Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 30

Chapter 303,685 wordsPublic domain

«Encore que la nature, en nous faisant croître par certains progrès, nous fasse espérer enfin la perfection, et qu’elle ne semble ajouter tant de traits nouveaux à l’ouvrage qu’elle a commencé que pour y mettre la dernière main, néanmoins nous ne sommes jamais tout à fait formés. Il y a toujours quelque chose en nous que l’âge ne mûrit point, et c’est pourquoi les faiblesses et les sentiments de l’enfance s’étendent toujours bien avant, si l’on n’y prend garde, dans toute la suite de la vie.» (Bossuet.)

L’enfance passe, mais l’enfantillage reste.

_Les enfants sont ce qu’on les fait._

Proverbe qui se trouve dans les _Adelphes_ de Térence (act. III, sc. 5): _Ut quemque suum volt esse, ita est_. _Chaque enfant est ce que son père veut qu’il soit._—C’est une erreur de croire que les enfants apportent en naissant des inclinations bonnes ou mauvaises qui déterminent leur conduite. Ces inclinations leur surviennent, et la destinée morale de chacun d’eux est attachée à l’éducation qu’il reçoit, comme la plante à sa racine.

_Il n’y a plus d’enfants._

On commence à avoir de la malice de bonne heure.—Les Latins disaient: _Pueri nasum rhinocerotis habent_, _les enfants ont un nez de rhinocéros_, parce que, à Rome, on regardait un long nez comme un signe de malice, et qu’il n’y a pas de nez plus long que celui du rhinocéros, à cause de la corne pointue qui s’y trouve. C’est même de là que cet animal a tiré son nom, qui signifie _nez cornu_.

Une jeune fille de sept ou huit ans répondit un jour à sa mère qui voulait lui faire accroire que les enfants naissaient sous des choux: Je sais bien qu’ils viennent d’ailleurs.—Et d’où viennent-ils donc, mademoiselle?—Du ventre des femmes.—Qui vous appris cette sottise?—Maman, c’est l’_Ave Maria_.

Voici un joli quatrain du vieux poëte Ogier de Gombauld:

Nos enfants, messieurs et mesdames, A quinze ans passent nos souhaits: Tous nos fils sont des hommes faits, Toutes nos filles sont des femmes.

=ENFOURNER.=—_A mal enfourner on fait les pains cornus._

Le mauvais succès d’une affaire, d’une entreprise, vient ordinairement de ce qu’on s’y est mal pris d’abord.

=ENGRENER.=—_Le premier venu engrène._

Ce proverbe, usité pour dire que la diligence dans les affaires en facilite et en assure le succès, est une formule qu’on trouve dans toutes les anciennes coutumes, qui voulaient que la personne arrivée la première au moulin fût aussi la première à moudre. La coutume de Marsal admettait pourtant une exception en faveur de la ménagère qui allaitait.

=ENNEMI.=—_Il faut se défier d’un ennemi réconcilié._

L’Ecclésiastique dit: «Ne vous fiez jamais à votre ennemi, car sa malice est comme la rouille qui revient toujours au cuivre. Quoiqu’il s’humilie et qu’il aille tout courbé, soyez vigilant et donnez-vous de garde de lui. _Non credas inimico tuo in æternum, sicut enim æramentum ærugina nequit in illius. Etsi humiliatus vadat curvus, adjice animum tuum et custodi te ab illo._» (Cap. XII, v. 10 et 11.)

_Il faut faire un pont d’or à l’ennemi qui fuit._

«Jamais ne faut mettre son ennemi en lieu de désespoir, parce que telle nécessité lui multiplie sa force et accroist le courage qui ja estoit deject et failly; et n’y a meilleur remède de salut à gens estonnés et recrus que de n’espérer aulcun. Quantes victoires ont été tollues des mains des vainqueurs par les vaincus, quand ils ne se sont contemptez de raison! Ouvrez à vos ennemis toutes les portes et chemins, et plus tôt leur _faictes un pont d’argent_ afin de les renvoyer.» (RABELAIS, liv. IV, ch. 43.)

Ce proverbe a été employé par Napoléon dans un des bulletins de la grande armée.—Il nous est venu des Romains, qui disaient: _Hosti fugienti pontem substerne aureum._—On en a attribué l’invention à Scipion l’Africain; mais ce grand capitaine ne fit que formuler une pensée bien connue avant lui des guerriers et des politiques. On sait que Lycurgue, dans une de ses lois, avait recommandé aux Spartiates de ne poursuivre l’ennemi qu’autant qu’il le fallait pour assurer la victoire, et de ne pas le pousser à un héroïque désespoir.

_Les présents des ennemis sont funestes._

Ce proverbe est tiré de l’_Ajax furieux_ de Sophocle (v. 665). Ajax mourut percé du glaive qu’Hector lui avait donné, et Hector fut attaché au char d’Achille avec le baudrier qu’il avait reçu d’Ajax. Cette tradition est rappelée par Virgile dans le IV^e livre de l’_Énéide_, lorsqu’il suppose que Didon se sert de l’épée du fils d’Anchise pour se donner la mort.

_Il n’y a point de petit ennemi._

Il ne faut s’exposer à l’inimitié de personne, car celui-là même qui paraît le moins en état de nuire peut faire beaucoup de mal, en se vengeant.—Les Grecs avaient un proverbe correspondant passé dans la langue latine en ces termes: _Inest et formicæ bilis, la fourmi même a sa bile_.—Les Turcs disent: _Tiens pour un éléphant ton ennemi, ne fût-il pas plus gros qu’une fourmi._

=ENSEIGNE.=—_A bon vin point d’enseigne._

Ce qui est bon n’a pas besoin d’être vanté, prôné.—On dit aussi: _A bon vin il ne faut point de bouchon._ Le mot _bouchon_ désigne ici un petit paquet de paille ou d’herbe entortillée qu’on met à la porte d’un cabaret.—Les Latins employaient le lierre au même usage, parce que cette plante était consacrée à Bacchus, et ils disaient: _Vino vendibili suspensâ hederâ nihil opus._—Les Espagnols disent: _El bon vino la venta trahe consigo, le bon vin porte sa vente à soi._

_A bonnes enseignes._

Dans les tournois, les dames donnaient à leurs chevaliers ce qu’elles appelaient _faveurs_, _joyaux_, _noblesses_, _noblois_, _connaissances_ ou _enseignes_. Ces dons étaient une écharpe, un voile, un bracelet, un nœud, une boucle, etc., qui servaient à parer la cotte d’armes comme d’un signe de reconnaissance. C’est de cet usage qu’est venue l’expression _A bonnes enseignes_, qui s’emploie pour signifier: à bon titre, à juste titre, avec des garanties, avec des sûretés. Exemples: Il ne faut donner des éloges qu’_à bonnes enseignes_.—Il ne faut prêter son argent qu’_à bonnes enseignes_.

On dit aussi: _A fausses enseignes_ dans un sens contraire. «Giles, évêque de Reims...., jouissait _à fausses enseignes_ de quelques terres appartenant au roi.» (PASQUIER, _Recherch._, p. 129.)—_A telles enseignes que..._, est une expression qui équivaut à celle-ci: La preuve en est que...

=ENTENDRE.=—_Il ne faut pas condamner sans entendre._

Ce proverbe est une formule de droit. Pour en constater l’ancienneté en France, je remarquerai qu’un article de la _constitution perpétuelle_ dressée sous Clotaire II, en 614, par l’aristocratie laïque et l’aristocratie ecclésiastique réunies, défendit aux juges de condamner un homme libre ou même un esclave sans l’avoir entendu.

_Il faut entendre les deux parties._

«Il faut comparer les objections aux preuves; il faut savoir ce que chacun oppose aux autres, et ce qu’il leur répond.—Plutarque (_Contredits des philosophes stoïques_) rapporte que les stoïciens, entre autres bizarres paradoxes, soutenaient que dans un jugement contradictoire, il était inutile d’entendre les deux parties: Car, disaient-ils, ou le premier a prouvé son dire, ou il ne l’a pas prouvé. S’il l’a prouvé, tout est dit, et la partie adverse doit être condamnée; s’il ne l’a pas prouvé, il a tort, et il doit être débouté.—Sitôt que chacun prétend avoir seul raison, pour choisir entre tant de partis, il faut les écouter tous; ou l’on est injuste.» (J.-J. Rousseau, _Émile_, liv. IV, note.)

Sénèque dit dans sa _Médée_ (act. II, sc. 2): _Celui qui a prononcé sur une affaire après n’avoir entendu que l’une des parties intéressées, s’est montré injuste, quoiqu’il ait prononcé avec justice_.

_Qui statuit aliquid, parte mauditâ alterâ, Æquum licet statuerit, haud æquus fuit._

=ENVIE.=—_Il vaut mieux faire envie que pitié._

Ce proverbe est très ancien, car il est rapporté par Hérodote. Il existe dans presque toutes les langues.

_L’envie nuit plus à son sujet qu’à son objet._

En d’autres termes: L’envie est plus préjudiciable à celui qui l’éprouve qu’à celui qui la cause. C’est une maxime de l’école: _Invidia plus officit subjecto quam objecto_.—Horace a très bien dit: _L’envieux maigrit de l’embonpoint d’autrui_.

_Invidus alterius macrescit rebus opimis._

_Les envieux mourront, mais non jamais l’envie._

Philippe Garnier, dans son recueil imprimé à Francfort en 1612, a cité ce proverbe avec ce vers latin où on le retrouve trait pour trait:

_Invidus acer obit sed livor morte carebit._

C’est donc à tort qu’on en a attribué l’invention à Molière qui l’a mis dans la bouche de madame Pernelle.

_Envie passe avarice._

Ce proverbe a été mis en action dans un vieux fabliau dont voici les principaux traits: Un avare et un envieux faisant route ensemble rencontrèrent saint Martin dans une plaine, et marchèrent quelque temps avec lui, sans se douter qu’ils eussent un tel compagnon de voyage. Le saint ne se fit connaître qu’au moment de les quitter, et il leur dit pour les éprouver: «Il ne tient qu’à vous de mettre à profit l’avantage d’avoir fait ma rencontre. Que l’un des deux me demande ce qu’il voudra, je promets de le lui accorder sur-le-champ. Quant à l’autre, je me réserve de faire moi-même sa part, en lui donnant le double de ce que le premier aura demandé.»

Voilà nos hommes bien joyeux, mais en même temps bien embarrassés, et quoiqu’ils n’eussent qu’à ouvrir la bouche pour obtenir une grande fortune, l’un et l’autre s’obstinaient à la tenir fermée afin de recevoir deux fois davantage. L’avare ne pouvait consentir à se priver de ce qu’il n’aurait pas eu l’esprit de souhaiter, ni l’envieux à jouir de tous les biens qui lui seraient échus en partage, à la condition de voir son camarade plus riche que lui: ils s’exhortaient mutuellement à former le vœu le plus magnifique, mais chacun d’eux conseillé par sa passion se gardait de céder à une pareille instance. Enfin l’avare transporté de fureur se précipita sur l’envieux en menaçant de l’assommer s’il continuait à se taire. Eh bien! je vais parler, répondit celui-ci, et tu n’y gagneras rien. En même temps, par un trait unique de vengeance ou plutôt de caractère, il s’écria: Grand saint Martin, faites-moi la grâce de me priver d’un œil. Il n’eut pas plus tôt dit que la chose fut faite. L’un se trouva borgne et l’autre aveugle, et ce fut le seul bénéfice qu’ils retirèrent de leur position. Ainsi le vice fut puni par le vice même, mais il ne fut pas corrigé. Le pouvoir du saint n’allait pas jusque-là. Il ne put même obtenir que l’envieux servît de conducteur à l’avare qui ne pouvait regagner seul son logis.

=ÉPAULE.=—_Jeter ses dettes derrière l’épaule._

Il est à Paris plus d’un drôle Empruntant dans tous les quartiers Et _jetant_ assez volontiers _Les dettes derrière l’épaule_. (H. MOREL.)

D’après une ancienne coutume consacrée par la loi salique, au titre de _Chrenecruda_ ou de la cession, l’homme qui était dans l’impossibilité de payer intégralement la composition exigée de lui, devait produire douze témoins chargés d’attester par serment son insolvabilité. Reconduit ensuite à son logis, il y ramassait, aux quatre coins, un peu de poussière qu’il mettait dans le creux de sa main gauche; après quoi, se plaçant sur le seuil et tenant le poteau de la porte avec la main droite, il jetait cette poussière derrière son épaule à son plus proche parent, pour signifier sans doute qu’il se déchargeait sur lui de sa dette et qu’il le rendait responsable du déshonneur qu’il y avait pour la famille à ne pas l’acquitter. C’est de cet usage que sont venues, dit-on, les expressions _Jeter ses dettes derrière l’épaule_ ou _par dessus l’épaule_, et _Payer par dessus l’épaule_, pour signifier ne point payer.

Remarquons qu’il y avait chez les Hébreux une façon de parler analogue, _Rejeter quelque chose derrière soi_, dont le sens était: n’en pas tenir compte, l’oublier. _Tu as rejeté derrière toi toutes mes fautes_, dit Ézéchias à Dieu, dans son cantique.

Pasquier, dans ses _Recherches_ (liv. VIII, ch. 47), a donné une autre explication. «Nous disons _un homme estre riche_ ou _vertueux par dessus l’épaule_, nous mocquans de luy et voulans signifier n’y avoir pas grands traicts de vertu ou de richesse en luy. Duquel dire appris-je l’origine et dérivaison par quelques joueurs de flux... Il advint qu’un quidam, en se riant, dist qu’il avoit deux as en son jeu, et les exhibant sur la table, fut trouvé que c’estoient deux varlets, chacun desquels, comme l’on sçait, porte une unité sur _l’espaule_: à quoi ayant appresté par son mensonge à rire à la compagnie, il répondit véritablement qu’il en avait deux, mais que c’estoit _par dessus l’espaule_, qui est prendre ce propos (dont nous faisons un proverbe) en sa vraye signification; car chaque teste, soit cœurs, careaux, trèfle et picque, a un as dessus l’espaule pour faire cognoistre de quel jeu ils sont roys, roynes ou varlets; et toutefois, ceste unité ne représente pas un as: parquoy, si nous voulons rapporter ce commun proverbe à ce jeu, nous le trouverons estre dit avec quelque fondement de raison, combien qu’autrement il semble avoir esté inventé à crédit et par une témérité populaire.»

_Porter quelqu’un sur les épaules._

C’est en être ennuyé, fatigué.—Métaphore empruntée probablement de l’usage symbolique d’après lequel le vainqueur te mettait sur les épaules du vaincu et le chevauchait même, pour marquer qu’il le tenait sous sa dépendance absolue. Cet usage, dont les temps féodaux offrent plus d’un exemple, était né dans les âges antiques, et les Grecs y fesaient sans doute allusion lorsque, voulant exprimer l’extrême insolence d’un homme, ils disaient proverbialement qu’_il montait à cheval sur les épaules de quelqu’un_. Leur expression avec laquelle la nôtre est en rapport, comme un effet avec une cause, a été conservée par Eschile, qui s’en est servi plusieurs fois dans ses _Euménides_ (vers 145, 718 et 781). Des auteurs latins l’ont aussi employée. Plaute, dans l’_Asinaire_ (act. III, sc. 3), fait dire à Liban parlant à Argyrippe:

_Vehes, Pol, hodie me, si quidem hoc argentum ferre speras._

Par Pollux, il faut qu’aujourd’hui je monte à cheval sur toi, si tu veux avoir cet argent.

Horace met le vers suivant dans la réponse de la magicienne Canidie (ode 17 du liv. V):

_Vectabor humeris tunc ego inimicis eques._

Alors je serai portée comme un cavalier sur tes épaules ennemies.

Notez que, dans un conte des _Mille et une Nuits_, le supplice dont Canidie menace le poëte est infligé par un magicien à un malheureux qu’il a ensorcelé.

Les évêques adoptèrent dès le dixième siècle, pour la cérémonie de leur intronisation, l’usage de se faire porter sur les épaules des principaux seigneurs du royaume, auxquels ils inféodèrent des terres sous cette expresse condition; et c’est de là qu’ils prirent, dit-on, le nom de _prélat_ formé de _prælatus_, _porté devant_. Un évêque de Paris somma un frère de saint Louis de lui rendre personnellement ce devoir, dont Philippe-Auguste s’était acquitté par procureur, comme seigneur de Corbeil et de Montlhéry, et dont Charles V et ses successeurs, jusqu’à Charles IX inclusivement, s’acquittèrent de la même manière envers les évêques d’Auxerre, depuis la réunion de ce comté à la couronne. Les Montmorency, soumis à une telle servitude envers l’évêque de Paris, s’en tenaient d’autant plus honorés qu’ils avaient le premier rang parmi les barons qui la partageaient. De là, suivant Millin, leurs titres de _premiers barons de la chrétienté_, ce nom de _chrétienté_ étant alors spécialement consacré pour désigner la cour, la juridiction, les droits et toutes les prérogatives épiscopales. De là aussi le cri de cette illustre maison: _Dieu aide au premier baron chrétien_.

Il ne faut pas croire pourtant que les seigneurs portassent eux-mêmes les évêques. Ceux-ci auraient couru risque d’être culbutés. Les barons mettaient seulement la main sur le brancard, et en laissaient le fardeau à de vigoureux mercenaires. C’est ce qu’atteste ce passage d’un procès-verbal: _Tandem in jam dictâ cathedrâ, ab ecclesiâ sancti Martini ad turrem carnotensem, à quatuor hominibus ex parte baronum deputatis magnifice portatus est_.

=ÉPÉE.=—_A vaillant homme courte épée._

La valeur supplée aux armes.—Les Lacédémoniens, si renommés par leur courage, avaient des épées très courtes. Un d’eux, à qui l’on en demandait la raison, répondit: C’est pour frapper l’ennemi de plus près. L’épée romaine, qui a conquis le monde, n’était pas plus longue que celle des Lacédémoniens.

_Se faire blanc de son épée._

«Cette expression signifie au propre et dans la langue de l’escrime, se couvrir pour ainsi dire de son épée par la rapidité de ses mouvements; au figuré, se vanter, se prévaloir de son courage, de son crédit, de ses moyens de toute espèce. On a prétendu qu’elle était tirée des anciens jugements de Dieu par les armes, le vainqueur demeurant absous, _blanc_ ou blanchi du crime imputé; mais elle est manifestement plus nouvelle. Je suis sûr de l’avoir entendu employer au propre pour signifier l’action de celui qui fait avec son épée le moulinet, qui s’en couvre pour ainsi dire tout entier et qui éblouit son adversaire.» (L’abbé MORELLET.)

=ÉPELER.=—_Épeler en rasades._

C’est boire autant de coups qu’il y a de lettres dans le nom de la personne dont on porte la santé. Cet usage, qui n’est guère plus de mode, a inspiré à Ronsard les vers suivants:

Ores, amis, qu’on n’oublie De l’amie Le nom qui nos cœurs lia! Qu’on vide autant cette coupe, Chère troupe, Que de lettres il y a.

Neuf fois, au nom de Cassandre, Je vais prendre Neuf fois du vin du flacon, Afin de neuf fois le boire, En mémoire Des neuf lettres de son nom.

Voyez l’article _Boire à la santé_.

=ÉPERON.=—_Gagner ses éperons._

C’est bien mériter, justifier d’une manière brillante les avantages et les récompenses qu’on obtient.—Allusion aux éperons dorés qui étaient donnés aux chevaliers dans la cérémonie de leur réception.

_Vilain ne sait ce que valent éperons._

Cet ancien proverbe, qu’on applique à des gens qui semblent incapables de sentir le mérite ou le prix des bonnes et belles choses, est venu de ce qu’autrefois les nobles seuls servaient à cheval, tandis que les roturiers ou vilains servaient à pied.

=ÉPERVIER.=—_On ne saurait faire d’une buse un épervier._

C’est-à-dire d’un sot un habile homme.—Les fauconniers dressaient très bien l’épervier à la chasse; mais ils ne pouvaient en faire autant de la buse, qui passe pour le plus stupide des oiseaux de proie.—Les Anglais disent: _You cannot make a silken purse of a sow’s ear_. _On ne peut faire une bourse de soie avec l’oreille d’un cochon._

_Mariage d’épervier: la femelle vaut mieux que le mâle._

Expression prise de la fauconnerie, pour dire qu’une femme est plus habile que son mari. La femelle de l’épervier est plus grosse et plus forte que le mâle.

=ÉPINE.=—_L’épine en naissant va la pointe devant._

Pour signifier que le naturel du méchant se manifeste dès la plus tendre enfance. _Venena statim à radicibus pestifera sunt_, _les plantes vénéneuses le sont dès leur racine même_.—Les Anglais disent dans le même sens: _It early pricks that will be a thorn_, _de bonne heure pique ce qui deviendra une épine_.

_Qui sème épines n’aille déchaux._

Celui qui cherche à faire du mal aux autres s’expose à le voir retomber sur lui-même. Le mot _déchaux_, qui signifie déchaussé, n’est plus usité qu’en parlant de quelques religieux qui portaient des sandales sans bas, comme les carmes nommés _carmes déchaux_.

=ÉPINGLE.=—_Être tiré à quatre épingles._

Cette expression, qu’on applique à une personne fort soigneuse de sa parure, fait allusion à l’usage ou à la mode d’employer quatre épingles pour arrêter un fichu sur le dos, l’assujettir sur les deux épaules et le tenir croisé sur le sein. L’importance des _quatre épingles_ dans la toilette est attestée par le passage suivant d’un _règlement de la paroisse de Saint-Jacques-de-l’Hôpital_ de Paris, rédigé il y a plus de trois cents ans: «Le crieur est tenu avant la fête de monseigneur saint Jacques, d’aller par la ville avec sa clochette et vestu de son corset, crier la confrérie. _Item_, doit à chasque pèlerin et pèlerine _quatre épingles_ pour attacher les quatre cornets des mantelets des hommes et les chapeaux de fleurs des femmes, etc.»

=ÉPITAPHE.=—_L’épitaphe est la dernière des vanités._

Toutes les fois que je vois de magnifiques épitaphes, disait l’académicien Charpentier, il me prend envie d’écrire au-dessous: Puisque l’homme n’est qu’infirmité et qu’orgueil, passant, tu le vois ici tout entier: l’infirmité dans le tombeau, et l’orgueil sur l’épitaphe.

=ERGO-GLU.=

On disait autrefois _ergo-gluc_.—C’est un terme des écoles pour signifier de grands raisonnements qui ne concluent rien. Quelques-uns prétendent qu’il est venu, par altération, de la phrase _ergo Guoguelu dixit_, _or Guoguelu l’a dit_, phrase usitée dans l’ancienne université, par allusion à un maître sot de ce nom, qui ne cessait d’argumenter à tort et à travers. Suivant quelques autres, _ergo-glu_ serait l’abrégé de _ergo glu capiuntur aves_, _donc les oiseaux se prennent avec de la glu_. Ce qui revient à ce que Molière fait dire au _Médecin malgré lui_: «Il arrive que ces vapeurs _ossabundus_, _nequeis_, _nequer_, _potarinum_, _quipsa_, _milus_..., voilà justement pourquoi votre fille est muette.»—_Glu_ ou _gluc_ est, à ce qu’ils prétendent, un mot tronqué pour _gluce_, ablatif de _glux_, _glucis_, qui, dans quelques auteurs, se trouve employé comme synonyme de _glus_, _glutinis_, colle, glu.

=ESCLAVE.=—_Être esclave de sa parole._

Chez les Germains et chez les Francs, les guerriers qui se piquaient d’une valeur à toute épreuve, avaient l’habitude de s’attacher une chaîne de fer autour d’un bras ou autour des flancs, et juraient solennellement de ne la déposer qu’après avoir accompli quelque fait d’armes extraordinaire, voulant prouver ainsi qu’ils étaient capables de pousser l’héroïsme au point d’aliéner le plus précieux de leurs biens, la liberté, afin de la racheter par un triomphe digne d’elle[40]. A leur imitation, les chevaliers et les pèlerins du moyen âge adoptèrent cet emblème de la servitude, comme le signe spécial des _emprises_, c’est-à-dire des entreprises qu’une promesse irrévocable les obligeait d’exécuter. En voici un exemple remarquable: Jean de Bourbon, duc de Bourbonnais, jaloux de fuir l’oisiveté, d’acquérir de la gloire et de mériter la bonne grâce de sa dame, rassembla dans son palais, en 1414, seize chevaliers et écuyers de nom et d’armes qui, animés des mêmes sentiments, firent vœu avec lui, devant les autels, de porter tous les dimanches, à la jambe gauche, un anneau de prisonnier en or pour les chevaliers, et en argent pour les écuyers, jusqu’à ce qu’ils eussent trouvé à combattre contre un nombre égal de chevaliers et d’écuyers anglais. L’expression _Être esclave de sa parole_ est probablement un reste de cet usage qu’on retrouve chez presque tous les peuples, même chez les sauvages, qui entourent leur nez de petites plaques de métal, pour se souvenir des engagements qu’ils ont pris. Il se peut aussi qu’elle soit venue d’un usage semblable observé à l’égard des débiteurs, qui devenaient esclaves lorsqu’ils n’acquittaient pas leurs dettes selon la parole qu’ils avaient donnée, comme l’atteste le passage suivant des _Assises de Jérusalem_ (ch. 119): «Si aucun autre que chevalier doit dète...., il doit estre livré à celui à qui il doit ladite dète; et il le peut tenir comme son esclaf, tant que il ou aultre pour lui ait paié ou faict son gré de ladite dète, et il le doit tenir sans fer, mais que un anneau de fer au bras pour reconnoissance que il est à pooir d’autrui pour dète.»