Part 21
_Ingenio valet in cœmeterio dormivit._ C’est comme si l’on disait: c’est un adroit, un rusé pèlerin; car ce proverbe est venu de ce que des pèlerins, faisant vœu de ne coucher sous le toit d’aucun homme vivant, allaient passer la nuit dans les cimetières, où ils trouvaient des vivres préparés pour leur subsistance par les soins compatissants du clergé. La conduite de ces pieux voyageurs eut une conséquence remarquable. Comme le peuple se rendait auprès d’eux pour acheter des croix, des rosaires, des agnus, des scapulaires, etc., il en résulta l’usage des foires tenues dans les lieux des sépultures. Ces foires, à la vérité, n’y restèrent pas longtemps, parce que les synodes s’y opposèrent; mais alors elles furent transférées sur les terrains adjacents; et de là vient qu’on voit encore aujourd’hui des marchés près des anciens cimetières en plusieurs lieux de France et d’autres pays.
=CIRE.=—_Comme de cire._
On dit de deux hommes de même humeur, de même inclination, qu’_ils sont égaux comme de cire_, et d’un habit qui ne fait pas un pli, qu’_il est_ ou qu’_il va comme de cire_. Regnier-Desmarais observe que dans ces deux phrases il n’y a nulle construction, et que, pour y en trouver quelqu’une, il faut y rétablir plusieurs mots ellipsés, savoir: que les deux hommes sont égaux comme deux figures de cire sorties du même moule; que l’habit est ou va comme celui qu’une statue de cire prend dans le moule. Les Espagnols se servent, ajoute-t-il, d’une expression tout à fait semblable à la dernière phrase, en parlant d’un habit qui vient extrêmement bien à la taille: _Le viene como de molde_; _il va comme s’il sortait du moule, comme s’il était moulé_.
_Comme de cire_, ou simplement _de cire_, signifie aussi, fort à propos. «Ah! vous voilà, infante de mon ame! vous arrivez _comme de cire_. Il y a longtemps que je vous attendais.» (Théât. ital. de Gherardi, _Naissance d’Amadis_, sc. 6.)
Tels dons étaient pour des dieux, Pour des rois voulais-je dire. L’un et l’autre y vient de cire. Je ne sais quel est le mieux. (LA FONTAINE.)
_Cela va de cire._
Locution elliptique dont la construction pleine est celle-ci: _Cela va_ comme si c’était _de cire_; c’est-à-dire, cela va bien, cela va à souhait, cela va à merveille, parce que la cire est une matière molle et ductile qu’on façonne comme on veut. Telle est l’explication généralement adoptée. Mais il y en a une autre assez vraisemblable, d’après laquelle le mot _cire_ aurait la signification de son homonyme _sire_ (seigneur), qui s’écrivait autrefois de même (voyez _C’est un pauvre sire_). Et, dans ce cas, notre locution ainsi rectifiée, _Cela va de sire_, reproduirait exactement celle des Italiens, _Questa cosa va da signore_; _cette chose va comme si elle était faite par un seigneur_. Ce qui paraît fondé sur l’opinion qu’un seigneur, qui a toujours plus de facilité, plus de moyens que le commun des hommes, ne peut manquer de faire toutes choses merveilleusement.
=CLAUDE.=—_Être bien Claude._
L’empereur Claude a donné lieu à cette expression proverbiale, qu’on applique à un niais, à un idiot. Affligé, pendant son enfance, de maladies graves et opiniâtres, il ne fut jugé propre à aucune fonction. Auguste, son grand-oncle maternel, n’en faisait pas le moindre cas; et Antonia, sa mère, qui le traitait d’ébauche et d’avorton de la nature, disait, toutes les fois qu’elle voulait taxer quelqu’un de bêtise: _Il est plus imbécile que mon fils Claude_. Une telle opinion se trouva souvent confirmée par les sottises qu’il fit dans le cours de sa vie. Il prenait si peu garde à ses actions et à ses paroles, qu’il médita un édit pour permettre de soulager, à table, le ventre et l’estomac de l’incommodité des vents, et qu’il s’écria un jour en plein sénat, à propos de bouchers et de marchands de vin: Je vous le demande, pères conscrits, qui peut vivre sans andouillettes? Malgré des disparates si extraordinaires, il ne manquait pas d’instruction. Il inventa, dans sa jeunesse, trois nouvelles lettres qu’il fit ajouter dans la suite à l’alphabet, et dont il fit adopter l’usage pour les livres, actes publics et inscriptions de son temps. Il s’appliqua à la littérature, et composa plus de cinquante volumes, parmi lesquels se trouvaient les mémoires de sa vie, une apologie de Cicéron et deux histoires, l’une des Étrusques, l’autre des Carthaginois. Le philosophe Sénèque, qui l’avait loué pendant sa vie, le peignit, après sa mort, métamorphosé en citrouille dans l’_Apocoloquintose_. Et cette satire contribua beaucoup à accréditer les idées défavorables attachées au nom de Claude.
=CLEF.=—_Mettre les clefs sur la fosse._
C’est-à-dire renoncer à la succession. Cette expression a été littérale. On faisait autrefois acte de renonciation à un héritage en déposant les clefs, qui étaient le symbole de la propriété, sur le tombeau du testateur. «Et là (à Arras), la duchesse Marguerite (épouse de Philippe-le-Bon, duc de Bourgogne), renonça à ses biens, meubles, pour le doute qu’elle ne trouvât trop grandes dettes, en mettant sur sa représentation sa ceinture, avec sa bourse et les clefs, comme il est de coutume, et de ce demanda instrument à un notaire public qui était là présent.» (Monstrelet.)
=CLERC.=—_Ce n’est pas un grand clerc._
Ce n’est pas un habile homme. Autrefois on disait _clerc_ pour savant, _mauclerc_ pour ignorant, et _clergie_ pour science, parce qu’il n’y avait un peu d’instruction que parmi le clergé, les nobles tenant à honte de savoir quelque chose.—La vie d’un clerc était alors réputée si précieuse, qu’on avait établi en France, en Angleterre et en Allemagne, un privilége nommé _bénéfice de clergie_, _beneficium clericorum_, en vertu duquel on fesait grâce à un homme qui méritait la corde, lorsqu’il avait pu lire dans le livre des psaumes certains passages désignés par les juges; mais comme ces juges eux-mêmes ne savaient pas lire, ils s’en rapportaient à l’aumônier de la prison. Dès que celui-ci avait dit: _Legit ut clericus_, _il lit comme un clerc_, le coupable était mis en liberté sans autre punition que d’être marqué légèrement d’un fer chaud à la paume de la main.
_Faire un pas de clerc._
C’est commettre quelque faute par inadvertance ou par inexpérience. On disait autrefois _vice de clerc_ dans le même sens que _pas de clerc_.
_Les plus grands clercs ne sont pas les plus fins._
Ce qu’un personnage de Rabelais exprime plaisamment par ce mauvais latin: _Magis magnos clericos non sunt magis magnos sapientes_.
Les savants, toujours trop occupés de leurs travaux pour attacher beaucoup d’importance aux détails vulgaires, sont souvent dans une profonde ignorance des choses de la société. Ils ne paraissent guère dans un cercle sans se faire remarquer par leurs distractions ou leurs gaucheries, et c’est ce qui a donné lieu à cet autre proverbe: _Que les gens d’esprit sont bêtes!_ par lequel la médiocrité de l’homme du monde se console de leur supériorité.
Jean-Paul-Frédéric Richter a merveilleusement mis en action et développé cette pensée proverbiale dans un ouvrage fort original et fort comique, intitulé: «Voyage, aventures, exploits et jours d’angoisse d’un aumônier de régiment, avec une apologie de sa valeur, et une narration de ses hauts-faits, contenus dans une épître panégyrique et catéchétique.» Cet aumônier est un puits de science. Il n’y a rien qu’il ne connaisse et qu’il n’approfondisse, et avec tout cela il est le plus niais des mortels. _Hors sa science, il ne sait absolument rien_, comme disait le valet du père Griffet, en parlant de son maître.
L’un de nos meilleurs critiques, M. Philarète Chasles, a donné un excellent article sur cet ouvrage dans la _Revue de Paris_.
=CLOCHE.=—_Fondre la cloche._
C’est prendre un parti sur une chose qui est demeurée longtemps en suspens, venir à la conclusion d’une affaire qui a été longtemps agitée.—La fonte d’une cloche est une opération sérieuse qui demande beaucoup de préparatifs.
_Étonné_ ou _Penaud comme un fondeur de cloche._
Qu’on se figure la surprise que doit éprouver un homme qui a employé beaucoup de temps, de soins et d’argent pour la fonte d’une cloche, lorsque, défaisant le moule dans lequel la matière a été coulée, il trouve que l’opération est manquée; on concevra sans peine combien est juste cette comparaison proverbiale, par laquelle on exprime le désappointement et la confusion de ceux qui voient avorter une affaire dont ils croyaient le succès assuré.
On cite plusieurs fondeurs de cloche morts de douleur de n’avoir pas réussi dans leur ouvrage; on en cite aussi plusieurs morts de joie d’avoir réussi. Parmi ces derniers figure Jean Masson, qui fondit la grosse cloche de Rouen, connue sous le nom de George d’Amboise.
_Qui n’entend qu’une cloche n’entend rien._
On ne peut connaître une affaire et la juger sur le rapport de l’une des deux parties; il faut écouter les raisons qui peuvent être alléguées par chacune d’elles.—On dit aussi _Qui n’entend qu’une cloche n’entend qu’un son_.
_Gentilshommes de la cloche._
On appelait ainsi avant la révolution les maires et les échevins, à qui l’exercice de leurs fonctions conférait un droit de noblesse dans seize villes de France, savoir: Abbeville, Angers, Angoulême, Bourges, Cognac, Lyon, Nantes, Niort, Paris, Péronne, Poitiers, La Rochelle, Saint-Jean-d’Angely, Saint-Maixent, Toulouse et Tours. Cette dénomination venait de ce que les assemblées où se fesait l’élection de ces officiers municipaux étaient convoquées au son de la cloche.
_On fait dire aux cloches tout ce qu’on veut._
Ce dicton s’applique aux personnes qui ne parlent ordinairement que d’après les idées qu’on leur suggère et qui font écho aux paroles des autres.
Comment puis-je gagner le ciel? demandait un riche laboureur à un religieux mendiant. Celui-ci lui répondit par ce passage qui se trouvait, disait-il, dans le catéchisme de son couvent: _Audite campanas monasterii; dicunt: dando, dando, dando_. _Écoutez tes cloches du monastère; elles disent que c’est par des dons, des dons, des dons._
On conte qu’une veuve alla consulter son curé pour savoir si elle ferait bien de se remarier. Elle alléguait qu’elle était sans appui et qu’elle avait un excellent valet fort habile dans le métier de feu son mari.—C’est bien, lui dit le curé; mariez-vous avec lui.—Mais, ajouta-t-elle, il y a du danger à cela: je crains que mon valet ne devienne mon maître.—En ce cas, ne l’épousez point, répliqua le curé.—Comment ferai-je donc? s’écria-t-elle; car je ne puis soutenir seule le poids des affaires que m’a laissées mon pauvre défunt, et j’ai besoin absolument de quelqu’un qui le remplace.—Eh bien! prenez ce quelqu’un.—Cependant s’il avait un mauvais caractère, s’il ne songeait qu’à s’emparer de mes biens et à les dissiper.—Alors, ne le prenez pas. C’est ainsi que le curé ajustait ses réponses aux arguments de la veuve et abondait toujours dans leur sens. Voyant enfin qu’elle aspirait à de secondes noces et qu’elle avait un penchant décidé pour son valet, il lui conseilla d’écouter attentivement les cloches de l’église et d’agir suivant ce qu’elles lui diraient. Quand elles sonnèrent, elle interpréta leur son conformément à ses désirs et entendit fort distinctement ces paroles: _Prends ton valet, prends ton valet_. En conséquence elle se hâta de le prendre. Mais bientôt après elle fut menée rudement et battue par ce nouveau mari, et de maîtresse qu’elle était elle se trouva servante. Dans sa douleur, elle alla se plaindre au curé du conseil qu’il lui avait donné, maudissant le jour où elle avait été trompée par les cloches. Le curé lui répondit qu’elle ne les avait pas bien entendues. Pour le lui prouver il les fit sonner encore, et la pauvre femme comprit alors qu’elles disaient: _Ne le prends pas, ne le prends pas_. Le malheur lui avait donné de l’intelligence.
J’ai traduit littéralement cette dernière historiette du troisième sermon latin _De viduitate_ (du veuvage), par Jean Raulin, moine de Cluny, prédicateur du XV^e siècle, qui ne le cède en rien à Maillard, à Barlette et à Menot. Rabelais en a copié les principaux traits dans les chapitres 9, 27 et 28 de son troisième livre.
=CLOU.=—_Un clou chasse l’autre._
Proverbe pris du latin: il se trouve dans cette phrase de la quatrième Tusculane de Cicéron: _Novo amore veterem amorem, tanquam clavo clavum, ejiciendum putant_; _ils pensent qu’un nouvel amour doit remplacer un ancien amour, comme un clou chasse l’autre_.
_River le clou à quelqu’un._
C’est le mettre à la raison une fois pour toutes. Métaphore empruntée des galériens à qui on rive le clou qui ferme leur collier, pour empêcher qu’ils ne se déchaînent. Le _Roman de la Rose_ emploie souvent cette expression dans ce sens (Le Duchat).
=COCAGNE.=—_Pays de Cocagne._
Je transcrirai ici ce que j’ai dit sur cette expression proverbiale dans le _Journal de la langue française_, en réponse à un abonné qui m’avait demandé, 1º d’expliquer ce que c’est que le _pays de Cocagne_; 2º de rapporter les diverses étymologies qu’on a données du nom de ce pays; 3º de dire quelle est celle qui est la meilleure.
1º On appelle _pays de Cocagne_ un pays d’abondance et de bonne chère. Cette expression sert de titre à un fabliau, où l’auteur raconte qu’étant allé à Rome pour l’absolution de ses péchés, il fut envoyé en pénitence par le pontife dans un pays qui a été béni de Dieu particulièrement.
Ce pays a nom Cokaigne, Qui plus i dort, plus i gaigne.
Les murs des maisons sont construits de divers comestibles: les chevrons sont d’esturgeons, les couvertures de lard, les lattes de saucisses; sur tous les chemins et dans toutes les rues sont des tables dressées où l’on va librement s’asseoir, et des boutiques ouvertes où l’on peut prendre ce qu’on veut sans payer. Il y a une rivière dont un côté est d’excellent vin rouge, et l’autre côté d’excellent vin blanc; il y pleut trois fois la semaine une ondée de flans chauds, etc...; partout des concerts et des danses; jamais querelle ni guerre, parce que tout y est en commun; toutes les femmes y sont belles, peu farouches et si complaisantes, qu’après les avoir choisies à son gré, on peut à son gré les quitter au bout de l’année, les plus longs engagements ne passant pas ce terme. Mais ce qu’il y a de merveilleux, c’est que dans ces lieux favorisés du ciel existe la fontaine de Jouvence. Devient-on vieux? on va s’y baigner, et l’on en sort n’ayant plus que vingt ans.
Tel est le pays de Cocagne, dont on fait honneur à l’imagination d’un trouvère du treizième siècle, mais qui se retrouve pourtant trait pour trait (excepté la fontaine de Jouvence), dans les descriptions que des poëtes grecs ont faites de l’âge d’or. Voici comment Phérécrate, auteur comique athénien du temps de Platon, a parlé du retour de cet âge: «Qu’avons-nous besoin de laboureurs, de charrues, de taillandiers, de forgerons, de semences, d’échalas? Des fleuves de sauce noire, sortant à gros bouillons des sources de Plutus, vont couler dans les rues, roulant des pains faits avec de la fine fleur de farine, et des gâteaux délicieux; il n’y aura qu’à puiser. Jupiter faisant pleuvoir du vin capnias, arrosera les toits des maisons, d’où découleront des ruisseaux de cette précieuse liqueur avec des tartelettes au fromage, de la purée toute chaude, et du _vermicelle_ assaisonné de lis et d’anémones. Les arbres qui sont sur les montagnes porteront, au lieu de feuilles, des intestins de chevreaux rôtis, des calmars bien tendres et des grives braisés.»
Voici comment Téléclide, autre auteur comique athénien, a décrit les délices de l’âge d’or: «Il ne coulait que du vin dans tous les torrents. Les gâteaux se disputaient avec les pains autour de la bouche des hommes, suppliant qu’on les avalât, si l’on voulait manger tout ce qu’il y avait de plus blanc en ce genre. Les tables étaient couvertes de poissons qui venaient dans chaque demeure se rôtir eux-mêmes. Un fleuve de sauce coulait auprès des lits, roulant des morceaux de viande cuite, et des ragoûts étaient auprès des convives pour qui voulait en prendre, de sorte que chacun pouvait manger à discrétion des bouchées bien tendres et bien arrosées... Des petits-pâtés et des grives toutes rôties volaient dans le gosier. On entendait le bruit des gâteaux qui se poussaient et repoussaient autour de la bouche pour entrer.»
On peut voir dans le sixième livre des _Deinosophites_ d’Athénée le texte des fragments que je viens de citer, en me servant de la traduction de M. Hubert.
2º Les étymologistes se sont épuisés en conjectures sur l’origine du mot _Cocagne_, dont Ménage n’a point parlé. Lamonnoye, qui le regardait à tort comme peu ancien dans notre langue, parce qu’il ne l’avait trouvé ni dans Marot, ni dans Rabelais, ni même dans Regnier, en a donné une explication ridicule. _Cocagne_, dit-il, est un pays imaginé par le fameux Merlin Cocaye, qui, tout au commencement de sa première Macaronée, après avoir invoqué Togna, Pedrala, Mafelina, et autres muses burlesques, décrit les montagnes qu’elles habitent comme un séjour de sauces, de potages, de brouets, de ragoûts, de restaurants, où l’on voit couler des fleuves de vin et des ruisseaux de lait. Ce pays, ajoute-t-il, à dû tirer son nom de celui de son inventeur, et _Cocagne_ n’est qu’une altération de _Cocaye_.
Le savant évêque d’Avranches, Huet, qui fesait dériver _gogaille_ de _gogue_, espèce de farce piquante ou de saupiquet, a prétendu que _pays de cocagne_ est venu de _pays de gogaille_.
Suivant d’autres, il y a en Italie, sur la route de Rome à Lorette, une petite contrée appelée _Cocagna_, dont la situation est très agréable, le terroir très fertile, et où les denrées sont excellentes et à bon marché; et c’est là qu’ils trouvent le modèle du _pays de Cocagne_.
Les commentateurs de Rabelais, MM. Eloi Johanneau et Esmangard, disent sur cette explication: «Il nous paraît très vraisemblable que c’est du nom de ce pays qu’on a fait celui de _pays de Cocagne_, et que le nom de _Cocagna_ vient du proverbe: _Il est à son aise comme un coq en pâte_; ou du latin _coccus_, graine de kermès, cochenille; ou du languedocien _coco_, pain mollet, au sucre et aux œufs.» Il faut avouer que ces messieurs, en cette circonstance, n’ont pas fait preuve de leur sagacité ordinaire.
L’opinion de Furetière est que dans le haut Languedoc on appelle _Cocagne_ un petit pain de pastel, avant qu’il soit réduit en poudre et vendu aux teinturiers, et que, comme le pastel ne croît que dans des terres fertiles, on a donné le nom de _Cocagne_ à ce pays, où il est d’un très grand revenu, et par extension à tout pays où règnent l’abondance et la bonne chère.
On lit dans l’ouvrage de Chaptal, de la _Chimie appliquée à l’agriculture_ (tome 2, page 352), le passage suivant, qui semble confirmer l’opinion de Furetière: «Avant la découverte de l’indigo, qui ne commença à paraître en Europe que dans les premières années du dix-septième siècle, les environs de Toulouse et surtout le Lauraguais, fournissaient une énorme quantité de pastel. Les coques de pastel qu’on y préparait jouissaient de la première réputation en Europe. Ce pays était devenu si riche, qu’on l’a appelé _pays de Cocagne_, du nom de son industrie. Cette dénomination a passé en proverbe pour désigner un pays riche et très fertile.
«Deux cent mille balles de coques étaient exportées, chaque année, par le seul port de Bordeaux. Les étrangers en éprouvaient un si pressant besoin que, pendant les guerres que nous avions à soutenir, il était constamment convenu que ce commerce serait libre et protégé, et que les vaisseaux étrangers arriveraient désarmés dans nos ports pour y venir chercher ce produit. Les établissements de Toulouse ont été fondés par des fabricants de pastel. Lorsqu’il fallut assurer la rançon de François I^{er}, prisonnier en Espagne, Charles-Quint exigea que le riche Béruni, fabricant de coques, servît de caution.»
3^o Aucune des étymologies qu’on vient de lire n’est admissible, car elles se fondent toutes sur des faits qui sont moins anciens que le mot _Cocagne_, dont, par conséquent, ils ne peuvent avoir été la source. Je crois que _Cocagne_, autrefois _Cokaigne_, _Coquaigne_, ou _Cokaine_, est dérivé du latin _coquina_, _cuisine_, _bonne chère_. Cette opinion me paraît confirmée par ce qu’a dit le savant Hickes, en traçant l’origine du mot anglais _Cockney_: «_Coquin_, _coquine_, olim apud gallos, otio, gulæ et ventri deditos, ignavum, ignavam, desidiosum, desidiosam, segnem significabant. Hinc urbanos utpote a rusticis laboribus ad vitam sedentariam et quasi desidiosam avocatos pagani nostri olim _Cokaignes_, quod nunc scribitur _Cockneys_, vocabant, et poeta hic noster in monacos et moniales ut segne genus hominum qui desidiæ dediti, ventri indulgebant et coquinæ amatores erant, malevolentissime invehitur, monasteria et monasticam vitam, in descriptione terræ cokaineæ parabolice perstringens.» (Gramm. anglo-sax. ling. veter, septentr. Thesaurus, tome I, page 254.)
Le fabliau de Cocagne, où l’auteur a eu certainement pour but de peindre les molles délices de la vie monastique, a fourni à Rabelais le modèle et les principaux traits du pays de _Papimanie_.
Dans l’introduction du vingtième livre, titre 2, p. 220, de l’_Histoire Macaronique_ de Merlin Cocaye, il est question des _royaumes de crespes et beignets, où on a accoutumé de mener une vie heureuse_. C’est une contrée où les arbres portent pour fruits des tourtes et des tartes, et où les _vignes sont liées avec des saucisses_, trait qui est devenu un proverbe italien correspondant à l’expression _C’est un pays de Cocagne_.
_Vi si legano le viti con le salciccis._
Nos matelots ont imaginé un pays de _Giboutou_ ou de _Gipoutou_, qu’ils placent au trente-sixième degré au delà de la lune. C’est là, disent-ils, que les cochons, portant du sel dans une oreille, du poivre dans l’autre et de la moutarde sous la queue, courent tout rôtis, avec une fourchette et un couteau sur le dos; et coupe qui veut.
Notez que les Latins s’exprimaient à peu près de la même manière, en parlant d’un pays où l’on pouvait vivre à gogo: _Dices hic porcos coctos ambulare_, _vous diriez que les cochons y courent tout rôtis_. Cette phrase se trouve dans le _Festin de Trimalcion_.
=CŒUR.=—_Le cœur mène où il va._
Chacun se laisse entraîner par son penchant. _Trahit sua quemque voluptas._—J.-J. Rousseau a observé que nous n’avons guère de mouvement machinal dont nous ne puissions trouver la cause dans notre cœur, si nous savions bien l’y chercher.
Ce proverbe est une pensée de Confucius.
_Avoir le cœur gros._
Avoir du chagrin. L’opinion populaire que les personnes mélancoliques ont le cœur plus gros que les autres, a donné lieu à cette expression proverbiale à l’appui de laquelle on peut citer plusieurs exemples rapportés par Rioland. Ce médecin assure qu’en faisant la dissection de quelques personnes de ce tempérament, il avait trouvé des cœurs très volumineux, entre autres celui de Marie de Médicis qui n’avait pas manqué de chagrins et d’afflictions. On sait que cette reine, veuve de Henri IV, mère de Louis XIII et belle-mère du roi d’Espagne, du roi d’Angleterre et du duc de Savoie, sacrifiée par son fils au cardinal de Richelieu et abandonnée de toute sa famille, mourut dans un grenier, à Cologne, le 3 juillet 1645.
_Apprendre par cœur._
On a regardé le cœur comme le siége de la mémoire. De là les mots _recorder_, _se recorder_, _recordance_, _recordation_, en latin _recordari_, _recordatio_: de là aussi l’expression _apprendre par cœur_. Rivarol dit que cette expression, si ordinaire et si énergique, vient du plaisir que nous prenons à ce qui nous touche et nous flatte. La mémoire, en effet, est toujours aux ordres du cœur.
_Faire quelque chose de grand cœur._