Part 33
Saint Jérôme dit: _Qui non litigat cœlebs est_, _celui qui n’a point de dispute est dans le célibat_, ce qui paraît avoir été un proverbe de son temps, inventé probablement par quelque moine. Ainsi il est décidé par l’autorité même d’un père de l’Église que les querelles sont inséparables de l’état de mariage. Mais est-ce avec raison que le tort de ces querelles est imputé aux femmes seule? Consultez ces dames; elles répondront toutes qu’il appartient en entier aux maris, qui ont voulu les charger des reproches qu’ils méritent eux-mêmes. Après cela, tâchez de résoudre, si vous le pouvez, une question qui divise le genre humain en deux opinions si tranchées. Le plus sage est de croire que ces opinions sont également fondées. Il est plus facile, dit très bien Montaigne, d’accuser un sexe que d’excuser l’autre.
_Temps pommelé et femme fardée Ne sont pas de longue durée._
Le temps est pommelé lorsqu’il y a des couches de ces petits nuages qui ressemblent à des flocons de laine et qui sont appelés, en quelques endroits, les _éponges du ciel_, par une métaphore assez heureuse. Ce signe paraît-il quand il fait beau, c’est une preuve que les vapeurs se condensent; se montre-t-il quand il fait mauvais, c’est une preuve qu’elles se divisent; et dans les deux cas il indique un changement prochain dans l’état de l’atmosphère.—Le fard est un cosmétique pernicieux à la peau: les femmes qui en font usage sont flétries bien promptement, et c’est là tout ce qu’elles gagnent à vouloir _mettre sur leur visage plus que Dieu n’y a mis_, comme dit le troubadour Pierre de Résignac.
_Il faut toujours que la femme commande._
Le désir le plus vif et l’étude la plus constante des femmes, de mère en fille, depuis que le monde existe, c’est, dit-on, de dominer. Elles ont pour y parvenir une tactique merveilleuse qui ne se trouve presque jamais en défaut. Les hommes ne savent pas y résister. Ce n’est qu’en apparence qu’ils sont les maîtres, et le droit du plus fort, dont ils se glorifient, n’est rien en comparaison du droit du plus fin, dont elles ne se vantent pas.
Un vieux Minnesinger, dans un accès de gynécomanie poétique, a cherché à montrer par une allégorie singulière que la femme est réellement la maîtresse: il l’a représentée assise sur un trône superbe, avec douze étoiles pour couronne, et la tête de l’homme pour marche-pied.
On a prétendu à tort que, dans l’antiquité, le beau sexe fut généralement réduit à une espèce de servage. Cet état, inconciliable avec le caractère dont il est doué, n’a pu exister que par exception, et chez un petit nombre de peuples. Il ne serait pas difficile de prouver que la gynécocratie politique et la gynécocratie domestique ont été plus en usage dans les siècles antérieurs au christianisme que dans les siècles postérieurs. Voici quelques faits historiques assez curieux à l’appui de cette assertion. Sémiramis fit une loi réputée longtemps inviolable qui attribuait aux femmes l’autorité sur les hommes. La législation des Sarmates prescrivit qu’en toutes choses, dans les familles et dans les villes, les hommes fussent sous le gouvernement des femmes. En Égypte, chaque mari devait être esclave de la volonté de la sienne: il s’y engageait formellement par une clause indispensable exigée dans tous les contrats de mariage. A Carras, en Assyrie, il y avait un temple dédié à la lune où l’on n’admettait que ceux qui fesaient hautement profession de se montrer toujours soumis à leurs épouses, et l’on assure que de toute la contrée les dévots pèlerins ne cessaient d’y affluer.
_Femme qui prend, se vend;—Femme qui donne, s’abandonne._
Ce proverbe, qu’on divise quelquefois en deux, n’a une juste application qu’en matière galante. C’est une sentence émanée des anciennes cours d’amour.
_Des femmes et des chevaux, il n’y en a point sans défauts._
La perfection n’appartient à aucun être sur la terre, et sans doute il n’en faut pas chercher le modèle chez les femmes. Mais les hommes sont-ils donc moins imparfaits qu’elles? La vérité est que les femmes ont plus de petits défauts, et les hommes plus de vices achevés.
_Que les femmes fassent les femmes et non les capitaines._
Ce n’est point un ridicule imaginaire que signale ce proverbe. Les dames françaises, à diverses époques, affichèrent réellement des prétentions militaires, non-seulement dans leurs discours, mais dans leurs actions, comme si elles n’avaient pas eu de passe-temps plus agréable que d’imiter les Marphises et les Bradamantes; et plusieurs histoires, notamment les _Antiquités de Paris_, par Sauval, an 1457, parlent des _capitainesses_ investies du commandement de certaines places fortes. Cette manie, à laquelle contribua sans doute beaucoup la lecture des romans chevaleresques, prit un nouveau développement dans le seizième siècle, lorsque l’imprimerie eut multiplié les exemplaires de plusieurs de ces livres, par les soins de François I^{er}, qui les jugeait propres à favoriser le projet qu’il avait de faire revivre l’ancienne chevalerie dans une nouvelle chevalerie de sa façon. Les sallons devinrent alors des espèces d’écoles d’amour et de guerre, où les dames se montraient jalouses de donner des leçons dans les deux arts. Elles tenaient en honneur d’exercer en public une sorte d’empire sur leurs amants; elles les engageaient dans telle ou telle faction de l’époque, et les envoyaient, parés d’écharpes et de faveurs, remplir le rôle qu’elles leur avaient assigné. Souvent même elles leur fesaient la conduite, et traversaient la ville à cheval, caracolant à côté d’eux, ou montées en croupe avec eux.
_Les femmes sont trop douces, il faut les saler._
Cette ironie proverbiale, qui s’entend sans commentaire, fait allusion à l’ancienne farce des _Femmes salées_, dont il est parlé dans l’_Histoire du Théâtre français_. Voici la piquante analyse que M. A.-A. Monteil a donnée de cette pièce curieuse imprimée à Rouen, chez Abr. Cousturier, en 1558.—«Des maris sont venus se plaindre que leur ménage sans cesse paisible était sans cesse monotone, que leurs femmes étaient trop douces. L’un d’eux a proposé de les faire saler. Aussitôt voilà un compère qui se présente, qui se charge de les bien saler: on lui livre les femmes; et le parterre et les loges de rire. Les femmes, quelques instants après, reviennent toutes salées, et leur sel mordant et piquant se portant au bout de la langue, elles accablent d’injures leurs maris; et le parterre et les loges de rire. Les maris veulent alors faire dessaler leurs femmes: le compère déclare qu’il ne le peut; et le parterre et les loges de rire davantage. Enfin la pièce si plaisamment nouée est encore plus plaisamment dénouée, car les maris, qui sont des maris parisiens, c’est-à-dire des maris de la meilleure espèce, qu’on devrait semer partout, particulièrement dans le Nouveau-Monde, au lieu de dessaler, comme en province, leurs femmes avec un bâton, se résignent à prendre patience; et le parterre et les loges de rire encore davantage, de ne pouvoir plus applaudir, de ne cesser de se tenir les côtés de rire.»
_Trois femmes font un marché._
C’est-à-dire qu’elles échangent autant de paroles qu’il s’en échange dans un marché. Le proverbe italien associe une oie aux trois femmes: _Tre donne e una oca fan un mercato._—On trouve dans le recueil de Gabriel Meurier: _Deux femmes font un plaid, trois un grand caquet, quatre un plein marché._—Les Auvergnats disent: _Les femmes sont faites de langue, comme les renards de queue._
_La langue des femmes est leur épée, et elles ne la laissent pas rouiller._
Proverbe que nous avons reçu des Chinois, qui, du reste, ne se bornent pas à une telle plaisanterie sur l’intempérance de la langue féminine; car un de leurs livres classiques met le babil fatigant au nombre des sept causes de divorce que les épouses ont à craindre.
Les Allemands ont fait une variante grossière à ce proverbe. Ils disent: _Die Weiber fuhren das Schwert im Maule, darum muss man sie auf die Scheide schlagen. Les femmes portent l’épée dans la bouche, c’est pourquoi il faut les frapper sur la gaine._
Ils disent encore: _Einer todten Frau der muss man die Zunge besonders todt schlagen_. _A femme trépassée, il faut tuer la langue en particulier._
D’après un proverbe du moyen âge, la langue des femmes est tellement vivace, que l’amputation même n’en peut arrêter le caquet: _Lingua mulieris ne quidem excisa silet._ L’idée de ce proverbe, que saint Grégoire de Nazianze a rappelé dans la première de ses _épîtres_, paraît avoir été suggérée par une plaisanterie d’Ovide, qui raconte que la langue d’une femme ayant été arrachée de son palais, s’agitait parterre en parlant toujours. Étrange pouvoir de l’habitude!
La rage du babil est-elle donc si forte Qu’elle doive survivre en une langue morte!
Un auteur facétieux a prétendu que la langue, chez les femmes, n’est pas l’unique instrument des paroles, et que les bonnes commères ne resteraient pas muettes quand même elles seraient privées de cet instrument. Il cite à l’appui de son assertion l’exemple d’une jeune fille portugaise qui, étant née sans langue, jasait du matin au soir; ce qui donna lieu au distique suivant:
_Non mirum elinguis mulier quod multa loquatur: Mirum eum linguâ quod taceat mulier._ Il se peut que sans langue une femme caquette, Mais non qu’en ayant une elle reste muette.
=FESSE-MATHIEU.=—_C’est un fesse-mathieu._
C’est un avare, un usurier.—Le Duchat pense que cette dénomination est venue par corruption de _feste-Mathieu_, c’est-à-dire _fête-Mathieu_, parce que saint Mathieu, qui était publicain, ou, suivant l’expression de l’Évangile, _sedebat in telonio_, est _fêté_ par les collecteurs, les financiers et les prêteurs à intérêt, auxquels il a été donné pour patron. Le même motif, ajoute cet auteur, a fait dire, _Enrichir saint Mathieu_, pour signifier, faire gagner les usuriers, comme on le voit dans ces deux vers de Joachim du Bellay:
Et puis mettre tout en gage Pour _enrichir saint Mathieu_.
On trouve, dans le _Glossaire de la langue romane_, le terme de _fesse-maille_ dans le sens de vilain, avare. Le peuple désigne par celui de _fesse-pinte_ un intrépide buveur, un ivrogne; ce qui s’explique très bien de la même manière que _fesse-mathieu_.
Quelques étymologistes prétendent que _fesse-mathieu_ est une abréviation corrompue de, il _fait_ le _Mathieu_, ou il _fait_ comme saint _Mathieu_; quelques autres veulent qu’il soit venu de _face à Mathieu_, face ou mine d’usurier. Mais l’opinion de Le Duchat me semble préférable à toutes les autres.
=FER.=—_Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud._
Il faut poursuivre une affaire quand elle est en bon train, quand l’heureuse tournure qu’elle a prise en favorise le succès, comme il faut battre le fer quand son incandescence le rend malléable. Ce proverbe est littéralement traduit d’un proverbe latin que Sénèque a employé dans son _Apocoloquintose_: _Oportet ferrum tundere, dum rubet._
=FÊTE.=—_Il n’y a point de fête sans lendemain._
Proverbe qu’on emploie lorsque, après s’être diverti un jour, on propose de se divertir encore le jour suivant. Il est fondé sur l’usage de donner suite, le lendemain, aux réjouissances gastronomiques de la veille. Nos bons aïeux, fort adonnés à la bonne chère, aimaient beaucoup cette manière de festiner en deux journées. Les Romains avaient le même goût, et ils fesaient suivre chaque repas de noces d’un second repas, qu’ils appelaient _repotia_, du verbe _repotare_, parce qu’ils y achevaient de boire les amphores entamées dans le premier.
_Il ne faut pas chômer les fêtes avant qu’elles soient venues._
C’est-à-dire, il ne faut pas se réjouir d’avance. Une joie prématurée peut être frustrée dans son attente; elle n’est bien souvent que le prélude de la douleur.
Tel qui rit vendredi dimanche pleurera.
Le proverbe s’emploie aussi pour signifier qu’il ne faut pas s’affliger avant le temps. Gros-Réné dit à Éraste, dans le _Dépit amoureux_ (acte I, sc. 1):
Pourquoi subtiliser et faire le capable A chercher des raisons pour être misérable? Sur des soupçons en l’air je m’irais alarmer! _Laissons venir la fête avant de la chômer._
_Aux bonnes fêtes les bons coups._
C’est aux bonnes fêtes que se commettent les mauvaises actions et qu’arrivent les plus grands désordres. La principale cause en est dans l’inoccupation de la populace qui, ces jours-là, fréquente plus les cabarets que les églises, parait en foule dans les rues et sur les places publiques, et se livre à ses passions avec moins de retenue, comme si elle y était enhardie en se voyant si nombreuse.
=FÉTU.=—_Cela ne vaut pas un fétu._
C’est-à-dire un brin de paille. Expression usitée en parlant d’une chose dont on ne fait pas le moindre cas.—Les Grecs disaient de même: Όυδὲ γρὐ; et les Latins: _Ne festuca quidem._
_C’est un cogne-fétu._
On dit aussi: _Il ressemble à cogne-fétu; il se tue et ne fait rien._ «Un _cogne-fétu_, suivant Le Duchat, est proprement un homme qui se tuerait à vouloir enfoncer un fétu entre deux briques, en l’aiguisant aussi souvent qu’il s’épointerait.» Les Grecs et les Romains donnaient le nom de _Callipide_ à cette espèce de gens qui, tout en ayant l’air de faire beaucoup, ne font absolument rien. Suétone nous apprend que Tibère fut appelé ainsi parce que, après avoir fait de grands préparatifs de voyage, plusieurs années de suite, pour aller visiter les principales villes de son empire, il ne sortait pas de Rome ou des environs.—Callipide était un histrion dont le talent consistait à se mouvoir avec une rapidité extraordinaire sans changer de place. La tradition de ce rôle de planipède s’est conservée dans une farce italienne où l’on voit Arlequin, représentant le plus agile des coureurs, prendre un élan qui semble devoir le porter au delà du théâtre et qui ne le fait pas avancer d’une semelle, ses pieds étant sans cesse ramenés dans les traces qu’ils viennent de quitter.
=FEU.=—_Il faut faire feu qui dure._
Il faut vivre d’économie et ne pas dépenser son bien tout à la fois. C’est une variante de la maxime de Pythagore: _Ne mets pas au feu le fagot entier._
_Il ne faut pas attiser le feu avec l’épée._
Autre maxime symbolique de Pythagore, pour signifier qu’il ne faut pas irriter une personne courroucée. Nous disons dans le même sens: _Il ne faut pas jeter de l’huile sur le feu._
_Faire du feu violet_, ou _Faire feu violet_.
Faire quelque chose qui a d’abord de la vivacité, de l’éclat, mais qui se dément bientôt. C’est une métaphore empruntée, suivant Le Duchat, du feu d’artifice violet.
Les Provençaux disent dans le même sens: _Aco soun d’Espagnaous, ce sont des Espagnols_; et par _Espagnols_ ils entendent les étincelles qui jaillissent du feu en pétillant et qui s’éteignent à l’instant même. Cette dénomination est venue de ce que les soldats de Charles-Quint, après avoir fait des progrès très rapides lors de leur irruption en Provence, échouèrent tout à coup devant Marseille, et furent obligés de s’enfuir précipitamment. En Poitou, les étincelles sont désignées par le nom de _Bretons_. J’ignore si c’est pour une raison semblable à celle que je viens de rapporter, ou parce que les Bretons avaient des habits rouges.
Nos patois sont pleins d’allusions de la même espèce.
_Mettre le feu sous le ventre à quelqu’un._
L’irriter, l’aigrir, le mettre en colère.—Métaphore prise de certains animaux qu’on excite au combat en leur mettant du feu sous le ventre. C’est le moyen que les Indiens emploient pour faire battre deux éléphants. En Espagne et en France, on anime la fureur des taureaux dans l’arène avec des pétards.
_J’en mettrais la main au feu._
Formule d’affirmation métaphorique dont le sens et l’origine se rattachent à l’épreuve ou jugement de Dieu par le feu, qu’on employait au moyen âge pour constater la vérité d’un fait dans les cas douteux. L’accusé était obligé de saisir avec la main droite une barre de fer bénit qu’il devait porter à une distance de neuf à douze pas, ou bien de plonger cette main dans un gantelet de fer également bénit qui sortait de la fournaise. La main était ensuite enveloppée d’un linge sur lequel les juges apposaient leurs sceaux; et s’il n’y avait pas de trace de brûlure lorsqu’on levait l’appareil, trois jours après, c’était une preuve d’innocence. Cette ordalie, qui a existé chez presque tous les peuples, fut peut-être imaginée dans l’Inde où son antiquité remonte au règne des dieux. Sitah, épouse de Ram (sixième incarnation de Wishnou), y fut soumise. Elle monta sur un fer rouge pour se purger des soupçons injurieux de son époux. _Le pied de Sitah_, disent les historiens, _était enveloppé dans l’innocence, et la chaleur dévorante fut pour elle un lit de roses_. Les Grecs, à une époque très reculée, usèrent aussi du même moyen de se disculper d’une accusation. Dans l’_Antigone_ de Sophocle (v. 264), les Thébains, soupçonnés d’avoir favorisé l’enlèvement du corps de Polynice, s’écrient: «Nous étions prêts à manier le fer brûlant, à marcher à travers les flammes et à prendre les dieux à témoin que nous ne sommes point coupables de cette action, et que nous n’avons point été de complicité avec celui qui l’a méditée ou qui l’a faite.»
Dans un _Voyage en Lybie_, imprimé à Paris, en 1643, dont l’auteur est Claude Jeannequin, sieur de Rochefort, né à Châlons-sur-Marne, on lit qu’au Sénégal un homme accusé de vol ou d’assassinat est obligé de toucher trois fois un fer rouge avec sa langue, et qu’il est déclaré innocent lorsqu’il sort de cette épreuve sans que la langue ait été endommagée par le contact.
La _Relation des derniers voyages de Burckard dans le Levant_ nous apprend que la même chose se pratique encore aujourd’hui chez les Arabes bedouins. Dans chacune des principales tribus des Anézés, il y a un juge suprême appelé _Mebasscha_, au tribunal duquel ressortissent toutes les causes d’une solution difficile. Si ses efforts pour concilier les parties restent sans succès, il ordonne qu’on allume du feu devant lui, il y fait rougir une de ces grandes cuillers de fer dont les Arabes se servent pour faire brûler le café, il la retire, en lèche l’extrémité supérieure des deux côtés, la remet ensuite dans le brasier, commande à l’accusé de se laver d’abord la bouche avec de l’eau, et puis de lécher, comme lui-même l’a fait, le _beschaa_ (c’est le nom donné au fer rouge). Si l’accusé n’a pas la langue brûlée, il gagne sa cause; dans le cas contraire, il la perd. Du reste, ce n’est pas au protecteur tout-puissant de l’innocence que les Arabes attribuent le succès de celui qui échappe à cette dangereuse épreuve; c’est au diable qu’ils en font honneur, et ils citent tel individu qui par la grâce du diable a léché vingt fois le _beschaa_ sans en éprouver aucun mal.
Dans la Dalmatie, on trouve aussi de rusés fripons qui bravent impunément le contact du fer rouge et de l’eau bouillante dont la superstition admet encore l’usage en ce pays. Ils ont pour cela, sans doute, le même secret que les jongleurs dits _incombustibles_. Selon toutes les probabilités, un pareil secret dut être connu dans l’antiquité; plusieurs faits historiques attestent qu’il le fut dans le moyen âge, entre autres, celui de l’épouse de l’empereur Henri II, la princesse Kunégonde, qui marcha sur des socs rougis au feu, et n’en souffrit pas la moindre atteinte. Une ordalie si contraire à la raison ne se serait pas maintenue peut-être pendant tant de siècles si quelques thaumaturges, en possession des moyens de s’y exposer sans danger, n’en eussent fait l’objet de leur industrie clandestine. C’est par le savoir-faire de certains hommes influents plutôt que par l’ignorance du peuple que les abus se sont perpétués de tout temps.
=FÈVE.=—_C’est le roi de la fève._
Au propre, c’est celui à qui est échue la fève du gâteau qu’on partage dans les familles, la veille ou le jour de la fête de l’Épiphanie. Au figuré, c’est un chef sans autorité. La cérémonie du _roi de la fève_ paraît être dérivée des repas des saturnales, où les convives se partageaient, dit-on, un gâteau, tiraient au sort la royauté du festin, et saluaient celui qui en était investi en criant: _Phœbe domine_, comme on crie aujourd’hui: _Le roi boit_. Cette espèce d’invocation à Phébus passa même chez les chrétiens, et elle fut en usage dans toute la France jusqu’au dix-septième siècle. On plaçait sous la table un enfant représentant le dieu des augures, quand on procédait à la distribution du gâteau, afin qu’il nommât tour à tour les personnes qui devaient en recevoir leur part, et, chaque fois qu’on le consultait, on lui disait _Phœbe_, comme si l’on eût interrogé le dieu lui-même. De là les expressions _phœbissare_ et _phœbe facere_, usitées en basse latinité pour signifier ce que nous appelons maintenant _tirer la fève_. De là aussi la dénomination de _Roi de la fève_, qui n’est qu’une altération des mots _Phœbe domine_; et ce qui confirme une telle étymologie, c’est qu’autrefois on mettait un denier dans le gâteau et non une fève.
Observons que celui qui était nommé roi du festin de cette manière purgeait ordinairement le paganisme de son élection par un acte de christianisme. Il traçait des croix avec de la craie bénite sur la table et sur les murs de la salle à manger, et l’on attribuait à ces croix une vertu souveraine contre les démons, les spectres et les sorciers, comme le disent les vers suivants de Naogeorgus Hospinian:
_Qui cretâ acceptâ crucibus laquearia pingit Omnia: vis ingens illis et magna potestas Dæmonas adversum, lemuresque artesque magorum._
Vers le milieu du siècle dernier, on fesait à Paris, pour la fête des rois, un si grand nombre de gâteaux, qu’on y employait cent muids de farine. Cette particularité est consignée dans le dispositif d’un arrêt du parlement par lequel l’usage de ces gâteaux fut défendu pendant le terrible débordement de la Seine qui eut lieu, en 1740, depuis le 7 décembre jusqu’au 18 février. La raison de la défense était la crainte qu’on avait de manquer de pain, malgré les magasins de blé dont la ville était remplie.
_Les fèves fleurissent._
_Florent fabæ._ Dicton dont on se sert lorsqu’on veut taxer d’extravagance les discours ou les actes d’une personne, parce qu’on pense vulgairement que l’odeur exhalée par la fleur des fèves affecte les cerveaux faibles, et détermine la folie. Mais cette opinion, qu’on fait remonter aux enseignements de Pythagore, et qu’on appuie de l’autorité de Pline le naturaliste, est tout à fait déraisonnable. Si Pythagore a recommandé de s’abstenir de fèves, ce n’a point été parce qu’il les jugeait propres à causer une aliénation mentale; et si Pline a observé (liv. XXIV, ch. 17) que la folie ne se guérit jamais si bien qu’elle ne se manifeste encore par quelques retours, à l’époque de la floraison des fèves, ce n’a point été non plus pour établir entre ces plantes et cette maladie la relation d’une cause à un effet: il a voulu simplement proportionner ses observations à l’esprit de la multitude habituée à distinguer les diverses parties de l’année par la succession des phénomènes de la végétation. Le fait ne tient pas à la nature des plantes, mais à la révolution de l’année qui ramène souvent avec le printemps des accès périodiques d’affections cérébrales.
_Cum faba florescit stultorum copia crescit._
_En avoir pour sa mine de fèves._
Porter la peine de sa témérité, de son imprudence. C’est comme si l’on disait, en avoir pour ses folies, parce que les fèves sont le symbole de la folie. Les Grecs, pour désigner un homme dont la folie était insupportable, le nommaient _mangeur de fèves_. La même dénomination existe dans le patois du département de l’Aveyron, où l’on appelle _macho-fabos_, _mache-fèves_, celui qui fait preuve d’imbécillité ou d’extravagance.
_Il n’est pas fou_, dit un vieux proverbe, _mais il tient un peu de la fève_. Ce qui signifie: il n’est pas fou, mais il a tout ce qu’il faut pour l’être.