Part 36
On sait que cette expression, employée figurément et dans un sens politique, naquit à l’époque où le cardinal de Mazarin gouvernait la France. Voici l’origine qu’elle eut, suivant Ménage. Le duc d’Orléans, dit cet auteur, s’était rendu au parlement pour empêcher qu’on y mît en délibération quelques propositions qu’il jugeait désavantageuses au ministère. Le conseiller Le Coigneux de Bachaumont engagea alors plusieurs de ses confrères à remettre la chose à une autre séance à laquelle le prince n’assisterait pas, et il ajouta qu’il fallait imiter les _frondeurs_ qui ne frondaient pas en présence des commissaires, mais qui frondaient en leur absence, malgré les défenses de ceux-ci. (Ces _frondeurs_ étaient des enfants de Paris qui, divisés par bandes armées de frondes, s’attaquaient à coups de pierres, prenaient la fuite quand ils voyaient accourir les agents de la police, et revenaient sur le champ de bataille, aussitôt qu’ils ne les apercevaient plus.) Quelques jours après, Le Coigneux de Bachaumont, entendant opiner quelques membres du parlement en faveur du ministre, dit qu’il allait _fronder_ cet avis. Ses amis applaudirent à l’expression; Marigny de Nevers, poète satirique, l’employa dans ses vaudevilles contre Mazarin, et de là vinrent les mots _frondeur_ et _fronde_, dont le premier servit à désigner tout opposant aux actes de ce ministre, et le second le parti de l’opposition.
=FUMÉE.=—_Il n’y a point de feu sans fumée._
Quelque précaution qu’on prenne pour cacher une passion vive, on ne peut s’empêcher de la laisser paraître. Quelquefois même on la découvre par le soin qu’on met à la tenir secrète.
_Il n’y a point de fumée sans feu._
En général, il ne court point de bruit qui n’ait quelque fondement. Les Italiens disent: _Non si grida mai al lupo ch’ egli non sia in paese_. _On ne crie jamais au loup qu’il ne soit dans le pays._
_La fumée s’attache au blanc._
La calomnie s’attache à la vertu; elle noircit l’innocence.
_La fumée suit_ ou _cherche les belles_.
Ce proverbe est fort ancien, car il se trouve dans un passage d’Athénée (_Deipnos._ liv. VI), où un parasite dit: _Comme la fumée je vole aux belles_. Gilbert Cousin qui le rapporte ainsi en latin, _Fumus pulchriorem persequitur_, n’en donne pas l’origine. Il se pourrait qu’il fût venu de ce que les belles, mettant d’ordinaire plus de recherche que les autres dans leur parure, font choix d’étoffes blanches ou brillantes, dont la fumée ternit facilement le lustre. Il s’applique par plaisanterie aux personnes qui se plaignent de la fumée; mais il se prend quelquefois dans une acception morale, pour signifier que l’envie poursuit le mérite.
=FUMIER.=—_L’œil du fermier vaut fumier._
La surveillance du fermier ou du maître, dans la culture de ses terres, sert autant que les engrais pour les rendre productives. Caton le censeur la regardait comme le fondement de l’économie rurale, et la recommandait en disant: _Frons occipitio prior_; ce que Pline le naturaliste a expliqué par cette remarque: _Frontem domini plus prodesse quam occipitium non mentiuntur. On a bien raison de dire que le front du maître est plus utile que son occiput._
=FURIE.=—_La furie française._
Cette expression date, dit-on, de la bataille de Fornoue que Charles VIII remporta, en 1495, sur les troupes réunies du pape, de l’empereur et de la république de Venise. Les ennemis, au nombre de trente-cinq à quarante mille hommes, furent culbutés par seize mille Français et prirent la fuite, incapables de se rallier, en s’écriant: _Non possiamo resistere a la furia francese_; paroles que Le Tasse a rappelées dans le septième chant de la _Jérusalem délivrée_, pour caractériser la valeur impétueuse de notre nation, l’_impeto franco_.
Quelque accréditée que soit l’origine que je viens de rapporter, elle ne me paraît pas admissible. _La furie française_ était proverbiale longtemps avant la bataille de Fornoue. Gilbert Cousin, qui écrivait trente-cinq ans après cet événement, n’en a pas même parlé dans l’article de ses Adages intitulé: _Gallica furia_. Il a donné pour fondement à cette expression la remarque faite par César et par quelques autres historiens, que les habitants des Gaules ont toujours été à la guerre plus que des hommes dans le premier choc, et moins que des femmes dans le second. «Telle est la nature et la complexion des François, dit Rabelais (liv. IV, ch. 48), qu’ils ne valent qu’à la première poincte; lors ils sont pires que des diables: mais s’ils séjournent, ils sont moins que femmes.»
Aristote a donné le nom d’_audace Celtique_ à cette intrépidité qui fait qu’on se précipite dans le danger en se jouant de sa vie.
=FUSEAU.=—_Le fuseau doit suivre le hoyau._
La femme doit filer quand l’homme pioche; il ne faut pas qu’elle reste oisive quand il travaille.
=FUSÉE.=—_C’est une fusée difficile à démêler._
C’est une intrigue qui n’est pas aisée à débrouiller; c’est une affaire qui cause beaucoup d’embarras. Allusion à la difficulté qu’on éprouve, en filant, à démêler la filasse qui garnit la quenouille.—Cette expression métaphorique est fort ancienne et se trouve dans beaucoup de langues. Elle fut employée heureusement par l’eunuque Narsès, à qui l’impératrice Sophie avait envoyé une quenouille avec un fuseau, en lui faisant dire qu’un demi-homme comme lui devait filer avec les femmes, au lieu de commander les armées. Les victoires de Narsès étaient une assez bonne réponse à cette insultante raillerie; mais on prétend que, ne pouvant maîtriser son indignation à la vue des signes de la servitude domestique à laquelle il était rappelé, il s’écria fièrement: Annoncez à l’impératrice que j’accepte son présent et que je lui filerai _une fusée très difficile à démêler_. Bientôt après il tint parole, en appelant en Italie Alboin, roi des Lombards.
=FUSIL.=—_Se coucher en chien de fusil._
Expression très pittoresque et très usitée parmi le peuple pour dire: rassembler ses membres, se tenir tout pelotonné dans son lit à cause du froid.
G
=GABATINE.=—_Donner de la gabatine à quelqu’un._
C’est le tromper, lui en faire accroire, se moquer de lui. _Gabatine_ est dérivé du vieux mot _gab_ ou _gabe_, qui signifiait: raillerie, moquerie. On avait aussi autrefois le verbe _gaber_ ou _gabber_, et l’on disait dans le même sens: _gaber_ ou _gabber quelqu’un_.
=GABEGIE.=—_Il y a là dessous de la gabegie._
C’est-à-dire quelque intrigue, quelque manége, quelque artifice dont il faut se défier. «Ce mot trivial, dit M. Ch. Nodier, est d’un usage si commun dans le peuple, qu’il n’est pas permis de l’omettre dans les dictionnaires, et qu’il est du moins curieux d’en chercher l’étymologie. Il est évident qu’il nous a été apporté par les Italiens, et que c’est une des compensations de peu de valeur que nous avons reçues d’eux en échange des innombrables altérations que leur prononciation efféminée a fait subir à notre langue. _Gabegie_ ou _gabbegie_ est fait de _gabba_ et de _bugia_, ruse et mensonge.»
=GALBANUM.=—_Donner du galbanum à quelqu’un._
Lui donner de fausses espérances, l’amuser par de vaines promesses.—Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, vient de ce que, pour faire tomber les renards dans le piége, on y met des rôties frottées de galbanum dont l’odeur plaît extrêmement à ces animaux et les attire. Le galbanum est une espèce de gomme produite par une plante du même nom.
=GALÈRE.=—_Qu’allait-il faire dans cette galère?_
Ce proverbe dont on fait l’application à un homme qui s’est _embarqué dans une mauvaise affaire_, doit son origine à une scène des _Fourberies de Scapin_, où le vieux Géronte, apprenant que son fils Léandre est retenu dans une galère turque, d’où il ne peut sortir qu’en donnant cinq cents écus qu’il le prie de lui envoyer, s’écrie jusqu’à six fois: _Que diable allait-il faire dans cette galère?_ Cette scène, que tout le monde connaît, est imitée d’une scène du _Pédant joué_, où le principal personnage, placé dans la même situation que Géronte, et obligé de compter cent pistoles pour le rachat de son fils, dit aussi à plusieurs reprises: _Que diable aller faire dans la galère d’un Turc?_ Mais l’imitation est bien supérieure à l’original, et si l’esprit de Cyrano de Bergerac a trouvé le refrain auquel reviennent toujours les deux avares, c’est le génie de Molière qui l’a rendu comique, et en a fait un proverbe qu’on n’oubliera jamais.
=GALIMATHIAS.=—_C’est du galimathias._
Cette expression naquit au barreau, selon le savant Huet, à l’époque où l’on plaidait en latin. Il s’agissait, un jour, d’un litige survenu au sujet d’un coq appartenant à un nommé Mathias. Certain avocat, extrêmement diffus, répéta si souvent dans son plaidoyer les mots _gallus_ et _Mathias_, que la langue finit par lui fourcher; au lieu de dire _gallus Mathiæ_ (le coq de Mathias), il dit _galli Mathias_ (Mathias du coq), ce qui égaya beaucoup l’auditoire, et donna lieu d’appeler _galimathias_ tout discours embrouillé et confus.
Il y a deux sortes de _galimathias_, disait Boileau, le _galimathias simple_, et le _galimathias double_. Le _galimathias simple_ est celui que le lecteur n’entend pas, mais que l’auteur entend; le _galimathias double_ est celui qui ne peut être entendu ni du lecteur ni de l’auteur.
Je citerai comme exemple curieux du _galimathias double_ une phrase facétieuse de Rabelais, dans laquelle cet auteur a eu probablement en vue d’imiter et de faire ressortir l’inextricable confusion des titres de parenté établis par les généalogistes. «En après Pantagruel, lisant les belles chroniques de ses ancêtres, trouva Geoffroy de Lusignan, dit Geoffroy à la grand’dent, grand-père du beau-cousin de la sœur aînée de la tante du gendre de l’oncle de la bruz de sa belle-mère, estait enterré à Maillezais, etc. (Liv. II, ch. 5.)
On lisait un jour à Voltaire une pièce de vers de la façon d’un amateur nommé M. de Gali.—Il ne manque à cet ouvrage qu’un seul mot, s’écria-t-il, c’est celui de _Mathias_, qu’il faut placer immédiatement après le nom de l’auteur.
Voltaire avait créé le terme _galithomas_, pour exprimer certaine enflure voisine du _galimathias_, qu’on trouve quelquefois dans le style de Thomas, dont Gilbert a dit:
Thomas assommant, quand sa lourde éloquence Souvent, pour ne rien dire, ouvre une bouche immense.
La réputation méritée de Thomas comme orateur et comme poète n’a pas permis que ce terme fût sanctionné par l’usage.
=GANT.=—_Jeter le gant à quelqu’un._
Le défier au combat.
_Ramasser ou relever le gant._
Accepter le défi.
Ces expressions sont venues de l’usage où l’on était autrefois de décider par les armes et en champ clos certaines affaires civiles ou criminelles. Les deux parties se présentaient devant les juges, leur exposaient les faits qui les portaient à recourir au combat judiciaire, et se donnaient réciproquement un démenti. Aussitôt après, l’une d’elles jetait à terre son _gant_ que l’autre ramassait, et, l’épée à la main, elles s’attaquaient avec fureur, jusqu’à ce que la victoire eût prononcé sur le différend.
_Avoir perdu ses gants._
Cela se dit d’une demoiselle qui a eu quelque commerce de galanterie, parce qu’autrefois un des plus grands témoignages d’amour qu’une demoiselle pût accorder à un homme qu’elle croyait épouser, c’était de lui donner ses gants. Élisabeth, reine d’Angleterre, éprise de Robert d’Évreux, comte d’Essex, lui fit présent d’un de ses gants pour qu’il le portât sur son chapeau; faveur dont elle n’honora jamais aucun autre soupirant, car on prétend qu’elle en eut un assez grand nombre, quoi qu’en dise cette épitaphe qu’elle ordonna de mettre sur son tombeau: _Ci gît Élisabeth, qui régna vierge et mourut vierge. Hic sita est Elisabeth quæ virgo regnavit, virgo obiit._ (Cambden, ad ann. 1559.)
_Vous n’en aurez pas les gants._
C’est ce qu’on dit à une personne qui annonce une chose déjà connue, qui propose un expédient déjà proposé, et qui, avec la prétention de donner du nouveau, ne donne que du vieux.—Allusion à l’usage de gratifier d’une paire de gants celui qui apportait une bonne nouvelle. Cet usage, suivant Le Duchat, est venu d’Espagne, où il est appelé la _paragante_, mot qui signifie proprement _pour des gants_, et qui se trouve employé comme synonyme de récompense dans ces vers de Molière:
Dessus l’avide espoir de quelque _paragante_ Il n’est rien que leur art avidement ne tente.
En France, les bourgeois donnaient des gants, et les grands seigneurs donnaient quelque pièce de l’habillement; cela avait lieu surtout au treizième et au quatorzième siècle. On sait que Duguesclin se dépouillait fort souvent de sa robe pour en faire présent au gentilhomme ou au trouvère qui lui apportait bon message ou plaisir, et que ceux-ci le remerciaient de sa magnificence en épelant son nom en rasades, c’est-à-dire en vidant un nombre de coupes égal à celui des lettres de ce noble nom.
Cette coutume de récompenser par des vêtements est de toute antiquité; il n’y a guère de peuple chez lequel elle n’ait été pratiquée: je me bornerai à citer les Grecs, les Romains et les Arabes. Aristophane parle d’un habit qu’on devait donner à un poète pour avoir chanté les louanges d’une cité. Martial nous dit qu’à Rome on gratifiait les poètes d’habits neufs. En Arabie, on fesait de semblables cadeaux, et Mahomet donna son manteau au poète Kaab. En Orient, on donne encore des fourrures et des étoffes.
=GAUTIER ET GARGUILLE.=—_Se moquer de Gautier et de Garguille._
Se moquer de tout le monde. Regnier a dit (sat. XIII):
Au reste, n’épargnez ni Gaultier ni Garguille.
«Gaultier et Garguille étaient deux bouffons qui jouaient dans les farces avant que le théâtre français se fût perfectionné. Leurs noms ont passé en proverbe pour signifier des personnes méprisables et sans distinction. L’auteur du _Moyen de parvenir_ a dit dans le même sens: _Venez, mes amis, mais ne m’amenez ni Gaultier ni Guillaume_. Celle façon de parler est moins ancienne que l’autre; car on trouve _Gautier et Garguille_ dans le premier des contes imprimés sous le nom de Bonaventure des Periers, dont la permission d’imprimer est de l’an 1557: _Riez_, dit-il, _et ne vous chaille si ce fut Gaultier ou si ce fut Garguille_.» (M. Viollet Le Duc, Commentaire de Regnier.)
=GELER.=—_Plus il gèle, plus il étreint._
Plus il arrive de maux, plus il est difficile de les supporter.
=GÉNIE.=—_Il n’y a point de génie sans un grain de folie._
_Nullum magnum ingenium sine mixturâ dementiæ_, dit Sénèque, qui attribue cette pensée à Aristote; cependant Aristote n’a exprimé cette pensée d’une manière formelle dans aucun de ses ouvrages. Mais dans un de ses problèmes, il s’est proposé une question qui la renferme implicitement, et qui peut avoir donné lieu au résultat présenté par Sénèque: cette question est énoncée ainsi: «Pourquoi ceux qui se sont distingués, soit en philosophie, soit en politique, soit en poésie, soit dans les arts, ont-ils tous été mélancoliques?» (_Probl._, sect. 30.)
Platon fait entendre aussi qu’on se flatte vainement d’exceller dans un art, surtout dans la poésie, si, guidé seulement par les règles, on ne se sent transporté de cette fureur presque divine qui est en ce genre le caractère le plus sensible et le moins équivoque d’une véritable inspiration.
En effet, sans l’enthousiasme, sans cette fièvre de l’ame, il n’est point de productions immortelles dans les arts imitatifs, et un poète, un musicien, un peintre, un statuaire, n’enfantent rien qui frappe, qui émeuve, qui transporte; en un mot, tout ce qui est sublime, tout ce qui surpasse la nature, est le fruit de l’enthousiasme et quelquefois même d’une sorte de folie dont l’enthousiasme est fort près. L’histoire des beaux arts nous apprend que plusieurs artistes et écrivains célèbres furent sujets à des accès de folie causés par une exaltation d’esprit à laquelle ils durent souvent leurs plus grands succès; têtes aliénées par l’imagination. Il est sûr que les passions fortes décomposent l’être moral, et lui donnent pour ainsi dire une autre nature ou du moins une autre manière d’être, soit en bien, soit en mal.
C’est là sans doute ce qui a donné lieu au proverbe, qu’on emploie comme une sorte de reproche contre le génie, car on veut que le génie soit toujours sage, sans penser, dit, je crois, Helvétius, qu’il est l’effort des passions, rarement compatibles avec la sagesse.—Pascal remarque à ce sujet, que l’_extrême esprit est accusé de folie, et que rien ne passe pour bon que la médiocrité_.
Il faut reconnaître pourtant que les grands talents se trouvent rarement dans un homme sans de grands défauts, et que les erreurs les plus monstrueuses ont toujours été l’œuvre des plus grands génies.
=GEORGE.=—_Laissez faire à George, il est homme d’âge._
On croit que ce proverbe est un mot que répétait souvent Louis XII, pour exprimer sa confiance dans l’habileté du cardinal George d’Amboise son ministre; non que ce ministre fût réellement un homme d’âge, puisqu’il mourut à cinquante ans, mais parce qu’il déployait dans l’administration des affaires publiques une expérience comparable à celle des plus sages vieillards. _Être homme d’âge_ signifiait alors, être homme d’expérience.—Le cardinal George d’Amboise, dit Montesquieu, trouva les intérêts du peuple dans ceux du roi, et les intérêts du roi dans ceux du peuple.
_Être monté comme un saint George._
Être monté sur un cheval fort bon ou fort beau.—Saint George était né en Cappadoce, pays renommé, chez les anciens, pour les chevaux. Il est toujours représenté, suivant l’usage de l’église romaine, monté sur un cheval de bataille, armé de toutes pièces, et terrassant un dragon de sa lance. C’est ainsi qu’on le voit sur le collier de l’ordre de la jarretière, dont il est le patron. Les empereurs d’Orient l’avaient fait peindre de la même manière sur l’un des douze étendards portés dans les grandes cérémonies. Les armoiries de Russie furent aussi un saint George à cheval jusqu’en 1482, où le grand-duc Iwan III, qui avait épousé la princesse Sophie, petite-fille de Manuel II Paléologue, les quitta pour prendre celles de l’empire grec, renversé par Mahomet II, c’est-à-dire, l’aigle noir à deux têtes.
_Rendre les armes à saint George._
«Les légendaires racontent que saint George, après divers voyages, s’arrêta à Silène, ville de Lybie (quelques-uns disent à Melitène, ville d’Arménie), qui était infestée par un dragon épouvantable. Ce cavalier, armé de pied en cap, attaqua le dragon et lui passa un lien au cou. Le monstre se soumit à lui par l’effet d’une puissance invisible et surnaturelle, et se laissa conduire sans résistance; de sorte qu’_il rendit_, pour ainsi dire, _les armes à saint George_. Ce fait miraculeux est cité sous l’empire de Dioclétien, en l’année 299 de l’ère chrétienne.» (M. Viollet Le Duc, _Comment._ de Regnier.)
_Brave comme saint George._
Expression employée par plusieurs auteurs, notamment par Regnier (sat. VII).—Les chevaliers avaient choisi saint George pour patron, et ils recevaient leurs grades _au nom de Dieu et de monsieur saint George_. Ceux qui devaient se battre en duel prenaient à témoin _saint George le bon chevalier_ dans les serments qu’ils fesaient. Le cri de guerre des Anglais était _saint George_, comme celui des Français était _saint Denys_. L’historien Guido rapporte que Robert, comte de Flandre, qui se signala parmi les premiers croisés, fut appelé _filius Georgii_, _fils de saint George_, à cause de sa grande vaillance. L’église romaine avait coutume d’invoquer _saint George_, avec saint Maurice et saint Sébastien, dans les expéditions des chrétiens contre les ennemis de la foi. Le nom de _Géorgie_, donné à une province de l’Asie, est venu de ce que les habitants de cette province, en combattant les infidèles, se plaçaient toujours sous la protection de _saint George_, en qui ils avaient une confiance particulière. Gautier de Metz rappelle ce dernier fait dans les vers suivants, extraits de son roman intitulé _La mappemonde_.
Celle gent sont boin crestien, Et ont à nom _Georgien_. Car _saint George_ crient toujours, En bataille et ès estours Contre payens, et si l’aourent Sur tous outres et l’honnourent.
=GIBELET.=—_Avoir un coup de gibelet._
On sous-entend _à la tête_, et l’on suppose que la cervelle de la personne à laquelle on applique cette expression s’est éventée, comme le vin s’évente quelquefois, après que le tonneau où il est contenu a été percé avec le petit forêt qu’on appelle _gibelet_. On dit dans le même sens: _Avoir un coup de marteau_.—_Avoir un coup de hache._—_Avoir la tête fêlée._
=GIBET.=—_Le gibet ne perd jamais ses droits._
C’est-à-dire que les criminels sont punis tôt ou tard. Ce proverbe n’est pas toujours vrai, et il est démenti par cet autre, _Le gibet n’est que pour les malheureux_, dont le sens est, que les richesses et le crédit sauvent ordinairement les grands criminels.
On rapporte que Charles-Quint, passant un jour devant un gibet, ôta son chapeau pour le saluer très respectueusement. Nous avons ajourd’hui bien des gens qui seraient tentés d’en faire autant devant l’échafaud. Ils le regardent comme une des bases de la civilisation; ils pensent que, si la civilisation touche au ciel par des théorèmes, elle n’a pas sur la terre de plus solide appui que l’échafaud. C’est de la présence de cet instrument de justice que vient toute leur sécurité. Ils ressemblent trait pour trait à un homme dont voici l’histoire:—Cet homme, échappé d’un naufrage, aborde sur une côte escarpée. Le danger qu’il vient de courir remplit encore ses sens de terreur. Il se figure qu’il foule une terre inhospitalière; son imagination troublée ne lui montre que des anthropophages prêts à le dévorer; il se glisse entre les rochers et les arbres, précipitant ou suspendant ses pas tour à tour, et croyant entendre son arrêt de mort dans le moindre bruit; il arrive enfin à un endroit marqué par des traces humaines. A cette vue, il recule épouvanté; mais, ô bonheur inespéré! en se détournant, il a découvert un gibet. A l’instant, son cœur ne bat plus que de joie; il lève les yeux au ciel, et s’écrie: Dieu soit béni! je suis dans un pays civilisé.
_Malheureux comme un gibet._
Dans l’antiquité, le gibet était fait du bois de certains arbres appelés _malheureux_, maudits par la religion et réputés stériles, tels que le peuplier, l’aune et l’orme. _Infelices arbores, damnatæque religionis, quæ nec seruntur nec ferunt fructum, quales populus, alnus, ulmus._ (Pline, _Hist. nat._, lib. XXVI.) C’est probablement de là qu’est venue l’expression proverbiale.—On dit aussi: _Plus malheureux que le bois dont on fait le gibet_, ce que Pasquier a pris pour titre du chapitre 40 du livre VIII de ses _Recherches_, où il prétend que cette expression fait allusion au gibet de Montfaucon qui porta malheur à tous ceux qui le firent construire ou réparer. En effet, remarque-t-il, Enguerrant de Marigny, premier auteur de ce gibet, y fut pendu; _un général des finances_ de Charles-le-Bel, Pierre Rémy, qui ordonna de le reconstruire, y fut attaché à son tour, sous le règne de Philippe de-Valois; «et de notre temps, ajoute-t-il, Jean Moulnier, lieutenant civil de Paris, y ayant fait mettre la main pour le refaire, la fortune courut sur lui, sinon de la penderie, comme aux deux autres, pour le moins d’amende honorable, à laquelle il fut condamné.»