Part 32
C’est être soupçonné d’hérésie, d’impiété.—Cette façon de parler fait évidemment allusion au supplice du feu qu’on infligeait autrefois aux hérétiques; mais on a eu tort de prétendre qu’elle a été introduite sous le règne de François II, qui institua les _chambres ardentes_ chargées de prononcer un pareil supplice contre les luthériens et les calvinistes. Elle existait déjà sous le règne de François I^{er}. Il est probable qu’elle remonte au temps des Albigeois, que Simon de Montfort, vicaire du pape Innocent III, livrait aux flammes par centaines; témoin l’exécution qu’il fit faire, en 1210, à Minerbe, où cent cinquante furent consumés sur un horrible bûcher allumé par le fanatisme. On peut même croire qu’elle a une origine plus ancienne encore, en raison de l’analogie qu’elle présente avec la dénomination de _sarmentitii_, usitée chez les Romains, à ce que nous apprend Tertullien, pour désigner les chrétiens qu’ils faisaient brûler avec des fagots de sarment.
_Il y a fagots et fagots._
Ce proverbe, qu’on emploie fréquemment pour signifier qu’il y a de la différence entre des choses de même sorte, ou entre des personnes de même état, a été inventé ou du moins mis en vogue par Molière, qui fait dire à Sganarelle (_Médecin malgré lui_, act. 1, sc. 6): «_Il y a fagots et fagots_, mais pour ceux que je fais...»
_Conter des fagots._
C’est conter des bagatelles, des choses frivoles ou fausses et sans vraisemblance.—On prétend que la plus ancienne de nos feuilles périodiques, la _Gazette de France_[43], donna lieu à cette phrase proverbiale presque aussitôt qu’elle parut. Comme elle ne se publiait pas alors par abonnement, des colporteurs étaient chargés de la crier dans les rues: or, il arriva qu’un de ces colporteurs rencontra un jour sur son chemin un marchand de fagots qui s’obstina à marcher à côté de lui; l’un et l’autre se piquèrent d’une risible émulation; ce fut à qui saurait le mieux enfler sa voix pour avertir les acheteurs, et comme leurs cris alternatifs _Gazette!_ _Fagots!_ firent événement pour tout le quartier, on s’égaya sur la réunion fortuite ou calculée de ces deux mots, et l’on prit l’habitude de les employer dans une acception synonymique.
Cette explication peut s’appeler un _fagot_, car elle repose sur un fait moins ancien que la locution, laquelle est venue tout simplement d’un allusion à la mauvaise foi des marchands de bois, qui comptant les fagots qu’ils vendent de manière à tromper sur la quantité ou sur la qualité. Une phrase de la vieille farce intitulée: _La querelle de Gaultier Garguille et de Périne sa femme_, ne laisse aucun doute sur ce sujet. «Tu me renvoies de Caïphe à Pilate; _tu me contes des fagots pour des cotterets_.» _Conter_ est mis ici pour _compter_; la différence que l’œil remarque entre ces deux homonymes ne fait rien à la chose; dérivés l’un et l’autre, suivant Nicot, du verbe latin _computare_, ils étaient autrefois confondus sous le rapport de l’orthographe. Les livres imprimés avant la fin du dix-septième siècle en offrent des preuves multipliées. Le docte M. de Walckenaer cite une édition de Boileau où l’on trouve:
Parmi les Pelletiers ou conte les Corneilles.
Il ajoute que dans la rédaction officielle de l’_Entrée du roi et de la reine_, le 26 août 1660, on lit en gros caractères: CHAMBRE DES CONTES.
J’indiquerai, à mon tour, une pièce de Ronsard où _conter_ pour _compter_ revient à chaque couplet:
Si tu peux me _conter_ les fleurs Du printemps, etc.
Un fait que je garantis, c’est que _conter_, dans le sens de _calculer_, _énumérer_, a été employé plus souvent que _compter_ par les auteurs du seizième siècle et du dix-septième siècle.
Madame de Forgeville demandait un jour à d’Alembert: Quel bien avaient fait à l’humanité les encyclopédistes.—Quel bien? répondit le philosophe; ils ont abattu la forêt des préjugés qui la séparait du chemin de la vérité.—En ce cas, répliqua-t-elle en riant, je ne suis plus surprise s’_ils nous ont débité tant de fagots_.
=FAILLIR.=—_On apprend en faillant._
C’est-à-dire en se trompant. Les erreurs que l’on commet tournent par la suite au profit de l’instruction. L’esprit humain est comme ce géant de la fable qui se relevait plus fort de ses chutes.—Les Espagnols ont ce beau proverbe: _Quien estropieça, si no cae, el camino adelanta._
Qui bronche sans tomber accélère ses pas.
=FAIM.=—_La faim de Sancerre._
Expression proverbiale dont a fait usage le pseudonyme Orasius Tubero (Lamothe Le Vayer), qui a dit d’un homme affamé: _Il avait la faim de Sancerre dans les entrailles_ (dialogue IV, _Des rares et éminentes qualités des ânes de ce temps_).
Les calvinistes, assiégés, en 1573, pendant huit mois, dans la ville de Sancerre, par les troupes de Charles IX, que commandait le maréchal de La Châtre, furent réduits à un tel excès de famine, qu’ils mangèrent des cuirs, des parchemins, des herbes vénéneuses et des bêtes immondes de toute espèce. On rapporte même qu’un père et une mère furent surpris dévorant le cadavre de leur propre fille qui était morte de faim.
=FAIRE.=—_Fais ce que dois, advienne que pourra._
Cette belle devise, passée en proverbe, respire le plus moral de tous les sentiments, le sentiment du devoir, qui prescrit de faire les bonnes actions sans en espérer de récompense, en s’exposant même à des inconvénients ou à des malheurs. L’homme qui, par respect humain, transige avec un tel sentiment, n’est pas véritablement vertueux. Un ancien s’écrie dans son indignation contre ces gens dont la vertu ne veut se montrer qu’avec l’approbation du vulgaire: _Non vis esse justus sine gloriâ: at me Hercule sæpè justus esse debebis cùm infamiâ. Tu ne veux pas être juste sans gloire, mais, par Hercule, tu dois l’être souvent, même avec infamie._
_Fais ce que je dois et non ce que je fais._
Ce proverbe, qu’on suppose être la réponse d’un prédicateur auquel on reproche d’avoir une conduite en contradiction avec sa doctrine, a son origine et son explication dans ces paroles de l’évangile selon saint Mathieu (ch. XXIII, v. 2 et 3): _Super cathedram Moysi sederunt pharisæi. Omnia ergo quæcumque dixerint vobis servate et facite: secundum opera vero eorum nolite facere; dicunt enim et non faciunt. Les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse: observez donc et faites tout ce qu’ils vous diront, mais ne faites pas ce qu’ils font; car ils disent ce qu’il faut faire, et ne le font pas._
Zénon comparait les hommes qui parlent bien et qui vivent mal à la monnaie d’Alexandrie, qui était belle mais pleine d’alliage.—Montaigne les appelait des _dupeurs d’oreille_.—D’après un adage ingénieux des saints Pères, ils ressemblent au bluteau qui garde le son et donne la farine: _Cribrum pollinarium furfures sibi servat, aliis farinam exhibet_.—Nous disons dans le même sens: _La cloche appelle à l’église, mais elle n’y entre pas_.—Les Anglais disent: _The friar preached against stealing when he had pudding in his sleeve_. _Le moine prêchait contre le vol pendant qu’il avait le boudin dans sa manche._
=FAMILIARITÉ.=—_La familiarité engendre le mépris._
Lorsqu’on est familier avec ses inférieurs, on cesse d’en être respecté. Saint Bernard dit: _Familiaris dominus fatuum nutrit servum_. _Un maître familier nourrit un valet impertinent._—Les Italiens disent: _Dimestichezza di padrone, capello di matto_; _familiarité de maître, chapeau de fou_, c’est-à-dire signe de folie.
=FAMINE.=—_La famine amène la peste._
Un mal est souvent l’avant-coureur ou la cause d’un plus grand mal. Ce proverbe, traduit du latin _Famem pestilentia sequitur_, fut employé au propre d’une manière bien éloquente par M. de Merainville, évêque de Chartres, qui dit à Louis XV, en lui demandant des secours pour les pauvres de son diocèse dans une grande cherté de grains: Sire, vous vivez dans l’abondance et vous ne connaissez pas la famine; mais _la famine amène la peste_, et la peste atteint les rois.
=FANTAISIE.=—_La fantaisie fait la loi à la raison._
Le mot _fantaisie_ désignait autrefois l’imagination: il désigne aujourd’hui un désir vif et singulier qui tient du caprice, et dans cette dernière acception il ne convient pas moins au proverbe que dans la première. Le désir, comme l’imagination, est un tyran qui fait presque toujours céder la raison.
=FARINE.=—_Gens de même farine._
On a prétendu que les comédiens, qui se saupoudraient le visage de farine et qui étaient vus de mauvais œil dans un siècle dévot, à cause de l’excommunication lancée contre eux par l’Église, ont donné lieu à cette expression proverbiale, toujours prise en mauvaise part. Mais il est évident qu’on s’est trompé, puisque cette expression était usitée chez les Latins. On lit dans Sénèque: _Omnes hi sunt ejusdem farinæ_; _ces gens-là sont tous de même farine_, c’est-à-dire ils sont tous de même espèce, ils ne valent pas mieux l’un que l’autre.
_Réussir mieux en pain qu’en farine._
Réussir mieux à la fin que dans le commencement d’une entreprise, terminer heureusement une affaire qui avait été d’abord mal engagée.
_Quand Dieu envoie la farine, le diable enlève le sac._
Vieux proverbe français et italien qu’on emploie en parlant d’une occasion avantageuse dont on n’a pu profiter.—Les Anglais disent: _When it rains omelettes, the devil upsets the plates_. _Quand il pleut des omelettes, le diable enlève les assiettes._
=FATRAS.=—_C’est du fatras._
Cette expression, employée pour désigner une mauvaise compilation, un amas confus de pensées et d’expressions inutiles ou incohérentes, fait sans doute allusion à une ancienne pièce de poésie nommée _fatras_, où un même vers était souvent répété, comme dans l’exemple suivant:
Le prisonnier Qui n’a argent Est en danger, Le prisonnier. Pendre ou noyer Le fait l’agent, Le prisonnier Qui n’a argent.
On dit aussi quelquefois, dans un sens analogue: _C’est de la riqueraque_. On appelait autrefois _riqueraque_ une sorte de longue chanson composée de vers de six ou sept syllabes, à rimes croisées, à peu près dans le même genre que le _fatras_. Pierre Lefèvre, curé de Merai, fait mention de ces deux espèces de poëmes dans son _Art de pleine rhétorique_.
=FÉE.=—_Il ne faut pas courroucer la fée._
C’est-à-dire, il ne faut pas irriter une personne puissante dont le ressentiment est redoutable. Ce proverbe s’emploie aussi dans le même sens que le proverbe _Il ne faut pas réveiller le chat qui dort_.—La croyance aux fées était autrefois en France une opinion populaire qui n’est pas encore entièrement détruite. On distinguait les fées en bienfaisantes et malfaisantes. La crainte qu’inspiraient ces dernières était extrême, et avait donné lieu à plusieurs pratiques superstitieuses au moyen desquelles on espérait les empêcher de faire du mal. Le Grand d’Aussy (_Recueil de fabliaux_, tom. I, page 79) raconte qu’à l’abbaye de Poissy, fondée par saint Louis, on célébrait, tous les ans, une messe pour préserver les religieuses du pouvoir des fées.
=FEMME.=—_Ce que femme veut, Dieu le veut._
Il n’y a pas moyen de résister à la volonté des femmes: ce qu’elles veulent se fait presque toujours, comme si Dieu le voulait.—Ce proverbe, qui égale l’opiniâtreté du sexe à la puissance divine, a inspiré à La Chaussée ce joli vers:
Ce que veut une femme est écrit dans le ciel.
Les Latins avaient deux adages analogues qu’ils appliquaient aux hommes comme aux femmes: _Nobis animus est deus_; _notre esprit est un dieu pour nous_.—_Quod volumus sanctum est_; _ce que nous voulons est saint_ ou _sacré_. Le premier est rapporté en grec par Plutarque, qui en attribue l’invention à Menandre; le second est cité par saint Augustin.
_Il faut chercher une femme avec les oreilles plutôt qu’avec les yeux._
Il faut considérer la bonne réputation plutôt que la beauté de celle qu’on veut prendre pour épouse. Ne regarder qu’à la beauté dans le choix d’une épouse, c’est vouloir, comme disait la reine Olympias, _se marier pour les yeux_, ou, suivant l’expression de Corneille, _épouser un visage_.
Lamothe Levayer dit que le sommeil dans lequel Dieu plongea notre premier père, au moment où il voulut lui donner une compagne, est un avis de nous défier de notre vue et de prendre une femme, les yeux fermés.
_La plus belle femme ne peut donner que ce qu’elle a._
C’est-à-dire, lorsqu’une personne fait tout ce qu’elle peut, il ne faut pas en exiger davantage.—Ce proverbe n’est pas juste sous tous les rapports, car une femme donne précisément ce qu’on croit recevoir d’elle, puisque, en ce genre, c’est l’imagination qui fait le prix de ce qu’on reçoit. Les faveurs qu’elle accorde ont plus que leur _réalité propre_, suivant l’heureuse expression de Montesquieu.
_La plus honnête femme est celle dont on parle le moins._
«Les anciens, dit Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre à d’Alembert, avaient en général un très grand respect pour les femmes; mais ils marquaient ce respect en s’abstenant de les exposer au jugement du public, et croyaient honorer leur modestie en se taisant sur leurs autres vertus. Ils avaient pour maxime que le pays où les mœurs étaient les plus pures était celui où l’on parlait le moins des femmes, et que la femme la plus honnête était celle dont on parlait le moins. C’est sur ce principe qu’un Spartiate entendant un étranger faire de magnifiques éloges d’une dame de sa connaissance, l’interrompit en colère: Ne cesseras-tu point, lui dit-il, de médire d’une femme de bien? De là venait aussi que, dans leur comédie, les rôles d’amoureuses et de filles à marier ne représentaient jamais que des esclaves ou des filles publiques.»
Quoique nous n’ayons point pour les femmes le même respect que les anciens, nous n’en avons pas moins adopté la maxime proverbiale dont ils se servaient comme d’une espèce de critérium qui leur fesait reconnaître le degré d’estime qu’ils devaient à chacune d’elles. Il y a même dans notre langue une expression vulgaire qui confirme la vérité de cette maxime: c’est l’expression _Faire parler de soi_; quand elle s’applique à une femme, elle emporte toujours une idée de blâme, tandis qu’elle se prend généralement dans un sens d’éloge quand elle se rapporte à un homme. _Cette femme fait parler d’elle_ est une phrase qui signifie que cette femme donne lieu à de mauvais propos sur son compte par une conduite répréhensible; _Cet homme fait parler de lui_ se dit ordinairement pour exprimer que cet homme se distingue par ses talents ou par ses belles actions.
_Prends le premier conseil d’une femme et non le second._
Les femmes jugent mieux d’instinct que de réflexion: _elles ont l’esprit primesautier_, suivant l’expression de Montaigne; elles savent pénétrer le secret des cœurs et saisir le nœud des intrigues et des affaires avec une merveilleuse sagacité, et les soudains conseils qu’elles donnent sont presque toujours préférables aux résultats d’une lente méditation. C’est pour cela sans doute que les peuples celtiques les regardaient comme des êtres inspirés, leur attribuaient le don des oracles, et leur accordaient une grande influence dans les délibérations politiques.
Les Chinois ont un proverbe tout à fait semblable au nôtre: _Les premiers conseils des femmes_, disent-ils, _sont les meilleurs, et leurs dernières résolutions les plus dangereuses_.
_Qui de femme honnête est séparé, d’un don divin est privé._
Une femme honnête est vraiment _un don divin_, et il n’y a pas de plus grand malheur pour un mari que d’en être privé; car il perd avec elle un sage conseil dans ses entreprises, une douce consolation dans ses chagrins, une heureuse assistance dans ses infirmités, une source d’agréments et de joie dans toutes les situations de la vie. Et quel trésor sur la terre pourrait valoir cette fidèle amie, cette tendre bienfaitrice, ou plutôt cette providence de tous les instants? _Procul et de ultimis finibus pretium ejus._ (Salomon, _Prov._, c. 31, v. 10.)
_Il n’est attention que de vieille femme._
Une jeune femme ne s’occupe guère que d’elle-même. Elle est enivrée de sa beauté au point de croire qu’elle n’a pas besoin d’autre séduction pour régner sur les hommes. Mais il n’en est pas de même d’une femme qui commence à vieillir: elle sent que son empire ne peut plus se maintenir par des charmes qu’elle voit s’altérer chaque jour. Elle sacrifie sa vanité aux intérêts de son cœur; elle s’applique à fixer l’homme qu’elle aime par les attraits de la bonté; elle est toujours aux petits soins pour lui, et il n’y a pas de douces prévenances, de délicates attentions qu’elle ne lui prodigue.
Ce proverbe s’entend aussi de certaines fonctions domestiques confiées aux femmes. Il est reconnu qu’une vieille femme s’en acquitte plus soigneusement qu’une jeune. Par exemple: elle est bien meilleure garde-malade, car elle ne cherche pas autant à prendre ses aises et ne craint pas que la privation de sommeil lui donne un teint pâle avec des yeux battus.
_Maison faite et femme à faire._
Il faut acheter une maison toute faite afin de ne pas être exposé aux inconvénients et aux dépenses qu’entraîne la bâtisse; et il faut prendre une jeune femme dont le caractère ne soit pas formé, afin de pouvoir la façonner sans peine à sa manière de vivre.
_La femme est toujours femme._
C’est-à-dire toujours faible, toujours légère, toujours inconstante. _Varium et mutabile semper femina._ (Virg.)
_Foi de femme est plume sur l’eau._
Un proverbe des Scandinaves dit: _Ne vous fiez point aux paroles de la femme, car son cœur a été fait tel que la roue qui tourne._
_Il ne faut pas se fier à femme morte._
Ce proverbe nous est venu des Grecs et des Latins. Diogénien rapporte qu’il a dû son origine à la funeste aventure d’un jeune homme qui, étant allé visiter le tombeau de sa marâtre, fut écrasé par la chute d’une colonne élevée sur ce tombeau.
_Si la femme était aussi petite qu’elle est bonne, on lui ferait un habillement complet et une couronne avec une feuille de persil._
Manière originale et comique de classer la bonté de la femme parmi les infiniment petits.
_Bonne femme, mauvaise tête:_ _Bonne mule, mauvaise bête._
Jean Nevizan, professeur de droit à Turin, au commencement du seizième siècle, dit dans son curieux ouvrage intitulé: _Sylva nuptialis, la Forêt nuptiale_, que Dieu forma dans la femme toutes les parties du corps qui sont douces et aimables, _quæ sunt dulcia et amicabilia_; mais que pour la tête il ne voulut pas s’en mêler, et qu’il en abandonna la façon au diable: _de capite noluit se impedire, sed permissit illud facere dæmoni_.
_Femme rit quand elle peut, et pleure quand elle veut._
Un autre proverbe dit grossièrement: _A tout heure chien pisse et femme pleure._—Ovide prétend que la facilité des larmes chez les femmes est le résultat d’une étude particulière.
_Ut flerent oculos erudiere suos._
_Une femme ne cèle que ce qu’elle ne sait pas._
C’est-à-dire qu’une femme est incapable de garder un secret. Mais ceci doit s’entendre d’un secret qui lui est confié, et non d’un secret qui lui appartient en propre; car elle cache toujours très bien ce qu’il lui importe personnellement de cacher: par exemple, son indiscrétion ne va jamais jusqu’à révéler son âge.
_A qui Dieu veut aider sa femme lui meurt._
On dit aussi: _A qui perd sa femme et un denier, c’est grand dommage de l’argent._ Ces deux proverbes, usités chez nos aïeux, démentent formellement la réputation de galanterie qu’on a voulu leur faire.
_Ce n’est rien; c’est une femme qui se noie._
Mauvaise plaisanterie de quelque Sganarelle. Celui de Molière en fait une de la même espèce. Lorsque la suivante de Célie l’appelle en s’écriant: _Ma maîtresse se meurt_, il lui répond:
Quoi! n’est-ce que cela? Je croyais tout perdu de crier de la sorte.
Un proverbe espagnol venge le beau sexe de l’injustice du nôtre; une femme y dit: _Ce n’est rien; c’est mon mari que l’on tue._
Je partage le sentiment exprimé par La Fontaine dans ces vers du début de sa fable intitulée _La femme qui se noie_:
Je ne suis pas de ceux qui disent: _Ce n’est rien;_ _C’est une femme qui se noie_. Je dis que c’est beaucoup, et ce sexe vaut bien Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.
_Il est permis de battre sa femme, mais il ne faut pas l’assommer._
Ce proverbe a été originairement une formule de droit. Plusieurs anciennes chartes de bourgeoisie autorisaient les maris, en certaines provinces, à battre leurs femmes, même jusqu’à effusion de sang, pourvu que ce ne fût point avec un fer émoulu, et qu’il n’y eût point de membre fracturé. Les habitants de Villefranche en Beaujolais jouissaient d’un pareil privilége qui leur avait été concédé par Humbert IV, sire de Beaujeu, fondateur de leur ville. Quelques chroniques assurent que le motif d’une telle concession fut l’espérance où était ce seigneur d’attirer un plus grand nombre d’habitants, espérance qui fut promptement réalisée.
On trouve dans l’_Art d’aimer_, poëme d’un trouvère, le passage suivant: «Garde-toi de frapper ta dame et de la battre. Songe que vous n’êtes point unis par le mariage, et que, si quelque chose en elle te déplaît, tu peux la quitter.»
La _Chronique bordelaise_, année 1314, rapporte ce fait singulier: A Bordeaux, un mari accusé d’avoir tué sa femme comparut devant les juges, et dit pour toute défense: Je suis bien fâché d’avoir tué ma femme; mais c’est sa faute, car elle m’avait grandement irrité. Les juges ne lui en demandèrent pas davantage, et ils le laissèrent se retirer tranquillement, parce que la loi, en pareil cas, n’exigeait du coupable qu’un témoignage de repentir.
Un de ces vieux almanachs qui indiquaient à nos bons aïeux les actions qu’ils devaient faire jour par jour donne, en plusieurs endroits, l’avertissement que voici: _Bon battre sa femme en hui._
Cette odieuse coutume, qui se maintint légalement en France, suivant Fournel, jusqu’au règne de François I^{er}, paraît avoir été fort répandue dans le treizième siècle; mais elle remonte à une époque plus reculée. Le chapitre 131 des lois anglo-normandes porte que le mari est tenu de châtier sa femme comme un enfant, si elle lui fait infidilité pour son voisin. _Si deliquerit vicino suo, tenetur eam castigare quasi puerum._ Un article du concile tenu à Tolède l’an 400 dit: Si la femme d’un clerc a péché, le clerc peut la lier dans sa maison, la faire jeûner et la châtier, sans attenter à sa vie, et il ne doit pas manger avec elle jusqu’à ce qu’elle ait fait pénitence.
Comment des ministres de la religion chrétienne, qui a tant fait pour l’émancipation et la dignité des femmes, ont-ils pu concevoir la pensée de les soumettre à une pénalité si brutale et si dégradante! Ils auraient dû être conduits par l’esprit de cette religion, où tout est amour et charité, à proclamer le principe de la loi indienne qui dit dans une formule pleine de délicatesse et de poésie: «Ne frappe pas une femme, eût-elle commis cent fautes, pas même avec une fleur.»
Remarquons, du reste, que le droit de battre n’a pas toujours appartenu aux maris exclusivement. La dame noble qui avait épousé un roturier pouvait lui infliger la correction avec des verges, toutes les fois qu’elle jugeait cela convenable. (Voyez la fin de l’article: _Porter la culotte._)
Jean Belet, dans son _Explication de l’office divin_, parle d’un singulier usage de son temps: La femme, dit-il, bat son mari la troisième fête de Pâques, et le mari bat sa femme le lendemain: ce qu’ils font pour marquer qu’ils se doivent la correction l’un à l’autre et empêcher qu’ils ne se demandent, en ce saint temps, le devoir conjugal[44].
_Qui femme a, noise a._