Part 3
Pendant que Thèbes gémissait sous le joug des Spartiates, Archias, gouverneur de cette ville, fut invité un jour, avec ses principaux officiers, chez un riche citoyen, nommé Philidas, à un repas somptueux, après lequel de séduisantes courtisanes devaient se joindre aux convives pour célébrer avec eux la fête de Vénus qui avait lieu ce jour-là. Comme il était plongé dans les délices de la bonne chère, un messager lui apporta des lettres où se trouvait dévoilé le secret d’une conjuration qui était sur le point d’éclater; il les rejeta en s’écriant: _A demain les affaires sérieuses_, et il demanda qu’on allât chercher les femmes promises à ses désirs; mais à la place et sous le vêtement de ces femmes, les conjurés, dont son hôte était le complice et dont Pélopidas était le chef, furent introduits dans la salle du festin, et l’insensé, qui attendait des caresses, ne reçut que des coups de poignard. Cet événement, qui amena l’affranchissement de la Béotie, obtint une grande célébrité dans la Grèce, et la phrase _à demain les affaires_, passant de bouche en bouche, devint un proverbe que les insouciants et les amis de la joie affectent maintenant de prendre pour devise, et qu’ils feraient mieux de prendre pour leçon.
=AFFECTION.=—_L’affection aveugle la raison._
On n’aperçoit pas ordinairement les défauts des personnes qu’on aime, et souvent même on prend ces défauts pour des qualités, car l’illusion est un effet nécessaire du sentiment, dont la force se mesure presque toujours par le degré d’aveuglement qu’il produit.
Le cœur a ses raisons que la raison ignore.
_On voit toujours par les yeux de son affection._
Et, fût-il plus parfait que la perfection, L’homme voit par les yeux de son affection. (REGNIER, sat. 5.)
L’historiette suivante servira de commentaire à ce proverbe.
Un bon curé et une dame galante se trouvaient dans un observatoire. Ils avaient ouï dire que la lune était habitée, ils le croyaient, et, le télescope en main, tous les deux tâchaient d’en reconnaître les habitants. Si je ne me trompe, dit d’abord la dame, j’aperçois deux ombres: elles s’inclinent l’une vers l’autre. Je n’en doute point, ce sont deux amants heureux.... Eh! non, madame, s’écria le curé: les deux ombres que vous voyez sont deux clochers d’une cathédrale.—Ce conte est notre histoire; nous n’apercevons le plus souvent dans les choses que ce que nous désirons y trouver. Sur la terre comme dans la lune, des passions différentes nous font toujours voir ou des amants ou des clochers.
=AFFLICTION.=—_L’affliction ne guérit pas le mal._
_Non est auxilium flere_ (Ovide). _Les larmes ne sont d’aucun secours._ Il ne faut pas épuiser à pleurer ses peines les forces qu’on peut avoir pour les adoucir. Le temps le plus mal employé, dit le duc de Lévis, est celui qu’on donne à ses regrets, à moins qu’on n’en tire des leçons pour l’avenir.
Scapin fait un excellent calcul lorsque, au lieu de s’affliger, il rend grâce à Dieu de tout le mal qui ne lui est point arrivé.
=AFRIQUE.=—_Qu’y a-t-il de nouveau en Afrique?_
_Quid novi fert Africa?_
Cette interrogation proverbiale, fréquemment employée parmi nous, au sens propre, depuis dix ans que nous sommes campés en Afrique, nous est venue des Romains. On prétend qu’elle dut sa naissance à la curiosité vivement excitée chez eux par les événements multipliés qui se succédèrent dans cette région, lorsqu’ils en firent la conquête; mais on se trompe, car la chose se disait longtemps avant l’époque dont on parle. Pline le naturaliste (liv. VIII, ch. 16) en donne l’explication suivante: «La rareté des eaux en Afrique attire les bêtes féroces vers les bords d’un petit nombre de rivières; et, comme la violence ou le plaisir accouple alors des animaux de différentes espèces, il en provient des monstres; de là le proverbe grec que l’_Afrique apporte toujours quelque chose de nouveau_.»
Ce proverbe se trouve dans Aristote en ces termes: Ότι άεὶ φἐρει τι λιϐὐη ϰαινὀν. Il n’est donc pas d’origine romaine, et il fait allusion aux monstruosités que la contrée africaine a produites plus que toute autre et en tout temps. Peut-être était-il présent à l’esprit de Pythagore, lorsque ce philosophe disait: «Si tu veux voir des monstres, ne va pas en Afrique; voyage chez un peuple en révolution.»
=ÂGE.=—_L’âge n’est fait que pour les chevaux._
Pour dire qu’il ne faut pas reprocher à quelqu’un son âge, et qu’il vaut mieux considérer ses qualités que ses années.
=AGIOS.=—_Voilà bien des agios._
Voilà bien des discours, des cérémonies, des prétentions.
_Agios_ est un mot grec par lequel commencent trois versets qui sont chantés trois fois chacun, la veille de Pâques, pendant l’adoration de la croix. Ce mot, qui signifie saint dans la langue d’où il est tiré, se trouve employé chez nos vieux auteurs comme synonyme de _oraison_, _prière_. Mais aujourd’hui il n’est plus qu’un terme d’emphase dont le peuple se sert dans les diverses acceptions énoncées en tête de cet article.
_Les agios d’une mariée de village._
On désigne ainsi une toilette extraordinaire et ridicule; mais dans ce cas on devrait écrire _agiaux_, vieux mot qui veut dire affiquet, et qui dérive, suivant M. Éloi Johanneau, du latin _aculeolus_, _aiguille de tête_. Rabelais parle de _gimpes et agiaux_. On trouve écrit _agiaulx_ dans des livres antérieurs au sien, et cette manière d’orthographier est plus près de l’étymologie que je viens de rapporter, _Aculéols_, _acuols_, _agiaulx_, voilà les transformations successives du mot pour devenir _agiaux_ ou _agios_.
=AGNEAU.=—_D’où vient l’agneau, là retourne la peau._
Proverbe synonyme de ceux-ci, qui sont plus usités: _Ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour_.—_Bien mal acquis ne profite point._
=AHAN.=—_Suer d’ahan._
C’est se donner une grande peine, une fatigue extraordinaire.
Le mot _ahan_, d’où vient le verbe _ahanner_, qu’on employait autrefois pour dire _haleter en travaillant_, est l’onomatopée du cri de respiration précipitée que laissent échapper les bûcherons dans leurs travaux. La plupart de nos vieux auteurs, depuis Jean de Meung jusqu’à Montaigne, et quelques écrivains des deux derniers siècles, se sont servis de ce terme très expressif. Je citerai Rabelais et Voltaire. Le premier a dit, dans son nouveau prologue du livre IV: «O Jupiter! _vous en suâtes d’ahan_, et de votre sueur tombant en terre naquirent les choux-cabus.» Le second, dans une de ses lettres, parlant de certains rimailleurs, les a désignés par la périphrase suivante: «Ces pauvres diables qui _suent d’ahan_ dans leurs greniers pour chanter la volupté.»
Le père Labbe, qui regarde aussi le mot _ahan_ comme une onomatopée, cite la naïveté plaisante d’un petit garçon qui disait à son père, filetoupier ou batteur de chanvre, dans l’idée de le soulager d’une partie de son travail: «Mon père, contentez-vous de battre, je vais _faire ahan_ pour vous.»
=AIDE.=—_Bon droit a besoin d’aide._
Il ne faut pas se fier sur la justice de sa cause, quoiqu’il ne soit pas impossible de gagner une cause juste, comme l’a remarqué finement La Bruyère; il est nécessaire, pour en assurer le succès, de solliciter et de faire agir des amis et des protecteurs.—_Plus valet favor in judice quam lex in Codice._ _La faveur chez le juge vaut mieux que la loi dans le Code._
Lamotte a dit qu’un juge a toujours
Pour les présents des mains, pour les belles des yeux.
Vers qui ressemble beaucoup à ceux-ci de La Fontaine, liv. VIII, fab. 7:
Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles, Ni les mains à celle de l’or.
_Bon droit a besoin d’aide_ est un proverbe ancien dans notre langue, car il se trouve dans le recueil des proverbes français, mis en vers latins, que Jean de la Vêprie publia en 1519.
_Indiget auxilio vel bona causa bono._
_Un peu d’aide fait grand bien._
Les Anglais disent: _Many hands make light work._ _Plusieurs mains avancent l’ouvrage._
_Aller à la cour des aides._
Ce calembourg proverbial s’emploie en parlant d’une personne qui se fait aider en quelque ouvrage, d’une personne qui va aux emprunts chez ses amis, et d’une femme galante qui ne se contente pas de son mari.
L’ancienne cour des aides tirait son nom ainsi que son origine des généraux des aides, institués, en 1356, pour connaître des discussions auxquelles pourraient donner lieu l’imposition et la perception des subsides ou aides réclamés par le roi Jean; mais elle n’avait été établie comme tribunal que sous le règne de François I^{er}.
=AIDER.=—_Aide-toi, le Ciel t’aidera._
Pour signifier qu’on prie vainement le ciel de favoriser une entreprise, si l’on ne travaille soi-même à la faire réussir. «De nostre part convient nous évertuer, et, comme dit le sainct envoyé, estre coopérateurs avec lui-même.» (Rabelais, liv. IV, chap. 23.)
Quand nous n’agissons point les dieux nous abandonnent. (VOLT.)
Les Lacédémoniens recommandaient d’implorer l’assistance des dieux avec les bras étendus et non pas avec les bras croisés.
Les Athéniens disaient: Φιλεῖ τῷ ϰἀμνοντι συγϰἀμνειν Θἑος. _Dieu aime à seconder celui qui travaille._
Les Basques rendent la même pensée en ces termes: _Iaincoa, ahalcor bad’ere, esta ahanscor._ _Quoique Dieu soit bon ouvrier, il veut qu’on l’aide._
Les Espagnols se servent de cette phrase élégamment figurée: _Por agua del cielo no dexes tu riego._ _Pour l’eau du ciel n’abandonne pas l’arrosoir[5]._
Les Écossais s’expriment ainsi: _Do the likeliest, and God will do the best._ _Fais ce qui convient, et Dieu fera le reste._
Le Ciel bénit toujours la main laborieuse.
On sait que le proverbe _Aide-toi, le Ciel t’aidera_, a été mis en action par La Fontaine, dans la fable du _Charretier embourbé_, qui a contribué beaucoup à le rendre très populaire.
=AIGLE.=—_L’aigle ne chasse point aux mouches._
L’homme supérieur dédaigne les bagatelles, ne descend point à des petitesses.
C’est la traduction littérale de l’adage latin: _Aquila non capit muscas._ Christine de Suède, qui affectait de se montrer ennemie des petits détails, avait souvent cet adage à la bouche.
Les Latins disaient encore dans un sens analogue: _De minimis non curat prætor_, parce que le préteur ne jugeait point les causes qui avaient peu d’importance.
_L’aigle n’engendre point la colombe._
Pour dire que les vertus et les talents sont héréditaires, ce qui est rarement vrai, surtout des talents.
Ce proverbe est traduit d’Horace, qui a dit, dans l’ode 3^e du liv. IV:
_..... Nec imbellem feroces Progenerant aquilæ columbam._
Et l’aigle, courageuse et fière, N’engendre point de tourtereaux. (J.-B. ROUSSEAU.)
=AIGUILLE.=—_Il faut une aiguille pour la bouche et deux pour la bourse._
C’est-à-dire que le mauvais emploi de l’argent est moins préjudiciable que le mauvais emploi des paroles.
_Chercher une aiguille dans une botte de foin._
C’est chercher une chose aussi difficile à trouver que le serait une aiguille tombée dans une botte de foin.
_Disputer sur la pointe d’une aiguille._
C’est-à-dire sur une chose qui n’en vaut pas la peine, sur la moindre bagatelle.
On a prétendu que cette expression est venue de la longue apostrophe que Pymante, personnage de la pièce de _Clitandre_ par Corneille, adresse à l’aiguille avec laquelle Doris lui a crevé un œil. Mais une preuve sans réplique que l’expression n’est point venue de là, c’est qu’elle se trouve dans les vers suivants de Regnier, mort plusieurs années avant que Corneille eût écrit:
On n’avait point de peur qu’un procureur fiscal Formât sur une aiguille un long procès-verbal.
Il est probable qu’elle est née d’une allusion aux disputes qui s’élèvent parmi les enfants, au jeu de _la poussette_, lorsque, dans un cas douteux, les uns prétendent que la pointe d’une aiguille qui vient d’être poussée avec le doigt se trouve placée de manière à rendre le coup valable, tandis que les autres soutiennent le contraire.
Les Grecs disaient: _Disputer sur l’ombre d’un âne_. Ce qui était fondé sur une historiette que Démosthène conta aux Athéniens pour ramener leur attention, un jour qu’il les haranguait, sans en être écouté, en faveur d’un homme qu’il voulait dérober au supplice. Un voyageur, dit-il, allait d’Athènes à Mégare, monté sur un âne qu’il avait loué. C’était au temps de la canicule, et vers le milieu du jour; ne pouvant résister à la rage du soleil et ne trouvant pas même un buisson sur la route pour se mettre à l’abri, il prit le parti de descendre de sa monture, de s’asseoir près d’elle et de se rafraîchir à son ombre; l’ânier qui l’accompagnait revendiqua cette place, alléguant qu’il n’avait pas loué l’ombre de sa bête. La dispute s’échauffa, des paroles on en vint aux coups, et il en résulta un procès... Après avoir parlé de la sorte, Démosthène allait reprendre sa harangue; mais les auditeurs, dont il avait piqué la curiosité, voulurent savoir quelle avait été la décision des juges sur une telle affaire. L’orateur alors releva éloquemment cette puérilité dans l’intérêt de son client, en leur reprochant d’accorder leur attention à une dispute sur l’_ombre d’un âne_, tandis qu’ils la refusaient à une cause où il s’agissait de la vie et de l’honneur d’un homme.
Les Latins disaient: _Rixari de lanâ caprinâ._ _Disputer sur la laine d’une chèvre._ Expression qui se trouve dans ce vers d’Horace:
_Alter rixatur de lanâ sæpe caprinâ._
=AIGUILLETTE.=—_Courir l’aiguillette._
Cette expression est, dit-on, fondée sur une coutume observée anciennement à Beaucaire, la veille de la foire, par les femmes de mauvaise vie qui, ce jour-là, célébraient la fête de sainte Magdeleine, leur patronne, en faisant une course publique où la plus agile gagnait un paquet d’aiguillettes. Ce n’était point sans un motif particulier qu’un pareil prix leur était assigné par les autorités du lieu; car l’enseigne de ces femmes était une aiguillette que chacune d’elles portait sur l’épaule gauche. Ainsi le voulait une ordonnance par laquelle Louis IX avait réglé leur costume, ordonnance que la reine Jeanne, comtesse de Provence, fit observer, un siècle après, dans le comtat Venaissin.
On ne peut dire précisément à quelle époque fut établie la course de Beaucaire. Peut-être est-elle aussi ancienne que la foire qui fut instituée, à ce qu’on prétend, par Raymond VI comte de Toulouse, en reconnaissance du zèle que les Beaucairois avaient montré pour ses intérêts pendant la guerre des Albigeois[6]. On ne peut préciser non plus à quelle époque cette course fut supprimée. Golnitz, qui en a parlé dans son Ulysse gallo-belge, écrit en 1630, nous apprend qu’elle n’existait plus alors depuis longtemps.
On fesait courir aussi les courtisanes en Italie, et le prix qu’on leur donnait, ou le _patio_, était un coupon de velours ou de brocard, ou de quelque autre étoffe précieuse.
Certains étymologistes ont pensé que la qualification de _coureuse_ donnée à une femme galante est venue d’une allusion à cette espèce de course. Il est plus probable que cette espèce de course, au contraire, a été la conséquence de la qualification de _coureuse_, qui est d’une haute antiquité. Salomon, dans ses Proverbes (ch. 7, v. 9), appelle la courtisane _mulier vaga_, c’est-à-dire _coureuse_; et Properce se sert du même terme, dans ce vers de la cinquième élégie du premier livre:
_Non est illa vagis similis collata puellis._
Celle que tu recherches ne ressemble point aux coureuses.
_Nouer l’aiguillette._
Ami lecteur, vous avez quelquefois Ouï conter qu’on nouait l’aiguillette. (VOLTAIRE.)
Cette expression, dont on se sert pour désigner un prétendu maléfice auquel le peuple attribue le pouvoir de réduire les nouveaux mariés à un état d’impuissance, est venu, dit un excellent commentateur de Regnier, de ce que, autrefois, le haut-de-chausses tenait au pourpoint par un lacet nommé aiguillette, ajustement dont le costume de l’Avare, conservé au théâtre dans cette pièce de Molière, peut donner une idée. C’est l’explication la plus décente, et je m’y tiens. Si l’on en désire une autre, on saura bien la trouver sans moi.
On a cru, dans tous les temps, qu’il y avait des sorciers capables d’empêcher la consommation du mariage, et cette croyance, tout absurde qu’elle est, a été partagée par des philosophes, des saints, des législateurs et des papes. Platon, livre XI des Lois, conseille aux nouveaux époux de se prémunir contre les charmes ou ligatures qui trompent l’espoir du lit conjugal. Saint Augustin, Traité septième, de l’Évangile selon saint Jean, spécifie les divers sortiléges usités en pareil cas. Charlemagne, dans ses Capitulaires, condamne à des peines afflictives les fauteurs de cette œuvre d’iniquité, et plusieurs pontifes ont fulminé des bulles contre eux.
La superstition avait suggéré un assez grand nombre de moyens pour empêcher ou pour rompre le nouement de l’aiguillette. Un des plus anciens, que rapportent les auteurs qui ont écrit sur les cérémonies nuptiales, consistait à frotter de graisse de loup le haut et les poteaux de la porte de la maison où les mariés devaient coucher; et il est à remarquer que le mot latin _uxor_, épouse, est venu de cette onction faite par l’épouse. On a dit d’abord _unxor_, du verbe _ungere_, _oindre_, et puis _uxor_. Ne riez pas de cette étymologie: elle a été reconnue, excellente par Festus, saint Isidore de Séville, Arnobe, Donat, Servius, Brisson, etc., etc.
Chez nos bons aïeux, on avait soin de mettre du sel dans ses poches ou des sous marqués dans ses souliers, avant d’aller à l’église pour la cérémonie du mariage. Quelquefois on fesait cette cérémonie pendant la nuit, en cachette, afin qu’il n’y eût que des personnes non suspectes; quelquefois aussi on frappait la tête et la plante des pieds des fiancés avec des bâtons ou autrement, pendant qu’agenouillés ils recevaient la bénédiction nuptiale. (Thiers, _Traité des superstitions_.)
Lorsque ces préservatifs contre le sortilége n’avaient pas été assez efficaces, on perçait un tonneau de vin blanc dont on n’avait encore rien tiré, et on fesait passer dans l’anneau nuptial le premier vin qui en coulait.—On usait aussi de plusieurs pratiques religieuses, indiquées dans quelques rituels, pour guérir _les hommes froids et maléficiés, homines frigidos et maleficiatos_.
Le père Théophile Raynaud a écrit sérieusement qu’il était permis, en ce cas, de renouveler le mariage qu’on avait contracté, et il en cite plusieurs exemples. Cependant l’Église condamna formellement cette folle idée qui s’était accréditée.
=AILE.=—_Tirer pied ou aile de quelqu’un ou de quelque chose._
C’est en tirer de manière ou d’autre au moins une partie de ce qu’on prétend en avoir.
Expression métaphorique que l’on croit être prise du tir de l’oie.
On donne à ce jeu cruel, qui se pratique dans nos villages, une origine très ancienne et très singulière. Il fut, dit-on, institué par les Gaulois, en mémoire du revers que fit éprouver aux soldats de Brennus la vigilance de l’oiseau gardien du Capitole. Si le fait est vrai, il peut être cité comme modèle de la vengeance la plus persévérante qu’il y ait jamais eu. Mais il faut avouer qu’il eût mieux valu amnistier l’innocente parenté des oies romaines, qui, après tout, n’avaient fait que leur devoir.
_En avoir dans l’aile._
Cette expression est une allusion à l’état d’un oiseau blessé à l’aile, qui ne peut plus voler. Elle s’emploie en parlant d’une personne amoureuse à qui sa passion ne permet plus de voltiger, ou d’une personne qui a éprouvé quelque disgrâce.
_En avoir dans l’aile_, se dit encore pour signifier: _Être dans la cinquantaine_. En ce sens, l’expression est une allusion homonymique du mot _aile_ à la lettre numérale =L=, qui signifie _cinquante_ dans le système des chiffres romains, dont voici l’explication:
La lettre M marqua _mille_, parce qu’elle est la première du mot latin _mille_. Cette lettre eut d’abord ces deux formes CIƆ et CIƆ, dont une moitié, tracée ainsi IƆ ou D, constitua le demi-mille ou cinq cents. Le C, qui représenta le nombre _cent_, en sa qualité d’initiale du mot _centum_, eut primitivement cette figure C qui, coupée en deux par le milieu, donna L ou _cinquante_, moitié de cent.—Quant aux chiffres de la première dizaine, ils furent faits à l’imitation des doigts de la main sur lesquels on comptait, en commençant par l’auriculaire. I fut mis pour _un_, II pour _deux_, III pour _trois_, IIII pour _quatre_, V pour _cinq_, parce que le pouce et l’index écartés forment une espèce de V; et X, composé de deux V réunis par la pointe, valut _dix_, nombre égal à celui des doigts des deux mains.—Dans la suite, on réforma le chiffre IIII pour la commodité ou l’abréviation de l’écriture, et l’on eut IV, en plaçant I comme unité diminutive devant V, ce qui désigne une main moins un doigt. On mit aussi la même unité devant X, pour marquer la même diminution, et X, à son tour, servit à priver de toute la valeur numérique qu’il a les chiffres L et C qui en furent précédés, de sorte que XL devint le signe XXXX _quarante_, et XC de LXXXX, _quatre-vingt-dix_, etc.
=AIMER.=—_Il faut aimer pour être aimé._
Proverbe rapporté par Sénèque, _Si vis amari, ama_, et très bien expliqué dans ce passage de J.-J. Rousseau: «On peut résister à tout, hors à la bienveillance, et il n’y a pas de moyen plus sûr de gagner l’affection des autres que de leur donner la sienne.... On sent qu’un tendre cœur ne demande qu’à se donner, et le doux sentiment qu’il cherche vient le chercher à son tour.»
La bonté, dit Bossuet, est le premier attrait que nous avons en nous-même pour gagner les autres hommes. Les cœurs sont à ce prix, et celui dont la bonté n’est pas le partage, par une juste punition de sa dédaigneuse insensibilité, demeure privé du plus grand bien de la vie humaine, c’est-à-dire des douceurs de la société.
_C’est trop aimer quand on en meurt._
Ce proverbe est du moyen âge, dont il atteste la simplicité. Il n’a plus d’application dans notre siècle égoïste. On dit, au contraire, aujourd’hui: _Mort d’amour et d’une fluxion de poitrine._
_Mieux vaut aimer bergères que princesses._
On a voulu chercher une origine historique à ce proverbe qui est né peut-être d’une réflexion naturelle, et l’on a trouvé cette origine dans l’affreux supplice que subirent deux gentilshommes normands, Philippe d’Aunai et Gautier, son frère, convaincus d’avoir eu, pendant trois ans, un commerce adultère avec les princesses Marguerite et Blanche, épouses des deux fils de Philippe-le-Bel, Louis et Charles. Les chroniques en vers de Godefroy de Paris (manuscrits de la Bibliothèque royale, n^o 6812) nous apprennent que les deux coupables furent écorchés vifs, traînés, après cela, dans la prairie de Maubuisson tout fraîchement fauchée, puis décapités et pendus par les aisselles à un gibet. Quant aux deux princesses, elles furent honteusement tondues et incarcérées. Marguerite fut étranglée, dans la suite, au château Gallard, par ordre de son mari Louis-le-Hutin, qui voulut se remarier, en montant sur le trône. Blanche languit dans une longue captivité.
_Aimer mieux de loin que de près._
Expression qui a beaucoup de rapport avec ce vers qu’Alcyone adresse à Céix (Métamorph. d’Ovid., liv. IX):
_Jam via longa placet, jam sum tibi carior absens._
Il est très vrai qu’on aime mieux certaines personnes lorsqu’on n’est plus auprès d’elles, parce que leurs défauts, rendus moins sensibles et presque effacés par l’éloignement, ne contrarient plus la tendre impulsion du cœur. Mais ce n’est point là ce qu’on entend d’ordinaire quand on dit _aimer mieux de loin que de près_. Cette phrase ne s’emploie guère que pour signifier qu’on ne se soucie point d’avoir un commerce assidu avec une personne.
_Feindre d’aimer est pire que d’être faux monnayeur._
Il n’est pas besoin d’observer que ce proverbe est du temps des Amadis.
_Il faut connaître avant d’aimer._
Maxime bonne pour l’amitié, mais inutile pour l’amour, qui n’est jamais déterminé par la réflexion.
_Aime comme si tu devais un jour haïr._