Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 29

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Les pêcheurs prennent beaucoup plus de poissons dans l’eau trouble que dans l’eau claire; de même, les intendants font leur profit dans l’administration d’un bien où le maître lui-même ne met pas bon ordre. De là ce proverbe, et l’expression proverbiale _Pêcher en eau trouble_, c’est-à-dire tourner à son avantage les désordres qui se présentent, ou ceux même qu’on a suscités exprès dans les affaires, soit publiques, soit particulières.—Les Grecs disaient dans le même sens: _Troubler l’eau du lac pour pêcher des anguilles_. Ce qu’Aristophane applique à un mauvais citoyen excitant des troubles dans l’état afin de s’enrichir aux dépens du public.

_Ne faire que de l’eau claire._

C’est s’occuper sans succès de quelque affaire, y perdre son temps et sa peine.—Le malin Furetière donnait pour devise à l’Académie française un iris causé par les rayons du soleil qui lui était opposé, avec ce quatrain:

Pendant que le soleil m’éclaire Je parais de grande valeur; Mais ma plus brillante couleur Ne fait que de l’eau toute claire.

_Revenir sur l’eau._

C’est rétablir ses affaires, recouvrer du crédit, rentrer en faveur. Cette expression est une métaphore prise de l’écorce du liége qu’on ne peut enfoncer dans l’eau sans qu’elle remonte à la surface, aussitôt qu’elle cesse d’être retenue par la main.

Pindare, dans ses _Pythiques_ (ode 2), s’est comparé à cette écorce qui surnage toujours au milieu de l’agitation des flots; _immersabilis undis_, comme dit Horace.

_Les eaux sont basses._

Cette façon de parler métaphorique s’emploie pour signifier que la bourse d’une personne est à peu près sans argent, parce que les eaux basses sont ordinairement sans poisson.

=ÉCHELLE.=—_Après lui il faut tirer l’échelle._

Il s’agit ici de l’échelle patibulaire sur laquelle on fesait monter les condamnés afin de les accrocher à la potence. L’usage où l’on était, lorsqu’il y avait plusieurs complices, de pendre le plus coupable le dernier, et par conséquent de _retirer l’échelle après lui_ puisqu’il ne restait personne à exécuter, donna lieu à cette expression qu’on devrait employer, ce me semble, en mauvaise part, et dont on se sert le plus souvent en bonne part, pour dire que quelqu’un a si bien fait en quelque chose qu’il ne faut pas prétendre à l’égaler.

=ÉCHO.=—_Dans la tempête adore l’écho._

Maxime de Pythagore, qui signifie, dans les troubles civils, retire-toi à la campagne.—Pope interprète différemment cette maxime dont le texte grec est traduit plus littéralement de la manière suivante: _Quand les vents s’élèvent, rends tes hommages à l’écho_. Il pense que Pythagore a voulu dire: Quand tes oreilles sont frappées de toutes sortes de rumeurs, n’ajoute foi qu’au second rapport. Mais une telle explication n’est point reçue, quoiqu’elle soit plus naturelle que l’autre, et plus conforme à la nature de l’écho.

Les Grecs exprimaient encore l’avantage de ne point se mêler aux agitations populaires par ce proverbe: _La foudre épargne ceux qui dorment_; car ils croyaient que le corps de l’homme, pendant le sommeil, était dans un état propre à neutraliser les effets du feu du ciel. Les lecteurs curieux de connaître les raisons physiques sur lesquelles se fondait cette opinion erronée, les trouveront dans les _Symposiaques_ de Plutarque (liv. IV, quest. 19).—Les Chinois disent: _L’hirondelle qui est dans son nid voit d’un œil tranquille les batailles des vautours_.

Une pareille doctrine peut être utile sans doute aux intérêts de quelques individus, mais elle est nuisible aux intérêts de l’état. Le devoir du vrai citoyen, dans un temps d’émeutes, est de paraître sur la place publique pour y donner l’exemple du courage civil. Une loi de Solon, tout à fait contraire au précepte de Pythagore, décernait des peines contre ceux qui gardaient la neutralité quand les partis en venaient aux mains. L’objet de cette loi était d’arracher l’homme de bien à une inaction funeste, de le jeter au milieu des factieux, et de sauver la cité par l’ascendant de la vertu.

=ÉCOLE.=—_Révéler les secrets de l’école._

C’est apprendre aux étrangers ce dont les confrères seuls doivent être instruits.—Dacier rapporte l’origine de cette expression à la loi fondamentale de l’école de Pythagore qui défendait de communiquer aux profanes les dogmes de sa doctrine. Platon, Aristote, les épicuriens, les stoïciens, et presque tous les philosophes de l’antiquité avaient aussi dans leur enseignement plusieurs choses que leurs disciples étaient obligés de tenir secrètes.

_Faire l’école buissonnière._

Cette expression, suivant les uns, fait allusion à la conduite de certains pédagogues qui, pour se soustraire à un droit qu’ils devaient payer aux chantres de l’église de Notre-Dame, allaient établir leurs classes en plein air, hors de la ville. Elle est venue, suivant les autres, de ce que les luthériens et les calvinistes, dont on ne tolérait pas les écoles, en avaient de clandestines qui se tenaient dans les halliers et les bois. Les deux explications se fondent également sur un arrêt du 5 août 1552, par lequel le parlement défendit tout enseignement que le chantre de Paris n’aurait pas autorisé, et particulièrement les _écoles buissonnières_. Mais l’expression est beaucoup plus ancienne que les faits auxquels on a voulu la rattacher. Elle existait au commencement du XIII^e siècle, et s’appliquait aux conciliabules secrets des Albigeois. Elle se trouve implicitement dans un passage de _la Nouvelle de l’Hérétique_ (_las Novas del Heretge_), poëme du troubadour Izarn, missionnaire dominicain et inquisiteur employé à convertir ces hérétiques. L’auteur, parlant à un théologien de la secte proscrite, lui dit: Tu n’as garde de prêcher ta doctrine dans les églises, ni sur les places; _tu la prêches dans les bois, dans les broussailles et les buissons_.

Tu no vols demostrar ta predicatio En gleyza ne en plassa, ni vols dir ton sermo, _Sinon o fas en barta, en bosc, o en boisso_[39].

Si l’on veut assigner une origine historique à la locution, c’est là certainement qu’il faut la chercher. Mais n’est-il pas plus naturel de penser qu’on a dit _Faire l’école buissonnière_ par la même raison qu’on dit _Prendre ou Se donner campos_, en faisant allusion aux escapades des écoliers villageois qui vont courir les champs et chercher des nids dans les haies et les buissons?

=ÉCOSSAIS.=—_Fier comme un Écossais._

Il n’y a pas de pays plus propre que l’Écosse à rappeler ses habitants à l’humilité, et cependant les Écossais sont de tous les êtres les plus enclins à se glorifier. On serait tenté de croire que la nature a voulu développer chez eux ce penchant outre mesure afin de les empêcher de reconnaître les désavantages de ce sol triste et pauvre où elle les a placés. Leur misère a toujours une compensation toute prête dans leur excessive admiration d’eux-mêmes, et surtout dans leurs extrêmes prétentions à une antique noblesse. Garrick racontait plaisamment sur ce sujet que s’étant arrêté un soir dans une auberge, à quelques lieues d’Edimbourg, il n’y avait trouvé que des domestiques gentilshommes qu’il entendait parler entre eux de cette manière:—Monsieur le comte, conduisez le cheval à l’écurie.—Madame la comtesse, mettez le couvert.—Monsieur le marquis, nettoyez les bottes.—Madame la marquise, faites donc du feu.—M. le baron, quand servirez-vous la soupe? etc.... Rien n’est donc plus juste que le proverbe qui leur reproche un orgueil exagéré, proverbe usité en Angleterre depuis un temps immémorial, _Proud as a Scotchman_, et naturalisé en France dans le XV^e siècle, à l’occasion des compagnies d’élite que Charles VII, pendant ses guerres contre les Anglais, avait composées de soldats fournis par des seigneurs d’Écosse dévoués à sa cause. Ces soldats étrangers avaient beaucoup de priviléges honorifiques avec une paie considérable, et leurs fonctions, en les approchant de la personne du roi, leur donnait une excessive importance à leurs propres yeux, comme aux yeux de tous les Français.

=ÉCOUTE-S’IL-PLEUT.=—_C’est un écoute-s’il-pleut._

Un _écoute-s’il-pleut_ est proprement un moulin qui ne va que par des écluses et qui, manquant d’eau fort souvent, semble écouter s’il en tombera du ciel. Au figuré, c’est un homme qui a besoin du secours d’autrui pour faire quelque chose, un homme qui s’attend à des choses qui n’arrivent presque jamais, une espérance très incertaine, une promesse illusoire, une mauvaise défaite.

=ÉCOUTE.=—_Qui se tient aux écoutes entend souvent son fait._

La raison en est toute simple: c’est qu’ordinairement on ne se tient aux écoutes que pour surprendre les paroles de ceux qu’on soupçonne de malveillance, ou avec lesquels on a quelque chose à démêler.—On appelle proprement _écoutes_ les endroits où l’on se cache pour écouter ce qui se dit.

Plutarque a comparé les oreilles d’un curieux à des ventouses qui attirent tout ce qu’il y a de mauvais.

L’Ecclésiaste dit (ch. VII, v. 22): «Que votre cœur ne se rende point attentif à toutes les paroles qui se disent, de peur que vous n’entendiez votre serviteur parler mal de vous. _Cunctis sermonibus qui dicuntur ne accomodes cor tuum, ne forte audias servum tuum maledicentem tibi._»

=ÉCRIT.=—_Les paroles s’envolent, et les écrits restent._

_Verba volant et scripta manent._—Ce proverbe a deux sens: le premier est qu’en affaires il faut traiter par écrit, et non verbalement; ce qu’on exprime encore par cette phrase burlesque: _Les effets sont des mâles, et les paroles sont des femelles_; c’est-à-dire les effets ont plus de force que les paroles.

Le second sens est qu’on ne saurait être assez prudent quand on écrit quelque chose, parce qu’un écrit venant à tomber entre les mains des malveillants qui l’interprètent à leur façon, peut attirer à son auteur des désagréments ou des persécutions. On sait que le cardinal de Richelieu soutenait qu’il n’avait besoin que de deux lignes de l’écriture d’un homme pour y trouver de quoi le faire pendre.

Fabio Mirto, archevêque de Nazareth, qui fut trois fois nonce du pape en France dans le XVII^e siècle, voulant montrer combien il faut prendre de précautions pour écrire, disait: «Il ne se trouve point dans tous les évangiles que notre Seigneur Jésus-Christ ait écrit plus d’une fois; encore ne l’a-t-il fait que sur le sable, afin que le vent effaçât l’écriture.»

On lit dans l’_Inconséquence du jugement public_, par Diderot, ce joli passage: «J’ai cent fois dit aux amants: n’écrivez point; les lettres vous perdront. Tôt ou tard le hasard en détournera une de son adresse. Le hasard combine tous les cas possibles, et il ne lui faut que du temps pour amener la chance fatale.»

Les Italiens ont ce proverbe: _Pensa molto, parla poco, scrivi meno_; _pense beaucoup, parle peu, écris moins_.

=ÉCUELLE.=—_Manger à la même écuelle._

Au temps de la chevalerie, dit Legrand d’Aussy, la galanterie avait imaginé de placer à table les convives par couple, homme et femme. La politesse et l’habileté des maîtres ou maîtresses de maison consistaient à savoir bien assortir les couples qui n’avaient qu’une assiette commune; ce qui s’appelait _manger à la même écuelle_, expression qui, détournée du sens propre au figuré, s’employa pour marquer accointance, comme le prouvent ces deux vers d’un fabliau où il est parlé d’un oncle qui vivait scandaleusement avec sa nièce:

Et si sachiez que chascun jour En une escuelle menjoient.

(_Manuscr. de la Bibl. du Roi_, n. 7588.)

Les dévots eux-mêmes suivaient l’usage de manger à la même écuelle par esprit d’humilité. Une vie de sainte Élisabeth en vers, célébrant la charité de cette sainte envers les pauvres, dit:

Mengier les fit en s’escuelle.

(_Manuscr. de la Bibl. du Roi_, n. 7218.)

Au reste, cet usage, bon ou mauvais, ajoute Legrand d’Aussy, s’est conservé longtemps en France, et même il a subsisté en partie à la cour jusque sous Louis XIV. «Le roi, dit la duchesse de Montpensier dans ses _Mémoires_ (t. IV, p. 17), ne mettait pas la main à un plat qu’il ne demandât si on en voulait, et ordonnait de manger avec lui. Pour moi qui ai été nourrie dans un grand respect, cela m’étonnait, et j’ai été longtemps à m’accoutumer à en user ainsi. Quand j’ai vu que les autres le faisaient, et que la reine me dit un jour que le roi n’aimait pas les cérémonies et qu’il voulait qu’on mangeât à son plat, alors je le fis.»

_Qui s’attend à l’écuelle d’autrui, dîne sauvent par cœur._

C’est-à-dire qu’on est souvent désappointé lorsqu’on attend quelque chose des autres, comme celui qui croyant trouver à bien dîner chez quelqu’un, y dîne fort mal ou n’y dîne pas.

_Il a bien plu dans son écuelle._

C’est-à-dire, il a beaucoup hérité.

=ÉGLISE.=—_Près de l’église et loin de Dieu._

Cela se dit d’une personne qui loge près d’une église et qui remplit mal ses devoirs de chrétien. Il se dit aussi quelquefois par extension, en parlant d’un faux dévot.

_Se marier en face de l’église._

Les usages de nos pères sont presque toujours la véritable source où nous devons puiser l’explication de certaines façons de parler dont nous sommes embarrassés de nous rendre raison; autrement il n’y a pas moyen de sortir de cet embarras. Si nous voulons savoir, par exemple, pourquoi l’on dit _Se marier en face de l’église_, il ne faut point se mettre l’esprit à la torture pour découvrir dans le sens figuré, comme on a prétendu le faire, l’origine de cette expression qui peut paraître assez étrange. Il faut se rapporter à l’ancienne coutume de commencer devant la porte de l’église la cérémonie du mariage qui se fait aujourd’hui dans l’intérieur. Notre expression est née de cette coutume, et elle date d’une époque très reculée; car elle se trouve au vingt-sixième chapitre du III^e livre de Guillaume de Newbridge, savant anglais qui écrivait en latin il y a plus de six cents ans. Voici le passage où cet auteur l’a consignée, en faisant mention du mariage de Henri II Plantagenet avec Éléonore d’Aquitaine, épouse divorcée du roi de France Louis VII dit le jeune: _Solutamque a lege prioris viri_ IN FACIE ECCLESIÆ _quâdam illicitâ licentiâ ille mox suo accepit conjugio_.

Dans un missel de 1555, à l’usage de l’église de Salisbury, se trouve cette recommandation: _Statuantur vir et mulier ante ostium ecclesiæ, sive_ IN FACIEM ECCLESIÆ, _coram deo et sacerdote et populo; que l’homme et la femme soient placés devant la porte de l’église, ou_ EN FACE DE L’ÉGLISE, _en présence de Dieu, du prêtre et du peuple_.

On sait que le mariage de Henri de Béarn, depuis Henri IV, avec Marguerite de Valois, sœur de Charles IX, eut lieu le 18 août 1572, par le ministère du cardinal de Bourbon, sur un brillant échafaud dressé à la porte de l’église de Notre-Dame.

Ces faits, et beaucoup d’autres semblables que je pourrais citer, prouvent qu’en France et en Angleterre on se mariait encore devant la façade de l’église vers la fin du seizième siècle. Cependant il faut observer que, dans la mauvaise saison et les jours pluvieux, on fesait la cérémonie sous le porche; d’où l’on ne tarda pas à passer dans la chapelle. Mais quels étaient donc les motifs qui avaient pu faire adopter le mariage en plein air? Quelques auteurs pensent que cet usage était un reste des mœurs païennes. Plusieurs peuples antiques, particulièrement les Étrusques, disent-ils, se mariaient dans la rue, devant la porte de la maison où l’on entrait pour la conclusion de la cérémonie.

A cette raison Selden en ajoute une autre, dans son _Uxor hebraica_ (operar., t. III, p. 680): c’est que la dot ne pouvait être légalement assignée qu’en face de l’église.

=ÉLÉPHANT.=—_Faire d’une mouche un éléphant._

C’est exagérer une chose pour lui donner de l’importance; c’est, comme dit Pascal, _grossir un néant en montagne_. Cette expression proverbiale était en usage chez les Grecs, car elle se trouve littéralement dans Lucien: ἐλἐφαντα ἐϰ μνας ποιειν.

On pourrait appliquer souvent à certains exagérateurs le mot plaisant de Goldsmith à Johnson qui avait l’habitude de traduire les choses les plus simples en style très ampoulé: «Je crois, docteur, que si vous vouliez écrire une fable sur de petits poissons, vous feriez parler ces petits poissons comme des baleines.»

=ELLÉBORE.=—_Avoir besoin de deux grains d’ellébore._

Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne qu’on veut taxer de folie, nous est venue des anciens qui employaient l’ellébore pour purger le cerveau des fous.—Cette plante croissait abondamment dans les trois îles d’Antycire, et c’est pour cela que les Romains disaient dans le même sens: _Naviget Antyciram, qu’il aille à Antycire_.—_O tribus Antyciris caput insanabile! ô têtes que ne pourraient guérir tous les remèdes des trois Antycires!_

Archigenès, médecin fameux qui vivait sous Trajan, avait donné lieu à une autre expression proverbiale très analogue; comme il excellait dans le traitement des maladies mentales, on disait d’un homme qui paraissait privé de la raison: _Il a besoin d’Archigenès_, comme on dirait aujourd’hui: il a besoin d’Esquirol ou de Leuret. Suidas nous apprend que ce médecin, natif d’Apamée en Syrie et établi à Rome, avait beaucoup écrit sur son art et sur la physique.

=EMPLOI.=—_L’emploi fait connaître un homme._

Ce proverbe est littéralement traduit d’une sentence grecque attribuée à Solon par Sophocle, et à Bias par Aristote. Il s’applique à peu près dans le même sens que cet autre: _A l’œuvre on connaît l’ouvrier_.

=EMPRUNT.=—_Emprunt n’est pas avance._

Il est plutôt retard; car les intérêts qu’il faut payer retiennent plus longtemps l’emprunteur dans la gêne. L’emprunt finit presque toujours par _ronger une fortune ou grossir une misère_, comme dit le bonhomme Richard. Le distique suivant, dont la pensée appartient à Socrate, indique une bonne manière d’emprunter, à laquelle il faut recourir quand on ne veut point mettre de l’arriéré dans ses affaires:

Voulez-vous sûrement rétablir vos finances? Empruntez de vous-même en bornant vos dépenses.

_L’emprunt du Gascon._

Le quatrain suivant, de M. Capelle, fait très bien connaître quelle est cette espèce d’emprunt:

Je commence à manquer de vivres, J’attends des fonds de mon pays: Prêtez-moi donc neuf francs.—Neuf! je n’en ai que six. —Eh bien! donnez toujours: vous me devrez trois livres.

=ENCENS.=—_Selon les gens l’encens._

Il y a des vers latins dialogués dans lesquels le diable et un moine échangent les paroles suivantes, que les uns regardent comme le principe et les autres comme la conséquence du dicton:

Diabolus. _Super latrinam non debes dicere primam._

Monachus. _Quod vadit supra do Deo, tibi quod vadit infra._

Voici une imitation de ces vers:

Un jour le diable ayant trouvé Saint Pacome sur un privé, Qui disait tout bas ses matines, S’écria: Dans un sale lieu, Pacome, peux-tu prier Dieu, Et faire un autel des latrines! Lors le bon moine lui repart: Que cela ne te mette en peine; Ce qui monte en haut, Dieu le prenne; Ce qui tombe en bas soit ta part.

Je ne sais si le fait attribué à saint Pacome est rapporté dans quelque légende, mais il y en a un d’analogue que citent plusieurs historiens. L’impératrice Agnès, veuve de Henri III surnommé le Noir, chargea, disent-ils, un évêque de faire cette belle question à Pierre Damiani, savant ecclésiastique regardé comme l’oracle de son siècle: _Utrum liceret homini inter ipsum debiti naturalis egerium aliquid ruminare psalmorum?_ A quoi Pierre Damiani répondit qu’il était permis de réciter les psaumes aux latrines tout en faisant ses besoins naturels, puisque saint Paul avait dit dans sa première épître à Thimothée (ch. II, v. 8): _Volo ergo viros orare in omni loco_, _je veux qu’on prie en tout lieu_.

_L’encens entête et tout le monde en veut._

Le pape Jean XXII, avait coutume de dire, _Tu m’aduli ma mi piace_. _Tu me flattes, mais tu me plais._ Mot charmant dont on trouve une traduction originale dans cet autre mot plus charmant encore qui était familier à Henri IV: _Tu me flattes, mais va toujours_. Je ne sais si ce n’est pas le même pape qui, étant comparé à Dieu lui-même par un moine italien, s’écria: _C’est un peu fort, mais ça fait toujours plaisir_.

Les louanges les plus outrées sont toujours bien accueillies; si ce n’est comme l’expression exacte de la vérité, c’est du moins comme le témoignage indulgent de la bienveillance qu’on se flatte d’inspirer; tout en reconnaissant qu’elles ne sont pas justes, on les croit sincères, et il n’y a personne qui ne soit charmé de voir les autres se tromper ainsi à son avantage. Cependant il en est d’ordinaire de ces louanges comme des calomnies, dont il reste toujours quelque fâcheux effet.

L’encens noircit l’idole en fumant pour sa gloire. (MERCIER.)

=ENCLUME.=—_Il faut être enclume ou marteau._

Proverbe qu’on emploie pour signifier qu’on est réduit par des circonstances inévitables à la fâcheuse alternative de souffrir du mal ou d’en faire: «_Il faut être enclume ou marteau dans ce monde_, disait Chamfort; il faut que le cœur se brise ou se bronze.»

_Il vaut mieux être marteau qu’enclume._

C’est-à-dire, il vaut mieux battre que d’être battu.

_Être entre le marteau et l’enclume._

C’est être entre deux inconvénients, entre deux maux. M. Laromiguière fit un jour une application très plaisante et très philosophique de cette expression proverbiale. On lui lisait un article du _Mercure de France_ (mai 1809), dans lequel Andrieux attaquant une proposition de Condillac avait dit entre autres choses: «Pour bien faire une langue ou pour la refaire et la corriger, il faut raisonner; mais on ne peut raisonner qu’avec une langue bien faite: il sera donc toujours impossible de raisonner faute d’une langue bien faite, et de bien faire une langue faute de raisonner.» En entendant cette phrase, notre philosophe interrompit son lecteur et s’écria: Qu’est-ce que cela signifie? Pour bien faire une lime, il faut une lime, pour bien faire un marteau, il faut un marteau, pour bien faire une enclume, il faut une enclume; ou, pour le dire d’une manière tout à fait analogue à celle du critique, pour faire une enclume il faut un marteau, et pour faire un marteau, il faut une enclume. Donc il est impossible qu’il existe des marteaux et des enclumes. Voilà Andrieux, ajouta-t-il, _entre le marteau et l’enclume_, et c’est bien sans la moindre malice que je l’y ai placé.

Les Latins disaient comme nous: _Inter malleum et incudem_, _entre le marteau et l’enclume_. Ils disaient aussi: _Inter sacrum et saxum_, _entre l’autel et la pierre_. Métaphore empruntée des sacrifices qui se fesaient à l’occasion d’une alliance jurée entre deux nations. Le sacrificateur tuait un cochon sur l’autel, en le frappant avec une pierre, et il disait: Que Jupiter frappe le peuple qui violera le traité comme je frappe la victime.

_A dure enclume, marteau de plume._

C’est-à-dire que les coups du malheur deviennent légers pour l’homme armé de patience et de résignation, comme le seraient ceux d’un marteau de plume sur une enclume solide.

=ENFANT.=—_Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison._

Autrefois les enfants de bonne maison étaient envoyés _en apprentissage d’honneur, bravoure et courtoisie_, dans les châteaux des seigneurs suzerains dont ils devenaient les valetons et les pages. Ils n’étaient jamais refusés en cette école de noblesse et de loyauté, dit Froissard, car c’eût été injure et discourtoisie; aussi tel châtelain en avait-il quelquefois plus de cinquante à son service. Ces jeunes gens remplissaient l’office de domestiques auprès de leurs maîtres et de leurs maîtresses. Ils les servaient à table, fesaient leurs messages et les suivaient en voyage. La discipline à laquelle ils étaient soumis était sévère, et ils ne pouvaient guère l’enfreindre sans recevoir la correction. De là cette façon de parler: _Traiter quelqu’un en enfant de bonne maison_, c’est-à-dire le châtier, ou, pour employer une expression qui a la même origine, _le fouetter comme un page_.

_Les hommes sont de grands enfants._