Part 25
Le peuple, habitué à joindre l’image à la pensée, appelle ainsi un homme de bureau qui, du matin au soir, cloué sur son siége et courbé sur son ouvrage, semble avoir perdu l’usage de ses facultés locomotives.
_Demeurer entre deux selles le cul à terre._
Cela se dit d’une personne qui prétendant à deux choses n’en obtient aucune, ou qui ayant deux moyens de réussir dans une affaire ne réussit par aucun des deux.
=CULOTTE.=—_Porter la culotte._
On dit aussi: _Porter le haut-de-chausses_.—Ces deux expressions, parfaitement synonymes, s’emploient en parlant d’une femme qui maîtrise son mari. Fleury de Bellingen a pensé qu’elles avaient leur fondement dans l’histoire ancienne, et voici l’explication singulière qu’il en a donnée: «La reine Sémiramis prévoyant, après la mort de Ninus son époux, que les Assyriens ne voudraient pas se soumettre à l’empire d’une femme, et voyant que son fils Zaméis, ou Ninias, comme le nomme Justin, était trop jeune pour tenir les rênes d’un si grand état, elle se prévalut de la ressemblance naturelle qu’il y avait entre la mère et l’enfant, se vêtit des habits de son fils et lui donna les siens, afin qu’étant pris pour elle et elle pour lui, elle pût régner en sa place. Plus tard, ayant acquis l’amour de ses sujets, elle se fit connaître pour ce qu’elle était et fut jugée digne du trône. Quand nous disons des femmes généreuses qu’_elles portent le haut-de-chausses_, nous faisons allusion à cette reine qui régna en habit d’homme.»
On trouvera sans doute que Fleury de Bellingen est allé chercher trop loin l’origine d’une locution française. Cependant il aurait pu l’aller chercher plus loin encore, si la fantaisie lui en eût pris. Son imagination, au lieu de s’arrêter à la reine d’Assyrie, n’avait qu’à remonter à la mère du genre humain; il lui était tout aussi aisé de démontrer qu’Ève _porta la culotte_, dans le sens propre comme dans le sens figuré de l’expression, car la Bible, parlant de nos premiers parents occupés à faire un voile à leur nudité, dit textuellement: _Consuerunt folia ficus et fecerunt sibi perizomata_; ce qu’un ancien traducteur a rendu en ces termes: _Ils cousirent des feuilles de figuier et s’en firent des culottes_. L’auteur des _Illustres Proverbes_ aurait du moins obtenu par une telle explication le suffrage de toutes les femmes, charmées de voir dans un article des livres saints la preuve irrécusable qu’elles n’ont pas moins que les hommes le droit _de porter culotte_.
Mais faisons trève à la plaisanterie, et cherchons une origine plus raisonnable. Hue Piaucelle, un de nos plus anciens poëtes, a composé un fabliau intitulé: _Sire Hains et dame Anieuse_. Ces deux époux n’étaient jamais d’accord; la femme contrecarrait sans cesse le mari. Celui-ci fatigué lui dit un jour: «Écoute, tu veux être la maîtresse, n’est-ce pas? moi, je veux être le maître; or, tant que nous ne céderons ni l’un ni l’autre, il ne sera pas possible de nous accorder: il faut, une fois pour toutes, prendre un parti; et puisque la raison n’y fait rien, décidons-en autrement.» Quand il eut parlé de la sorte, il prit un haut-de-chausses qu’il porta dans la cour de la maison, et proposa à la dame de le lui disputer, à condition que la victoire donnerait pour toujours à qui l’obtiendrait une autorité pleine et entière dans le ménage. Elle y consentit; la lutte s’engagea en présence de la commère Aupais et du voisin Simon choisis pour témoins, et sire Hains, après avoir éprouvé la plus opiniâtre résistance de dame Anieuse, finit par emporter le prix de ce combat judiciaire.—L’abbé Massieu et Le Grand d’Aussy pensent que le fabliau de Piaucelle a donné lieu aux expressions: _Porter le haut-de-chausses_ et _Porter la culotte_.
Qu’on me permette aussi une conjecture. Il me semble que ces expressions ont dû s’introduire à une époque où les caleçons et les hauts-de-chausses fesaient partie de l’habillement des dames nobles, et où celles de ces dames qui avaient pris des maris bourgeois jouissaient du privilége de leur commander et même de leur infliger la correction avec des verges lorsqu’ils ne se montraient pas assez soumis. Ces faits, qu’on serait tenté de regarder comme des épisodes fabuleux de l’_Histoire du monde renversé_, sont attestés par de graves et véridiques historiens, notamment par M. A. A. Monteil qui connaît mieux que personne les usages et les coutumes de notre nation.
Toutefois je ne tiens pas à ma conjecture, et je suis tout disposé à convenir, si l’on veut, que les expressions dont il s’agit n’ont été fondées sur aucun fait historique. Rien n’était plus naturel que d’attribuer le costume du mari à la femme qui aspire à jouer le rôle du mari.
_C’est un sans-culotte._
Un écrivain qui voulait faire sa cour aux philosophes, pour être de l’Académie, s’avisa de composer contre le poëte Gilbert, leur antagoniste, une pièce satirique qu’il intitula _le Sans-culotte_, par allusion au dénûment de ce poëte. Le terme nouveau, mis en vogue dans les salons des riches, servit à désigner les auteurs pauvres qui, comme Gilbert, étaient réduits à porter _la livrée du Parnasse_, c’est-à-dire des vêtements vieux et râpés; et quelques années plus tard il fut employé comme un dard invincible contre tous ceux dont les écrits ou les discours tendaient au nivellement révolutionnaire. C’est ainsi que le nom de _va-nu-pieds_ avait été appliqué par les _partisans_ aux gens du peuple qui s’étaient révoltés par suite de la haine que leur inspiraient ces financiers. Telle est, d’après Mercier, la véritable explication du mot _sans-culotte_ (voy. le _Nouveau Paris_, t. III, ch. 99). J’y joindrai, pour la compléter, les détails suivants que je dois à l’obligeance de M. le lieutenant-colonel Eugène Labaume, auteur de l’_Histoire monarchique et constitutionnelle de la révolution française_, qui s’imprime en ce moment. Le côté gauche de l’Assemblée législative, dit ce savant historien, voulant détruire la violente opposition du côté droit, feignit d’agir au nom de la nation, dont il se disait l’unique mandataire, afin de mettre en mouvement la commune et les sections de Paris qui se considéraient comme ayant une autorité souveraine. Danton, chef du district et du club des cordeliers, fut choisi pour être leur formidable organe. Le 10 novembre 1790, il présenta à la barre de l’Assemblée une pétition contre MM. de Saint-Priest, Champion de Cicé et Latour-du-Pin, et il demanda que leur procès s’instruisît immédiatement sur la dénonciation formelle des districts parisiens. C’était la première fois que le parti populaire intervenait d’une manière aussi directe dans une question de gouvernement. Le président, au lieu de repousser une démarche à la fois illégale et téméraire, répondit à Danton que l’objet de sa demande serait pris en considération et que le chef suprême de la nation ne s’y opposerait pas. Il lui accorda les honneurs de la séance et lui permit d’assister à la discussion. Comme la plupart de ceux qui accompagnaient Danton étaient tout déguenillés, le marquis de Laqueille voulut les flétrir par un nom emprunté des nudités de la misère, et il les appela des _sans-culotte_; mais les cordeliers et les jacobins adoptèrent comme un titre d’honneur ce nom donné par le mépris, et l’on sait combien ils le rendirent fameux.
=CYGNE.=—_Le chant du cygne._
«Les anciens ne s’étaient pas contentés de faire du cygne un chantre merveilleux; seul entre tous les oiseaux, qui frémissent à l’aspect de leur destruction, il chantait encore au moment de son agonie, et préludait par des sons harmonieux à son dernier soupir. C’était, disaient-ils, près d’expirer et faisant à la vie un adieu triste et tendre, que le cygne rendait ces accents si doux et si touchants, et qui, pareils à un léger et douloureux murmure, d’une voix basse, plaintive et lugubre, formaient son chant funèbre. On entendait ce chant lorsque, au lever de l’aurore, les vents et les flots étaient calmés; on avait même vu des cygnes expirant en musique et chantant leurs hymnes funéraires. Nulle fiction en histoire naturelle, nulle fable chez les anciens n’a été plus célébrée, plus répétée, plus accréditée; elle s’était emparée de l’imagination vive et sensible des Grecs: poëtes, orateurs, philosophes même, l’ont adoptée comme une vérité trop agréable pour vouloir en douter. Il faut bien leur pardonner leurs fables; elles étaient aimables et touchantes; elles valaient bien de tristes, d’arides vérités; c’étaient de doux emblèmes pour les ames sensibles. Les cygnes, sans doute, ne chantent point leur mort; mais toujours, en parlant du dernier essor et des derniers élans d’un beau génie prêt à s’éteindre, on rappellera avec sentiment cette expression touchante: _C’est le chant du cygne_.» (BUFFON.)
D
=D.=—_Tout se fait dans le monde par quatre grands D._
Ces quatre grands D signifient: Dieu, Diable, Dame, Denier.
=DADA.=—_C’est son dada._
_Dada_ est un terme emprunté de la langue des enfants, qui l’ont formé par onomatopée de l’allure du cheval, pour désigner cet animal. Dans la locution proverbiale, il signifie une idée qu’on se plaît à caresser, dont on est entiché, à laquelle on revient toujours. C’est le milieu précis entre la passion et la monomanie.—On dit dans le même sens: _C’est son califourchon_. Le mot _califourchon_, qui ne s’emploie substantivement que dans cette phrase figurée, signifierait au propre la manière d’être affourché sur une monture, sur un dada, jambe deçà, jambe delà.
=DAME.=
Espèce d’interjection dont on se sert pour exprimer quelque surprise, quelque impatience, ou pour donner plus de force à une assertion. C’est un reste de l’usage de nos dévots aïeux qui appelaient, invoquaient, prenaient à témoin la vierge nommée _Sainte-Dame_, _Notre-Dame_, expressions que nos vieux auteurs ont employées dans le même sens que nous employons l’interjection _dame_. On trouve dans la farce de _Patelin_:
_Sainte-Dame!_ comme il barbote!
Et dans l’_Apparition du maréchal de Chabannes_, par Guillaume Cretin:
_Notre-Dame!_ Ce bon roy pris sans avoir secours d’âme.
De _Notre-Dame_ est venue, par aphérèse, l’exclamation _tre-dame_, usitée dans le langage de la populace.
=DAMER.=—_Damer le pion à quelqu’un._
C’est avoir une supériorité marquée sur lui, et par extension, le supplanter.—Métaphore tirée du jeu de dames, où celui qui dame un pion à son adversaire, c’est-à-dire qui lui fait l’avantage d’une dame, est beaucoup plus habile que lui.
Le jeu de dames est, dit-on, un allusion à une distinction féodale. Le pion ou dame simple représente la damoiselle qui était la femme d’un écuyer, et la dame damée représente la dame épouse d’un chevalier, laquelle était au-dessus de la première.
=DANAÏDES.=—_Le tonneau des Danaïdes._
On compare au tonneau des Danaïdes un travail inutile, une mémoire où rien ne laisse de trace, un cœur dont rien ne remplit les désirs, un prodigue qui dissipe à mesure qu’il reçoit.
On connaît la fable des Danaïdes qui, pour avoir égorgé leurs maris, la première nuit de leurs noces, furent éternellement condamnées à remplir d’eau, dans le tartare, un tonneau sans fond.
=DANGER.=—_Au danger on connaît les braves._
La meilleure explication de ce proverbe se trouve dans l’anecdote suivante rapportée par le cardinal Maury. «Le courage se montre surtout lorsqu’il lutte contre les obstacles et les dangers; sa force est dans le combat. Un brave soldat disait, à la vue de la citadelle de Namur, le lendemain de l’assaut: J’escaladai hier ce rocher au milieu du feu; je n’y grimperais pas aujourd’hui.—Vraiment, je le crois bien, répondit un autre; on ne nous tire plus des coups de fusils de là-haut.»
Ce trait est aussi beau dans son genre que celui d’Ajax provocant Jupiter et s’écriant au milieu des ténèbres:
Grand Dieu, rends-nous le jour et combats contre nous!
Il y a un bel adage allemand employé par Schiller: _Verdopple die Gefahr, spricht der Held, nicht die Helfer_; _double les dangers, dit le héros, et non pas les auxiliaires_.
_Le danger dissout tous les liens._
Ce proverbe n’est que trop vrai, malgré quelques exceptions honorables qui font honneur à l’humanité. On voit régner, dans les temps de peste et de famine, tous les vices hideux d’un égoïsme dénaturé; il n’y a plus alors ni parents ni amis. Les cœurs glacés par la terreur sont inaccessibles à la pitié. On dirait que le ciel qui les châtie permet qu’ils renoncent aux affections généreuses, afin qu’ils restent sans consolation.
_Danger passé, saint moqué._
_Scampato il pericolo, gabbato il santo._ On dit aussi: _Péril passé, promesses oubliées_. Ces proverbes font allusion aux vœux qu’on fait sur mer pendant la tempête, et qu’on oublie d’ordinaire aussitôt qu’on est arrivé au port. Dans les _Facéties_ de Pogge, il est parlé d’un marin qui, sur le point de faire naufrage, vouait à la Vierge un cierge de la grosseur d’un mât; comme on lui représentait qu’il n’en trouverait point de pareil chez aucun marchand: Bon, répondit-il, si nous échappons, il faudra bien qu’elle se contente d’une petite bougie. La Fontaine a rapporté un trait de la même espèce dans la fable 12^e du liv. IX:
Un passager, pendant l’orage, Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans: Il n’en avait pas un. Vouer cent éléphants N’aurait pas coûté davantage. Oh! combien le péril enrichirait les dieux, Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire! Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère De ce qu’on a promis aux cieux. On compte seulement ce qu’on doit à la terre. Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier; Il ne se sert jamais d’huissier.
=DANSE.=—_Après la panse, la danse._
Les Espagnols disent: _Barriga caliente, pie durmiente_; _à panse chaude, pied endormi_. Ces deux proverbes, dont l’un caractérise la vivacité française, et l’autre la gravité castillane, expriment, d’une manière contradictoire, qu’on ne doit pas interrompre la digestion par un travail sérieux, et ils sont fondés sur cet aphorisme de l’école de Salerne:
_Post cœnam, stabis—vel passus mille meabis._
Après dîner tu te reposeras—ou tu feras mille pas.
Mais notre proverbe s’emploie presque toujours pour signifier que lorsqu’on a fait bonne chère, on ne songe qu’à se divertir. C’est le sens qu’il avait chez les Grecs de qui nous l’avons emprunté, comme on peut le voir dans les _Causes naturelles_ de Plutarque (ch. 21), où il est rapporté.
L’usage de danser en sortant de table n’a jamais cessé d’exister dans les fêtes villageoises. Aussitôt que les paysans ont satisfait leur appétit, ils sautent et folâtrent sur l’herbe, au son des musettes ou du tambourin, et ils se moquent des citadins qui digèrent mollement sur des canapés.
Théophraste, dans ses _Caractères_, a signalé comme un contre-temps ridicule l’invitation de danser faite à un homme à jeun.
_Donner une danse à quelqu’un._
C’est le châtier, parce que celui qu’on châtie se débat sous les coups qu’il reçoit, et semble exécuter une espèce de danse.—Les Grecs disaient, dans le même sens: _Faire chanter à quelqu’un le bonheur des tortues_. Ce qui s’explique par ce passage d’une comédie d’Aristophane: «O tortues, que votre enveloppe vous rend heureuses! vous êtes trois fois plus heureuses que moi avec ma peau. Cette écaille placée sur votre dos vous empêche de sentir les coups; mais, hélas! rien ne garantit mon dos, et dès qu’on me bâtonne je suis à la mort.»
Le mot _danse_, au XV^e siècle, était souvent employé pour signifier des remontrances, des reproches, une moralité, une leçon, une correction; et c’est pour cela qu’il servit de titre à plusieurs ouvrages, tels que _la Danse macabre_, _la Danse des morts, la Danse des femmes_, _la Danse des aveugles_ ou _Danse aux aveugles_, etc.
Avant la révolution on donnait au bourreau, par euphémisme, la dénomination de _maître à danser_, et on le désignait même ainsi sur les registres de la chambre de la grande chancellerie. Rabelais l’appelait l’_aveugle qui fait danser_, parce qu’il exécute aveuglément les arrêts de la justice.
=DANSER.=—_Qui bien chante et qui bien danse Fait un métier qui peu avance._
Ce proverbe, qui manque aujourd’hui de vérité, est une preuve que les chanteurs et les danseurs ne fesaient pas fortune chez nos aïeux aussi facilement que chez nous. _Autres temps, autres mœurs._
=DARIOLETTE.=
Nom propre devenu appellatif pour désigner une entremetteuse d’amour, parce qu’il était celui de la confidente d’Élisenne dans le roman d’_Amadis_. Cette confidente, la perle des soubrettes, fut ainsi nommée, suivant Le Duchat, à cause de son vêtement _riolé_ (rayé). Mais M. Éloi Johanneau pense que _dariolette_ est venu de _dariole_, petite pièce de pâtisserie contenant de la crème, et a été appliqué à une jeune fille friande de cette espèce de pâtisserie, ce qui a plus de sel et de vérité.
Scarron, dans son _Virgile travesti_, liv. IV, dit de la sœur de Didon:
En un cas de nécessité Elle eût été dariolette.
Regnier, sat. 5, appelle _dariolet_ un entremetteur.
Doncq’ la même vertu le dressant au poulet, De vertueux qu’il fut, le rend _dariolet_.
=DÉ.=—_Le dé en est jeté._
C’est-à-dire la résolution en est prise, et elle sera exécutée, quoi qu’il en puisse arriver. _Alea jacta est_, proverbe célèbre que César prononça lorsqu’il était prêt à passer le Rubicon pour marcher contre Rome. Les Latins, de qui nous l’avons reçu, l’avaient eux-mêmes reçu des Grecs: έῤῥίφθη ὸ ϰύϐος
=DÉCHAUSSER.=—_Il ne faut pas se déchausser pour manger cela._
C’est ce que dit un gaillard de bon appétit, à la vue d’un mets qu’il se flatte d’avaler promptement, sans crainte d’en avoir l’estomac surchargé. L’abbé Tuet pense que cette locution populaire peut être fondée sur la coutume des anciens qui, au moment du repas, quittaient leur chaussure pour se mettre sur les lits disposés autour de la table.
=DÉCOUDRE.=—_Il faut en découdre._
C’est-à-dire en venir aux mains, se prendre corps à corps. On prétend que cette locution populaire est fondée sur ce que les soldats portaient autrefois des jaques ou casaques garnies de coton ou de crin sous plusieurs double de toile qu’il fallait en quelque sorte désassembler, _découdre_, dans le _combat au joindre_, pour que le poignard pût pénétrer jusqu’à la chair. Il est plus naturel de penser qu’elle est fondée sur ce que, en se saisissant au collet, comme font les gens du peuple, on _découd_ ou déchire ses habits.
=DÉCOUVRIR.=—_Plus on se découvre plus on a froid._
Plus on se dit malheureux, plus on est privé du secours d’autrui. Les hommes ne font guère du bien qu’à ceux qui peuvent le leur rendre, et quand on leur montre qu’on est sans ressource, on les trouve sans obligeance. _Qui chante ses maux épouvante_, suivant un autre proverbe.—Le secret de notre indigence, a dit un homme d’esprit, doit être le plus délicat et le mieux gardé de nos secrets.
=DÉFIANCE.=—_La défiance est mère de sûreté._
C’est-à-dire qu’il faut être toujours sur ses gardes pour éviter d’être trompé.—Ce proverbe, qui nous exhorte à nous défier de nos semblables, est peu conforme à l’humanité et sent la misanthropie. Il n’y a point de sagesse à croire tous les hommes trompeurs, et la défiance poussée à l’excès empoisonnerait la vie. Gardons-nous de ce rigorisme antiphilosophique, et si nous ne pouvons nous fier à beaucoup de gens, ayons du moins la consolation de nous fier à quelqu’un.
«J’aime beaucoup mieux être trompé, dit Bossuet, que de vivre éternellement dans la défiance, fille de la lâcheté et mère de la dissension. Laissez-moi errer, je vous prie, de cette erreur innocente que la prudence, que l’humanité, que la vérité même m’inspire; car la prudence m’enseigne à ne précipiter pas mon jugement, l’humanité m’ordonne de présumer plutôt le bien que le mal, et la vérité m’apprend de ne m’abandonner pas témérairement à condamner les coupables, de peur que, sans y songer, je ne flétrisse les innocents par une condamnation injurieuse.»
=DÉFRUCTU.=—_C’est un bon défructu._
Le _défructu_ (mot oublié dans la dernière édition du _Dictionnaire de l’Académie_) était, autrefois, un bon repas qui avait lieu la veille de Noël, et qui se nommait ainsi, non pas, comme on l’a prétendu, à cause des fruits qu’on n’y servait point, mais à cause de l’antienne _De fructu ventris tui_, etc., chantée, ce jour-là, aux secondes vêpres, sur le psaume 131, d’où elle est extraite. L’usage voulait que cette antienne fût entonnée par un notable séculier qui se trouvait placé dans le chœur où il attendait que le chapier vînt la lui annoncer. Celui-ci se présentait au moment marqué, et après quelques salutations, lui offrait une branche d’oranger garnie de son fruit, ou une branche de laurier à laquelle était attachée une orange. Mais une telle distinction ne se fesait pas en vain, car celui qui en était l’objet ne pouvait se dispenser d’inviter à souper le clergé de la paroisse, et de donner aux chantres la desserte avec une certaine somme d’argent; et de là vint l’expression: _C’est un bon défructu_, pour signifier un bon régal, ou bien encore une bonne gratification, un bon pourboire.
Cette cérémonie fort ancienne fut interdite, en 1551, par le concile provincial de Narbonne, parce qu’elle dégénérait presque toujours en grands abus. Cependant elle se maintint dans plusieurs diocèses qui n’étaient point sous la juridiction de ce concile, et elle existait encore vers le milieu du XVII^e siècle. Une chronique rapporte comme un fait curieux, qu’à cette époque Claude Girardin, lieutenant général au bailliage d’Auxerre, ayant été élu _coryphée du défructu_ dans la cathédrale de cette ville, fit les honneurs de sa nouvelle charge _avec tant de magnificence que plus ne se pouvait_.
=DÉGOÛTÉ.=—_Au dégoûté le miel est amer._
On trouve dans les Proverbes de Salomon (c. XXVII, v. 7): _Anima satiata calcabit favum_; _l’ame rassasiée méprisera le rayon de miel_.—Nous disons encore: _A ventre soûl, cerises sont amères_.
=DÉLUGE.=—_Après moi le déluge._
Pour faire entendre qu’on se moque de tout ce qui pourra arriver quand on ne sera plus. Proverbe qui répond à un proverbe grec ainsi traduit en latin:
_Me mortuo, conflagret humus incendiis._
Que la terre après moi des flammes soit la proie.
Néron ayant entendu citer ce proverbe par un de ses courtisans, s’écria: _J’aime mieux que l’incendie ait lieu de mon vivant_, et il agit en conséquence en mettant le feu à Rome. Caligula n’était pas allé si loin; il s’était contenté de répéter souvent le proverbe, digne expression de son féroce égoïsme.
Les Indiens disent: _Quand je me noie, tout le monde se noie_.
=DEMAIN.=—_Ne remets pas à demain ce que tu peux faire aujourd’hui._