Dictionnaire étymologique, historique et anecdotique des proverbes et des locutions proverbiales de la Langue Française en rapport avec de proverbes et des locutions proverbiales des autres langues

Part 24

Chapter 243,738 wordsPublic domain

_Corps-saint_ n’est point, comme l’ont cru plusieurs étymologistes, une corruption de _corsin_ ou _cahorsain_, double nom d’usuriers italiens, qui appartenaient, dit-on, à la famille des _Corsini_, célèbres marchands de Florence, et qui s’étaient établis à Cahors, lesquels, étant venus à Paris, furent enlevés, dans une nuit, par ordre de l’autorité supérieure. Le mot est écrit ainsi qu’il doit l’être, et désigne réellement le corps d’un saint. Rien n’était plus commun, au moyen âge, que l’enlèvement d’une telle relique fort précieuse pour les bourgs et villes qui en avaient la possession, à cause de la nombreuse affluence de fidèles et de pèlerins qu’elle y attirait. Cet enlèvement était considéré comme une œuvre pie par ceux qui le fesaient, et ils y employaient beaucoup d’adresse, de promptitude et quelquefois de violence, pour mettre en défaut la vigilance des légitimes propriétaires. L’historien d’Abbeville dit: «Le grand nombre de corps saints que renferme l’abbaye de Sainte-Saulve, de Montreuil, n’est-il pas un témoignage de la cupidité des comtes de Flandre? Ces corps saints n’ont-ils pas été tous volés? Le nez de saint Wilbrod ne provient-il pas du prieuré de Wetz, en Hollande? le nombril de saint Adhelme, d’un monastère normand?»

=COTEAU.=—_Être de l’ordre des coteaux._

Cette expression fut très usitée dans le XVII^e siècle pour désigner de fins gourmets qu’on appelait _chevaliers de l’ordre des coteaux_, ou tout simplement _coteaux_.

Ces hommes admirables, Ces petits délicats, ces vrais amis de tables Et qu’on en peut nommer les dignes souverains, Savent tous les _coteaux_ où croissent les bon vins; Et leur goût leur ayant acquis cette science, Du grand nom de _coteaux_ on les appelle en France.

(DE VILLIERS, coméd. des _Coteaux, ou marquis friands_.)

«Le dîner de M. Valavoir effaça entièrement le nôtre, non par la quantité des viandes, mais par l’extrême délicatesse qui a surpassé celle de tous nos _coteaux_.» (MADAME DE SÉVIGNÉ, _lettre 124_.)

«Il y a des grands qui se laissent appauvrir et maîtriser par des intendants, et qui se contentent d’être gourmets ou _coteaux_.» (LA BRUYÈRE.)

Certain hâbleur à la gueule affamée, Qui vint à ce festin, conduit par la fumée, Et qui s’est dit _profès dans l’ordre des coteaux_, A fait, en bien mangeant, l’éloge des morceaux.

(BOILEAU, sat. 3.)

Des Maizeaux, auteur de la _Vie de Saint-Évremond_, a observé que Boileau, le père Bouhours et Ménage, ont rapporté inexactement l’origine des _coteaux_, et il a donné l’explication suivante qu’il tenait de son héros, et qu’on doit regarder comme la meilleure. «M. de Saint-Evremond, dit-il, se rendit fameux par son raffinement sur la bonne chère. Mais dans la bonne chère on cherchait moins la somptuosité et la magnificence que la délicatesse et la propreté. Tels étaient les repas du commandeur de Souvré, du comte d’Olonne, et de quelques autres seigneurs qui tenaient table. Il y avait entre eux une espèce d’émulation à qui ferait paraître un goût plus fin et plus délicat. M. de Lavardin, évêque du Mans, et cordon-bleu, s’était mis aussi sur les rangs. Un jour que M. de Saint-Evremond mangeait chez lui, cet évêque se prit à le railler sur sa délicatesse et sur celle du comte d’Olonne et du marquis de Bois-Dauphin.—Ces messieurs, dit le prélat, outrent tout, à force de vouloir raffiner sur tout. Ils ne sauraient manger que du veau de rivière, il fout que leurs perdrix viennent d’Auvergne, que leurs lapins soient de la Roche-Guyon ou de Versine. Ils ne sont pas moins délicats sur le fruit; et pour le vin, ils n’en sauraient boire que des trois coteaux d’Aï, de Haut-Villiers et d’Avenay.... M. de Saint-Évremond ne manqua pas de faire part à ses amis de cette conversation, et ils répétèrent si souvent ce qu’il avait dit des coteaux, et en plaisantèrent en tant d’occasions, qu’on les appela _les trois coteaux_.»

=COUCOU.=—_Avaler comme un coucou._

Le coucou est un nourrisson insatiable et qui le paraît d’autant plus, que de petits oiseaux, tels que le rouge-gorge, la fauvette, le chantre et le troglodite, dans les nids desquels il éclot, ont de la peine à fournir de la subsistance à un hôte d’une si grande dépense, surtout lorsqu’ils ont en même temps une famille à nourrir, comme cela arrive quelquefois. De là l’expression _Avaler comme un coucou_.

_Maigre comme un coucou._

Le coucou est très maigre au printemps, et c’est alors seulement que cette façon de parler a sa juste application, car, en automne, il devient excessivement gras, et fournit un assez bon mets aux amateurs.

_Ingrat comme un coucou._

Des auteurs soupçonnent, dit Gueneau de Montbeillard, que le coucou, après avoir déposé son œuf dans le nid de la fauvette, y revient quand cet œuf est éclos, et chasse ou mange les enfants de la maison pour mettre le sien plus à son aise. D’autres veulent que ce soit celui-ci qui en fasse sa proie, ou du moins qui les rende victimes de sa voracité, en s’appropriant les subsistances que peut fournir la pourvoyeuse commune. D’autres encore supposent que cet intrus, honteux de l’être, s’envole dès qu’il peut remuer les ailes à la recherche de la véritable mère, et qu’avant de prendre son essor, le nourrisson dévore sa nourrice qui lui a donné jusqu’à son propre sang, en tuant et en lui faisant manger jusqu’à ses propres petits. Tous ces crimes, dont plusieurs sont physiquement impossibles, ont excité l’indignation de Mélanchton, qui a écrit une belle harangue contre le coucou. Il n’en fallait pas tant pour faire de cet oiseau un archétype d’ingratitude, et donner lieu au proverbe, qui est peut-être né en Allemagne où il est beaucoup plus usité qu’en France. _Undankbar wie der Kuckuck._

=COUDE.=—_Lever le coude._

C’est-à-dire boire.

On dit aussi _Plier le coude_. L’expression se trouve dans les _Serrées_ de Bouchet, et dans un vieux almanach qui indique les jours où il est bon de _bien plier le coude_.

Pour vous exhorter encore plus, disait Franklin, dans votre piété et votre reconnaissance envers la providence divine, réfléchissez, mes amis, sur la situation qu’elle a donnée au coude. Si le coude avait été placé près de la main, ou près de l’épaule, le verre aurait toujours été porté bien au delà de la bouche, et nous aurions été tantalisés. Mais nous voilà en état de boire à notre aise, le verre venant justement à la bouche. Adorons donc, le verre à la main, cette sagesse bienveillante; adorons et buvons!

_Le mal de l’œil, il faut le panser avec le coude._

Il n’est guère possible de porter le coude à l’œil. De là ce proverbe qui s’explique par cet autre: _Qui veut guérir ses yeux, doit s’attacher les mains_.

=COURTAUD.=—_Courtaud de boutique._

On appelle ainsi un commis marchand, et l’on croit que ce nom est venu de ce qu’autrefois les garçons de boutique, ainsi que les artisans, portaient des habits à taille courte, tandis que les gens considérables n’en portaient qu’à longue taille. Mercier, dans sa _Néologie_, prétend qu’il a été formé de deux mots que le maître marchand dit au garçon, en l’envoyant sur les traces du chaland qui se retire sans acheter parce qu’on a surfait: _Cours tôt_, c’est-à-dire cours vite après lui.

=COURTISAN.=—_Un courtisan doit être sans humeur et sans honneur._

C’est ainsi que le duc d’Orléans, régent de France, a défini le parfait courtisan. Ce mot spirituel, qui a mérité les honneurs du proverbe, pourrait bien lui avoir été inspiré par le souvenir d’un passage de Sénèque, où il est dit qu’un homme qui avait vieilli au service des rois répondit à quelqu’un qui lui demandait comment, à la cour, il avait pu parvenir, contre l’ordinaire, à un âge aussi avancé: C’est en recevant des outrages, et en remerciant.

Un autre courtisan disait: Ne se brouille pas avec moi qui veut.

Henri Estienne (_Dialogue du langage françois italianisé_) donne cette recette curieuse pour devenir vrai courtisan: «Prenez trois livres d’impudence, mais de la plus fine, qui croît en un rocher qu’on nomme _front d’airain_, deux livres d’hypocrisie, une livre de dissimulation, trois livres de la science de flatter, deux livres de bonne mine; le tout cuit au jus de bonne grâce, par l’espace d’un jour et d’une nuit, afin que les drogues se puissent bien incorporer ensemble: après, il faut passer cette décoction par une étamine de large conscience; puis, quand elle est refroidie, y mettre six cuillerées d’eau de patience, et trois d’eau de bonne espérance. Voilà un breuvage souverain pour devenir vrai courtisan, en toute perfection de courtisanisme.»

=CRAMOISI.=—_Sot en cramoisi._

C’est un sot de la première espèce, et dont la sottise ne s’effacera jamais. Rien n’est plus durable que le cramoisi, qui est moins une couleur particulière que la perfection de quelque couleur que ce soit; et de là vient, comme l’a remarqué Le Duchat, qu’on dit _rouge-cramoisi_, _violet-cramoisi_[32]. On lit dans Rabelais (liv. V, ch. 46): _Rimer en cramoisi_, c’est-à-dire faire des vers aussi excellents dans leur genre que l’est le cramoisi en fait de couleur.—Aujourd’hui l’expression _en cramoisi_ ne s’adapte plus guère qu’à un mot pris en mauvaise part, et dont on veut étendre le sens péjoratif. Il en est de même en italien: _Poltrone in cremisino_ signifie poltron au suprême degré.

Le mot _cramoisi_ vient du mot arabe _kermès_ passé dans notre langue, où il désigne en général la couleur rouge et l’insecte qui la produit. Le peuple dit _kermoisi_, et il est à observer que le peuple a conservé la prononciation primitive qui est la plus conforme à l’étymologie. On attribue à ce pauvre peuple bien des fautes qui n’en sont point réellement, afin de cacher celles des réformateurs grammairiens.

=CRACOVIE.=—_Avoir ses lettres de Cracovie._

Les lettres de Cracovie, ainsi nommées par allusion au verbe _craquer_ (mentir), sont des brevets qu’on expédie aux grands hâbleurs. _Avoir ses lettres de Cracovie_, signifie donc être reconnu et proclamé menteur.

Il y avait autrefois au jardin du Palais-Royal, d’autres disent au jardin du Luxembourg, un arbre qu’on appelait l’_arbre de Cracovie_, pour la raison que je viens d’indiquer, ou parce que les nouvellistes se réunissaient d’ordinaire sous son ombre, pendant les troubles de Pologne. Le prototype de ces _cracovistes_ était un abbé dont on ignorait le vrai nom, et qu’on désignait par le sobriquet de l’_abbé trente mille hommes_, attendu qu’avec ce nombre de soldats, ni plus ni moins, il se fesait fort d’exécuter heureusement ses plans de campagne; il eut pour successeur le fameux Métra, bourgeois désœuvré à qui les membres du corps diplomatique envoyaient toutes les nouvelles qu’ils voulaient répandre. Mais celui-ci établit son quartier-général aux Tuileries, sur la terrasse des Feuillants.

=CRÉPIN.=—_C’est tout son saint-crépin._

C’est tout son avoir. On dit aussi: _Porter tout son saint-crépin_;—_Perdre tout son saint-crépin_. Ces façons de parler populaires sont venues de ce que les garçons cordonniers qui, courant le pays, portent leurs outils dans un sac ou dans une boîte et appellent ce petit bagage _saint-crépin_, du nom du saint qu’ils ont pris pour patron, parce qu’il fut, dit-on, cordonnier de son vivant, ou bien à cause de l’analogie qu’il y a entre _crépin_ et _crepida_, bottine, pantoufle, car les avis sont partagés sur ce point.

_Offre de saint Crépin._

Cette expression, particulièrement usitée en Dauphiné, a dû son origine à un tableau qu’on voyait autrefois à Grenoble dans une chapelle consacrée à saint Crépin et à saint Crépinian frères martyrs. Saint Crépinian était représenté coupant des souliers, et saint Crépin en tenant une paire pour la donner à un pauvre qui lui demandait la charité. Comme ces souliers ne passaient jamais de la main qui les offrait dans celle qui les attendait, on appella _offre de saint Crépin_, une offre qui ne se réalise point.

=CRITIQUE.=—_La critique est aisée et l’art est difficile._

Joli vers de Destouches, qui a remplacé le proverbe: _Il est aisé de reprendre et malaisé de faire mieux_. Mais c’est à tort qu’on croit réfuter la critique en citant ce vers; car de ce que la critique est aisée, il ne s’ensuit pas qu’elle soit fausse.

=CROCHET.=—_Aller aux congres sans crochet._

C’est entreprendre une affaire sans avoir les moyens de l’exécuter. Les congres sont de grosses anguilles de mer qui se tiennent dans le creux des rochers d’où on les retire avec des crochets de fer attachés à de longues perches; ce qu’on ne pourrait effectuer sans ces instruments.—On dit de même, et plus fréquemment: _Aller aux mûres sans crochet_.

=CROCODILE.=—_Larmes de crocodile._

Larmes fausses et hypocrites, larmes d’un traître qui cherche à émouvoir la compassion pour mieux tromper.—Cette expression, qui était très usitée chez les Grecs et chez les Latins, est fondée sur la croyance que le crocodile pleure et gémit en imitant la voix humaine, lorsque du milieu des roseaux, où il se cache, il voit un passant qu’il veut attirer pour en faire sa proie.

=CROIX.=—_Chacun porte sa croix en ce monde._

Chacun a son affliction. Les peines, dit La Rochefoucauld, sont jetées également dans tous les états des hommes.—Ce proverbe est tiré de l’évangile où le Sauveur dit: _Si quis vult me sequi deneget semetipsum et tollat crucem suam_ (Saint Marc, ch. VIII, v. 34; Saint Luc, ch. IX, v. 23). Celui qui veut me suivre doit renoncer à lui-même et porter sa croix.

Le mot _croix_, pris dans le sens d’affliction, s’employait de même chez les Latins. Plaute, Térence, Cicéron, Columelle et d’autres auteurs en offrent plusieurs exemples.

_A dix il faut faire une croix._

Proverbe qu’on emploie après une énumération de certaines qualités ou de certains défauts pour indiquer le nombre ou le degré élevé qui paraît y mettre le comble.

Mascarille, comptant les bévues de l’Étourdi, dans cette comédie de Molière (acte I, sc. 11) s’écrie:

Et trois: Quand nous serons à dix nous ferons une croix.

«Ce proverbe vient peut-être de ce que, pour marquer dix en chiffres romains, on fait ce qu’on appelle une croix de saint André[33], ou croix de Bourgogne, X.—Court de Gebelin, dans son excellente _Histoire de la parole_, in-8, p. 123, dit que la croix fut la peinture de la perfection de dix, nombre parfait.» (BRET., _Commentaire de Molière_).

_Faire une croix à la porte de quelqu’un._

Cette expression, dont on se sert pour dire qu’on ne veut plus aller dans la maison de quelqu’un, est fondée sur un usage des chevaliers qui, passant devant le château d’une personne de mauvaise renommée, ne daignaient pas y entrer, et fesaient une note d’infamie à la porte en y traçant une croix.

_Jouer à croix et à pile._

Tout le monde connaît le jeu désigné par cette expression, qui est venue de ce que les monnaies du temps de saint Louis et de quelques-uns de ses successeurs, portaient sur une face l’empreinte d’une _croix_, et sur l’autre celle de deux _piles_ ou piliers. Les uns pensent, avec l’historien italien Villani, que ces piles représentaient des bernicles, instruments de torture dont ce roi avait été menacé durant sa captivité, et dont les figures devaient rester pour rappeler un tel affront jusqu’à ce que lui ou ses barons en eussent tiré vengeance. Les autres croient qu’elles étaient des colonnes pareilles à celle que Louis-le-Débonnaire avait fait mettre sur ses monnaies où elles soutenaient une église surmontée d’une croix, avec cette légende: XRISTIANA RELIGIO[34].

Les monnaies de plusieurs villes de la Grèce et celles de Rome offraient d’un côté la tête de Janus, et de l’autre un vaisseau, qui était quelquefois remplacé chez les Grecs par une guirlande. Ces signes avaient été choisis en raison de ce que Janus passait pour l’inventeur de l’argent monnayé, des vaisseaux et des guirlandes. Les Romains jouaient comme nous en jetant en l’air une pièce de monnaie, et ils disaient: _Caput aut navis_, _tête ou vaisseau_. Macrobe et saint Augustin parlent de ce jeu. Les Italiens disent: _Fiore o santo_, _fleur ou saint_, parce que les monnaies de Florence et de quelques autres villes sont marquées de ces signes. L’expression des Espagnols est: _castillo y léon_, par allusion aux figures empreintes sur leurs pièces, dont un côté présente un château qui forme les armes du royaume de Castille, et l’autre un lion qui forme les armes du royaume de Léon. En Angleterre, on appelle _king’s side_, _côté du roi_, celui où est l’effigie du monarque, et _cross’ side_, _côté de la croix_, celui où se trouve ce signe du christianisme.

_Jeter une chose à croix et à pile._

C’est abandonner une chose aux chances du hasard.

_N’avoir ni croix ni pile._

C’est n’avoir pas le sou.

=CROSSE.=—_Crosse d’or, évêque de bois._

Quelqu’un ayant demandé à saint Boniface, qui vivait dans le huitième siècle, s’il était permis de se servir de calices de bois dans les saints mystères, ce saint répondit en soupirant: «Autrefois l’église avait des calices de bois, et des évêques d’or; aujourd’hui elle a des calices d’or, et des évêques de bois.» C’est de là qu’est venu notre dicton satirique contre le luxe du haut clergé qui ne mérite plus un pareil reproche.

=CROUPIÈRE.=—_Tailler des croupières à quelqu’un._

Cette locution, dont on se sert au figuré pour dire susciter des embarras, de mauvaises affaires à quelqu’un, fut employée d’abord au propre, en parlant d’un corps de cavalerie mis en déroute et poursuivi par l’ennemi qui, frappant à coups de lance sur la croupe des chevaux, coupait ou _taillait les croupières_.

=CRUCHE.=—_C’est une cruche._

C’est un imbécile, un idiot.—On mettait autrefois de belles inscriptions sur les vases sacrés et sur ceux qui servaient pour l’ornement dans les maisons, mais on n’en mettait pas sur les cruches destinées au service du ménage. De là l’usage d’appeler un homme docte, _vas scientiæ_, _vase de science_[35]. De là aussi, par opposition, l’usage d’appeler un ignorant, _une cruche_ ou _un cruchon_.

_C’est une cruche sans anse._

C’est-à-dire un sot difficile à manier, et sur lequel la raison n’a point de prise, _un animal indécrottable_.

_Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se brise._

A force de retomber dans les mêmes fautes ou de s’exposer au danger, on finit par y périr.—Proverbe qu’on trouve appliqué aux templiers dans une chronique manuscrite en vers qui est citée par M. Raynouard, et qui paraît être du commencement du XIV^e siècle. _Tant va pot à eue_ (eau) _qu’il brise._

On connaît la variante grivoise que Beaumarchais a faite à ce proverbe, _Tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle s’emplit_.

=CUIR.=—_Faire un cuir._

Sous le règne de Louis XIV, vivait un personnage célèbre dans les rues de Paris, Philibert le Savoyard, dont d’Assoucy a tracé le portrait burlesque, dans la relation de son voyage de Châlons-sur-Saône à Lyon, et dont Boileau a fait mention dans les vers suivants de sa neuvième épître:

Le bel honneur pour vous, en voyant vos ouvrages Occuper les loisirs des laquais et des pages, Et souvent, dans un coin renvoyés à l’écart, Servir de second tome aux airs du Savoyard!

Cet homme, aveugle comme Homère et se croyant poëte comme lui, gagnait sa vie à composer des rapsodies rimées et à les chanter sur le Pont-Neuf, son Parnasse ordinaire, près du cheval de bronze qu’il nommait son Pégase. On raconte que, pour mieux faire admirer le volume extraordinaire de sa voix, il se plaisait à la marier au carillon de la Samaritaine dont elle formait le dessus. Alors il entonnait de toute la force de ses poumons les _pataqui_, _pataquiès du savetier_, pot-pourri remarquable par ce vice d’élocution qui consiste à mettre des _s_ et des _t_ finals à la place l’un de l’autre ou sans nécessité. Et c’est, dit-on, d’une allusion à cette chanson grivoise, où le mot _cuir_ était souvent répété, qu’est venue la locution populaire _faire un cuir_, laquelle s’emploie pour désigner une liaison de mots irrégulière et mal sonnante, à peu près dans le même sens qu’on dit, _parler comme un savetier, comme un faiseur de savates_.

Telle est l’explication que j’ai donnée, il y a une dizaine d’années, dans le _Journal grammatical_, et que d’autres journaux ont reproduite; mais aujourd’hui il me paraît plus naturel et plus exact de penser que l’expression _Faire un cuir_ a été imaginée comme variante de l’expression _Écorcher la langue_, en raison de l’analogie que présentent _écorcher_ et _faire un cuir_.

On dit aussi: _Faire un velours_, par allusion à _Faire un cuir_; mais les puristes ne confondent pas ces deux façons de parler. Il y a cette différence entre le _cuir_ et le _velours_, que le premier marque une liaison rude, et le second une liaison douce. _Il va-t-à Paris_ est un _cuir_; _Il va-z-à Paris_ est un _velours_.

_Faire du cuir d’autrui large courroie._

C’est être fort libéral du bien des autres, le dépenser mal à propos. Expression fort ancienne dans notre langue, car elle se trouve dans ces vers d’Hélinand, poëte qui vivait sous Louis VII:

Faire son preu (profit) d’autruy dommage Et d’autruy cuir larges correies.

Plaute a dit: _De meo tergo degitur corium_, _le cuir est pris de mon dos_, pour signifier: c’est à mes risques et périls qu’on fait la chose.

=CUIRASSE.=—_Trouver le défaut de la cuirasse._

C’est-à-dire le côté faible, le point vulnérable d’une personne ou d’une chose. On disait autrefois, au propre: _Le défaut de la cuirasse_, pour signifier l’endroit où la cuirasse _défaillait_, manquait, et laissait à découvert une partie du corps dans laquelle on pouvait enfoncer le poignard.

_Petite cuisine agrandit la maison._

La modération ou l’économie dans les dépenses de table enrichit une maison.

=CUJAS.=—_Commenter les œuvres de Cujas._

Le célèbre juriste Cujas laissa en mourant une fille âgée de treize ans, nommée Suzanne, laquelle fut bien loin d’être aussi chaste que sa patronne. Le président de Thou, qui s’intéressait beaucoup à elle, se hâta de la marier, aussitôt qu’elle eut atteint sa quinzième année, pour prévenir les suites de son tempérament amoureux; mais il ne put empêcher, dit Bayle, qu’elle ne devançât le mariage; et depuis ses noces, elle continua si ouvertement ses galanteries que son mari, qui était un honnête gentilhomme, en mourut de chagrin. Elle en épousa un autre, et alla de mal en pis. Les élèves en droit, qui étaient toujours bien reçus chez elle, désertaient l’école pour lui faire la cour. Ils appelaient cela _commenter les œuvres de Cujas_, et cette expression passa en proverbe pour désigner les privautés des écoliers avec la fille du maître.

Le professeur de droit Edmond Mérille, dépité de voir Suzanne Cujas enlever tous les jours quelque étudiant à son cours, fit contre elle cette épigramme latine qui est assez bien tournée:

_Viderat immensos Cujati nata labores_ _Æternum patri promeruisse decus._ _Ingenio haud poterat tam magnum æquare parentem_ _Filia: quod potuit corpore fecit opus._

Nicolas de Catherinot a écrit la vie de Suzanne Cujas, dans laquelle il a voulu faire revivre la Quartilla de Pétrone et l’Alix de Marot.

=CUL.=—_Être à cul._

C’est ne savoir plus que faire ni que dire.—Allusion à un usage autrefois observé dans l’Université de Paris, où les écoles étaient jonchées de paille sur laquelle les étudiants étaient assis. Chacun d’eux se levait pour répondre lorsqu’il était interrogé, et s’il demeurait court, dans l’examen qu’il avait à subir, il était obligé de se rasseoir, ce qui s’appelait _être à cul_ ou _être mis de cul_, comme on le voit dans cette phrase de Rabelais (liv. II): «Il tint contre tous les régents et orateurs, et _les mit de cul_.»

Lamonnoye, dans le _Glossaire alphabétique_ qui se trouve à la suite des _Noëls bourguignons_, donne une autre explication que je vais rapporter, quoiqu’elle me paraisse moins bonne que la première. «_Le diable est à cul._ C’est comme si l’on disait: le diable est poussé à bout; il est réduit à demeurer, pour toute défense, le _cul_ rangé contre un mur; il est _acculé_. On appelle _accul_ le lieu où l’on est acculé.»

_Cul-de-plomb._