Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 34

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Dans le _Festin de Pierre_ par Molière (act. II, sc. 1), le paysan Pierrot dit à Charlotte: «Oh! parguienne! sans vous, _il en avait pour sa maine de fèves_.» _Maine_ est-il ici une altération du vieux mot mainée (poignée), comme le prétendent plusieurs commentateurs, ou bien du mot _mine_, mesure de capacité dont il est question dans l’expression proverbiale? Il me semble que Molière, en mettant cette expression dans la bouche d’un paysan, a voulu simplement traduire _mine_ en jargon. Du reste _maine_ et _mine_ sont égaux pour le sens général.

=FIACRE.=—_Cela n’empêche pas son fiacre d’aller._

Un cocher de fiacre avait été cité devant le parlement de Paris. Comme il ne parut pas assez coupable pour mériter une condamnation, la cour se contenta de lui dire qu’elle le blâmait; et notre homme, s’imaginant que ce blâme équivalait à une défense expresse de continuer son métier, se mit à gémir de la rigueur d’un jugement qui lui ôtait son gagne-pain; mais, averti de sa méprise, il passa subitement de la tristesse à la joie, et s’écria: Je vous demande bien pardon, messieurs les juges; blâmez-moi tant que vous voudrez, puisque _cela n’empêche pas mon fiacre d’aller_. Ces paroles firent rire, et devinrent d’un usage proverbial en parlant des gens qui vont toujours leur train, quoi qu’on dise d’eux.

=FIDELIUM.=—_Passer les choses par un fidelium._

C’est ne remplir ses obligations qu’en gros, ne s’acquitter de ce qu’on doit faire que d’une manière incomplète et nonchalante.

Suivant E. Pasquier (_Recherches_, liv. VIII, ch. 33), cette façon de parler fait allusion à la négligence de certains prêtres qui se bornent à dire une messe générale pour le repos de l’âme de plusieurs trépassés à chacun desquels ils devraient consacrer une messe particulière, et qui croient être quittes envers eux en les comprenant tous nominativement dans le _fidelium_, dernière oraison de l’office des morts.

On lit dans la _satyre Menippée_: «Les autres villes n’eussent pas brûlé du feu de la rébellion, _si leurs députés eussent passé par le même fidelium_,» c’est-à-dire si leurs députés eussent été traités de la même manière, eussent été enveloppés dans la même condamnation. Tel est le sens relatif qu’il faut donner ici à l’expression proverbiale.

=FIER.=—_Fier comme Artaban._

Cette comparaison proverbiale, qu’on applique à une personne ridicule par l’exagération de sa fierté, date seulement du dix-septième siècle, et elle fait allusion au caractère orgueilleux d’Artaban, personnage d’un roman de la Calprenède, qui obtint alors une grande vogue. C’est à tort qu’on l’a rapportée à une époque antérieure, en la fondant sur le trait historique du roi des Parthes, Artaban IV, qui jura de poursuivre la guerre contre Rome jusqu’à ce que le dernier Romain ou le dernier Parthe eût péri, et qui, dans l’ivresse d’un succès, prit le double diadème avec le titre de grand roi.

_Fier comme un pou._

Cette comparaison méprisante est une abréviation de cette autre, aujourd’hui inusitée: _Fier comme un pou sur son fumier_. Le mot _pou_ y figure comme synonyme de coq. Voici un passage de la vie de saint Hilaire où il a la même signification. «Quand Hilaires fu entrez ou concile, le pape li dist: Tu es Hilaires li gauz; et Hylaires li respondist: Je ne suis pas galz, c’est-à-dire pous, mais je suis de France, et ne suis mie nez de geline.» (Vita ss. mss. ex cod. 28, s. Vict. Paris, fol. 28, vº, col. 1.)

_Fier comme un pou_, se dit d’un homme qui se glorifie dans sa turpitude. C’est ainsi qu’on dit encore: _Gallus cantat in suo sterquilinio_; proverbe du moyen âge qui fut peut-être présent à l’esprit de Napoléon lorsque, voulant adopter l’aigle pour enseigne impériale, il répondit à ceux qui lui conseillaient de prendre le coq gaulois: Non, non; _c’est un oiseau qui chante sur le fumier_.

_Fier comme un pou sur une gale._

Dans cette comparaison, à laquelle peut avoir donné lieu la précédente encore plus ancienne, _Fier comme un pou sur son fumier_, le mot _pou_ ne désigne plus le coq, mais l’insecte qui s’engendre de la malpropreté. On trouve dans _Le pédant joué_ de Cyrano de Bergerac (act. II, sc. 2), _Se carrer comme un pou sur une rogne_.

=FIERABRAS.=

Les grammairiens pensent que le nom de _fierabras_ a été formé par altération de la phrase _il fiert à bras_, dans laquelle _fiert_ est la troisième personne du présent indicatif du verbe _férir_, frapper; et en conséquence de cette opinion, ils posent en règle qu’il doit présenter dans sa contexture graphique les trois éléments dont il se compose, liés l’un à l’autre par des traits d’union, de la manière suivante: _fier-à-bras_. Mais une telle étymologie et une telle orthographe, quoique adoptées par l’Académie, ne sauraient prévaloir raisonnablement, car elles ne sont fondées que sur une hypothèse qu’aucun fait ne vient justifier. C’est ce que je puis démontrer sans peine en traçant l’histoire et la généalogie de _fierabras_, qui sont assez curieuses. _Fierabras_ a dû sa première origine à la combinaison de l’adjectif et du substantif latin _ferrea brachia_, _bras de fer_, dont voici les transformations successives. De _ferrea brachia_ la latinité corrompue fit _ferrebracchia_, mot cité dans le _Glossaire_ de Ducange, et employé dans nos plus anciennes chroniques pour désigner des guerriers forts et vaillants, parmi lesquels je citerai Baudouin, comte de Flandre, sous le règne de Charles-le-Chauve, Guillaume, fils de Tancrède de Hauteville et frère de Robert Guiscard, et Guillaume IV, comte de Poitou. A _ferrebracchia_ la langue romane substitua _ferabras_, qui, dans l’épopée chevaleresque du cycle de Charlemagne, devint le nom d’un géant sarrasin, héros d’un poëme dont il n’est resté qu’une seule copie qu’on a imprimée à Berlin, il y a quelques années. _Ferabras_ fut enfin remplacé par _fierabras_, qui, dans le livre des _Douze pairs_, se trouve appliqué au même géant sarrasin, et dans le manuscrit en vers des _Miracles de la Vierge_, est une dénomination du diable. _Fera_ dans _ferabras_ et _fiera_ dans _fierabras_ sont des adjectifs qui ont été conservés dans quelques patois méridionaux où l’on appelle une fourche de fer _fourca fera_ et _fource fiera_, expression que La Fontaine a reproduite dans sa fable intitulée _Le loup, la mère et l’enfant_.

Un chien de cour l’arrête; épieux et fourches fières L’ajustent de toutes manières.

Tous ces faits établissent, ce me semble, d’une manière incontestable que les grammairiens ont erré complétement lorsqu’ils ont prétendu que _fierabras_ était formé de trois mots, et qu’il devait s’écrire en trois mots. Mais, dira-t-on, quelle est l’orthographe qu’il convient de lui donner?—Je réponds, celle qu’ont adoptée les anciens auteurs, qui ont tous mis _fierabras_ en un seul mot, et je ne crains pas d’ajouter que si la question cesse d’être envisagée sous un point de vue particulier pour être généralisée, c’est-à-dire pour s’appliquer aux noms composés qui sont de la même espèce, elle doit être résolue de la même manière. Ce serait mettre une sorte de contradiction entre les signes et les choses signifiées que de figurer séparément les mots, au lieu de les confondre dans un même tout syllabique, lorsque ces mots dépouillent leur acception individuelle pour former un nom général dont le sens doit frapper l’esprit d’une manière indivisible, comme _fierabras_, où il n’est plus question de l’idée de l’adjectif, ni celle du substantif, mais d’une troisième idée qui fait oublier les deux autres, quoiqu’elle résulte de leur combinaison.

=FIÈVRE.=—_La fièvre de Saint-Vallier._

Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier, père de la célèbre Diane de Poitiers, ayant été arrêté après la fuite du connétable de Bourbon, dont il était le parent et l’ami, fut condamné à être décapité, en place de Grève, par arrêt du 24 janvier 1524, comme complice de ce prince et criminel de lèse-majesté. Mais il fut préservé du supplice par des lettres de rémission arrivées au moment même où il allait se baisser pour recevoir le coup de la hache du bourreau[45]. Presque tous les historiens rapportent que la terreur qui le frappa, quand on lui lut son arrêt de mort, fit blanchir ses cheveux en quelques heures, et qu’en allant de la prison à l’échafaud, il fut saisi d’une fièvre extraordinaire qu’ils attribuent à la même cause, quoique les actes du procès et le rapport de Braillon, médecin du parlement, prouvent que c’était une fièvre invétérée qui lui avait fait obtenir un sursis, et lui avait épargné les tourments de la question. C’est à cette fièvre, regardée comme l’effet subit de la peur, que fait allusion l’expression proverbiale, employée pour signifier le tremblement qu’éprouve un homme en présence du danger.

On trouve dans les Contes d’Eutrapel: _Il en fut quitte pour une once de la peur de Saint-Vallier_.

=FIGUE.=—_Faire la figue à quelqu’un._

C’est lui montrer le pouce placé entre le doigt du milieu et l’index, pour lui faire nargue. Cette expression est fort ancienne; car elle se trouve dans le roman de Jauffre, que M. Raynouard dit avoir été composé, au plus tard, vers le commencement du treizième siècle.

_Et li fels la figa denant_: Tenetz, dis-el, en vostra gola.

On prétend qu’elle est fondée sur un fait historique rapporté par plusieurs auteurs, entre autres, Albert Krantz, _Saxonia_, lib. VI, c. 6;—Herman Cornerus, _Apud Eccard_, II, 729;—Paradin, _de antiq. statu Burgundiæ_, 1542, pag. 49 et 50;—et Rabelais, liv. IV, ch. 15. Les Milanais, disent ces auteurs, s’étant révoltés, en 1162, contre Frédéric I^{er}, chassèrent de leur ville la princesse Béatrix, épouse de cet empereur, après l’avoir promenée sur une mule nommée _Tacor_, le visage tourné vers la queue, qu’elle était obligée de tenir à la main, en guise de bride. Frédéric, brûlant de venger un tel affront, marcha précipitamment contre les rebelles, les réduisit à l’impossibilité de résister, fit placer par le bourreau une figue dans l’anus de la mule, ordonna que chacun l’en retirât avec les dents et la remit en place de la même manière, après l’avoir présentée à l’exécuteur des hautes-œuvres, en disant: _Ecco la fica_, _voilà la figue_; le tout sous peine d’être pendu à l’instant. Quelques-uns aimèrent mieux périr que de se soumettre à cette humiliation; mais la crainte du supplice y détermina tous les autres. Les Italiens, depuis lors, quand ils veulent mortifier les Milanais, leur reprochent un acte si honteux par le signe de dérision qui s’appelle, chez eux, _Far la fica_, et chez nous, _Faire la figue_.

M. Sismonde-Sismondi regarde ce fait comme faux, parce qu’il ne l’a trouvé consigné dans aucun écrit contemporain et pour d’autres raisons qu’il a exposées dans l’article _Béatrix_ de la _Biographie universelle_. S’il en est ainsi, et je crois qu’il n’est guère permis d’en douter lorsqu’on a lu ce que dit ce savant historien, l’expression doit avoir une origine différente de celle qui lui est attribuée. D’où est-elle donc venue? Le mot _fica_, _figue_, n’y désigne-t-il pas une tout autre chose qu’un fruit? Et Rabelais ne semble-t-il pas avoir voulu indiquer ce qu’il faut entendre par ce mot, lorsqu’il a donné à la mule le nom hébreu de _Tacor_, signifiant un fic qui s’engendre au fondement? Tout porte à croire qu’il s’agit d’une allusion obscène que saisiront facilement ceux qui savent l’extension de sens de _fica_ dans les écrits licentieux de l’Arétin. Ce qui ajoute encore à la probabilité de la conjecture, c’est qu’en Italie il y a aussi l’expression _Far la castagna_ (faire la châtaigne ), tout à fait synonyme de _Far la fica_. Or le terme de _castagna_, comme celui de _fica_, prend très fréquemment une acception déshonnête dans le langage de ce pays, ainsi que dans nos patois méridionaux.

Les Latins disaient: _Ostendere medium unguem_. Mais cette locution employée par Juvénal (sat. X, v. 53) n’exprimait pas la même chose que la nôtre. Millin s’est étrangement trompé lorsqu’il l’a traduite par _montrer la moitié de l’ongle_ ou _le bout du pouce entre deux doigts_; elle signifiait: _montrer le doigt du milieu_, la partie y étant prise pour le tout, et elle était la même que cette autre: _Digitum porrigere medium_. Il n’y avait pas, chez les anciens, de plus forte marque de mépris que de narguer quelqu’un avec le doigt du milieu, nommé _verpus, à verrendo podice_, suivant l’abbé Tuet. Perse appelle ce doigt _infâme_, et Martial _impudique_.

_Moitié figue, moitié raisin._

Moitié de gré, moitié de force, en partie bien, en partie mal.—Les Italiens disent: _Moitié mâle, moitié femelle_; et les Auvergnats: _Moitié chien, moitié lièvre_.

=FIL.=—_Sa vie ne tient qu’à un fil._

Cette locution, très usitée en parlant d’un moribond, est prise, dit Moisant de Brieux, ou de la fable qui nous représente les Parques filant les jours de chaque homme, ou bien de l’épreuve que Denys le tyran fit subir à son courtisan Damoclès, en faisant placer au-dessus de sa tête une épée suspendue à un fil. La même métaphore se trouve dans ce vers d’Ovide:

_Omnia sunt hominum tenui pendentia filo._

_A toile ourdie, Dieu envoie le fil._

Dieu aide à celui qui a bien commencé.

=FILER.=—_On ne peut filer si l’on ne mouille._

Proverbe usité parmi les buveurs, pour dire qu’il faut humecter fréquemment le gosier quand on mange; car de même qu’on ne peut bien tordre la filasse sans la mouiller, de même on ne peut bien tordre les morceaux sans les arroser.

_Filer le parfait amour._

C’est nourrir longtemps un amour tendre et romanesque. Cette façon de parler fait allusion à la conduite d’Hercule, filant aux pieds de la reine Omphale. Elle a été probablement introduite dans la langue proverbiale à l’époque où les confrères de la passion représentaient le _Mystère d’Hercule_ sur leur théâtre. On sait que ce titre de _Mystère_ consacré à certains ouvrages dramatiques s’appliquait à un sujet profane comme à un sujet religieux.

_Dame qui moult se mire, peu file._

Les Espagnols disent: _La muger quanto mas mira la cara, tanto mas destruye la casa_. Ce qui est rendu exactement par cet ancien jeu de mots: _Plus la femme mire sa mine, plus sa maison elle mine_.

Il fut un temps où la principale occupation des dames était de filer. De vieux portraits les représentent avec une quenouille attachée sur le sein du côté gauche, et avec un miroir suspendu à leur ceinture du côté droit. Elles ne quittaient guère ces deux attributs; ils étaient pour ainsi dire des pièces essentielles de leur costume. Mais l’un fesait tort à l’autre, et celui du travail devait être fréquemment négligé pour celui de la coquetterie. Le dernier finit par l’emporter. Les dames cessèrent de filer, et se mirèrent tout à leur aise.—Jean des Caurres, auteur du seizième siècle, dit dans ses œuvres morales que les courtisanes et _damoiselles masquées_ de son temps portaient le miroir sur le ventre, et il ajoute qu’un pareil usage tendait à devenir général: _Si est ce qu’avec le temps, il n’y aura bourgeoise, ni chambrière qui par accoutumance n’en veuille porter_. Cependant cet usage ne s’est pas conservé. Le beau sexe l’a jugé inutile depuis que les moindres appartements ont été ornés de trumeaux et de glaces où il peut se mirer et s’admirer de la tête aux pieds.

=FILLE.=—_Faire d’une fille deux gendres._

C’est promettre une seule et même chose à deux personnes, ou retirer deux profits d’une seule et même chose. Cette expression proverbiale est traduite de celle des Latins: _Unicâ filiâ duos parare generos_.

_Quand la fille est mariée, viennent des gendres._

Quand on n’a plus besoin d’une chose, viennent des gens qui vous l’offrent. Ce dont on n’a plus que faire se trouve facilement.

=FILS.=—_Chacun est le fils de ses œuvres._

Chaque homme est ce que ses œuvres ou ses qualités personnelles le font être; il tire sa valeur réelle de lui-même.

_Au demeurant le meilleur fils du monde._

_Le meilleur fils du monde_ se disait autrefois dans le même sens que _Le meilleur enfant du monde_. Ce vers devenu proverbe, qui se place comme un _Gloria patri_ à la suite des critiques qu’on fait de quelqu’un, est pris de la charmante épître où Marot raconte à François I^{er} comment il a été volé par son valet.

J’avais un jour un valet de Gascogne, Gourmand, ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron, jureur, blasphémateur, Sentant la hart de cent pas à la ronde, _Au demeurant le meilleur fils du monde_.

C’est, dit Laharpe, un trait bien plaisant que ce vers après l’énumération de pareilles qualités.

=FIN.=—_La fin couronne l’œuvre._

_Finis coronat opus._ Il ne suffit pas de bien commencer; l’essentiel est de bien finir; c’est la fin qui accomplit l’œuvre.

_En toute chose, il faut considérer la fin._

Le grand défaut des hommes est de ne pas prévoir. Ils n’ont qu’une idée générale des inconvénients attachés à la plupart des affaires qu’ils veulent entreprendre; ils s’engagent et trouvent mille accidents imprévus. Alors ils désirent retourner en arrière; mais il est trop tard: il faut qu’ils subissent la peine de leur imprévoyance. On ne saurait donc mieux faire que de méditer ce proverbe, et de l’avoir toujours présent à l’esprit avec cette sage maxime du cardinal de Retz: «Il faut toujours tâcher de former ses projets de façon que leur irréussite même soit suivie de quelque avantage.»

=FION.=—_Donner le fion à une chose._

«Un Français enseignait à des mains royales à faire des boutons. Quand le bouton était fait, l’artiste disait: _A présent, sire, il faut lui donner le fion_. A quelques mois de là, le mot revint dans la tête du roi. Il se mit à compulser tous les dictionnaires, et il n’y trouva pas ce mot. Il appela un Neuchâtelois qui était à sa cour, et lui dit: Apprenez moi ce que c’est que le _fion_ dans la langue française. Sire, répondit le Neuchâtelois, le _fion_, c’est la bonne grâce.» (Mercier, _Tableau de Paris_, tome V, ch. 70.)

D’après le _Dictionnaire du bas langage_, imprimé en 1808, le _fion_ est le poli, le dernier soin qu’on donne à un ouvrage pour le perfectionner.

=FLAMBE.=—_Soldat de la petite flambe._

C’est la même chose que _Chevalier de la petite épée_. En termes d’argot, _la petite flambe_, comme _la petite épée_, désigne un couteau à l’usage des coupeurs de bourses; et c’est pour cela qu’_être flambé_ se dit dans le même sens qu’être ruiné.

=FLAMBEAU.=—_C’est l’éclat d’un flambeau près de s’éteindre._

Lorsqu’un flambeau est près de s’éteindre, il jette une lueur plus éclatante; l’air qui en soulève la flamme devenue plus légère, communique à ses parties languissantes une agitation qui les ranime et leur donne cette vivacité d’un instant à laquelle on compare les derniers éclairs du génie et les traits inattendus de vigueur qui font espérer la guérison d’un mourant.

=FLAMBERGE.=—_Mettre flamberge au vent._

Expression employée le plus souvent dans un sens ironique pour dire, tirer l’épée, dégaîner. La _flamberge_, ou grande _flambe_, était une épée très ancienne dont la lame imitait les ondulations de la flamme par la configuration de son coupant, et présentait l’image du glaive de feu que tenait à sa main l’ange chargé de garder l’entrée du paradis terrestre. Renaud de Montauban se servait d’une _flamberge_, et l’on a regardé à tort le nom de _flamberge_ comme particulier à l’arme du héros.—Notez que _flambe_, d’où vient _flamberge_, s’est dit autrefois pour flamme.

=FLANC.=—_Se battre les flancs._

Cette locution, qu’on emploie en parlant d’une personne dont les grands efforts pour faire une chose n’obtiennent qu’un très petit résultat, est une métaphore prise des habitudes du lion qui se bat les flancs de sa queue lorsqu’il veut s’exciter au combat.—Les Grecs usaient d’une pareille métaphore en appelant Alcée _la queue du lion_. Mais leur expression n’était pas ironique comme la nôtre; elle caractérisait le mâle génie de ce poëte qui animait leur valeur.

=FLANDRE.=—_Faire flandre._

C’est _faire_ comme en _Flandre_, c’est-à-dire faire faillite, s’évader; car autrefois les banqueroutiers étaient plus communs en Flandre que partout ailleurs, en raison du grand nombre de commerçants qu’il y avait dans ce pays.

=FLANDRIN.=—_C’est un grand flandrin._

De quel pays est donc ce grand jeune homme, dont le jargon est si singulier et les manières si empruntées? demandait une dame, en parlant d’un étranger qui venait de sortir d’un salon où il avait fait sa première entrée. On lui répondit: Il est de la Flandre. Une semaine après, se trouvant dans la même société, et n’y revoyant pas cet original: Où est donc, dit-elle, le grand flandrin? Alors tout le monde de rire, et de répéter le mot, appliqué depuis comme un sobriquet aux hommes élancés, fluets, de mauvaise contenance et même un peu niais.

On pensera peut-être que l’anecdote a été faite à plaisir, et l’on adoptera plus volontiers l’opinion des lexicographes qui disent que l’expression est une métaphore prise des chevaux flamands maigres et allongés, que les maquignons appellent _flandrins_.

=FLATTER.=—_Qui te flatte veut te tromper._

_Fistula dulce canit volucrem dum decipit anceps._

La flûte fait entendre de doux sons quand l’oiseleur trompe l’oiseau.

Suivant le proverbe basque, _le flatteur est proche parent du traître_. _Lausengaria traidorearen hurren ascasia._

Les Italiens disent: _Gola degli adulatori sepolcro aperto_; _bouche des flatteurs, sépulcre ouvert_; ce qui est traduit littéralement de ces paroles du psalmiste: _Sepulcrum patens est guttur eorum_.

_Pessimum inimicorum genus laudantes_ (Tacite, in _Agric._, cap. 41). _Les flatteurs sont la pire espèce des ennemis._

=FLEUR.=—_Qui peint la fleur n’en peut peindre l’odeur._

_Qui pingit florem non pingit floris odorem._

Avis aux hypocrites. Leur vertu simulée ne saurait parvenir à passer pour naturelle, et toujours elle se reconnaît comme la fleur peinte ou artificielle à l’absence de ce parfum exquis qu’exhale la véritable vertu.

=FLEURETTE.=—_Conter fleurettes._

Tenir des propos galants.—Cette expression est venue, suivant la remarque de Le Noble, de ce qu’il y avait en France, sous Charles VI, des pièces de monnaie marquées de petites fleurs et nommées, pour cette raison, _florettes_ ou _fleurettes_, de même qu’on nomme encore florins une monnaie d’or ou d’argent qui portait primitivement l’empreinte d’une fleur. Ainsi _conter fleurettes_ aurait d’abord signifié compter de l’argent aux belles pour les séduire, ce qui est bien souvent le moyen le plus persuasif, d’après ce vieux proverbe: _Amour peut moult, argent peut tout_. Ceux qui rejettent cette origine allèguent la différence qu’il y a entre _conter_ et _compter_; mais ce n’est point là une bonne raison, puisque autrefois ces deux mots étaient confondus sous le rapport de l’orthographe, comme je l’ai prouvé en expliquant la locution _conter des fagots_. Cependant je n’adopte point l’opinion de Le Noble, je crois qu’il est plus naturel d’entendre par _fleurettes_ les fleurs du langage. Les Grecs disaient: ῥῶδα εἴρειν, et les Latins de même, _rosas loqui_. On trouve, dans quelques auteurs français du quinzième siècle, _dire florettes_[46], et il existe un vieux livre intitulé: «_Les fleurs de bien dire_, recueillies aux cabinets des plus rares esprits de ce temps, pour exprimer les passions amoureuses de l’un et de l’autre sexe, avec un amas des plus beaux traits dont on use en amour, par forme de dictionnaire. Paris, 1598, chez Guillemot.»

=FLÛTE.=—_Ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour._

Nous disons encore: _Ce qui vient de flot s’en retourne de marée_, ce que le flux amène est emporté par le reflux.

Les Latins disaient: _Salis onus undè venerat illuc abiit_, par allusion au naufrage d’une cargaison de sel, substance qui, comme on sait, est formée d’eau de mer.

Les Italiens disent: _Farina del diavolo se riduce in crusca_. _Farine du diable se change en recoupe._

Les Anglais disent: _What is got over the devil’s back, is spent under his belly_. _Ce qui est gagné sur le dos du diable est dépensé sous son ventre._