Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 28

Chapter 283,689 wordsPublic domain

Lorsque Pénélope, obsédée par ses amants, priait les dieux immortels de lui ramener Ulysse, son fils Télémaque fit un éternument si fort que tout le palais en retentit; et la chaste princesse se livra dès lors à la joie, ne doutant plus de l’accomplissement de sa prière, quoiqu’elle l’eût faite en vain tant de fois.

Les Athéniens, partis pour une expédition navale, voulaient rentrer dans le port parce que Thimothée, leur amiral, avait éternué. Eh quoi! leur dit-il, vous vous étonnez de ce qu’un homme sur dix mille a le cerveau humide!

Pendant que Xénophon exhortait les troupes à un parti périlleux, mais nécessaire, un soldat éternua. L’armée se persuada que son nez, qui était sans doute très remarquable, avait été choisi par les dieux pour sonner à la fois la charge et la victoire. Décidée aussitôt par ce pronostic bien plus que par l’éloquence de son chef, elle offrit un sacrifice au bon événement et brava tous les dangers avec confiance.

Les bonnes gens pensent que Socrate ne devint le plus sage des hommes qu’à force d’étudier la philosophie et de lutter contre ses passions; c’est une erreur. Qu’on lise Plutarque, _De genio Socratis_, on verra qu’il dut principalement cet avantage aux éternuments par lesquels son génie l’avertissait.

On croyait que l’amour éternuait à la naissance des belles et les destinait ainsi à partager avec les Grâces et Vénus l’encens des mortels. Aussi le plus joli compliment qu’un galant petit-maître de Rome pût adresser à celle dont il était épris consistait-il à lui dire: _Sternuit tibi amor_, _l’amour a éternué pour vous_. Ce que Parny s’est peut-être rappelé lorsqu’il a dit à son Éléonore:

Éternuez en assurance, Le dieu d’amour vous bénira.

L’éternument eut quelquefois le privilége d’adoucir la férocité d’un tyran. Tibère devenait affable lorsqu’il avait éternué sous l’influence du bon quart-d’heure, et il se promenait sur un char dans les rues pour recevoir les félicitations de ses sujets.

Cette précieuse civilité n’avait pas lieu seulement à l’égard des autres: on ne négligeait point de se la faire à soi-même. Martial parle d’un certain Proclus dont le nez, curieux morceau d’histoire naturelle, avait son bout si distant des oreilles que le pauvre homme ne pouvait s’entendre éternuer pour former en son propre honneur le vœu ordinaire.

L’auteur de l’_Histoire de la conquête du Pérou_ rapporte que lorsque le cacique de Guachoia ou Guacaya éternuait, ses sujets étaient avertis de cet heureux événement par des signaux publics, afin qu’ils se prosternassent en l’honneur de leur maître et qu’ils priassent le soleil de le protéger, de l’éclairer et d’être toujours avec lui.

Quand le roi de Monomotapa éternue, a dit quelque part Helvétius, tous les courtisans sont obligés d’éternuer aussi; et l’éternument gagnant de la cour à la ville et de la ville en province, l’empire paraît affligé d’un rhume général.

Chez le roi de Sennar, les choses se passent d’une manière plus curieuse encore. Aussitôt que ce prince a éternué, tous ceux qui sont en sa présence lui tournent le dos en faisant une pirouette et en se donnant une claque sur la fesse droite. Ils prétendent que le salut de l’état dépend de cette manœuvre. Ne nous en moquons pas, car nous le faisons dépendre aussi quelquefois de choses qui, pour paraître plus sérieuses, n’en sont pas moins risibles.

Les anabaptistes et les quakers ont proscrit le culte de l’éternument. Ce qu’ils ont fait là par esprit de secte et par singularité, on le fait maintenant dans le monde pour éviter la gêne et pour se conformer au bon ton qui ne permet plus de dire _Dieu vous bénisse_ à quelqu’un, si ce n’est à un pauvre auquel on refuse la charité. Je suis assurément bien éloigné de trouver mauvais qu’on éternue sans cérémonie et tout à son aise; mais bien des gens n’approuvent pas les réformateurs, et ils regardent comme funeste l’abolition d’une coutume si religieusement observée pendant tant de siècles.

_Ressembler au bon Dieu de Gibelou._

Cette comparaison, qu’on emploie en parlant d’une personne mal accoutrée et chargée de plusieurs pièces d’habillement l’une sur l’autre, est fondée sur une tradition populaire qui rapporte que les habitants de Gibelou avaient coutume d’envelopper la statue de l’enfant Jésus de chiffons de toute espèce.

_Promettre ou jurer ses grands dieux._

Les païens, comme on sait, avaient de _grands dieux_ et de _petits dieux_, et les engagements qu’ils prenaient en jurant par les grands dieux étaient plus solennels et plus sacrés que ceux qu’ils prenaient en jurant par les petits dieux.

=DINDON.=—_Être le dindon de la farce._

Les pères de comédie qui jouent des rôles de dupes étaient autrefois appelés _pères dindons_, par allusion à ces oiseaux de basse-cour, dont on a fait le symbole de la sottise. De là cette expression _Être le dindon de la farce_, ou _Être le dindon d’une chose_.

_C’est la danse des dindons._

Cette métaphore proverbiale, qu’on emploie en parlant d’une chose qu’on a l’air de faire de bonne grâce, quoique ce soit à contre-cœur, est fondée sur l’historiette suivante qui paraît être d’une tradition fort ancienne:

Un de ces hommes dont le métier est de spéculer sur la curiosité publique, fit annoncer à son de trompe, un jour de foire, dans une petite ville de province, qu’il donnerait un ballet de dindons. La foule s’empressa d’accourir à ce spectacle extraordinaire; la salle fut remplie; des cris d’impatience commandèrent le lever de la toile; le théâtre se découvrit enfin, et l’on vit paraître les acteurs de basse-cour qui sautaient précipitamment, tantôt sur un pied et tantôt sur l’autre, en déployant leur voix aigre et discordante sur tous les tons, tandis que le directeur s’escrimait à les diriger avec une longue perche pour leur faire observer les règles du _chassez_ et du _croisez_. Cette scène burlesque produisit sur les assistants un effet difficile à d’écrire. Les uns se récriaient de surprise, les autres applaudissaient avec transport; ceux-ci trépignaient de joie, ceux-là poussaient des éclats de rire immodérés; et l’engouement général était tel que personne ne soupçonnait pourquoi les dindons se donnaient tant de mouvement. On s’aperçut enfin que c’était pour se soustraire au contact d’une tôle brûlante sur laquelle ils étaient placés. Quelques étincelles échappées d’un des fourneaux disposés sous cette tôle découvrirent le secret de la comédie. Mais en même temps la peur du feu gagna l’assemblée: dans un instant tout y fut _tohu bohu_, et les spectateurs et les acteurs, se précipitant pêle-mêle, se sauvèrent comme ils purent, les premiers avec un pied de nez, et les seconds avec des pieds à la sainte-menehould.

=DÎNER.=—_Qui dort dîne._

«Cette façon de parler, dit Moisant de Brieux, est tirée de l’école de médecine, où l’on enseigne que le sommeil tient lieu d’aliment lorsque, l’estomac étant plein de crudités, il faut dégager la nature, et lui donner loisir de les cuire, sans la surcharger de nouvelles viandes.»

On trouve dans Rabelais (liv. V, ch. 5): _Qui dort, il boit._

_Que le riche dîne deux fois._

Proverbe ancien qu’on lit dans le festin de Trimalcion en ces termes: _Tu beatior es? bis prande, bis cœna; si tu es plus riche que moi, dîne et soupe deux fois._—C’est une espèce de défi donné au riche par le pauvre dont le pain grossier a pour assaisonnement un appétit vigoureux, tandis que tout le luxe des festins les plus raffinés ne peut suppléer à cet attrait que le riche ne connaît pas. On sait le mot de ce financier accosté, comme il rentrait chez lui, à l’heure du dîner, par un malheureux qui demandait l’aumône en s’écriant: J’ai faim.—Que ce coquin dit-il, est heureux! il a faim!

=DIRE.=—_Bien dire fait rire, bien faire fait taire._

Ce proverbe s’applique aux personnes qui démentent et décréditent par leur conduite la morale qu’elles prêchent dans leurs discours, et qui font rire d’elles par leurs beaux préceptes, parce qu’elles ne se font pas applaudir par leurs bonnes actions.

_Tout est dit._

_Nullum est jam dictum, quod non dictum sit prius._ (Térence.)

Cet adage, qu’une critique décourageante veut ériger en dogme littéraire, n’est pas absolument vrai. Tout est pensé peut-être, mais tout n’est pas dit; et s’il n’y a point d’idées tout à fait nouvelles, il peut y avoir des expressions neuves, car la combinaison des mots est infinie, et c’est un art créateur que celui de les placer, de les assortir, de les embellir l’un par l’autre, en leur ménageant des reflets étrangers, et en leur faisant trouver dans ces échanges réciproques des couleurs toujours variées. Il en est du langage comme de la lumière qui, sans changer dans son essence, prend mille teintes différentes, suivant les combinaisons d’un habile opticien.

=DISEUR.=—_L’entente est au diseur._

_Unusquisque verborum suorum optimus interpres est._ Celui qui parle est toujours censé le plus habile à comprendre et à expliquer ce qu’il dit, lors même qu’il lui est impossible de le faire; ce qui n’est pas aussi rare qu’on pourrait l’imaginer, car il y a bon nombre de discoureurs auxquels cela ne manque pas d’arriver, parce qu’une sotte vanité les engage à débiter inconsidérément des phrases sur tout, quand ils n’ont des idées sur rien. On peut dire d’eux, avec Sterne, que leur tête creuse est comme le tourne-broche que la fumée seule fait aller.

Le philosophe Phavorin adressait à un bavard de cette espèce l’apostrophe suivante, rapportée par Aulu-Gelle: _An scire atque intelligere neminem vis quæ dicas? Quidni, homo inepte, ut quod vis abunde consequaris, taces?_

Si ton esprit veut cacher Les belles choses qu’il pense, Dis-moi, qui peut t’empêcher De te servir du silence? (MAYNARD.)

Spéron-Spéroni, écrivain italien du XVI^e siècle, explique très bien comment des gens qui s’énoncent clairement pour eux-mêmes, dans leurs discours ou leurs écrits, sont obscurs pour les auditeurs ou les lecteurs. C’est, dit-il, que ces gens vont de la pensée à l’expression, tandis que les autres vont de l’expression à la pensée.

_Diseur de bons mots, mauvais caractère._

Mot de Pascal, répété par La Bruyère, et passé en proverbe, pour blâmer ces mauvais plaisants qui cherchent à faire briller leur esprit aux dépens de leur cœur, et qui _aiment mieux perdre un ami qu’un bon mot_.

_Les grands diseurs ne sont pas les grands faiseurs._

Ceux qui se vantent le plus, qui promettent le plus, sont ordinairement ceux qui font le moins. Nous disons encore: _Grand vanteur, petit faiseur._

_Chi e largo di bocca e stetto di mano, qui est large de bouche est étroit de main._ (Proverbe italien.)

_La lengua luengua es senal de mano corta, la langue longue est signe de main courte._ (Proverbe espagnol.)

_Great cry and little wool, grand cri et peu de laine._—Proverbe anglais, qui est venu de ce que, dans plusieurs _mystères_, le diable était représenté tondant les soies de ses cochons.

=DOIGT.=—_Mettre le doigt dessus._

C’est deviner, découvrir une chose. Les Latins disaient: _Rem acu tangere_, _toucher la chose avec l’aiguille._ Ce que Cicéron appliqua plaisamment à un sénateur dont le père avait été tailleur.

_Savoir une chose sur le bout du doigt._

La savoir parfaitement de mémoire. C’est une variante de _Savoir sur l’ongle_, expression traduite de l’expression latine _ad unguem_ qu’Erasme regarde comme une métaphore empruntée des marbriers qui tâtent à l’ongle la jointure des marbres rapportés, pour juger si elle est bien faite.

_Mon petit doigt me l’a dit._

Phrase proverbiale qu’on adresse aux enfants, pour leur faire croire qu’on sait la vérité de quelque chose qu’ils refusent d’avouer. Elle a été agréablement employée par Molière dans une scène du _Malade imaginaire_ que tout le monde connaît.

«Quelques auteurs ont estimé, dit le père Labbe, qu’il fallait expliquer _Mon petit doigt me l’a dit_, par _mon petit dé_ (_dé_ pour _dex_, ou dieu) _me l’a dit_, faisant allusion au génie de Socrate, à la nymphe Egérie de Numa, et autres démons familiers; ces démons étant présumés inspirer ceux qu’ils favorisaient, et leur parler à l’oreille.»

Il est plus probable que cette phrase est née de l’usage de porter à l’oreille le petit doigt, nommé _auriculaire_ pour cette raison. Un père, en y portant le sien, aura feint qu’il lui révélait quelque chose, et ce trait imité par d’autres sera passé en coutume.

Lorsque le général Beurnonville fit son fameux rapport sur une victoire qui ne lui avait coûté que le petit doigt d’un tambour, un plaisant composa une chanson dont le refrain était:

Holà! citoyen Beurnonville, Le petit doigt n’a pas tout dit.

_Il ne faut pas mettre le doigt entre l’arbre et l’écorce._

Il ne faut pas se mêler des querelles d’un mari et de sa femme, et en général des personnes qui sont naturellement unies. Une scène comique de Molière fait voir à quoi s’expose l’indiscret conciliateur.—Ce proverbe est plaisamment travesti dans le _Médecin malgré lui_ (act. I, sc. 2), où Sganarelle l’énonce ainsi: _Entre l’arbre et le doigt il ne faut pas mettre l’écorce._

=DON.=—_Il n’y a pas de plus bel acquêt que le don._

Il n’y a pas de bien acquis d’une plus belle manière que celui qui nous est donné.

_Jamais un don ne vaut autant qu’au moment où l’on désire l’obtenir._

Ce proverbe a été employé par le troubadour Savary de Mauléon qui en est peut-être l’inventeur.

=DONNER.=—_Qui tôt donne, deux fois donne._

Traduction littérale de cette pensée de Sénèque: _Bis dat qui cito dat._ «La règle de la vraie bienfaisance, dit ce philosophe, est de donner comme nous voudrions recevoir, de bon cœur, promptement et sans hésiter. Un bienfait n’est pas agréable quand le bienfaiteur le garde trop longtemps dans ses mains, qu’il ne le lâche qu’avec peine, et comme s’il se l’arrachait. Après le refus, rien de plus dur que l’irrésolution. Elle manque à coup sûr la reconnaissance. En effet, le principal mérite du bienfait consistant dans la bienveillance, témoigner par ses délais qu’on oblige à contre-cœur, ce n’est pas donner, c’est mal défendre ce qu’on donne.»

On perd la grâce et le mérite d’un don quand on ne l’accorde pas le plus tôt qu’on peut. Un don qui se fait trop attendre, est gâté quand il arrive.

«Ne dites point à votre ami qui vous demande quelque chose: _Allez et revenez, je vous le donnerai demain_, lorsque vous pouvez le lui donner à l’heure même.» (Proverbe de Salomon.)

Si devant servir aujourd’hui ton prochain, tu attends à demain, fais pénitence. (_Zend-Avesta_ de Zoroastre.)

_On ne donne rien pour rien._

On ne donne que pour recevoir. Les présents qu’on fait ne sont que les arrhes de ceux qu’on attend.—Ce n’est pas là donner, dit Pline le jeune, c’est avec des présents trompeurs qui cachent l’hameçon et la glu dérober le bien d’autrui, _Viscatis humatisque muneribus non sua promere sed aliena corripere._ (Epist. 30, lib. IX.)

Les Italiens disent: _Chi da ensegna rendere_, _qui donne enseigne à rendre_; et les Arabes: _Qui apporte, emporte_.

_Donner un œuf pour avoir un bœuf._

Les Latins employaient dans le même sens ce jeu de mots: _Pileum donat ut pallium recipiat, il donne un bonnet pour avoir un manteau._ Les Espagnols ont les deux dictons suivants: _Con una sardina pescar una trucha, avec une sardine pêcher une truite._—_Meter aguja y sacar reja, mettre une aiguille et tirer un soc de charrue._

=DORMIR.=—_Dormir la grasse matinée._

Quelqu’un a prétendu, je crois que c’est Pasquier, que le mot _grasse_ a été mis ici par métonymie, parce que ceux qui dorment beaucoup prennent de l’embonpoint; mais ce mot s’explique très bien sans figure dans le sens de _grande_ qu’il a quelquefois; et l’expression _Dormir la grasse matinée_, ou _la grande matinée_, est traduite du latin _Mane totum dormire_.

Les Espagnols disent, d’une manière heureuse: _Hazer plazer al sueno, faire plaisir au sommeil_; ce qui rappelle ces jolis vers de Vergier sur La Fontaine:

Il laisse à son gré le soleil Quitter l’empire de Neptune, Et dort tant qu’il plaît au sommeil.

Nous disons encore proverbialement: _Faire honneur au soleil._ Cet honneur consiste à le laisser lever le premier.

=DOS.=—_Il tombe sur le dos et se casse le nez._

Expression plaisante dont on se sert en parlant d’un homme tout à fait malencontreux. Les Basques disent: _Les vers s’engendrent dans sa salière_;—les Provençaux: _Il ferait faire naufrage à une barque chargée de crucifix_;—les Italiens: _Si romperebbe il collo in un filo di paglia, il se casserait le cou contre un brin de paille._—Nous disons encore: _Il se noierait dans un verre d’eau ou dans un crachat._

=DOUBLURE.=—_Fin contre fin n’est pas bon à faire doublure._

On ne réussit pas à tromper aussi fin que soi. _Ars deluditur arte._—Les Italiens disent: _Duro con duro non fece mai bono muro, dur contre dur ne fit jamais bon mur._

=DOUCEUR.=—_Plus fait douceur que violence._

Proverbe dont La Fontaine est peut-être l’auteur.—Un autre proverbe dit: _On prend plus de mouches avec du lait_, ou _du miel, qu’avec du vinaigre._

=DOUTE.=—_Dans le doute abstiens-toi._

Tant que nous ignorons ce que nous devons faire, la sagesse consiste à rester dans l’inaction, car il vaut mieux ne rien faire que de s’exposer à mal faire.—Ce proverbe se trouve dans le Zend-Avesta de Zoroastre qui passe pour en être l’inventeur. Cicéron l’a rapporté et expliqué en ces termes: _Quod dubites ne feceris; æquitas enim lucet per se, dubitatio autem cogitationem significat injuriæ._ Ce qui se trouve très bien traduit dans cette phrase du deuxième sermon de Bossuet, pour le dimanche de la Passion: «Quand nous doutons de la justice de nos entreprises, c’est une bonne maxime de se désister tout à fait. L’équité reluit assez d’elle-même, et le doute semble envelopper dans son obscurité quelque dessein d’injustice.»

=DOUTER.=—_Qui doute ne se trompe point._

_Qui dubitat non errat._ C’est en opinant qu’on se trompe, et non pas en doutant.

_Error opinando non dubitando venit._

=DRAGÉE.=—_Tenir la dragée haute à quelqu’un._

C’est différer de lui accorder une chose promise; c’est offrir un vain appât à son espérance.

Cette locution est venue d’un jeu dans lequel on excite la convoitise des enfants en faisant voltiger devant eux une dragée suspendue par un long fil au bout d’un bâton, sans qu’il leur soit permis de la saisir autrement qu’avec la bouche.

=DRAP.=—_Mettre quelqu’un dans de beaux draps blancs._

C’est médire beaucoup de lui, découvrir tous ses défauts, et par extension, le placer dans une situation embarrassante. Mettez un Maure en de beaux draps blancs, dit Le Duchat, c’est de quoi le faire paraître encore plus noir.

=DRAPEAU.=—_Le drapeau déchiré fait la gloire du capitaine._

Il en est de même de la fortune délabrée de l’homme vertueux. La vertu, dit Rivarol, tire sa gloire des persécutions qu’elle endure, comme le drapeau de guerre tire son lustre de ses lambeaux déchirés.

Le mot _drapeau_, autrefois _drapel_, qu’on croit dérivé, dans le sens d’enseigne, de l’italien _drapello_, n’est pas très ancien en français. Il fut introduit au XVI^e siècle par les capitaines qui tenaient à honneur d’avoir fait les guerres d’Italie sous François I^{er}, et qui voulaient faire entendre par ce mot que leur bannière avait été déchirée, car _drapel_ (morceau de drap, chiffon) emportait autrefois un pareil sens.

=DUIRE.=—_Ce qui nuit à l’un duit à l’autre._

Ce qui est mauvais pour l’un est bon pour l’autre. Le verbe _duire_, que La Bruyère a mis dans la liste des mots qu’il regrettait, signifie _convenir_, et ne s’emploie qu’à la troisième personne.

E

=EAU.=—_Il n’est pire eau que l’eau qui dort._

Ce proverbe nous est venu des anciens, car on lit dans Quinte-Curce (liv. VII) que les Bactriens disaient: _Altissima flumina minimo sono labuntur_, _les fleuves les plus profonds sont ceux qui coulent avec le moins de bruit_. Il se trouve avec explication dans les vers suivants extraits du livre IV des _Distiques de Caton_, qui furent composés dans le VII^e ou le VIII^e siècle par un moine dont on ignore le vrai nom:

_Demissos animo et tacitos vitare memento: Quod flumen tacitum est forsan latet altius unda._

Évite les gens sournois et taciturnes, car il n’y a peut-être pas dans le fleuve d’eau plus profonde que l’eau dormante.

_L’eau échauffée prend plus vite la gelée._

C’est une opinion depuis longtemps répandue parmi le peuple, que l’eau qui a bouilli est plus susceptible de passer à l’état de congélation. Ce que Descartes, dans son traité des _Météores_ (discours 1^{er}), explique de la manière suivante: «On peut voir par expérience que l’eau qu’on a tenue longtemps sur le feu se gèle plus tôt que d’autre, dont la raison est que celles de ses parties qui peuvent le moins cesser de se plier (d’être liquides) s’évaporent pendant qu’on la chauffe.»—De là le proverbe employé figurément pour signifier que la trop grande ardeur qu’on met à faire une chose est sujette à se refroidir bien vite, ou que le caractère le plus prompt à se livrer à l’emportement est aussi le plus prompt à en revenir.

_Croyez cela et buvez de l’eau._

Dicton qu’on adresse à une personne qui a l’air de croire ou de vouloir faire accroire quelque nouvelle dénuée de vraisemblance. C’est comme si on lui disait: La chose est difficile à avaler, et puisque vous voulez bien l’avaler, buvez de l’eau pour la faire passer.

_Mettre de l’eau dans son vin._

C’est revenir de son emportement, rabattre de ses menaces ou de quelque résolution excessive, rentrer dans les bornes de la modération.—On peut regarder, au premier aperçu, comme une singularité frappante les éloges unanimes que les philosophes et les historiens grecs ont consacrés à la découverte du vin trempé, comme si elle eût été de nature à mériter l’admiration de la postérité; mais si l’on déroule la grande liste des crimes que l’ivresse a produits, il est impossible de ne pas approuver leur opinion, et de ne pas applaudir à la sagesse des peuples antiques qui érigèrent des statues à celui qui leur apprit à mêler de l’eau dans le vin _pour modérer_, comme dit Platon, _une divinité furieuse par la présence d’une divinité sobre_[38], ou _pour calmer_, comme dit Plutarque, _les ardeurs de Bacchus par le commerce des nymphes_. Ces peuples pensaient qu’un service si important ne pouvait leur avoir été rendu par un homme sans l’inspiration de quelque dieu. Ils en attribuaient l’idée à Bacchus lui-même, et l’exécution à divers personnages. Pythagore cite Achéloüs comme le véritable inventeur, dans ses _Apothéoses_ qui commencent en ces termes: «Crotoniates, gardez la mémoire d’Achéloüs, magistrat suprême d’Étolie, qui le premier mit de l’eau dans le vin.» Pline le naturaliste nomme un certain Staphilus. Quelques écrivains parlent d’Amphyction, roi d’Athènes, et quelques autres de Cranaüs, également roi de la même ville. Montaigne, adoptant cette dernière tradition, a dit dans ses _Essais_ (liv. III, ch. 13): «Cranaüs, roy des Athéniens, fut inventeur de cet usage de tremper le vin, utilement ou non, j’en ai vu desbattre.»

Voici une application plaisante de l’expression proverbiale. Deux personnes disputaient un jour chaudement sur ce vers où il est parlé des Romains:

Ils buvaient le falerne et les larmes du monde.

L’une d’elles soutenait qu’il était fort beau, et à chaque explication qu’elle en donnait, l’autre ne répondait que par ces mots: Qu’est-ce que cela prouve? Le poëte Lemière, témoin de la discussion, dit: Cela prouve évidemment que les Romains _mettaient de l’eau dans leur vin_.

_L’eau trouble est le gain du pêcheur._