Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 26

Chapter 263,666 wordsPublic domain

Parce que les délais peuvent compromettre les meilleures affaires. Ceux qui disent _Je ferai demain_ sont des imprudents. Les Latins les comparaient aux corbeaux dont le croassement semble faire entendre _cras, cras, demain, demain_, ce qui avait donné lieu à l’expression _Sponsio corvina_, _promesse de corbeau_, dont saint Augustin s’est servi plusieurs fois.—Voici des réflexions de deux auteurs anglais dans lesquelles le sens moral du proverbe se trouve développé d’une manière élégante et originale. «Sois sage aujourd’hui: c’est folie de différer. Demain le fatal exemple de la veille t’entraînera, et toujours ainsi jusqu’à ce que la sagesse ne soit plus en ton pouvoir. Les délais sont les ravisseurs du temps. Ils nous enlèvent nos années l’une après l’autre. Enfin la vie nous échappe et laisse à la merci d’un seul instant les grands intérêts de l’éternité. Si cette erreur était moins commune, ne serait-elle pas bien étrange? mais qu’elle soit si commune, cela n’est-il pas plus étrange encore?.... Tous les hommes se préparent à vivre sans jamais sortir des liens de l’enfance. Ils se font tous l’honneur de croire qu’ils reviendront un jour à la raison, et sur la foi de ce retour, leur orgueil reçoit des félicitations toujours prêtes, au moins les leurs. Ils applaudissent à leur future conversion. Qu’elle est édifiante, en effet, cette vie qu’ils ne connaîtront jamais! Le temps confié à leurs mains devient le patrimoine de la folie. Celui qui appartient au destin, ils le lèguent à la sagesse..... Au milieu des meilleures intentions, l’homme forme et reforme de nouveaux plans, puis il meurt le même.»

(YOUNG.)

«Demain, dis-tu? Demain! c’est un fripon qui joue son indigence contre ta richesse, qui reçoit ton argent comptant et le rembourse en souhaits, en espérances, en promesses, monnaie des sots; détestable banqueroute dont un créancier trop crédule est la dupe! Demain! c’est un jour qu’on ne trouve nulle part dans les vieux registres des âges, si ce n’est peut-être dans le calendrier des fous. La sagesse rejette ce mot et ne veut point de société avec ceux qui s’en servent.... C’est un enfant du caprice dont l’extravagance est la mère. Il est de la même étoffe que les songes et aussi vain que les chimériques visions de la nuit. Crois-moi, mon ami, arrête les moments présents; car sois certain que ce sont de vrais délateurs; et quoiqu’ils s’échappent sans bruit, sans laisser de trace après eux, ils vont droit au ciel, où ils rendent compte de ta folie... Arrête le moment présent, mon cher Horatio, imprime sur ses ailes le sceau de la sagesse. Voilà ce qui vaut mieux qu’un royaume, et ce qui est plus précieux que tous les dons brillants de la fortune. Oh! ne le laisse pas échapper de tes mains; mais, comme ce bon patriarche dont parlent nos annales, saisis l’ange au vol et retiens-le jusqu’à ce qu’il t’ait béni.» (COTTON.)

Le proverbe est fort ancien. Blaise de Montluc, dans ses _Commentaires_ (liv. II, p. 540), l’appelle _la devise d’Alexandre-le-Grand_, et le rapporte en ces termes: _Ce que tu peux faire anuit, n’attends pas au lendemain_. Le mot _anuit_ est synonyme de aujourd’hui. Les uns prétendent qu’il a pris cette signification de l’usage de compter par nuits établi chez les Gaulois, ainsi que chez les Hébreux, les Arabes, les Germains, les Islandais, etc.; les autres pensent qu’il a été formé par contraction de _ante noctem_ (avant la nuit); mais ces étymologies sont justement révoquées en doute: il est évident que _anuit_ est dérivé de la préposition _en_ et du vieux substantif _huy_ ou _hui_ qui signifie jour. _En hui_ est une expression qui se trouve dans nos plus anciens livres, notamment dans le _Roman de Rou_, par Robert Wace. Robert d’Artois disait aux Flamands qu’il conduisait: «Nous bevrons encore _en hui_ de ces bons vins de Saint-Omer.» (Cette phrase est dans la _Chronique publiée par M. Sauvage_, p. 156.)

=DÉMÉNAGEMENT.=—_Trois déménagements valent un incendie._

Lorsqu’on déménage on brûle beaucoup de papiers et d’autres objets qu’on juge inutiles ou embarrassants; de là ce proverbe qu’on emploie pour marquer les inconvénients et les dégâts qui résultent de trop fréquents déménagements.

=DÉMÉNAGER.=—_On n’est jamais si riche que quand on déménage._

Parce que lorsqu’on déménage on trouve toujours qu’on a trop de choses à emporter. Fontenelle (d’autres disent le président Hénault) fit une application spirituelle et plaisante de ce proverbe. Après un examen de conscience pour une confession générale qu’il voulut faire vers la fin de sa vie, il s’écria: _En vérité, l’on n’est jamais si riche que quand on déménage_.

=DÉMENTI.=—_Un démenti vaut un soufflet._

Proverbe qui signifie également qu’un démenti doit être vengé par un soufflet, et qu’un démenti, qui équivaut à un soufflet, est un soufflet en paroles.—Le préjugé sur lequel est fondé ce proverbe remonte aux premiers temps de notre monarchie. C’était alors une injure des plus graves que d’appeler quelqu’un _menteur_, et le titre XXXII^e de la loi salique, rédigée sous Clovis, infligeait à ceux qui s’en rendaient coupables la grosse amende de 600 deniers.—Les Grecs et les Romains se donnaient des démentis sans en recevoir d’affront, et sans entrer en querelle. Ils ne connaissaient pas la chimère du point d’honneur qui n’a jamais fait d’autres héros que _les héros du meurtre_.

=DÉNICHEUR.=—_A d’autres, dénicheur de merles._

Expression dont on se sert pour faire entendre à une personne qu’on pénètre sa malice déguisée, et qu’on ne s’y laissera pas prendre. Elle a tiré son origine de l’historiette suivante, racontée par Boursault dans ses _Lettres à Babet_. Un jeune manant de vingt-deux ou vingt-trois ans, étant à confesse, s’accusa d’avoir rompu la haie de son voisin pour aller reconnaître un nid de merles. Le prêtre lui demanda si les merles étaient pris.—Non, lui répondit-il; je ne les trouve pas assez forts, et je n’irai les dénicher que samedi au soir. Il y alla en effet ce jour-là; mais il trouva la place vide, et il ne douta point que son confesseur n’eût enlevé les oiseaux. Cependant il n’osa lui en rien dire. Quelques mois après, un jubilé l’ayant obligé de retourner à confesse, il s’accusa d’aimer une jeune villageoise, et d’en être assez aimé pour obtenir ses faveurs. Quel âge a-t-elle? dit le prêtre.—Dix-sept ans.—Elle est sans doute jolie?—Oui, très jolie, la plus jolie de tout le village.—Et dans quelle rue demeure-t-elle? ajouta promptement le confesseur.—_A d’autres, dénicheur de merles_, lui répliqua tout aussi promptement le jeune homme; je ne me laisse pas attraper deux fois.

=DENT.=—_C’est l’histoire de la dent d’or._

Métaphore proverbiale usitée en parlant d’une chose qui a passé pour vraie pendant quelque temps, et qui est enfin reconnue fausse.—Le bruit se répandit, vers 1593, qu’un enfant de Silésie avait une dent molaire en or qui avait poussé naturellement dans sa gencive. A cette nouvelle, revêtue d’un certain caractère d’authenticité, plusieurs savants d’Allemagne s’empressèrent d’aller sur les lieux pour examiner un tel phénomène. Jacques Horstius, professeur en médecine à l’Université de Helmstad, ne fut pas des derniers à s’y rendre, et il publia, en 1595, une dissertation par laquelle il prétendait démontrer que la dent d’or était à la fois naturelle et merveilleuse, et qu’elle présageait l’abaissement du Grand-Turc[36] qui affligeait alors les chrétiens. Rullandus, Ingolsterus, Libavius, et d’autres savants en _us_, expliquèrent aussi, à leur tour, par des arguments opposés, la formation de cette dent métallique; mais leurs doctes explications n’éclaircirent pas la chose. L’honneur de la découverte était réservé à un orfèvre qui sut détacher de la fameuse dent une enveloppe d’or qui y avait été appliquée avec l’adresse la plus parfaite. Van Dale a donné sur ce sujet quelques détails curieux dans le dernier chapitre de son livre _de Oraculis_.

_Avoir une dent de lait contre quelqu’un._

C’est avoir contre lui une vieille animosité, une animosité sucée pour ainsi dire avec le lait.

_Malgré vous et vos dents._

Feydel, auteur des _Remarques sur le Dictionnaire de l’Académie française_, a prétendu, après d’autres grammairiens, que la locution originaire était _Malgré vous et vos aidants_, et que le mot _aidants_ devint ensuite _dents_ par la figure que les lexicographes appellent aphérèse, comme _Antoinette_ est devenu _Toinette_. L’abbé Morellet lui reproche d’assimiler deux cas très différents. «On ne peut accourcir, dit-il, un mot entrant dans une locution qui n’est pas d’un usage habituel, et surtout l’accourcir en l’altérant de manière à le rendre inintelligible, comme _dants_ au lieu de _aidants_. Il faut que l’étymologiste nous explique comment _dants_ est devenu _dents_. Les dents, arme naturelle de l’homme et des animaux, sont prises figurément dans beaucoup de locutions pour tous les moyens de défense et d’attaque qu’on peut employer; on dit: _Montrer les dents_, _Avoir une dent contre quelqu’un_, _Déchirer à belles dents_, etc., toutes phrases dans lesquelles la substitution d’_aidants_ à _dents_ serait ridicule.»

L’explication de l’abbé Morellet vaut beaucoup mieux que celle de Feydel, et elle peut être confirmée par cette expression de la basse latinité du moyen âge: _Malegratibus dentium ejus_, qu’on trouve dans le _Glossaire_ de Carpentier. Cependant il faut observer qu’on trouve aussi _Malgré vous et vos dans_, c’est-à-dire malgré vous et ceux qui sont plus puissants que vous. _Dan_, _dant_ ou _damp_ est un vieux mot qui signifie seigneur, maître.

=DÉPOUILLER.=—_Il faut dépouiller le vieil homme._

C’est-à-dire renoncer à ses vieilles habitudes. _Dépouiller le vieil homme_ ou _Se dépouiller du vieil homme_, est une expression employée dans l’Écriture sainte pour signifier se défaire des inclinations de la nature corrompue. Elle est fondée sur la coutume de revêtir le néophite de nouveaux habits. Tous les mystères anciens prescrivaient de _dépouiller le vieil homme_ à l’entrée du sanctuaire.

_On ne se dépouille pas tout à fait du vieil homme._

On ne se défait pas entièrement des penchants vicieux qu’on a contractés depuis longtemps; on en conserve toujours quelque reste en passant d’une vie mondaine à une vie pieuse. Ainsi Rachel, quittant la maison paternelle pour suivre Jacob dans la sainte demeure des patriarches, emportait secrètement ses _téraphim_, idoles qu’elle avait adorées dans son enfance.

_Il ne faut pas se dépouiller_, ou _se déshabiller, avant de se coucher_.

Il ne faut pas donner son bien avant sa mort.—Proverbe fort ancien dans notre langue, car il fut employé dans la réponse que fit Guillaume-le-Conquérant, lorsque son fils Robert-Courte-Heuse ou Courte-Cuisse, qui s’était révolté contre lui, proposait de se soumettre en obtenant la possession de la Normandie comme apanage. Ce proverbe paraît pris de l’_Ecclésiastique_, qui dit, ch. XXXIII: «Ne donnez point pouvoir sur vous, pendant votre vie, à votre fils, à votre femme, à votre frère, ou à votre ami; ne donnez point à un autre le bien que vous possédez, de peur que vous ne vous en répentiez, et que vous ne soyez réduit à leur en demander avec prière. Tant que vous vivrez et que vous respirerez, que personne ne vous fasse changer sur ce point; car il vaut mieux que ce soient vos enfants qui vous prient, que d’être réduit à attendre ce qui vous viendra d’eux..... Distribuez votre succession le jour que finira votre vie et à l’heure de votre mort.»

Les Espagnols disent qu’il faut frapper d’un maillet le front de celui qui donne son bien avant sa mort. _Quien da lo suyo antes de su muerte, que le den con un maço en la frente._

Ces proverbes ont été inspirés par l’égoïsme; mais ils ne sont que trop justifiés par l’ingratitude des héritiers souvent pires que les vautours, car les vautours ne s’attachent qu’aux cadavres. _Si vultur es, cadaver expecta_, disaient les Latins à l’homme avide qui voulait dévorer la succession d’un parent encore en vie.

Le parti le plus raisonnable à prendre est indiqué dans ce passage de Montaigne: «Un père atterré d’années et de maux, privé par sa faiblesse, et faute de santé, de la commune société des hommes, il se fait tort et aux siens de couver inutilement un grand tas de richesses. Il est assez en estat, s’il est sage, pour avoir désir _de se dépouiller pour se coucher_, non pas jusques à la chemise, mais jusques à une robe de nuit bien chaude. Le reste des pompes de quoy il n’a plus que faire, il doit en estrenner volontiers ceux à qui par ordonnance naturelle cela doit appartenir.»

=DÉRATÉ=.—_Courir comme un dératé._

C’est courir vite et longtemps.—Locution fondée sur la croyance populaire que les meilleurs coureurs ont dû leur agilité extraordinaire à l’oblitération ou à l’absence de la rate, viscère abdominal dont le gonflement douloureux est regardé comme la principale cause qui empêche de courir longtemps. Cette croyance est venue comme beaucoup d’autres de la fabuleuse antiquité. Pline le naturaliste a dit sérieusement (liv. XXVI, ch. 13): «La prêle (_equisetum_) employée en décoction dans un vase de terre neuf, à la quantité qu’il peut en contenir, jusqu’à la réduction du tiers, étant bue, pendant trois jours, par hémines, consume la rate des coureurs, qu’on prépare à cette recette par une abstinence de toute nourriture grasse ou huileuse durant vingt-quatre heures.»

Il y eut autrefois en France, vers la fin du dix-septième siècle, une compagnie de chirurgiens qui prétendirent qu’il serait très avantageux pour les hommes de se faire ôter la rate; et afin de rassurer les esprits contre les craintes que devait causer cette extraction, ils s’avisèrent de dérater des chiens qui ne laissèrent pas, dit-on, de manger, de courir et de sauter comme auparavant. Mais ces animaux étant morts quelque temps après, personne ne voulut se soumettre à l’opération cruelle et bizarre qu’ils avaient subie.

=DÉSIRER.=—_Qui désire est en peine._

Tout désir suppose privation, et toutes les privations qu’on éprouve sont pénibles. C’est dans la disproportion de nos désirs et de nos facultés, dit Jean-Jacques Rousseau, que consiste notre misère. Un être sensible dont les facultés égaleraient les désirs serait un être absolument heureux..... Diminuez l’excès des désirs par les facultés, et mettez une égalité parfaite entre la puissance et la volonté.

Une tradition orientale rapporte qu’Oromase apparut un jour au vertueux Usbeck, et lui dit: Forme un souhait, je l’accomplirai à l’instant.—Source de lumière, répondit le sage, je te prie de borner mes désirs aux seuls biens dont je ne puis manquer.

_N’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire beaucoup._

Proverbe qui se trouve dans Sénèque: _Non qui parum habet sed qui plus cupit pauper est_.

Voulez-vous rendre riche Pithoclès? écrivait Épicure à son ami Idoménée; ne lui donnez point de l’argent, mais ôtez-lui des désirs.

On demandait à Cléanthe, philosophe stoïcien: Quel est le meilleur moyen de devenir riche?—C’est, répondit-il, d’être pauvre de désirs.

Les désirs ne sont au fond que des besoins; et il n’y a vraiment d’homme pauvre que celui qui ne peut trouver ce qu’il désire dans ce qu’il possède.

C’est une grande richesse, disait saint Paul, que de se contenter de ce qu’on a.

Qui borne ses désirs est toujours assez riche. (VOLTAIRE.)

C’est un grand bonheur d’avoir ce qu’on désire, disait quelqu’un à un philosophe. Celui-ci répliqua: C’en est un bien plus grand de ne désirer que ce qu’on a.

=DEUIL.=—_Deuil joyeux._

Deuil d’héritier, deuil pour se conformer à l’usage et pour sauver les apparences; douleur sur le visage, et joie dans le cœur. C’est ce que les Grecs et les Latins désignaient par l’expression, _Pleurer au tombeau de sa belle-mère_.

_Tous vont au convoi du mort, et chacun pleure son deuil._

On n’est guère sensible qu’à ses propres peines, et ce n’est que par un secret retour sur soi que l’on compatit à celles des autres. Il entre toujours une certaine dose d’égoïsme dans la composition du sentiment qu’on appelle la pitié; quelquefois même il n’y entre pas autre chose. On connaît l’histoire de cette dame qui, rentrant chez elle toute transie de froid, avait ordonné à ses gens de distribuer une voie de bois aux pauvres. Aussitôt qu’elle se fut placée dans une bergère commode auprès d’un bon feu, elle commença par modifier son ordre, et finit par le rétracter tout à fait en disant: Le temps s’est bien radouci.

=DEVISE.=—_Entendre la devise._

C’est-à-dire les propos galants. Cette expression se trouve dans une ancienne pièce qui a pour titre: _Nouvelle moralité d’une pauvre fille villageoise, laquelle aima mieux avoir la tête coupée par son père que d’être violée par son seigneur, faicte à la louange et honneur des chastes et honnestes filles, à quatre personnages_. Le valet du seigneur dit à la jeune villageoise qui repousse les propositions qu’il vient lui faire de la part de son maître:

Vous n’entendez point la devise, Pauvre sotte!

Le mot _devise_ est un des plus anciens de la langue française, et depuis près de huit cents ans il y a peu d’auteurs chez lesquels il ne se trouve employé en sens divers, comme le remarque le père Ménétrier dans la _Science et l’Art des devises_. Geoffroy de Villehardouin, sous Philippe-Auguste, donne le nom de _devise_ à un testament. _Devise_ se prend pour volonté dans une traduction manuscrite d’Ovide faite sous le règne de Jean-le-Bon: _Lors fera Diex_ (Dieu) _à sa devise_. Les limites et bornes des champs s’appelaient aussi _devises_, apparemment du latin _dividere_, diviser. Enfin le même terme servait aussi à désigner les habits mi-partis de deux couleurs, comme ceux des échevins de quelques villes, les livrées, les armoiries et plusieurs autres choses qui distinguaient les personnes et marquaient leur dignité.

=DIABLE.=—_La beauté du diable._

C’est la fraîcheur de la jeunesse qui prête quelque agrément à la figure la moins jolie. La raison de cette expression est une enigme dont le mot se trouve dans ce proverbe: _Le diable était beau quand il était jeune_. Le temps de la jeunesse du diable est celui où il était au rang des anges du ciel d’où il fut banni et précipité dans l’enfer à cause de sa rébellion.

_Le diable n’est pas si noir qu’on le fait._

Pour signifier qu’une personne n’a pas autant de vices ou de défauts qu’on lui en suppose.—Nos anciens poëtes, dit Fauchet, appellent le diable _malfez_ ou _maufez_ (mal fait), et les peintres le représentent horrible et hideux, comme s’il avait perdu cette beauté qui fit monter Luciabel en si grand orgueil.

_Crever l’œil du diable._

Parvenir en dépit de l’envie.—Le diable est ici l’envieux dont le regard passe pour nuisible, d’après une vieille superstition que nous ont transmise les anciens, et que Virgile a rappelée dans ce vers de sa troisième églogue:

_Nescio quis teneros oculus mihi fascinat agnos._

_Envoyer quelqu’un au diable de Vauvert._

Le château de Vauvert (vallon vert) était autrefois regardé comme un repaire de diables. On y entendait toutes les nuits des hurlements horribles et un bruit affreux de chaînes traînées, disait-on, par des spectres. Saint Louis donna ce château inhabité aux Chartreux qui le lui avaient demandé, et aussitôt que ces religieux en eurent pris possession, le sabbat fut à jamais conjuré. Mais le souvenir de la terreur qu’il avait fait naître se conserva dans l’expression proverbiale: _Envoyer_ ou _Aller au diable de Vauvert_, et par corruption, _au diable vert_.

Le château de Vauvert était situé hors des murs de Paris, dans une prairie, vers l’entrée de la grande allée qui se dirige du jardin du Luxembourg à l’Observatoire. L’ancienne rue de Vauvert qui conduisait à ce manoir infernal prit le nom de rue d’Enfer, qu’elle porte encore.

_Quand le diable dit ses patenôtres, il veut te tromper._

Lorsqu’un méchant parle ou agit comme un homme de bien, il médite quelque perfidie.

Le crime prend souvent l’accent de la vertu. (GRESSET.)

On appelle _patenôtres du diable_, les prières de l’hypocrite qui, _sous le nom de Dieu, commet toute sorte de mal_, comme dit le proverbe hébreu. Il y a une vieille épigramme anglaise intitulée: _Patenôtre_ ou _Pater du diable_ (_the devil’s Pater_), dont le principal mérite consiste à être en vers, soit qu’on la lise en allant de gauche à droite, soit qu’on la lise en revenant de droite à gauche, avec cette différence qu’elle exprime des bénédictions d’un côté et des malédictions de l’autre.

_Le diable chante la grand’messe._

Ce proverbe, employé par Rabelais, s’applique à l’hypocrite.

Les Portugais disent: _Detras de la cruz esta el diablo_; _le diable est derrière la croix_.

Les Espagnols: _Por las haldas del vicario sube el diablo al campanario_; _par les pans de la robe du vicaire, le diable monte au clocher_.

Les Anglais: _Were god hat is church the devil will his chapel_; _il n’y a point d’église où le diable n’ait sa chapelle_.

Les Italiens comme les Anglais: _Non sì tosto si fa un tempio a Dio come il diavolo ci fabrica una capella apresso_.

Les Allemands: _O uber die schlaue Sunde, die einen Engel vor jeden Teufel slellt_; _que le crime est rusé! il place un ange devant chaque démon_. Ce qui revient à l’expression française: _Couvrir son diable du plus bel ange_, dont la reine de Navarre s’est servie dans sa _Nouvelle douzième_.

L’Évangile compare l’hypocrite à _un sépulcre blanchi, plein d’éclat au dehors et de pourriture au dedans_.

_Le diable n’est pas toujours à la porte d’un pauvre homme._

Un homme malheureux ne l’est pas toujours.

Les Turcs disent: _Ne meurs pas, ô mon âne! le printemps viendra, et avec lui croîtra le trèfle_.

_Tirer le diable par la queue._

Avoir de la peine à subsister; ne pouvoir chasser la misère.

Il faut procéder, dans l’explication de certaines locutions proverbiales, comme au jeu du baguenaudier. Elles sont tellement enchaînées l’une à l’autre, rentrent si bien l’une dans l’autre, qu’il est nécessaire d’avoir la clef de celle-ci pour trouver la clef de celle-là. Veut-on, par exemple, découvrir la raison du dicton: _Tirer le diable par la queue_, on doit la chercher en prenant pour point de départ un proverbe antérieur qui nous apprend que _le diable_, c’est-à-dire le malheur personnifié dans l’être infernal, _est souvent à la porte d’un pauvre homme_. Ce proverbe a fait supposer entre le diable et le pauvre homme une lutte dans laquelle celui-ci, n’osant attaquer de front son adversaire, sans doute à cause des cornes et des griffes, le saisit par derrière afin de l’éloigner de son logis; et l’inutilité de ses efforts a été rendue par une métaphore empruntée de ces bêtes récalcitrantes qui s’obstinent à avancer au lieu de reculer quand on les tire par la queue.

Le mitron qui tire le diable par la queue, est un symbole de la lutte incessante de l’homme contre le malheur, et du travail opiniâtre auquel il est condamné pour se procurer de quoi vivre.

On connaît cette phrase originale que M. Victor Hugo, dans sa _Lucrèce Borgia_, a mise dans la bouche de Gubetta: «Il faut que la queue du diable lui soit soudée, chevillée et vissée à l’échine d’une manière bien triomphante, pour qu’il résiste à l’innombrable multitude de gens qui la tirent perpétuellement.»

Le comte de Conflans plaisantait un jour le cardinal de Luynes de ce qu’il se fesait porter la queue par un chevalier de Saint-Louis. L’éminence piquée au jeu répondit que tel avait été toujours son usage, et que parmi ses caudataires il s’en était même trouvé un qui prenait le nom et les armoiries des Conflans.—Il n’y a rien d’étonnant en cela, repartit le comte avec gaieté: dans ma famille on a été réduit plus d’une fois _à tirer le diable par la queue_.

_Le diable bat sa femme et marie sa fille._