe que _la glose d’Orléans est pire que le texte_; car le propre des railleurs est d’ajouter toujours quelque chose aux faits qu’ils rapportent, ce qui s’appelle broder et détruire le texte par la glose. Telle est l’explication que Lemaire, dans ses _Antiquités d’Orléans_, ch. 19, donne de ce proverbe cité dans une lettre de Jean de Cervantes, évêque de Ségovie, au pape Æneas Sylvius, dans la _Forêt nuptiale_ de Jean Nevizan (liv. V, n. 25), et dans les _Instituts_ de Pierre de Belle-Perche, en latin, _de Bellâ perticâ_ (liv. IV, tit. 6). Ce dernier auteur dit: _Glossa Aurelianensis est quæ destruit textum_. _La glose d’Orléans est celle qui détruit le texte._
=GNAC.=—_Il y a du gnac._
C’est-à-dire quelque chose de suspect dont il faut se défier. Cette locution rappelle l’histoire d’un courtisan qui, sortant des appartements du Louvre, cherchait vainement son manteau à l’endroit où il l’avait déposé. Il demanda quelles étaient les personnes qui étaient sorties avant lui, dans l’espérance qu’il pourrait le retrouver chez quelqu’une d’elles; mais comme il entendit nommer un gentilhomme gascon dont le nom se terminait en _gnac_: Ah! s’écria-t-il, puisqu’il y a du _gnac_, mon manteau est perdu.—Regnier a fait allusion à ce trait dans le vers suivant:
En mémoire aussitôt me tomba la Gascogne. (Sat. X.)
Notez que _gasconner_ s’est dit autrefois pour escamoter, et qu’il a été employé dans ce sens par Brantôme.
=GODARD.=—_Servez M. Godard! sa femme est en couches._
Le nom de _Godard_, que le peuple aujourd’hui donne spécialement au mari d’une femme en couches, signifiait autrefois un homme adonné aux plaisirs de la table, habitué à prendre toutes ses aises. C’était un synonyme de _Godon_, autre vieux mot que le prédicateur Olivier Maillard a employé dans plusieurs de ses sermons, notamment dans le vingt-quatrième, où le mauvais riche est appelé _Unus grossus godon qui non curabat nisi de ventre_; _un gros godon qui n’avait cure que de son ventre_.
Le proverbe a deux acceptions très distinctes. Si on l’applique à un homme à qui un enfant vient de naître, c’est une formule de félicitation équivalente à un _Gloria patri_, une exclamation d’amical et joyeux enthousiasme en faveur de la paternité. Dans tous les autres cas, c’est une ironie emphatique contre les prétentions d’un paresseux qui voudrait qu’on lui fît sa besogne, ou d’un indiscret qui, en réclamant quelque service, montre une exigence déplacée, ou bien encore d’un impertinent qui se donne des airs de commander.
Ce proverbe est venu sans doute de ce que, autrefois, dans le Béarn et dans les provinces limitrophes, le mari d’une femme en couches se mettait au lit pour recevoir les visites des parents et des amis, et s’y tenait mollement plusieurs jours de suite, pendant lesquels il avait soin de se faire servir des mets succulents. Une telle étiquette, désignée par l’expression _Faire la couvade_, qui en indique clairement le motif, se rattachait probablement à quelque tradition du culte des Géniales, dieux qui présidaient à la génération. Elle n’était pas moins ancienne que singulière. Apollonius de Rhodes (_Argaunotiq._, ch. II), en signale l’existence sur les côtes des Tiburéniens, où _les hommes_, dit-il, _se mettent au lit quand les femmes sont en couches, et se font soigner par elles_. Diodore de Sicile et Strabon rapportent qu’elle régnait de leur temps en Espagne, en Corse et en plusieurs endroits de l’Asie, où elle s’est conservée parmi quelques tribus de l’empire Chinois. Les premiers navigateurs qui abordèrent au Nouveau-Monde l’y trouvèrent établie, et il n’y a pas longtemps qu’elle était encore observée par les naturels du Mexique, des Antilles et du Brésil.
La locution populaire _Faire l’accouchée_, c’est-à-dire se tenir au lit par oisiveté et mollesse, prendre ses aises, se délicater, ne serait-elle pas venue aussi d’une allusion à l’usage de la _couvade_?
=GOGO.=—_Avoir tout à gogo._—_Vivre à gogo._
Avoir tout en abondance.—Vivre à son aise, dans l’abondance—_Gogo_ est une réduplication du celtique _go_, qui signifie: _beaucoup_, _en profusion_. Les Anglais disent: _To be born with a silver spoon in the mouth_. _Être né avec une cuiller d’argent à la bouche._
=GONIN.=—_C’est un maître Gonin._
Un homme fin, rusé, fourbe. Regnier a dit (sat. X):
Pour s’assurer si c’est ou laine, ou soie, ou lin, Il faut en devinaille être _maître Gonin_.
Sur quoi Brossette fait celle remarque: «Brantôme, vers la fin du premier volume de ses _Dames galantes_, parle d’un _maître Gonin_, fameux magicien, ou soi-disant tel, qui, par les tours merveilleux de son art, divertissait la cour de François I^{er}. Un autre _maître Gonin_, petit-fils du précédent, et beaucoup moine habile si l’on en croit Brantôme, vivait sous Charles IX. Delrio, tome II de ses _Disquisitions magiques_, en rapporte un fait par où, s’il était véritable, le petit-fils ne cédait en rien au grand-père»[50].
Il y avait aussi, sous Louis XIII, un nouveau _maître Gonin_, habile joueur de gobelets qui se tenait sur le Pont-Neuf. Mais ce n’est pas la dextérité de ces personnages célèbres dans les rues de Paris qui a donné lieu à l’expression proverbiale. Elle est plus ancienne qu’eux. Le nom de _Gonin_ d’ailleurs n’est point patronymique; il vient de _gone_, qui signifiait particulièrement une robe de moine, dans l’ancienne langue romane, et il a servi à désigner ceux qui portaient cette robe. Un _tour de maître Gonin_, c’est proprement un tour de moine.
=GORGE.=—_Faire rendre gorge à quelqu’un._
C’est l’obliger à rendre ce qu’il a pris illicitement; métaphore empruntée de la fauconnerie, où l’on appelle _gorge_ la mangeaille de l’oiseau de proie, qui se la voit souvent arracher du jabot par le fauconnier, lorsque celui-ci veut qu’il chasse.
_L’oiseau ne vole pas sur sa gorge._
Au propre, l’oiseau ne vole pas à la poursuite du gibier, quand il est repu; au figuré, l’on ne doit pas se livrer à un violent exercice en sortant de table.
_Faire une gorge chaude de quelque chose._
_Gorge chaude_ est un terme de vénerie par lequel on désigne la viande du gibier vivant ou récemment tué qu’on donne aux oiseaux de proie; et c’est parce que ces oiseaux sont très friands d’une telle curée, qu’on a dit des personnes qui se réjouissent d’une chose, qu’_elles en font une gorge chaude_ ou _des gorges chaudes_.
=GOUJON.=—_Avaler le goujon._
Se laisser attraper, se laisser prendre à une supercherie, à un conte, comme font M. et madame Oronte dans la comédie de _Crispin rival_, lorsqu’ils ajoutent foi à deux fripons de valets qui leur parlent de deux étangs où l’on pêche tous les ans pour 2,000 francs de goujons.
=GOUSSAUT.=—_C’est un franc Goussaut._
Un seigneur de la cour de Louis XIII fesait une partie de piquet dans un cercle. Ayant reconnu qu’il n’avait pas bien écarté, il s’écria: _Je suis un franc Goussaut_. Or, _Goussaut_ était le nom d’un président qui jouait très mal et qui passait pour un imbécile. Ce président se trouvait par hasard derrière le joueur, qui ne le croyait pas si près. Choqué de l’expression, il répondit avec colère: Vous êtes un sot. Et l’autre repartit, sans se déconcerter: Vous avez raison; c’est précisément cela que j’ai voulu dire.
On a prétendu que la locution a dû son origine à cette anecdote, mais elle a été prise indubitablement de la fauconnerie, où le terme de _goussaut_ s’emploie pour désigner un oiseau peu allongé et trop lourd pour la volerie, comme la buse.
=GOÛT.=—_Il ne faut pas disputer des goûts._
Voltaire a expliqué ainsi ce proverbe: «On dit qu’_il ne faut point disputer des goûts_, et on a raison, quand il n’est question que du goût sensuel, de la répugnance qu’on a pour une certaine nourriture, de la préférence qu’on donne à une autre: on n’en dispute point, parce qu’on ne peut corriger un défaut d’organes. Il n’en est pas de même dans les arts: comme ils ont des beautés réelles, il y a un bon goût qui les discerne, et un mauvais goût qui les ignore; et on corrige souvent le défaut d’esprit qui donne un goût de travers. Il y a aussi des ames froides, des esprits faux, qu’on ne peut ni échauffer, ni redresser. C’est avec eux qu’il ne faut point disputer des goûts, parce qu’ils n’en ont point.»
=GOUTTE.=—_La goutte est comme les enfants des princes; on la baptise tard._
On se contentait d’ondoyer les enfants des princes du sang au moment de leur naissance, et on ne les baptisait que lorsqu’ils avaient atteint l’âge de douze ans[51]. C’est ce qui a fait dire que la goutte leur ressemble, d’après la peine qu’éprouvent les goutteux à convenir qu’ils sont travaillés de cette maladie.—_Les goutteux sont martyrs avant d’être confesseurs_, dit un autre proverbe plus ancien.
_Goutte tracassée est à demi-pansée._
L’exercice est un bon remède contre la goutte.
_Au mal de la goutte_ _Le mire ne voit goutte._
Ovide a dit la même chose dans ce vers:
_Tollere nodosam nescit medicina padagram._
_Mire_ est un vieux mot qui signifie médecin et chirurgien.
_La goutte vient de la feuillette ou de la fillette._
Jeu de mots proverbial que répétait souvent l’historien Mézeray, qui passe pour en être l’auteur.
=GRÂCE.=—_Donner le coup de grâce à quelqu’un._
Faire quelque chose qui achève de le perdre, de le ruiner.—On appelait autrefois _coup de grâce_, le coup que le bourreau donnait sur l’estomac à un criminel roué vif, afin d’abréger ses souffrances.
_Apprêter la table bien fournie à la bonne grâce._
Expression citée dans les _Adages de l’Ancien et du Nouveau Testament_ par le jésuite Martin Del Rio, qui la regarde comme une allusion au culte de _bonne grâce_ ou bonne fortune à laquelle on consacrait des tables couvertes de mets exquis, pour se ménager ses faveurs. Cette expression, dont se servent les villageois, dans quelques localités du midi de la France, pour dire bien traiter ses convives, leur prodiguer les délices de la bonne chère, était généralement usitée autrefois et signifiait de plus: se donner du bon temps, jouir des douceurs de la vie, se livrer à ses joyeux penchants; toutes acceptions conformes à celles que les Latins attachaient à l’adage _indulgere genio_, que je crois devoir traduire par _choyer son bon génie_, car cet adage me paraît avoir la même origine que notre expression. Ce qui me porte à penser ainsi, c’est que le bon génie et la bonne fortune furent toujours adorés et fêtés ensemble. Ces deux divinités recevaient les mêmes honneurs, à Rome, dans un temple du Capitole, dont leurs statues, chefs-d’œuvre de Praxitèle, fesaient un des plus beaux ornements; elles avaient un autel commun dans l’antre de Trophonius; Orphée ne les a jamais séparées dans ses hymnes, et le prophète Isaïe les a réunies dans ce passage remarquable, traduit en latin d’après la version des Septante: _Qui ponitis mensam gad et impletis meni libamen_, etc. _Vous qui dressez la table pour la bonne fortune et qui préparez des libations pour le bon génie_, etc. C’est saint Jérome qui nous apprend que _gad_ signifie la bonne fortune, et _meni_ le bon génie.
=GRAIN.=—_Être dans le grain._
Être à son aise, être dans quelque affaire avantageuse.—Métaphore empruntée des animaux qui sont nourris de grain et qui en ont plus qu’il ne leur en faut.
=GRAISSER.=—_Graisser la patte à quelqu’un._
Le gagner en lui fesant un cadeau ou lui donnant de l’argent. La Mésangère a prétendu que le mot _patte_ désignait ici un pied de chevreuil ou autre bête fauve, suspendu à un cordon de porte, et il s’est fondé sur l’expression plus récente _graisser le marteau_, c’est-à-dire, donner la pièce au portier d’une maison dont on veut se faciliter l’entrée. Mais ce mot doit s’entendre de la main de l’homme qui se laisse corrompre par un présent. Dans le temps où l’on payait la dime _de carnibus porcinis_ (des chairs de porc), _Graisser la patte_ s’employait littéralement pour exprimer l’action d’un redevancier qui remettait, de la main à la main, au commissaire-dimeur quelque portion de la denrée soumise au droit, dans la vue de capter sa bienveillance ou d’apprivoiser sa rigidité[52]. Les solliciteurs donnaient aussi du lard aux personnes qu’ils voulaient intéresser en leur faveur. Le lard était au moyen-âge un mets fort estimé et il jouissait de tous les priviléges dont les poulardes du Mans et les dindes truffées sont aujourd’hui en possession.
=GRAPIN.=—_Se noyer dans la mare à Grapin._
Cette espèce de proverbe qu’on emploie en parlant d’un discoureur qui perd le fil de ses idées et reste court, est un mot de Pierre Emmanuel de Coulanges. Cet aimable chansonnier, proche parent et ami de madame de Sévigné, occupait une charge de conseiller au parlement, quoique son caractère léger et jovial le rendit peu propre aux graves fonctions de la magistrature. Un jour qu’il rapportait, aux enquêtes du palais, l’affaire d’une mare d’eau que se disputaient deux paysans, dont l’un se nommait Grapin, il s’embrouilla dans le détail des faits, et, interrompant brusquement sa narration, il dit aux juges: «Pardon, messieurs, je sens que je me noie dans la mare à Grapin, et je suis votre serviteur.» Le lendemain il vendit sa charge, et ne songea plus qu’à faire de jolies chansons et de bons diners.
=GRATTE-CUL.=—_Il n’est point de si belle rose qui ne devienne gratte-cul._
Il n’y a pas de si belle personne qui, en vieillissant, ne devienne laide. Les Italiens disent: _Non fû mai cosi bella scarpa che non diventasse brutta ciabatta_; _il n’y a jamais eu si beau soulier qui ne soit devenu laide savatte_.
_Non semper idem floribus est honos Vernis..._ (HORACE, lib. II, od. II.)
Les fleurs du printemps ne conservent pas toujours leur beauté.
=GREC.=—_Être Grec._
Les Grecs ayant de l’instruction, quand les autres peuples étaient dans l’ignorance, ont dû nécessairement passer pour habiles. De là cette expression qu’on applique à un homme fin, adroit, subtil, rusé, et même perfide. Les Romains donnaient le même sens au verbe _græcari_, _agir à la manière des Grecs_, et ils appelaient l’art de tromper, _ars pelasga_, _art des Grecs_.
On dit d’un homme peu instruit ou peu industrieux, qu’_il n’est pas grand Grec_, ou _habile Grec_.
_Passez, c’est du grec._
C’est-à-dire, ne vous occupez pas, ne vous mêlez pas de cela, car vous n’y entendez rien. Cette locution a sans doute tiré son origine de la coutume des glossateurs. On prétend que lorsqu’ils tombaient sur quelque mot grec dans les manuscrits latins, ils cessaient d’interpréter, et en donnaient pour raison que c’était du grec qui ne pouvait être lu: _Græcum est, non potest legi_.
=GREDIN.=—_C’est un gredin._
Il y avait autrefois chez les grands seigneurs des valets du dernier ordre qui se tenaient toujours sur les _gradins_, c’est-à-dire sur les degrés de l’escalier, sans jamais entrer dans l’appartement. On leur donnait à cause de cela le nom de _gredins_, corrompu de celui de _gradins_, et ce nom devint par la suite un terme injurieux, pour signifier un homme du néant, un homme sans naissance, sans bien ni qualités, un mauvais gueux.
_Gredin_ s’emploie aussi pour désigner un fripon, et l’on prétend que, dans ce sens, l’expression est une métaphore prise du chien du même nom, dont la mauvaise réputation vient de ce que les individus de la race à laquelle il appartient sont uniquement propres à quêter et à piller. Certain fournisseur du temps du directoire, ne manquait jamais d’appeler gredins ceux de ses agents qui trompaient sa confiance. Ne me parlez pas de ce gredin-là, disait-il d’un de ses employés les plus intelligents: c’est un chien qui quête, mais qui ne rapporte pas.
=GRELOT.=—_Attacher le grelot._
Faire le premier pas dans une entreprise difficile, hasardeuse. Dans la fable de La Fontaine, _Conseil tenu par les rats_, l’assemblée décide, sur l’avis de son doyen, qu’il faut attacher un grelot au cou du terrible chat Rodilard. La résolution est unanime, mais nul ne se présente pour l’exécution:
Chacun fut de l’avis de monsieur le doyen, Chose ne leur parut à tous plus salutaire. La difficulté fut d’_attacher le grelot_, L’un dit: je n’y vois point; je ne suis pas si sot; L’autre: je ne saurais; si bien que sans rien faire On se quitta.
L’expression a été popularisée par notre inimitable fabuliste; mais elle n’est pas de son invention. Il y a un proverbe chinois qui dit: _Celui qui a attaché le grelot doit le détacher_. Celui qui a commencé une entreprise doit la terminer.
=GRENIER.=—_Quand la maison est trop haute, il n’y a rien au grenier._
Quand une personne a la taille trop élevée, elle a la tète vide. C’est une opinion fort ancienne et fort répandue que la nature développe le corps outre mesure aux dépens de l’esprit, et que ce qu’elle ajoute au premier elle le retranche au second: _Quod corporis addit moli detrahit ingenio natura_.—Un proverbe latin traduit du grec dit: _Amens qui longus, un homme grand est un sot_.
Le petit abbé Cosson, disputant un jour avec un impertinent de haute taille et de peu d’intelligence, finit brusquement par lui dire: «Brisons là, monsieur; un rez-de-chaussée ne peut pas tenir tête à six étages.» Comme son interlocuteur n’avait pas l’air de comprendre: «Rien n’est plus semblable, ajouta-t-il, qu’un homme de six pieds et une maison de six étages. C’est toujours le sixième qui est le plus mal meublé.»
Le chancelier Bacon avait fait la même comparaison avant lui. Interrogé par Jacques I^{er} sur ce qu’il pensait d’un ambassadeur français, homme fort grand, à qui ce roi venait de donner audience: «Sire, répondit-il, les gens de cette taille sont quelquefois semblables aux maisons de cinq ou six étages, dont le plus haut appartement est d’ordinaire le plus mal garni.»
=GRENOBLE.=—_Faire la reconduite de Grenoble._
C’est accompagner quelqu’un à coups de pierres; le renvoyer en le maltraitant.
Quelques-uns pensent que ce dicton est né d’une allusion à l’échec qu’éprouva Lesdiguières, lorsque, voulant surprendre Grenoble, il en fut repoussé à coups de pierres. Quelques autres le font venir des rixes si fréquentes, dans cette ville, entre les compagnons du devoir et les cordonniers, dont les uns voulant chasser les autres, les poursuivent à coups de pierres.
=GRENOUILLE.=—_Faire le métier de la grenouille._
C’est boire et babiller; double occupation des ivrognes.
_Il n’est pas cause que les grenouilles n’ont point de queue._
On sait que les petits des grenouilles, ou les tétards, ont une longue queue qui disparaît à mesure que leur corps se développe. C’est sur ce changement, regardé par le peuple comme un phénomène merveilleux, qu’est fondé le dicton, dont on se sert ironiquement pour signifier qu’un homme ne fait rien d’extraordinaire, qu’il n’a pas la moindre intelligence.
=GRIBOUILLE.=—_Il est fin comme gribouille, qui se cache dans l’eau, de peur de la pluie._
On trouve dans le recueil de Philippe Garnier: _Il est aussi sot que Dorie, qui se cache dans l’eau, de peur de la pluie_. _Gribouille_ et _Dorie_ sont des êtres imaginaires, des types de la sottise de certaines gens qui, pour éviter un inconvénient, se jettent dans un autre inconvénient encore plus grand.—On dit aussi, _c’est un gribouille_, pour un sot, un imbécile, un niais. Borel pense que ce nom vient du grec γρυτοπώλης (regrattier, fripier). D’autres le croient forgé à plaisir.
=GRIGOU.=—_C’est un grigou._
Un misérable qui n’a pas de quoi vivre; un avare fieffé qui se refuse jusqu’au nécessaire. Ce mot dit Roquefort, vient de l’italien _grieco_, ou de l’espagnol _griego_, qui a la même signification. L’abbé Morellet le fait dériver du latin _gregarius_.
=GRINGALET.=—_C’est un gringalet._
On se sert beaucoup de cette expression pour désigner, au physique, un homme maigre, fluet, et au moral, un homme sans aveu, sans consistance, sans considération. Nos lexicographes ne regardent pas ce mot comme français, car aucun ne le cite. On peut croire pourtant qu’il l’est ou du moins qu’il l’a été, puisqu’il se trouve dans Perceval.
=GRIVE.=—_Soûl comme une grive._