Part 22
C’est-à-dire volontiers et avec plaisir. L’abbé Tuet croit que _grand cœur_ a été mis dans cette phrase par altération de _gréant cœur_, qui se trouve, dit-il, dans nos vieux auteurs, et signifie _de cœur qui agrée_. Mais on peut douter de la vérité de cette assertion dont il n’apporte aucune preuve. _Grand cœur_ s’est toujours dit pour _cœur généreux_; et on lit dans _Justin_: _Magno corde aliquid facere_, _faire quelque chose de grand cœur_.
_Avoir le cœur à la bouche._
S’exprimer avec franchise. Dans le langage hiéroglyphique des Égyptiens, la franchise était représentée par un cœur suspendu à un gosier.
_Remettre le cœur au ventre à quelqu’un._
C’est lui rendre le courage.—Le ventre est chez beaucoup de gens le siége de l’énergie. Le dîner change leur timidité en audace: poltrons avant de se mettre à table, ils sont crânes quand ils en sortent.
_Avoir un cœur de citrouille._
Celte expression, dont on se sert quelquefois en parlant d’une personne qu’on veut taxer de mollesse ou de lâcheté, se trouve dans les _Adages des pères de l’Église_. Elle est dérivée de l’expression latine employée par Tertullien contre Marcion: _Peponem cordis loco hahere_, _avoir pour cœur un melon_ ou _une citrouille_. La même métaphore se trouve aussi dans l’Iliade (chant 2, v. 235), où Thersite appelle les Grecs πέπονες, _melons_ ou _citrouilles_.
On sait que Ninon de l’Enclos, avant d’avoir fait du marquis de Sévigné un homme charmant, lui reprochait plaisamment d’avoir _un cœur de citrouille fricassée dans de la neige_.
=COFFRE.=—_Il s’y entend comme à faire un coffre._
Il ne s’y entend point du tout. Autrefois les coffres tenaient lieu de commodes et de siéges. C’étaient des meubles élégants et précieux dont la confection exigeait certain talent; et les coffretiers appartenaient moins à la classe des artisans qu’à celle des artistes.
_Drôle comme un coffre._—_Rire comme un coffre._—_Raisonner comme un coffre._
Le dessus des coffres était garni de cuir historié où l’on remarquait beaucoup d’inscriptions, de devises et de figures grotesques. Les trois expressions citées sont des allusions à ces peintures généralement fort drôles, fort joyeures et fort bizarres.
L’usage des arabesques peintes ou sculptées sur les coffres date d’une époque très reculée. Pausanias cite comme un des plus anciens monuments de l’art des Grecs le coffre de Cypsélus, fait de bois de cèdre et orné de figures en relief exécutées en or et en ivoire. Les sujets représentés sur ce coffre avaient été choisis d’une manière arbitraire dans les mythes de l’antiquité et n’offraient aucun rapport entre eux.
_Piquer le coffre._
A la cour et chez les seigneurs, il n’y avait guère que des coffres pour s’asseoir, particulièrement dans les antichambres. De là cette expression, maintenant hors d’usage, qui signifie proprement: attendre assis sur un coffre qu’on pique d’impatience.
_Mourir sur le coffre._
C’est mourir misérablement, dit Oudin, en suivant la cour, ou au service de quelque grand. On connaît ces deux vers qui terminent la fameuse épitaphe de _Tristan l’Hermite_:
Je vécus dans la peine, attendant le bonheur, Et _mourus sur un coffre_, en attendant mon maître.
Cette façon de parler était encore proverbiale sous Louis XIV. Madame de Sévigné rapporte dans sa 411^e lettre que Turenne, faisant ses adieux au cardinal de Retz, lui dit: «Sans ces affaires où peut-être on a besoin de moi, je me retirerais comme vous; et je vous donne ma parole que, si j’en reviens, _je ne mourrai pas sur le coffre_.»
=COGNÉE.=—_Il ne faut pas jeter le manche après la cognée._
Il ne faut pas abandonner une affaire, renoncer à une entreprise par chagrin, par dégoût ou par découragement. Allusion à l’apologue du bûcheron qui, ayant laissé tomber dans un gouffre le fer de sa cognée, et désespérant de l’en retirer, y jeta le manche dont il pouvait encore faire usage.
=COIFFÉ.=—_Il est né coiffé._
Cette expression s’applique à une personne constamment heureuse, par allusion à la membrane appelée _coiffe_ qui enveloppe la tête de quelques enfants, au moment de leur naissance, et qui a été regardée, dans tous les temps et chez presque tous les peuples, comme un présage de bonheur. Les Grecs tiraient de cette coiffe, nommée _amnion_ dans leur langue, l’augure favorable de l’_amniomancie_. Les sages-femmes de Rome, dit Lampride, la vendaient très cher aux avocats, persuadés qu’en la portant sur eux comme une amulette ils seraient doués d’une éloquence irrésistible qui leur ferait gagner les causes les plus difficiles. Nos pères pensaient qu’elle était une marque visible de la protection céleste. Ils la fesaient bénir ordinairement par un prêtre, et si elle leur offrait quelque ressemblance avec la mitre épiscopale, ils consacraient à la vie religieuse les enfants qui l’avaient apportée en naissant. C’était à leurs yeux la meilleure preuve de vocation.
La superstition qui attribue une vertu de talisman à _ce chapeau de Fortunatus_, comme dit le peuple, n’est pas encore entièrement détruite en France. Cependant elle y est beaucoup moins commune qu’en Angleterre, où l’on met quelquefois sur les affiches et dans les journaux qu’il y a _une coiffe de nouveau-né à vendre_: ce qui fait toujours affluer les acheteurs.
=COLIN-TAMPON.=—_Je m’en moque comme de Colin-tampon._
Cette expression, dont on se sert pour marquer le peu de cas ou le mépris qu’on fait d’une personne ou d’une chose, date du règne de François I^{er}. _Colin-tampon_ est un sobriquet que les soldats de ce prince formèrent par onomatopée du bruit des tambours battant la marche des Suisses, et qu’ils appliquèrent aux Suisses, après les avoir vaincus à Marignan. Je crois que le mot se trouve, avec beaucoup d’autres du même genre, dans la célèbre chanson du musicien Jannequin sur cette bataille. Les _Mémoires de l’état de France sous Charles IX_ (t. II, f^o 208), où il est parlé d’une bravade que les Rochelois assiégés firent aux Suisses de l’armée assiégeante, désignent ces derniers par la dénomination de _Colins-tampons_. «Les Rochelois crioient par dessus la muraille que l’on fît aller les _Colins-tampons_ à l’assaut, et qu’ils avoient bons coutelas et espées pour découper leurs grandes piques.»
=COLLIER.=—_Être franc du collier._
C’est être brave, serviable, agir avec franchise. Métaphore empruntée, dit Le Duchat, des chevaux, de la bonté desquels on juge par la franchise ou par la lâcheté qu’ils mettent à tirer du collier.
=COLOMB.=—_C’est l’œuf de Colomb._
Cela se dit d’une chose qu’on n’a pu faire et qu’on trouve facile après coup.—Les détracteurs de Cristophe-Colomb lui disputaient l’œuvre de son génie, en objectant que rien n’était plus aisé que la découverte du Nouveau-Monde. Vous avez raison, leur dit le célèbre navigateur; aussi je ne me glorifie pas tant de la découverte que du mérite d’y avoir songé le premier. Prenant ensuite un œuf dans sa main, il leur proposa de le faire tenir sur sa pointe. Tous l’essayèrent, aucun n’y put parvenir. La chose n’est pourtant pas difficile, ajouta Colomb, et je vais vous le prouver: en même temps il fit tenir l’œuf sur sa pointe qu’il aplatit en le posant.—Oh! s’écrièrent-ils alors, rien n’était plus aisé.—J’en conviens, messieurs, mais vous ne l’avez point fait et je m’en suis avisé seul. Il en est de même de la découverte du Nouveau-Monde. Tout ce qui est naturel paraît facile quand il est une fois trouvé. La difficulté est d’être l’inventeur.
La même anecdote, dit Voltaire, est rapportée du Brunelleschi, grand artiste qui réforma l’architecture à Florence longtemps avant que Colomb existât. La plupart des bons mots ne sont que des redites.
=COLOMBE.=—_Craignez la colère de la colombe._
N’irritez pas une personne d’un naturel doux, car son emportement est des plus terribles; ne provoquez pas le courroux d’une femme, car elle ne connaît point de bornes dans sa fureur. _Notumque furens quid fœmina possit_ (Virg.); _on sait ce que peut une femme furieuse_.—L’_Ecclésiastique_ dit: _Non est ira super iram mulieris_ (ch. 25, v. 23); _il n’y a pas de colère au-dessus de la colère de la femme_.
Ce proverbe est fondé sur une double expression des livres saints, _ira columbæ_ et _gladius columbæ_, qui ne peut être comprise sans connaître l’histoire ou plutôt la fable de Sémiramis. Voici donc en résumé ce que Diodore de Sicile, Lucien et quelques autres écrivains de l’antiquité nous apprennent sur cette reine. La nymphe Dercéto ou Atergatis, ayant violé les lois de la pudeur, devint enceinte d’une fille qu’elle mit au jour et abandonna sur une montagne voisine du lac Ascalon, où elle se précipita, après avoir tué son séducteur, dans le désespoir qu’elle avait conçu d’une faiblesse dont elle ne pouvait supporter la honte. Mais les dieux, touchés de son malheureux sort, la changèrent en poisson depuis les pieds jusqu’à la ceinture, et conservèrent la partie supérieure de son corps dans son état naturel. Composé monstrueux qui, pour le dire en passant, a fourni à Horace l’idée de ce vers si connu:
_Desinit in piscem mulier formosa superne[30]._
Quant à sa fille, elle fut nourrie par des colombes, et elle prit de cette circonstance merveilleuse le nom de Sémiramis, qui en syriaque signifie _colombe des champs_. Parvenue au trône d’Assyrie, elle décerna à sa mère les honneurs divins, et prescrivit l’abstinence du poisson comme un des principaux actes du culte de la nouvelle déesse. Elle ordonna également qu’on eût un respect religieux pour les colombes: en tuer une, même par mégarde, était un sacrilége qui devait s’expier par une mort violente. Après une règne glorieux, elle eut aussi son apothéose. Ses peuples, disposés à la regarder comme une divinité par l’admiration qu’elle leur avait inspirée, furent persuadés qu’elle s’était métamorphosée en un des oiseaux qui avaient soigné son enfance, et qu’elle présidait encore sous cette forme aux destinées de l’empire. C’est ainsi qu’elle obtint à double titre le nom de _la Colombe_; mais elle n’en eut jamais la douceur, car elle fit périr le roi Ninus, son époux, pour régner à sa place. Qu’on ajoute à ce crime les guerres que les Babyloniens firent dans la suite aux Israélites, guerres d’extermination commandées souvent par les oracles de son temple et conduites toujours sous des enseignes décorées de son image, on aura alors l’explication naturelle de la _colère_ et _du glaive de la colombe_ dont Jérémie a parlé dans plusieurs passages de ses _Lamentations_, comme on pourrait parler de la colère et du glaive de l’aigle romaine, par une de ces figures que les détracteurs du style des prophètes appellent bizarres et obscures, parce qu’ils n’en savent point distinguer la justesse et la clarté.
Il n’est pas besoin d’examiner comment cette expression appliquée abusivement à la colombe, oiseau que l’Évangile désigne comme un modèle de douceur, _estote mitis sicut columbæ_, a donné lieu au proverbe _Timete iram columbæ_, _craignez la colère de la colombe_.
Les Italiens disent dans le même sens: _Guardati d’aceto di vin dolce_; _garde-toi du vinaigre fait avec du vin doux_.
=COMMENCEMENT.=—_Heureux commencement est la moitié de l’œuvre._
Proverbe traduit de ce vers latin:
_Dimidium facti, qui bene cœpit, habet._
Les Grecs avaient le même proverbe.
_Commencement n’est pas fusée._
On dit aussi: _N’a pas fait qui commence_.
On entreprend volontiers un travail qui sourit à l’imagination, sans avoir réfléchi aux difficultés qu’il peut présenter; mais dès qu’on y a mis la main, on éprouve un embarras qui glace la première ardeur, et l’on se laisse gagner par le découragement qui, bien souvent, ne permet pas de continuer.
Ces proverbes s’appliquent particulièrement à une personne disposée à croire qu’elle ne trouvera point d’obstacle entre le commencement et la fin d’une entreprise.
=COMMISSAIRE.=—_Faire chère de commissaires._
Dans le temps des conférences entre les catholiques et les religionnaires pour discuter les points de doctrine qui les divisaient, les commissaires des deux partis mangeaient ordinairement à la même table, et comme, les jours d’abstinence, on servait du maigre pour les uns et du gras pour les autres, on appela _chère de commissaires_ un repas où l’on trouvait chair et poisson, et par extension, un repas où l’on avait des mets de toute espèce.
Quelques étymologistes pensent que cette expression est d’une date plus ancienne, et ils en font remonter l’origine jusqu’à l’établissement des _missi dominici_, commissaires que Charlemagne envoya, en 802, dans les diverses provinces de ses états pour examiner la conduite des moines, abbés, juges, gouverneurs, etc., qui, pour se les rendre favorables, les traitaient de leur mieux.
Les Latins disaient: _Epulæ saliares_, _festins des saliens_. Les prêtres du dieu Mars, nommés saliens, _a saliendo_, à cause des danses qu’ils fesaient dans leurs processions, étaient fort considérés des Romains, qui croyaient descendre de ce dieu, et ils recevaient de tout le monde des présents dont ils alimentaient le luxe de leur table. Ils avaient en outre dans chacun des quatorze quartiers de Rome un hospice où le public les traitait de la manière la plus splendide, pendant les quatorze jours consacrés à leurs promenades religieuses, dans le mois de mars.
=COMPAGNIE.=—_La mauvaise compagnie pend l’homme._
Celui qui fréquente des mauvais sujets en contracte les vices, et ces vices le conduisent à l’échafaud. Ce vieux proverbe est remarquable par la hardiesse de l’expression qui distingue aussi cet autre proverbe: _Le bruit pend l’homme_.
On dit dans le même sens: _Par compagnie on se fait pendre_.
_Il n’y a si bonne compagnie qui ne se quitte._
On cite ce proverbe lorsque, sous prétexte de quelque affaire, on laisse les personnes avec qui l’on se trouve; mais on s’expose à entendre quelqu’une d’elles y ajouter ce complément épigrammatique: _Comme disait le roi Dagobert à ses chiens_.
=COMPAGNON.=—_Qui a compagnon a maître._
On est assez souvent obligé de renoncer à sa volonté pour se conformer à celle de son compagnon. Les associés sont dépendants l’un de l’autre.
=COMPARAISON.=—_Comparaison n’est pas raison._
On a tort de chercher des preuves dans les comparaisons. Cette manière commune de raisonner est opposée aux principes de la saine logique, car les mêmes circonstances ne se rencontrent jamais dans deux objets.
_Toute comparaison cloche._
Toute comparaison offre toujours quelque chose d’irrégulier et d’incomplet.
_Toute comparaison est odieuse._
On n’est pas content de se voir placer sur la même ligne que les autres; on veut être mis hors de pair, car l’amour-propre est le grand ennemi de l’égalité. Aussi l’effet ordinaire d’une comparaison qu’on établit entre deux personnes est-il de les blesser toutes deux; chacune d’elles trouvant que son mérite est rabaissé, et que celui de l’autre est exagéré.—La Fontaine a très bien dit, à la fin d’une lettre écrite à madame de Bouillon, sœur de madame de Mazarin:
Vous vous aimez en sœurs, cependant j’ai raison D’éviter la comparaison. L’or se peut partager, mais non pas la louange. Le plus grand orateur, quand ce serait un ange, Ne contenterait pas, en semblables desseins, Deux belles, deux héros, deux auteurs ou deux saints.
=CONNAITRE.=—_Connais-toi toi-même._
Cette sentence de Chilon était écrite en lettres d’or dans le temple de Delphes. Les anciens la trouvaient si admirable, qu’ils ne pouvaient croire qu’un homme en fût l’auteur; et ils l’attribuaient à la divinité même.
«Se connaître, dit Charron, est la première chose que nous enjoint la raison; c’est le fondement de la sagesse. Dieu, nature, les sages et tout le monde prêche l’homme à se connaître. Qui ne connaît ses défauts ne se soucie de les amender; qui ignore ses nécessités, ne se soucie d’y pourvoir; qui ne sent pas son mal et sa misère, n’avise point aux réparations et ne court point aux remèdes.»—Il n’y a donc rien de plus important et de plus nécessaire que la connaissance de soi-même. Qui se connaît, connaît aussi les autres; car _chaque homme_, comme le remarque Montaigne, porte la forme entière de l’humaine condition.
=CONSEIL.=—_La nuit porte conseil._
Ce proverbe, pris du latin, _in nocte consilium_, signifie qu’il y a du danger à suivre son premier mouvement, qu’il faut réfléchir à une affaire avant de l’entreprendre, et qu’il est utile de mettre l’intervalle d’une nuit entre le projet et l’exécution, ou, comme on dit encore, _de consulter l’oreiller_.
Les Arabes disent: _Confiez-vous aux réflexions du lendemain_.
_Écoute les conseils de tous et prends celui qui te convient._
_Écoute les conseils de tous_, parce que l’ignorant même peut en donner un bon. _Prends celui qui te convient_, parce que tu dois seul en éprouver les effets, et que _les conseilleurs_, comme on dit, _ne sont pas les payeurs_.
Un proverbe grec recommande de _choisir un conseil entre mille_. L’_Ecclésiastique_ (ch. VI, v. 6) fait la même recommandation.
=CONTENTEMENT.=—_Contentement passe richesse._
Une vie tranquille vaut mieux que de grands biens.—Les Latins disaient: _La pauvreté que la joie accompagne est un trésor_.
_Paupertas, cum læta venit, ditissima res est._
=CONTE.=—_Contes de ma mère l’oie._
Contes niais, ridicules.—Cette expression est prise d’un ancien fabliau, dans lequel une mère oie est représentée instruisant de petits oisons, et leur faisant des contes dignes d’elle et d’eux. Ils l’écoutent si attentivement, qu’ils semblent absorbés dans la situation qu’elle leur peint, et bridés par l’intérêt qu’elle leur inspire. (_Bibliothèque des romans._)
_Faire des contes bleus._
C’est faire des contes frivoles, sans vraisemblance, comme ceux de la _Bibliothèque bleue_, ainsi appelée parce que les petits livres qui la composent ont des couvertures de papier _bleu_, et sont même quelquefois imprimés sur papier _bleu_. Cette bibliothèque, très connue dans les campagnes, sortit des presses de Jean Oudot, imprimeur à Troyes en Champagne, vers la fin du seizième siècle. Les almanachs de Pierre l’Arrivey, autre imprimeur de cette ville, sont regardés comme faisant partie de la _Bibliothèque bleue_.
On dit aussi dans le même sens: _Faire des contes jaunes_, parce que la couleur des couvertures et du papier desdits livres était quelquefois _jaune_.
=COQ.=—_Le coq de la paroisse._
Au propre, c’est le coq qui est placé sur la flèche d’un clocher, comme emblème de la vigilance chrétienne; au figuré, c’est l’homme qui, dans un village, est au-dessus des autres par la fortune, ou par quelque charge, ou par la considération dont il jouit.
_Coq de paroisse_, s’est dit autrefois dans une acception injurieuse, comme l’atteste cette phrase qu’on lit dans des lettres de rémission de l’an 1467: «Icelluy Godefroy dist au suppliant: Vous estes un très mauvais homme et n’estes que ung pilleur de gens, et estes droictement _ung coq de paroisse_.»
On appelle aussi _le coq de la paroisse_ ou _le coq du village_, un galant qui courtise toutes les belles du lieu.
_Être comme un coq en pâte._
C’est être dans son lit bien chaudement, enveloppé de couvertures et d’oreillers, comme un coq-faisan dans un pâté d’où l’on ne voit sortir que sa tête par une ouverture de la croûte de dessus.—Cette expression signifie aussi: avoir tout à souhait dans un lieu.
=COQ-À-L’ÂNE.=—_Faire des coq-à-l’âne._
C’est dire des choses sans suite et sans liaison, comme ferait un discoureur qui, par un brusque changement de propos, passerait du coq à l’âne.—Ménage prétend que Marot a inventé le terme de _coq-à-l’âne_, en intitulant ainsi une de ses épîtres. Mais on voit dans l’_Art poétique françois_, de Thomas Sibilet, contemporain de Marot, que nos anciens poëtes appelaient _coc-à-l’asne_ certaine espèce de satire, _pour la variété des non-cohérents propos que les François expriment par le proverbe du_ SAULT DU COQ A L’ASNE.
Il y a une fable très ancienne dans laquelle figure un coq raisonnant avec un âne. Comme le dialogue, dans cette pièce burlesque, n’a pas le sens commun, il est probable que c’est à cause de cela qu’on a désigné un raisonnement absurde par le mot composé _coq-à-l’âne_, et qu’on a dit _faire des coq-à-l’âne_ et _sauter du coq à l’âne_.
Il y a parmi les chansons de Collé un _coq-à-l’âne en proverbes_, dont voici le premier couplet:
Trop parler nuit, Trop gratter cuit, Trop manger n’est pas sage. A barbon gris Jeune souris. L’amour est de tout âge. Enfants d’Paris, quel temps fait-il? Il pleut là bas, il neige ici. Pendant la nuit Tous chats sont gris. Pour faire route sûre, Si l’amour va Cahin-caha, Ménage ta monture.
=COQUECIGRUE.=—_A la venue des coquecigrues._
C’est-à-dire jamais.—Coquecigrue, dans ce proverbe, désigne un oiseau fabuleux dont le nom, suivant quelques auteurs, est composé des trois mots _coq_, _cygne_, _grue_, et suivant Huet, est dérivé de _Néphélococcygie_, ville imaginaire qu’Aristophane fait bâtir en l’air par des oiseaux. Il y en a qui prétendent que la _coquecigrue_ est l’oiseau aquatique appelé _clyster_ chez les anciens et révéré des apothicaires, parce qu’il passait pour leur avoir révélé l’art de donner des lavements.—On dit d’une personne qui raisonne de travers, qu’_elle raisonne comme une coquecigrue_; et d’une personne qui conte des choses incroyables, ridicules, extravagantes, qu’_elle conte des coquecigrues_.
Le poëte Saint-Amand, pour exprimer qu’un auteur se livre aux caprices de son imagination, dit en deux jolis vers qu’il se plaît à lancer:
Dans les champs de l’azur, sur le parvis des nues, Son esprit à cheval sur des coquecigrues.
=COQUELUCHE.=—_Être la coqueluche de quelqu’un._
C’est être l’objet de ses préférences, de son admiration, l’objet dont il raffole, l’objet dont _il est coiffé_, comme on dit. Cette façon de parler fait allusion à la _coqueluche_, espèce de bonnet autrefois fort à la mode, dont les dames se paraient.
Mézerai rapporte qu’il y eut en France, sous Charles VI, en 1414, un étrange rhume qu’on nomma _coqueluche, lequel tourmenta toute sorte de personnes et leur rendit la voix si enrouée, que le barreau et les colléges en furent muets_. Le même rhume reparut en 1510, sous le règne de Louis XII.—Valériola, dans l’appendice de ses _Lieux communs_, prétend que le nom donné à cette épidémie fut imaginé par le peuple, parce que ceux qui en étaient atteints portaient une _coqueluche_ ou capuchon pour se tenir chaudement. Ménage et Monet sont du même avis. Cependant le médecin Lebon a écrit que cette maladie fut appelée _coqueluche_ à cause du coquelicot dont on faisait un looch pour la guérir.
La Bruyère disait de Benserade, représenté dans le _Livre des Caractères_ sous le nom de Théobalde, qu’il était _la coqueluche des femmes_; que lorsqu’il racontait quelque chose qu’elles n’avaient pas entendu, elles ne manquaient pas de s’écrier: Voilà qui est divin! qu’est-ce qu’il a dit?
Benserade, bel-esprit fieffé, débitait peut-être à ces dames des galanteries dans le genre de celles qu’il a mises dans sa tragédie de _la Mort d’Achille_, où ce héros, charmé de l’aveu de l’amour de Polyxène, lui exprime ainsi son ivresse:
Ah! je me vois si haut en cet amour ardent Que je ne puis aller au ciel qu’en descendant!
=COQUILLE.=—_A qui vendez-vous vos coquilles? à ceux qui reviennent du Mont-Saint-Michel?_
Cela se dit à quelqu’un qui a la prétention de passer pour habile devant de plus habiles que lui, ou qui a le dessein d’en tromper d’autres par des finesses et des ruses dont ils ne peuvent être dupes.—Le Mont-Saint-Michel, en Normandie, est un rocher au milieu d’une grande grève que la mer couvre de son reflux. Il fut autrefois un lieu de pèlerinage très renommé, et les pèlerins en revenaient toujours munis de coquilles qu’ils avaient ramassées sur la grève.
=CORBEAU.=—_De mauvais corbeau mauvais œuf._