Part 31
Quelques auteurs ont fait dériver l’expression _Être esclave de sa parole_ de ce que, chez les Gaulois, le débiteur insolvable allait trouver son créancier, lui présentait une paire de ciseaux, et devenait son esclave en se laissant couper les cheveux.
Le mot esclave a aussi une origine historique. Il est formé de _sclavus_, _sclave_, _esclavon_ ou _slave_, nom d’un peuple originaire de la Scythie, parce que beaucoup de Slaves faits prisonniers, soit à l’époque de leur établissement sur les côtes de l’Adriatique, soit à l’époque de leur irruption sur les frontières françaises, sous le règne de Dagobert, furent vendus comme serfs dans les principaux marchés de l’Italie et de la France[41]. Ce mot doit être ajouté à la liste de ceux qui ont dégénéré; car dans la langue d’où il a été tiré il signifie _illustre_, _glorieux_.
=ESPAGNE.=—_Faire des châteaux en Espagne._
C’est prendre son imagination pour architecte et bâtir dans le vide, c’est-à-dire former des projets en l’air, se repaître d’agréables chimères. On a fait plusieurs conjectures sur cette façon de parler proverbiale, sans en donner une explication satisfaisante. Certain étymologiste a voulu voir en elle une allusion aux mines d’or et d’argent qui se trouvaient jadis en Espagne, où une tradition mythologique avait placé la demeure souterraine de Plutus, et même aux pommes d’or du jardin des Hespérides, quoique ce jardin fût sur la côte d’Afrique. Fleury de Bellingen l’a rapportée à la conduite de Q. Métellus le Macédonique, qui, désespérant de réduire par la force la ville hispanienne de Contébrie, en leva le siége, dans l’intention de la surprendre par la ruse, et parcourut la province, où il élevait de côté et d’autre des redoutes, des forts et des châteaux, ouvrages qui étant abandonnés, lorsqu’il changeait de quartier, semblaient n’annoncer que des projets vains et extravagants. Estienne Pasquier dit qu’elle est venue de ce que, autrefois, les Espagnols ne construisaient point de châteaux de peur que les Maures, aux incursions desquels ils étaient sans cesse exposés, ne s’en emparassent et n’en fissent des fortifications pour se maintenir dans leur conquête. Suivant l’abbé Morellet, elle est née de l’opinion qui fit regarder l’Espagne, devenue maîtresse des métaux précieux du Mexique et du Pérou, comme le pays le plus riche et la source des richesses les plus abondantes.
Il n’est pas besoin de montrer le vice ou le ridicule des deux premières interprétations. Quant à la dernière, elle s’appuie sur un anachronisme bien prouvé par ce vers du _Roman de la Rose_, publié longtemps avant la découverte du Nouveau-Monde:
Lors feras chasteaulx en Espagne.
Celle de Pasquier n’est pas dépourvue de vérité; mais elle est présentée d’une manière incomplète; car si elle nous apprend pourquoi l’on appelle _châteaux en Espagne_ des choses qui n’existent que dans l’imagination, elle nous laisse à deviner pourquoi l’on n’appelle ces choses ainsi qu’autant qu’elles forment de douces, d’heureuses illusions. Le proverbe n’a pas été fondé seulement sur ce que l’Espagne n’avait point de châteaux, il l’a été aussi, et peut-être en raison de cela même, sur ce qu’elle paraissait très propre à en avoir de bons et de beaux. C’est vers la fin du XI^e siècle qu’il a pris naissance, à une époque de féodalité où l’on construisait beaucoup de châteaux, et où toutes les idées de grandeur et de fortune étaient liées à l’idée de ces édifices. Cette époque est celle où Henri de Bourgogne, suivi d’un grand nombre de chevaliers, alla conquérir gloire et butin sur les Infidèles au delà des Pyrénées, et obtint, en récompense des services qu’il rendit à Alphonse, roi de Castille, la main de Thérèse, fille de ce prince, avec le comté de Lusitanie, qui devint, sous son fils Alphonse Henriquès, le royaume de Portugal. Le succès de ces illustres aventuriers excita l’émulation et les espérances de la noblesse française, et il n’y eut pas de fils de bonne mère qui ne se flattât de fonder, comme eux, quelque riche établissement; qui ne fît dans son esprit _des châteaux en Espagne_.
La même ambition avait été déjà excitée dans toutes les têtes par la considération des grands biens échus en partage aux principaux guerriers de Guillaume-le-Conquérant, et elle avait donné lieu à l’expression _Faire des châteaux en Albanie_, dont le sens est absolument semblable à celui de _Faire des châteaux en Espagne_. Ce nom d’Albanie, synonyme d’Albion, s’appliquait alors à l’Angleterre, où les Normands bâtissaient beaucoup de châteaux. Les Saxons n’y en avaient fait construire que très peu; _Munitiones quas galli castella nuncupant anglicis provinciis paucissimæ fuerant_ (_Ord. Vit._, XI, 240), et cela fut cause que la perte de la bataille d’Hastings entraîna pour eux la perte de tout le pays.
Je vais, je viens, le trot et puis le pas, Je dis un mot, puis après je le nye, Et si tu bastis sans reigle ni compas, Tout fin seulet, _les chasteaulx d’Albanye_. (VERGIER D’HONNEUR.)
La duchesse de Villars disait que, pour se guérir de la manie de faire des _châteaux en Espagne_, il suffisait de voyager dans ce pays. Mot encore plus vrai aujourd’hui que de son temps.
On dit qu’une personne fait des _cachots en Espagne_, par opposition aux _châteaux en Espagne_, et pour signifier qu’elle se forge des chimères tristes, qu’elle voit tout en noir. Cette expression fut justement appliquée à M. de Ximenès, que son ami, M. d’Autrep, définissait plaisamment en ces termes: «C’est un homme qui aime mieux la pluie que le beau temps, et qui ne peut entendre chanter le rossignol sans s’écrier: Ah! la vilaine bête!»
M. Ch. Nodier a créé une autre expression qui me paraît heureuse, lorsqu’il a dit, dans sa charmante pièce intitulée: _Changement de Domicile_:
Quand je rêve tout seul, à travers la campagne, Je me creuse parfois _des fosses en Espagne_. Il est bon d’être à l’aise où l’on sera toujours. Je voudrais y descendre à la fin des beaux jours. Que chercher aux forêts si ce n’est une tombe?
=ESPÉRANCE.=—_L’espérance est le pain des malheureux._
Les malheureux se nourrissent d’espérance, ils suppléent par l’espérance aux biens dont ils sont privés. Eh! que deviendraient-ils, si elle ne les soutenait, si elle ne fesait luire ses rayons consolateurs sur ce fond d’agonie où se traîne leur misérable existence?
_L’espérance est le viatique de la vie._
L’espérance est la compagne inséparable de l’homme sur le chemin qu’il parcourt du berceau à la tombe, et c’est elle qui le fait vivre jusqu’à son dernier soupir. La devises des philosophes elpistiques, _Dum spiro, spero_, _tant que je respire, j’espère_, appartient à tout le genre humain.
_L’espérance est le songe d’un homme éveillé._
Sentence d’Aristote passée en proverbe.—L’espérance, en effet, est de la même nature que les songes. Il n’y a rien en elle de réel. Elle fait luire à nos yeux de belles veilles de jours fortunés auxquelles nous ne trouvons pas de lendemain; elle nous offre de beaux vergers en fleurs dont nous ne cueillons pas les fruits; elle étend devant nous un horizon doré où la gloire, la fortune, les plaisirs qui nous invitent ne sont plus, à notre approche, que des fantômes. Rivarol l’a définie très spirituellement: _Un emprunt fait au bonheur_. Mais cet emprunt est presque toujours usuraire; car il faut payer d’un temps précieux qu’elle nous enlève les chimériques rêves que nous lui devons. Ainsi elle est bien plutôt un vol fait au présent en faveur d’un avenir qui n’existera peut-être jamais. Le sage compte peu sur elle; il en laisse les illusions aux ames faibles ou malheureuses qui ne savent pas trouver en elles-mêmes ce qu’il leur faut; il la considère comme ce mirage trompeur dont l’éclat ne brille d’ordinaire que sur les sables arides des déserts.
Les Arabes disent: _Qui a de longues espérances a de longues douleurs_.—Ils disent aussi: _Qui voyage sur le char de l’espérance a la pauvreté pour compagne_.
Les Italiens ont ce proverbe: _Assai guadagna chi vano sperar perde_. _Gagne beaucoup qui perd une vaine espérance._
_Espérance bretonne._
Cette expression, fréquemment employée par les troubadours et les trouvères, pour marquer une espérance toujours déçue et jamais rebutée, s’explique par celle-ci: _Attendre comme les Bretons Arthur_, qui est également familière à ces poëtes et qui a la même origine et la même signification.—Cet Arthur ou Artus, héros de la romancerie anglo-normande qui lui attribue l’institution de l’ordre de la Table-Ronde, fut le dernier roi des Bretons-Siluriens[42]. Après avoir défendu longtemps son pays avec succès contre les Angles du nord, les Saxons de l’occident et les Danois qu’il vainquit en douze batailles successives, il fut complétement défait à Camblan, vers 542. Blessé mortellement dans cette affaire, il se fit transporter en un lieu inconnu, où il termina sa glorieuse vie. Ses soldats étonnés de ne pas le voir reparaître allèrent à sa recherche, et, comme ils ne trouvèrent nulle part son tombeau, ils se persuadèrent qu’il n’était pas mort. La superstition du temps accueillit cette idée exploitée par la politique nationale comme moyen de résistance contre les vainqueurs; et bientôt ce fut une croyance populaire qu’Arthur reviendrait un jour régner sur l’Angleterre affranchie du joug étranger, et qu’il y ramènerait le siècle d’or. En attendant, il était censé dormir du sommeil d’Endymion au pied du mont Etna, par l’effet d’un philtre magique que les enchanteurs Merlin et Thaliessin lui avaient donné pour prolonger son existence, après l’avoir guéri de sa blessure. Les chants patriotiques des bardes le représentaient tantôt guerroyant en Palestine contre les Infidèles, et tantôt errant dans les forêts des deux Bretagnes. Cette espérance du retour d’Arthur s’accrut à mesure que le peuple fut opprimé. Elle fut assez générale sous la domination despotique des rois normands. Henri II, à qui elle inspirait des inquiétudes, imagina un moyen pour la faire cesser. Il se rendit à Glassenbury, dans le pays de Galles, fit faire des fouilles en un lieu que des vers chantés en sa présence par un pâtre indiquaient comme l’endroit de la sépulture d’un grand homme, et l’on en retira un cercueil de pierre décoré d’une petite croix de plomb, sur laquelle était écrit: _Hic jacet inclytus rex Arthurius in insulâ Avaloniâ_. Cette prétendue découverte ne produisit pas néanmoins l’effet qu’il en attendait. L’espérance bretonne continua à régner. Elle était si vive au temps d’Alain de l’Isle, que ce savant a écrit dans ses explications des prophéties de Merlin: «On serait lapidé en Bretagne, si l’on osait dire qu’Arthur est mort.» (_Explanat. in proph. Merlini_, p. 19, lib. I.)
=ESPRIT.=—_Avoir l’esprit enfoncé dans la matière._
Cette expression, dont on se sert pour désigner un esprit épais, est empruntée de l’expression latine _demersus in corpus homo_, _homme plongé dans le corps_, qu’on trouve dans Pline le naturaliste.
L’obésité a toujours été regardée comme l’indice de la stupidité, et quelques médecins ont cherché à démontrer par des raisonnements physiologiques la vérité de cette opinion qui avait donné lieu au proverbe suivant, que les Romains tenaient des Grecs:
_Subtile pectus venter obesus non parit._
On dit aussi: _Avoir la forme enfoncée dans la matière_, locution que Molière a mise en vogue, lorsqu’il a cherché à la faire tomber en la reléguant dans le jargon des _Précieuses ridicules_. Ce mot _forme_ signifie sans doute ici l’esprit ou l’ame, que des philosophes anciens nommaient _la forme essentielle_.
_Bienheureux les pauvres d’esprit._
L’évangile selon saint Mathieu (ch. V, v. 3) dit: _Beati pauperes spiritu, quoniam ipsorum est regnum cælorum_; _bienheureux les pauvres d’esprit, car le royaume des cieux leur appartient_; ce qui doit s’entendre des hommes qui ont le cœur et l’esprit entièrement détachés des biens de la terre. Mais on a voulu l’entendre de ceux qui sont dépourvus d’esprit, et c’est sur ce fondement que le langage proverbial a proclamé la béatification ou la canonisation de la bêtise.
_Les grands esprits se rencontrent._
Les grands esprits, habitués à voir les choses telles qu’elles sont, doivent nécessairement se rencontrer quelquefois, lorsque leur attention se porte sur le même objet. De là ce proverbe qui s’emploie par plaisanterie, lorsque deux personnes ont ou prétendent avoir à la fois la même pensée, et qui sert bien souvent d’excuse aux plagiaires.
S’il y avait un recueil des rencontres des écrivains dans un ordre chronologique, on y découvrirait bien des vols plaisamment déguisés, et si une loi obligeait à la restitution littéraire, on verrait bien des ouvrages volumineux auxquels il resterait à peine quelques feuillets. Ce n’est pas sans raison qu’on a dit: _Un auteur est un homme qui prend dans les livres tout ce qui lui passe par la tête_.
=ESTOMAC.=—_Mauvais cœur et bon estomac._
Maxime par laquelle sont énoncées les deux conditions auxquelles les égoïstes attachent le bonheur. Elle a quelque vérité sous ce rapport qu’en étouffant sa sensibilité et en digérant très bien, on éviterait beaucoup de souffrances morales et de souffrances physiques; mais elle est d’une fausseté révoltante sous tous les autres rapports. Le secret d’être heureux ne peut consister à n’aimer que soi et à se soustraire au devoir essentiel de la société; car il exclurait les jouissances les plus douces, les plus délicates et les plus nobles du cœur humain. Le bonheur dépend du sentiment encore plus que des nombreux avantages qu’on possède, et peut-être le bonheur n’est-il que le sentiment.
On pense que la maxime anti-sociale _Mauvais cœur et bon estomac_ fut inventée, ou du moins accréditée, par Fontenelle, dont la vie longue et tranquille en offrit constamment l’application.
=ESTRADE.=—_Battre l’estrade._
Battre le pavé, perdre son temps à courir les rues, être désœuvré.—Le mot _estrade_, suivant Henri Estienne, ne vient point de l’italien _strada_, mais du latin _strata_, que quelques auteurs, notamment Eutrope, ont employé dans le sens de _pavé_, au lieu de _strata via_. On trouve dans Virgile, _per strata viarum_. L’expression _Battre l’estrade_ et le vieux verbe _estrader_ se disaient primitivement, au propre, en parlant de certains soldats à pied et à cheval chargés d’aller à la découverte et de battre le pays. Ces soldats étaient appelés _estradiots_, nom que plusieurs étymologistes font dériver du grec στρατιὠτης, _soldat_, parce que les premiers qui eurent cette fonction avaient été tirés de la Grèce.
=ÉTAMINE.=—_Passer par l’étamine._
Aussitôt qu’une fois ma verve me domine, Tout ce qui s’offre à moi passe par l’étamine.
L’_étamine_ est le nom d’une étoffe fort mince et fort claire, dont les vieilles bourgeoises avaient coutume de se vêtir autrefois. Comme ces vieilles étaient sévères, malignes et bavardes, on disait des personnes critiquées ou tancées par elles, qu’elles avaient passé par l’étamine.—Telle est l’origine qu’on attribue à cette expression, qui peut être venue tout aussi bien d’une allusion à l’_étamine_ ou tamis des apothicaires.
=ÉTOILE.=—_Son étoile commence à blanchir_, ou _à pâlir_.
Expression dont on peut faire l’application à la décadence de plus d’une qualité brillante, et dont on se sert spécialement pour marquer la chute prochaine d’un homme en faveur. C’est une double allusion à l’état des étoiles, qu’on voit blanchir ou pâlir aussitôt que le jour se lève, et à l’influence qui leur est attribuée sur la destinée humaine.—Cette rêverie astrologique a donné lieu à ces autres expressions proverbiales: _Être né sous une heureuse étoile_,—_Être né sous une malheureuse étoile_,—_Ne pouvoir résister à son étoile_.
=ÉTRANGLER.=—_Je veux que ce morceau m’étrangle, si..._
Ducange pense que cette formule d’affirmation métaphorique est venue d’une épreuve judiciaire qui fut introduite au commencement du onzième siècle, et qui consistait à faire avaler aux gens accusés de vol, un morceau de pain et un morceau de fromage sur lesquels on avait dit la messe. Le pain était d’orge sans levain, et le fromage de lait de brebis du mois de mai. La difficulté d’avaler ces morceaux qui pesaient chacun neuf deniers constatait la culpabilité.
Lorsque les Siamois veulent connaître de quel côté est le bon droit dans certaines affaires civiles ou criminelles, ils obligent les deux parties à prendre des pilules purgatives; et la personne qui les garde plus longtemps dans son estomac obtient gain de cause.
=ÊTRE.=—_Connaître les êtres d’une maison._
C’est en connaître les coins et recoins, ou les endroits les plus cachés.—Cette expression est très ancienne, car elle se trouve dans le manuscrit du _Roman du Renard_:
Lors s’en vint droict à la fenestre Com cil qui bien _savoat l’estre_.
Elle se trouve aussi dans beaucoup d’autres ouvrages de notre littérature primitive; mais il est à remarquer que le mot _êtres_ y figure écrit de cinq manières différentes, à savoir: _estres_, _aistres_, _aitres_, _astres_, et _âtres_, sans que son acception varie avec son orthographe. Les étymologistes s’accordent à dire que ce mot est dérivé du latin _atrium_. Cependant Huon de Villeneuve, remarquant qu’il signifie quelquefois _route_, _chemin_, le fait venir de _strada_.
=ÉTREINDRE.=—_Qui trop embrasse mal étreint._
Il faut mesurer ses entreprises à ses forces ou à ses moyens: celui qui entreprend trop ne réussit point.
Mais d’embrasser tant de matières En ung coup, tout n’est pas empraint. _Qui trop embrasse, mal estraint._ (G. COQUILLART.)
Plus les bras sont étendus, plus leur action est bornée: ils ne saisissent bien que les objets autour desquels ils se replient. Il en est des facultés de l’esprit comme des bras. Les exercer sur trop de matières à la fois, c’est les affaiblir. Il faut les concentrer pour qu’elles aient toute leur énergie. Musschembroëck disait: _Dum omnia volumus scire, nihil scimus_;_ en voulant tout savoir, nous ne savons rien_.
_Pluribus intentus minor est ad singula sensus._
On avait érigé à Buffon une statue où on lisait ces mots: _Naturam amplectitur omnem_, _il embrasse toute la nature_. Un plaisant y ajouta: _Qui trop embrasse mal étreint_. Buffon alors fit supprimer l’éloge et la critique.
=ÉVÉNEMENT.=—_Les grands événements procèdent des petites causes._
Cette maxime, passée en proverbe, est devenue le sujet et le titre d’un ouvrage où sont rapportées beaucoup de petites particularités qui ont influé sur de grandes affaires. Cependant la disproportion qu’on remarque entre la cause et l’effet n’est pas aussi réelle qu’on se l’imagine. La Harpe regarde cette disproportion apparente comme la suite nécessaire de la différence de rang et de pouvoir. «Les passions, dit-il, c’est-à-dire les affections qui ne sont pas dans l’ordre de la raison, sont petites en elles-mêmes, comme l’avarice, l’amour, la jalousie, etc., ou très susceptibles de petitesses, comme l’orgueil, l’ambition, la haine, la vengeance, etc. Elles occasionnent les mêmes incidents chez ceux qui gouvernent et chez ceux qui sont gouvernés, avec cette différence que, dans les conditions inférieures, ces incidents n’ont qu’une influence obscure et bornée, et qu’ils en ont une très étendue et très sensible dans les personnes qui ont entre leurs mains les destinées publiques, et qui ne sont pas toujours mues par des ressorts proportionnés à l’importance de la chose publique, et dans un rapport exact avec le devoir et avec le bien général.»
Jean-Baptiste Say a dit sur le même sujet: «Les petites causes amènent parfois de grands événements; mais c’est lorsque ses grands événements sont mûrs pour arriver. Elles sont causes _occasionnelles_ et non pas _efficientes_. Un souffle fait tomber une poire; il est cause de cet événement, si vous voulez; mais ce n’est pas le souffle qui a produit la poire; c’est la terre, le soleil et le temps; le temps! élément si important dans toutes les choses de ce monde!
«Je conviens que de très petits événements ont eu de graves conséquences; mais ils sont plus rares qu’on ne croit, et agissent plutôt négativement que positivement. Certes si, au moment où Alexandre préparait son expédition contre la Perse, il eût avalé de travers une arête, et qu’il en eût été étouffé, il est probable que la conquête de l’Asie n’eût pas eu lieu. Dès lors point de ces royaumes grecs fondés en Syrie, en Égypte; point de Cléopâtre; la bataille d’Actium n’eût pas été perdue par Antoine; Auguste ne serait pas monté sur le trône du monde, etc. Mais il serait arrivé des événements analogues, parce que l’univers était mûr pour eux. Pascal ne me semble pas fondé à dire que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre était changée. César lui-même se fût-il noyé en passant le Rubicon, Rome n’évitait pas l’esclavage; Rome devait être gouvernée par le sabre, parce que les Romains avaient été trop avides de triomphes militaires; et si ce n’eût été par le sabre de César, ç’aurait été par un autre.»
Voltaire a bien mal raisonné aussi, lorsqu’il a écrit: «Si Léon X avait donné des indulgences à vendre aux moines augustins qui étaient en possession du débit de cette marchandise, il n’y aurait point de protestants.» Le protestantisme était un feu couvé pendant la plus grande partie du moyen âge, et ce volcan devait avoir nécessairement son éruption.
=EXCEPTION.=—_Il n’y a point de règle sans exception._
Quelque générale que soit une règle, elle n’est point applicable à tous les cas particuliers.
_L’exception confirme la règle._
L’exception, tout en dérogeant à la règle, en constate l’existence; de la nécessité où l’on est de violer la règle en certains cas, se tire précisément la preuve qu’elle existe. Le mot _confirme_ n’est pas ici d’une exactitude rigoureuse; _suppose_ vaudrait peut-être mieux.
=EXCUSE.=—_Qui s’excuse s’accuse._
Trop de soins à se justifier produisent souvent un préjugé contraire. Quiconque est innocent n’insiste guère pour qu’on ne le croie point coupable, et il laisse les excuses à ceux qui en ont besoin.—Toute excuse implique quelque idée de faute. _Nescio quid peccati portat secum omnis purgatio._ (Térence.)
=EXIL.=—_Ceux qui passent de l’exil au pouvoir sont avides de sang._
Marius et Tibère n’ont que trop justifié ce proverbe; la vie de l’empereur Andronic en montra la justesse. Le nombre des victimes de ce tyran, dit Gibbon, donnerait une idée moins frappante de sa cruauté que la dénomination de _jours de l’alcyon_ (jours tranquilles) appliquée à l’espace bien rare dans son règne d’une semaine où il se reposa de verser du sang.
=EXPÉRIENCE.=—_Expérience passe science._
C’est-à-dire que les leçons de l’expérience valent mieux que celles de tous les maîtres.—_Usus frequens omnium magistrorum præcepta superat._ (Cicéron.)
=EXTRÊME.=—_Les extrêmes se touchent._
Napoléon disait: _Du sublime au ridicule il n’y a qu’un pas_.
F
=FABLE.=—_Être la fable du public._
C’est être pour le public un sujet de comédie ou un objet de risée. Les Latins disaient: _Esse fabula aliorum_, en prenant le mot _fabula_ dans l’acception d’_entretien_, _discours_, et peut-être aussi dans celle de _pièce de théâtre_. Cette locution, dont la nôtre est littéralement traduite, a été employée par Cicéron, par Horace, par Ovide, etc. Racine a fait dire à Achille (_Iphigénie_, act. II, sc. 7):
Suis-je, sans le savoir, la fable de l’armée?
=FÂCHER.=—_Qui se fâche a tort._
On n’a recours aux invectives que quand on manque de preuves: Entre deux controversistes, il y a cent à parier contre un que celui qui aura tort se fâchera. Prométhée dit à Jupiter, dans un dialogue de Lucien: «Tu prends ta foudre au lieu de répondre, donc tu as tort.»
=FACE.=—_Face d’homme porte vertu._
On dit aussi: _Face d’homme fait vertu._—Ces proverbes signifient que la présence d’un homme sert beaucoup à ses affaires. Ils s’appliquent particulièrement lorsque l’arrivée d’une personne dans une société fait changer de mal en bien les propos qu’on y tenait sur son compte.
=FAGOT.=—_Sentir le fagot._