Part 23
On donne pour fondement à ce proverbe une aventure plaisante de Corax le Syracusain. Cet homme, qui a été regardé comme l’inventeur de la rhétorique, parce qu’il fut le premier qui en traça par écrit certaines règles, avait mis à prix l’enseignement de son art qu’il fesait consister principalement dans l’emploi d’une argumentation captieuse et sophistique. Un jeune Sicilien, nommé Tisias, se fît recevoir dans son école, jaloux d’étudier ces subtilités oratoires au développement desquelles il consacra, dans la suite, un ouvrage didactique plus étendu que celui de Corax. Il compta, en y entrant, une certaine somme, et promit d’en remettre une autre après avoir gagné la première affaire qu’il aurait à plaider. Cependant, lorsque ses études furent terminées, au lieu d’aviser aux moyens d’accomplir sa promesse, il affecta de ne se charger d’aucun procès. Le maître, alors, pensant que la conduite de l’élève était un parti pris d’éluder le paiement, le cita en justice, et l’attaqua par ce dilemme où il avait ramassé toute la cause: «Jeune homme, tu n’es pas moins insensé qu’ingrat de vouloir retenir mon salaire, car tu ne saurais y réussir, soit que tu gagnes, soit que tu perdes: vainqueur, tu paieras en vertu de notre convention, et vaincu, tu paieras encore par arrêt du tribunal.»
Un pareil argument semblait sans réplique; mais le rusé Tisias avait réponse à tout; il le rétorqua de cette manière: «Sage maître, vous vous trompez. Il est évident que je ne serai obligé de payer dans aucun cas, puisque, si je perds, la dette n’existera point d’après notre accord, et, si je gagne, elle sera annulée par le jugement.» A ces mots, la foule des curieux, que la renommée des deux plaideurs avait attirés à l’audience, se récrièrent d’admiration, et les juges, n’osant pas résoudre une question qui leur présentait un véritable apore[31], prononcèrent pour toute sentence, Κακου Κόρακος Κακὀν ῶον, _de mauvais corbeau, mauvais œuf_, par allusion au nom de Corax qui, en grec, veut dire _corbeau_, peut-être aussi à celui de Tisias signifiant _qui paie_ ou _qui punit_; et ces paroles passèrent, dit-on, en proverbe. Le proverbe était connu avant cette circonstance, et les juges n’en firent que l’application. Il doit son origine à une antique erreur populaire qu’Élien a prise pour une vérité. «Le corbeau, dit cet auteur, dans son Histoire des animaux, est dévoré par ses petits lorsque la vieillesse l’empêche de pourvoir à leur subsistance, et c’est à cause de cet acte de voracité qu’on a dit: _De mauvais corbeau mauvais œuf_, pour signifier des vices héréditaires.»
_Les corbeaux ne crèvent pas les yeux aux corbeaux._
Les gens de la même espèce ne se nuisent pas entre eux.
On prétend que les corbeaux, qui vont toujours droit aux yeux de leur proie, respectent les yeux des corbeaux avec lesquels ils viennent à se battre, et même que lorsqu’un de ces oiseaux perd la vue, de quelque manière que ce soit, il devient un objet de commisération pour les autres qui prennent soin de le nourrir. Telle est l’opinion populaire sur laquelle le proverbe a été fondé. Ajoutons que ce proverbe est fort ancien en France. Grégoire de Tours nous apprend que le roi Chilpéric s’en servait pour reprocher aux évêques leur partialité en faveur des Pépins qui avaient su gagner le clergé par de grandes largesses. L’application, en ce cas, était d’autant plus naturelle que les Pépins avaient occupé eux-mêmes les premières places de l’Église, et que les ecclésiastiques avaient été déjà désignés par le sobriquet de _corbeaux_, à cause de leurs robes noires, et peut-être de leur rapacité.
=CORDE.=—_Gens de sac et de corde._
On place l’origine de cette expression sous le règne de Charles VI, marqué par plusieurs séditions populaires; les agents de l’autorité s’emparaient secrètement des principaux factieux, les enfermaient dans des sacs liés par le haut avec une corde, et allaient les précipiter dans la Seine, pendant la nuit, sous le Pont-au-Change, ou bien hors de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de Billy.—Ce supplice fut renouvelé, sous Louis XI, contre les criminels de lèse-majesté qu’on jetait dans la Loire, enfermés dans un sac qui portait cette inscription: _Laissez passer la justice du roi_.
De semblables exécutions avaient été en usage chez les Grecs. Platon, poëte comique, qui vivait un siècle après le philosophe du même nom, fut cousu dans un sac et jeté à la mer.
Le parricide, chez les Romains, était noyé dans un sac où l’on enfermait avec lui un chien, un coq, une vipère et un singe. (Voy. le discours de Cicéron: _pro Roscio Amerino_.)
Dans l’_Histoire de la sultane de Perse et des visirs_, contes turcs, composés au XV^e siècle, par Chec-Zade, précepteur d’Amurat II, on voit une marâtre qui fait mettre dans un sac et précipiter dans la mer le fils de son mari.
Quelques auteurs assignent une autre origine à l’expression proverbiale: avant le règne de Charles VI, disent-ils, on appelait _sacards_ ou _gens de sac_ de bonnes gens qui, en temps de peste, allaient, vêtus d’un sac, mettre les morts en terre. Comme ils se relâchèrent de leur probité et dérobèrent ce qui leur venait sous la main dans les maisons où ils entraient, la dénomination par laquelle ils étaient désignés se prit en mauvaise part et fut accolée à celle de _gens de corde_, pour n’en faire qu’une avec elle.
J’aime mieux croire que l’expression _Gens de sac et de corde_, dont on fait l’application à de mauvais garnements qui ne méritent pas moins d’être noyés que d’être pendus, est née tout naturellement d’une double allusion aux anciens supplices du _sac_ et de la _corde_.
_Filer sa corde._
Se conduire de manière à être pendu.—Les Italiens disent: _Faire comme l’araignée qui travaille à se pendre_.
Charpentier, ennemi déclaré de Furetière, tira contre lui de ce proverbe une devise fort piquante qui avait pour corps une araignée suspendue à son fil, et pour ame ces mots: _Lavora per impiccarsi_, avec les vers suivants:
Je ne vis que de saleté, Je ne me plais que dans l’ordure, Je suis l’horreur de la nature, Et fais un ouvrage empesté. Les dieux, dont je souille l’image Avec mon seul attouchement, M’ordonnent, pour mon châtiment, De me pendre à mon propre ouvrage.
=CORDELIERS.=—_Il ne faut pas parler latin devant les cordeliers._
Il ne faut point raisonner sur une matière devant ceux qui la connaissent parfaitement. Les cordeliers avaient la réputation d’être très bons latinistes, et cela leur valut l’honneur de figurer dans ce proverbe, synonyme de cet autre plus ancien: _Il ne faut point parler latin devant les clercs_.
Les Espagnols disent: _En casa del Moro no hables algarabia_, _ne parle point arabe dans la maison d’un Maure_.
_Faire tout à rebours comme les cordeliers d’Antibes._
Cette comparaison proverbiale, dont on se sert en quelques endroits de la Provence et du Languedoc pour marquer une sotte maladresse, doit son origine à un fait qui peut fournir une nouvelle preuve à l’opinion de ceux qui regardent certaines pratiques de l’ancienne fête des Innocents comme dérivées des saturnales. «Lorsque cette fête se célébrait dans le couvent des cordeliers d’Antibes, les frères coupe-choux et les marmitons occupaient la place des pères, et, revêtus d’ornements tournés à l’envers, portant au nez des lunettes garnies d’écorce de citron, ils marmottaient confusément quelques mots de prière qu’ils feignaient de lire dans des livres tournés à l’envers.» (_Voyageur à Paris_, t. II, pag. 21.)
_Se confesser comme les cordeliers de Metz._
Cette locution proverbiale a dû son origine à un fait historique que je vais rapporter dans tous ses détails.
Au mois d’octobre 1555, le P. Léonard, gardien d’un couvent de cordeliers à Metz, homme d’un esprit actif et intrigant, qui avait donné de grandes preuves de dévouement aux Français, et qui, à ce titre, avait obtenu d’eux une confiance illimitée, forma le projet de les déposséder de cette ville dont ils s’étaient rendus maîtres trois ans auparavant, et de la livrer, à condition qu’il en serait fait évêque, aux troupes de Charles-Quint cantonnées à Thionville. Il communiqua son plan à la reine douairière de Hongrie, régente des Pays-Bas, et, après avoir reçu l’assurance qu’elle emploierait de son côté tous les moyens propres à le faire réussir, il s’empressa de le mettre à exécution, de concert avec ses religieux séduits par la perspective des honneurs et des richesses dont il avait su flatter leur ambition. On était loin de soupçonner qu’il n’y eût pas un seul honnête homme parmi ces moines. L’estime publique qui les environnait servit de voile à la perfidie de leurs desseins. Ils introduisirent chez eux un certain nombre de soldats impériaux sous le costume ecclésiastique, en les faisant passer pour des confrères qui venaient assister à un chapitre général. Le succès de ce stratagème semblait garantir celui de la conspiration. Elle était déjà à la veille d’éclater, lorsque M. de Villevieille, gouverneur de Metz, reçut avis d’un espion, qu’il entretenait à Thionville, que le commandant de cette place avait admis plusieurs cordeliers à des conférences nocturnes, et qu’il s’occupait mystérieusement des préparatifs de quelque expédition importante. Cette nouvelle fut pour lui un trait de lumière. Il prit à l’instant ses mesures contre toute espèce de surprise, courut visiter le couvent, à la tête de sa garde, et se saisit de tous les traîtres, à l’exception du gardien, qui fut arrêté bientôt après en revenant de Thionville où il était allé mettre la dernière main à son ouvrage. Cet aventurier, réduit par les aveux de quelques-uns de ses complices à l’impossibilité de nier le complot, en révéla les circonstances sans attendre la torture. Il déclara que la nuit suivante le feu devait être mis en différents quartiers de la ville, et que, dans le temps où les habitants et la garnison auraient été occupés à l’éteindre, un corps ennemi, arrivé à la faveur de l’ombre, aurait escaladé les remparts, tandis que les soldats auxquels il avait donné asile seraient venus seconder cette entreprise, en attaquant brusquement par derrière tout ce qui s’y serait opposé. La terreur et la confusion produites par des événements si imprévus ne pouvaient manquer de faire réussir le complot. M. de Villevieille ne se contenta point de l’avoir déconcerté, il voulut encore le faire tourner contre les ennemis. Il alla se mettre en embuscade sur le chemin de Thionville, les tailla en pièces pendant qu’ils s’avançaient avec confiance, et revint triomphant à Metz, où il s’occupa de faire instruire le procès des conspirateurs. La crainte de donner un sujet de joie aux ennemis de l’Église fit tenir quelque temps leur sort indécis. Mais enfin Léonard et vingt de ses moines furent condamnés à la peine capitale. On rapporte qu’enfermés dans la même chambre et invités à se préparer à la mort en se confessant les uns aux autres, ces malheureux, au lieu d’employer leur temps à ce dernier devoir, éclatèrent en reproches contre leur gardien, le massacrèrent sur la place, dans un accès de désespoir, et maltraitèrent si fort quatre autres religieux, qu’on fut obligé de les transporter sur une charrette avec le corps mort de Léonard jusqu’au lieu de l’exécution. Cette dispute tragique donna lieu à l’expression proverbiale dont on se sert en parlant des gens qui se battent au lieu de s’expliquer.
=CORINTHE.=—_Il n’est pas donné à tous d’aller à Corinthe._
_Non homini cuivis contingit adire Corinthum._
Les parémiographes anciens sont partagés en deux avis sur l’origine de ce proverbe: les uns le font venir de ce que le port de Corinthe était d’un abord difficile pour les vaisseaux qui y fesaient quelquefois naufrage; les autres, et c’est le plus grand nombre, le regardent comme une allusion à la conduite d’une célèbre courtisanne de cette ville, Laïs, qui mettait la jouissance de ses charmes à un prix excessif; ce qui fit dire à Démosthène: _Je n’achète pas si cher un repentir_; mot qui fait plus d’honneur à la parcimonie qu’à la continence de cet orateur.
=CORNES.=—_Porter des cornes._
Dans la haute antiquité, les cornes étaient un symbole de la dignité et de la puissance. On représentait Jupiter-Ammon, Sérapis, Isis et Astarté avec des cornes; on en plaçait une belle paire sur le front du dieu Pan, qui passait pour l’inventeur de l’ordre des batailles et de l’arrangement des armées en deux lignes formées l’une à la droite et l’autre à la gauche du centre; d’où vint l’expression latine _cornua exercitus_ (les cornes de l’armée) que nous rendons par _les ailes de l’armée_. Bacchus était ainsi figuré cornu, soit parce que les premiers vases dont on se servit pour boire furent des cornes de bœuf, comme le remarque Diodore de Sicile (t. I, liv. III), soit à cause de la vertu du vin qui donne de la vigueur aux faibles et de l’audace aux poltrons. Et pour exprimer cet effet du vin, on disait poétiquement qu’il prêtait des cornes aux buveurs. De là ces vers d’Horace dans l’ode à son amphore:
_Tu spem reducis mentibus anxiis, Viresque, et_ addis cornua pauperi.
Ce qu’Ovide (_de Arte amandi_, lib. I) a imité ainsi:
_Tunc veniunt risus_, _tunc_ pauper cornua sumit.
Apollon et Diane avaient quelques autels qui étaient construits de cornes entrelacées, et Martial (_de Spectac._, epig. 15) parle d’un de ces autels comme d’une merveille. Mais les cornes n’étaient pas des attributs exclusivement consacrés aux dieux; elles servaient d’insignes à plusieurs héros. Les rois de Macédoine portaient des cornes de bélier à leur casque. Suivant Clément d’Alexandrie, Alexandre-le-Grand ne quitta jamais cette marque de distinction; et de là vint le nom d’_Alexandre aux deux cornes_, _Zou cornaïn_, que lui donne Mahomet dans le Coran (ch. 18). Enfin les cornes sont, dans la Bible même, des symboles sacrés; et les images qui nous retracent Moïse au sortir de son entrevue avec l’Éternel sur le mont Sinaï, nous présentent le front de ce législateur décoré de cornes. _Cornutam Moysi faciem_, dit la Vulgate. Il est vrai pourtant que les interprètes entendent par ces cornes des croissants de feu.
N’est-il pas étrange qu’après avoir employé les cornes à des usages si respectables, on en ait fait, dans la suite, le ridicule et odieux ornement de la tête des maris trompés? Quelle peut être la raison de cela? Cette raison, on la trouve dans les habitudes du bouc qui supporte tranquillement la rivalité d’un autre bouc, sans le regarder même de travers, quoique Virgile ait dit, pour un cas extraordinaire, à la vérité: _Transversa tuentibus hircis_. Il est certain que les Grecs désignaient sous le nom de bouc, άϊξ, l’époux d’une femme lascive comme une chèvre, et qu’ils appelaient _fils de chèvre_ les enfants illégitimes. L’expression _Planter des cornes à quelqu’un_ leur fut même connue, car elle est dans ces mots Κἕρατα αυτὧ ποιηϚαι, dont Artémidore s’est servi en son _Traité des songes_ (liv. II, ch. 12), où il dit que rêver de cornes est un fâcheux pronostic pour un mari. Nous apprenons en outre de l’historien Nicetas que l’empereur Andronic voulant reprocher aux habitants de Constantinople l’inconduite de leurs femmes, fesait dresser sur les principales places de cette ville les plus beaux bois de cerf qu’il pouvait se procurer.
Les Romains attachaient aussi aux cornes une signification pareille. Ils avaient l’expression _Vulcanus corneus_, qui répond exactement à notre _mari encornaillé_; et c’est à quoi Plaute a voulu sans doute faire allusion par un jeu de mots lorsque, employant _corne_ pour _lanterne_, il a dit dans son _Amphitryon_ (act. I, sc. 1): _Quo ambulas, tu qui Vulcanum in cornu conclusum geris? où vas-tu, toi qui portes Vulcain enfermé dans une corne?_
Je puis citer encore ce vers d’Ovide:
_Atque maritorum capiti non cornua desunt._
En Italie, on donne à l’époux d’une femme infidèle le sobriquet de _becco_ (_bouc_), que Molière a francisé dans ces vers de _l’École des Femmes_ (act. IV, sc. 6):
Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.
Voltaire a prétendu à tort que les cornes métaphoriques sont venues des cornettes, espèce de coiffure dont les dames se paraient au XV^e siècle, et dont je parlerai dans un article particulier. Longtemps avant l’introduction de cette coiffure, les expressions _cornard_, _cornu_ et _porteur de cornes_ avaient été employées comme synonymes de _sot_, dans le sens qu’a ce mot d’après le vieux proverbe, _Qui demeure trop à se marier, il s’avance d’être sot_, et d’après ce vers d’une de nos comédies,
Épouser une sotte est pour n’être point _sot_.
Elles se trouvent chez plusieurs poëtes de la langue romane, parmi lesquels je citerai les troubadours Bertrand de Ventadour, Pierre d’Auvergne et Guillaume de Bergedan. D’ailleurs, ce fut anciennement en France un malicieux usage de railler les maris _nés_, comme on dit, _sous le signe du Capricorne_, en arborant des cornes à leur porte, la veille de la fête de saint Jean qu’on leur donnait pour patron, à cause de l’homonymie de ce saint avec Jan ou Janus, à qui sa double tête avait fait attribuer le même ministère. A Paris, on poussait plus loin l’avanie. L’homme convaincu de s’être laissé déshonorer par sa femme, était condamné à mettre un grand bonnet à cornes, et à parcourir les rues sur un âne, la tête tournée vers la queue qu’il tenait à la main, tandis que cette femme menait l’animal par la bride, et qu’un crieur public répétait à haute et intelligible voix: _On en fera autant à celui qui le sera_. Une semblable coutume était établie aussi en Catalogne; mais pendant la promenade que le patient fesait à pied, il était fouetté par son infidèle, laquelle l’était en même temps par le bourreau, et, après cela, il était obligé de payer l’amende. Ces folles punitions n’auraient-elles pas eu pour principe cette observation assez juste que les déréglements des femmes proviennent, en très grande partie, des torts des maris?
Les Espagnols comparent le mari résigné qui ferme les yeux sur l’inconduite de sa femme, _à l’escargot qui, pour se délivrer d’inquiétude, échangea ses yeux pour des cornes_.
_El caracol, por quitar de enojos, Por los cuernos troco los ojos._
Ce proverbe fort original, dont on se sert aussi dans le midi de la France, est fondé sur une tradition populaire qui dit que l’escargot, qu’on suppose aveugle, fut créé avec de bons yeux, mais qu’étant sans cesse exposé à les avoir blessés en rampant sur la terre, il pria le bon Dieu de les lui ôter, et de les remplacer par des cornes, dont il espérait retirer plus d’avantage: ce qui lui fut accordé.
J’ai entendu chanter dans un village du département de l’Aveyron une vieille chanson patoise qui rappelle cette singulière tradition, et qui se termine par un couplet piquant dont je vais reproduire l’idée, à défaut des paroles que j’ai oubliées:
Celui que le guignon fit naître Sous le signe ingrat du bélier, Se tourmente pour mieux connaître Ce qu’il ferait bien d’oublier. Eh! qu’espère-t-il que souffrance D’une ombrageuse vigilance Qui doit lui prouver qu’il est sot? Veut-il fuir des chagrins sans bornes? Qu’il change ses yeux pour des cornes, A l’exemple de l’escargot.
On emploie le nom de _cornélius_ pour synonyme de _cornard_, comme on le voit dans ce vers du _Sganarelle_ de Molière (sc. 6):
Et l’on va m’appeler seigneur _cornélius_.
L’évêque de Belley disait à un mari qui se plaignait hautement: «Taisez-vous donc; il vaut mieux être _Cornelius Tacitus que Publius Cornelius_.»
=CORNEILLE.=—_Y aller de cul et de tête, comme une corneille qui abat des noix._
C’est se donner beaucoup de mouvement pour venir à bout de quelque chose.
La corneille est très friande d’une espèce de noix fort grosse que Rabelais appelle _noix grollière_, terme dérivé de _grolle_ (ou _graille_), nom qu’on donnait autrefois à cet oiseau, et que les naturalistes donnent aujourd’hui au freux, autre oiseau de semblable espèce. La corneille préfère cette noix à toutes les autres, parce que la coque en est moins dure; et lorsqu’elle se sent excitée par la faim, elle s’envole sur un noyer, s’accroche du bec et des griffes à quelque branche, et l’agite aussi fortement qu’elle peut pour en abattre le fruit qui, s’entr’ouvrant dans la chute, lui offre un aliment plus facile à extraire de l’enveloppe où il est contenu.
En quelques endroits, on donne métaphoriquement le nom de _corneille_ à l’homme chargé d’abattre les noix, parce qu’il ressemble à la corneille par l’agitation qu’il se donne et par la couleur d’un mauvais vêtement dont il s’affuble d’ordinaire, à cause des taches que font les écales.
_Bayer aux corneilles._
S’amuser à regarder en l’air niaisement, et par extension, faire le badaud.—_Bayer_ ou _béer_ signifie ici _regarder bouche béante_: état qui est naturel au badaud, et qui est nécessaire d’ailleurs pour sa respiration, lorsqu’il lève la tête en haut afin de contempler le vol élevé des corneilles.
=CORNETTE.=—_Porter la cornette._
On disait autrefois d’un homme qu’_il portait la cornette_ lorsque sa femme _portait la culotte_; mais aujourd’hui cette expression ne désigne plus un mari en puissance de femme, _vir uxorius_, comme disaient les Latins; elle s’emploie dans le même sens que _porter des cornes_.
La cornette, ou le hennin, était une espèce de bonnet à deux cornes très élevées, dont l’introduction fut due à Isabeau de Bavière. Toutes les dames s’empressèrent de l’adopter, et c’était à qui aurait les hennins les plus riches, les cornes les plus élevées. De ces cornes descendaient en flottant sur les épaules des crêpes, des franges et d’autres ornements. Comme une pareille coiffure coûtait fort cher, les maris s’en plaignirent beaucoup. Les confesseurs, surtout les moines, se réunirent à eux, et la traitèrent d’invention diabolique. Un carme nommé _Connéette_ l’anathématisa par dix-sept sermons qu’il prêcha à Lille, vers l’année 1427, et il engagea les jeunes gens à parcourir les rues avec des crochets pour abattre les hennins et les jeter dans la boue. Un autre carme, peut-être le même, fit de semblables prédications à Paris. Mais son éloquence fut impuissante contre la mode, qui ne parut s’arrêter un moment que pour reprendre de nouvelles forces. «Après son département, dit Paradin, les femmes relevèrent leurs cornes, et firent comme les limaçons, lesquels, quand ils entendent quelque bruit, retirent et resserrent tout bellement leurs cornes; ensuite, le bruit passé, ils les relèvent plus grandes que devant. Ainsi firent les dames, car les hennins ne furent jamais plus grands, plus pompeux et plus superbes, qu’après le département du carme.»
=CORPS-SAINT.=—_Enlever quelqu’un comme un corps-saint._
C’est l’enlever promptement, de vive force, sans qu’il ait le temps ni le moyen de résister.