Part 2
L’abbé Rognonet est un être imaginaire, qui a tiré son nom, suivant les uns, du verbe _rogner_, dont l’action devait lui être familière, et, suivant les autres, du verbe _rognoner_, par allusion à la mauvaise humeur à laquelle il se laissait emporter toutes les fois que, voyant son opération manquée, il était obligé de la recommencer pour la manquer encore. L’histoire de ce malencontreux personnage a été probablement suggérée par un passage de Rabelais (liv. IV, ch. 52), où Carpalim, valet de Panurge, parlant du tailleur Groingnet, ainsi nommé sans doute du vieux verbe _groingner_ (grogner), fait le détail suivant des infortunes survenues à ce tailleur dans l’exercice de son métier, parce qu’il avait employé en patrons et en mesures un parchemin sur lequel était écrite une vieille clémentine ou décrétale du pape Clément V: «O cas estrange! touts habillements taillez sus tels patrons, et pourtraicts sus telles mesures, feurent guastez et perdus, robbes, cappes, manteaulx, sayons, juppes, cazacquins, collets, pourpoincts, cottes, gonnelles, verdugualles. Groingnet, cuidant tailler une cappe, tailloit la forme d’une braguette; en lieu d’ung sayon tailloit ung chappeau à prunes succées; sus la forme d’ung cazacquin tailloit une aumusse; sus le patron d’ung pourpoinct tailloit la guise d’une paelle. Ses varlets l’avoir cousue la deschiquetoient par le fond et sembloit d’une paelle à fricasser chastaignes. Pour ung collet faisoit ung brodequin. Sus le patron d’une verdugualle faisoit ung tabourin de souisse. Tellement que le paovre homme par justice fut condamné à payer les estoffes de touts ses chalands et de présent en est au saphran. (Voyez le mot _Safran_.) Punition dist homenaz et vengeance divine!»
=ABOMINATION.=—_L’abomination de la désolation._
Expression tirée de l’Écriture sainte, pour désigner les plus grands excès de l’impiété, la plus grande profanation. Elle s’emploie proverbialement et familièrement pour se récrier avec emphase contre une chose qui choque les usages reçus.
«L’abomination de la désolation, dit Bossuet, est la même chose que les armées des payens autour de Jérusalem.... Le mot d’abomination, dans l’usage de la langue sainte, signifie idole. Les armées romaines portaient dans leurs enseignes les images de leurs césars et de leurs dieux; ces enseignes étaient aux soldats un objet de culte; et parce que les idoles, selon l’ordre de Dieu, ne devaient jamais paraître dans la terre sainte, les armées romaines en étaient bannies.... Quand Jérusalem fut assiégée, elle était environnée d’autant d’idoles qu’il y avait d’enseignes, et l’abomination ne parut jamais tant où elle ne devait pas être, c’est-à-dire dans la terre sainte et autour du temple.»
=ABONDANCE.=—_Abondance de biens ne nuit pas._
Proverbe sur lequel Voltaire a très spirituellement enchéri par ce joli vers, qui est aussi devenu proverbe:
Le superflu, chose très nécessaire.
Mais il n’est pas absolument vrai que l’abondance ne nuise point, car elle amène quelquefois des inconvénients fâcheux, comme le remarque cet autre proverbe: _Abondance engendre fâcherie_; et d’ailleurs elle est regardée par les philosophes comme contraire au bonheur, qui ne se rencontre guère que _dans un état frugal, entre la pauvreté et les richesses_, suivant l’expression de Fléchier.
_L’abondance des biens de la terre nous rend nécessiteux de ceux du ciel._
C’est-à-dire que l’effet ordinaire des richesses est de détourner ceux qui les possèdent de la pratique des vertus chrétiennes. Le Saint-Esprit, dans la Bible, appelle les richesses des trésors d’iniquité; et le Sauveur, dans l’Évangile, les signale comme le plus grand obstacle au salut: de là ce proverbe ascétique, qui a servi et qui servira encore de texte à plus d’un sermon, sans guérir personne de l’envie des richesses.
_La trop grande abondance ne parvient point à maturité._
Les épis trop pressés dans un champ se renversent les uns sur les autres par l’effet de la pluie ou du vent; les fruits trop nombreux sur un arbre en épuisent le suc nourricier, ou en font rompre les branches sous leur poids: et c’est ainsi que l’excessive abondance nuit à la maturité. Mais ce proverbe, très vrai au propre, a également sa juste application au figuré, pour signifier que trop de choses entreprises à la fois ne pouvant obtenir tous les soins que chacune d’elles réclame en particulier, sont exposées à ne pas réussir ou à ne réussir qu’imparfaitement.
_De l’abondance du cœur la bouche parle._
On ne peut guère s’empêcher de parler des choses dont on a le cœur plein; quand le cœur est plein, il faut que la bouche déborde: ou bien: en suivant l’impulsion de son cœur, dans ses discours, on ne manque point de paroles éloquentes.
Ce proverbe est littéralement traduit des paroles suivantes de l’évangile selon saint Mathieu (ch. 6, v. 45), _Ex abundantia cordis os loquitur_.
Les Basques disent: _Bihozaren beharguile mihia._ _La langue est l’ouvrière du cœur._
=ABSENCE.=—_L’absence est l’ennemie de l’amour._
On dit aussi: _Loin des yeux et loin du cœur_; ce qui paraît pris de ce vers de Properce (élégie 21, liv. III):
_Quantum oculis, animo tum procul ibit amor._
Un bel esprit, écrivant à un voyageur, lui rappelait ce proverbe et ajoutait plaisamment: «Hâtez-vous donc d’oublier la maîtresse que vous avez laissée à Paris; car il est bon de prévenir les infidèles.»
_Un peu d’absence fait grand bien._
Les personnes qui s’aiment se revoient avec plus de plaisir après une courte séparation. Le sentiment, affaibli par l’habitude d’être ensemble, se retrempe dans l’absence. «L’imagination, dit Montaigne (_Ess._, liv. III, ch. 9), embrasse plus chaudement et plus continuellement ce qu’elle va quérir que ce que nous touchons. Comptez vos amusements journaliers: vous trouverez que vous êtes le plus absent de votre ami, quand il vous est présent. Son assistance relâche votre attention et donne liberté à votre pensée de s’absenter à toute heure, pour toute occasion.»
Les deux passages suivants de Saadi offrent une explication plus sensible. «Abuhurra allait tous les jours rendre ses devoirs à Mahomet, à qui Dieu veuille être propice. Le prophète lui dit: Abuhurra, viens me voir plus rarement, si tu veux que notre amitié s’accroisse; de trop fréquentes visites l’useraient trop promptement.»—«Un plaisant disait: Depuis le temps qu’on vante la beauté du soleil, je n’ai jamais ouï dire que personne en soit devenu plus amoureux. C’est, lui répondit-on, parce qu’on le voit tous les jours, si ce n’est en hiver où il se cache quelquefois sous les nuages; mais alors même on en connaît mieux le prix.»
La beauté même à l’œil sait-elle toujours plaire? Vous croyez que le temps la détruit ou l’altère: L’habitude, voilà son plus triste ennemi. A qui nous voit toujours on ne plaît qu’à demi.
(BARTHE, _Art d’aimer_.)
M. Raynouard parle d’un tenson manuscrit où est discutée cette question: «Laquelle est plus aimée, ou la dame présente, ou la dame absente? Qui induit le plus à aimer, ou les yeux ou le cœur?» Cette question, dit-il, fut soumise à là décision de la cour d’amour de Pierrefeu et de Signe; mais l’histoire ne dit pas quelle fut la décision.
Il ne faut pas croire pourtant que l’absence ait une influence vivifiante sur toutes les passions. Elle augmente les grandes et diminue les petites. La Rochefoucauld l’a comparée au vent, qui allume le feu et éteint les bougies.
=ABSENT.=—_Absent n’est point sans coulpe ni présent sans excuse._
Vieux proverbe dont le sens moral est qu’on doit s’abstenir de condamner les personnes qui sont inculpées pendant leur absence, puisque si elles étaient présentes elles trouveraient peut-être quelque moyen de se disculper. Les condamnés par défaut gagnent quelquefois leurs procès en s’expliquant devant les juges.
Nous avons laissé perdre le mot _coulpe_, qui n’est plus usité que dans le proverbe et dans le style marotique. Cependant le mot n’est remplacé exactement par aucun autre. Nos bons écrivains devraient chercher à le remettre en crédit, à l’exemple de J.-J. Rousseau, qui l’a employé heureusement plusieurs fois dans ses _Confessions_.
_Les absents ont tort._
C’est-à-dire qu’on les oublie ou que, si l’on s’occupe d’eux, c’est presque toujours à leur désavantage. Les Latins disaient: _Absens hæres non erit._ _Point d’héritage pour l’absent._
L’emploi le plus fréquent de ce proverbe a lieu pour signifier simplement qu’on rejette la faute de beaucoup de choses sur les absents, et qu’on parle d’eux avec peu de ménagement.
L’éloge des absents se fait sans flatterie. (GRESSET.)
Les absents qu’on épargne le moins sont ceux qui se font attendre, parce que leurs défauts viennent se présenter naturellement aux yeux de ceux qui sont obligés d’attendre. _On compte les défauts de celui qu’on attend_, dit le proverbe espagnol.
_Les os sont pour les absents._
Et même pour les retardataires: _Tardè venientibus ossa_.
Proverbe de table qui s’emploie aussi quelquefois par extension pour signifier que, dans une affaire à laquelle plusieurs sont intéressés, celui qui ne fait point valoir ses droits par sa présence est ordinairement le plus mal partagé.
=ACCOMMODEMENT.=—_Un mauvais accommodement vaut mieux qu’un bon procès._
On dit aussi: _Un maigre accord est préférable à un gras procès_.
Suivant un autre proverbe, _On achète toujours les procès argent comptant_.—On sait que les plaideurs sont obligés de payer cher la justice, car c’est une chose trop rare pour qu’ils puissent l’obtenir à bon marché.
«Les tribunaux sont des arènes d’où le vainqueur sort presque toujours mutilé.» (M. LÉON GOZLAN.)
..... N’entreprends point même un juste procès, N’imite point ces fous dont la sotte avarice Va de ses revenus engraisser la justice; Qui, toujours assignant et toujours assignés, Souvent demeurent gueux de vingt procès gagnés.
(BOILEAU, épit. 2.)
=ACCORD.=—_Être de tous bons accords._
Cette expression, dont on se sert en parlant d’une personne d’humeur aisée et de bonne composition: est une métaphore empruntée de la musique. On a dit autrefois: _Être comme la quinte, laquelle est de tous bons accords_. Phrase qui se trouve, je crois, dans Rabelais.
Etienne Tabourot publia, en 1560, son _Livre des bigarrures et touches_, sur le titre duquel il déguisa son nom sous celui de _seigneur des accords_, et prit pour devise un tambourin avec ces mots: _à tous accords_, voulant faire entendre par là qu’il savait s’accommoder au goût de tout le monde[3].
Les _bigarrures et touches du seigneur des accords_ sont un recueil de règles appuyées de beaucoup d’exemples pour composer, tant en latin qu’en français, des facéties de toute espèce, comme les rébus ordinaires, les rébus de Picardie, les étymologies, les anagrammes, les allusions, les équivoques, les entend-trois (mots à triple entente), les antistrophes ou contre-petteries, les acrostiches simples et doubles, les échos ou rimes redoublées, les rimes enchaînées, les vers rapportés ou coupés, les vers numéraux, les vers rétrogrades par lettre, et par mots, etc., etc.
Ce recueil, dont la meilleure édition est de 1662, fesait les délices de nos joyeux ancêtres, qui l’appelaient _un grenier à sel_, dénomination justifiée par les plaisanteries piquantes et curieuses qu’on y trouve à chaque chapitre. En voici une sur diverses interprétations données aux quatre lettres S, P, Q, R, qui signifient, comme on sait, _Senatus Populus Que Romanus_. Les sibylles, dit le seigneur des accords, que je cite de mémoire, ont regardé ces initiales comme une allusion prophétique à la venue du Messie, et les ont expliquées ainsi: _Salvat Populum Quem Redemit_. Beda les a entendues par dérision des Goths, _Stultus Populus Quærit Romana_; et les Goths, par dérision des habitants de Rome, _Sono Poltroni Questi Romani_. Les Français y ont trouvé _Si Peu Que Rien_; et les protestants d’Allemagne, _Sublato Papâ Quietum Regnum_. Quelqu’un les voyant tracées sur une tapisserie, dans la chambre d’un pape nouvellement élu, dit, en les lisant: _Sancte Pater Quare Rides?_ Et le saint-père, les répétant en sens inverse, répondit: _Rideo Quia Papa Sum_.
=ACCOUCHÉE.=—_Le caquet de l’accouchée._
On appelle ainsi une causerie bruyante et frivole que font des femmes réunies chez une accouchée, et, par extension, un babil intarissable et insignifiant.
Cette expression était déjà proverbiale au commencement du quatorzième siècle, où le suprême bon ton exigeait que l’accouchée tînt cercle avec les amies qui venaient la visiter, et qu’elle déployât, pour les bien recevoir, un luxe de représentation aussi exagéré que sa fortune et son rang le lui permettaient. Une dame, noble et riche, en pareille circonstance, prenait soin de faire décorer sa chambre, où la réunion avait lieu, des plus beaux meubles et des plus belles tentures qu’ornaient ses chiffres et ses devises; elle y faisait étaler, comme dans un bazar oriental, ses bijoux les plus précieux et tout cet attirail de toilette que les Latins nommaient le _monde féminin_, _mundus muliebris_. Elle-même, placée sur un lit magnifique ainsi que sur un trône, se montrait aux regards merveilleusement parée et toute resplendissante de l’éclat des pierreries. On peut voir sur ce sujet des particularités curieuses dans la _Cité des dames_ de Christine de Pisan. Voici ce qu’on trouve dans un autre ouvrage fort ancien, intitulé: _le Miroir des vanités et pompes du monde_. «Il y a la caquetoire parée tout plein de fins carreaux pour asseoir les femmes qui surviennent, et auprès du lit une chaise ou faudeteul garni et couvert de fleurs. L’accouchée est dans son lit, plus parée que une épousée, coiffée à la coquarte, tant que diriez que c’est la tête d’une marote ou d’une idole. Au regard des brasseroles, elles sont de satin cramoisi ou satin paille, satin blanc, velours, toile d’or ou toile d’argent, ou autre sorte que savent bien prendre ou choisir. Elles ont carquans autour du col, bracelets d’or, et sont plus phalerées que idoles ou roines de cartes. Leur lit est couvert de fins draps de lin de Hollande, ou toile cotonine tant déliée que c’est rage, et plus uni et poli que marbre. Il leur semble que serait une grande faute, si un pli passait l’autre. Au regard du chalit, il est de marqueterie ou de bois taillé à l’antique et à devises.»
Il y a un livre, imprimé en 1623, qui est intitulé: _Recueil général des caquets de l’accouchée_.
_Elle est parée comme une accouchée._
Cette locution, dont on se sert en parlant d’une femme qui est fort parée dans son lit, doit son origine à l’usage rapporté dans l’article précédent.
=ACCUSÉ.=—_Il faut garder une oreille pour l’accusé._
Il faut écouter celui qu’on accuse avant de le condamner.
Cette recommandation, qu’on fait particulièrement en faveur des absents, est une allusion au trait d’Alexandre-le-Grand qui, jugeant un jour une cause, se boucha une oreille avec le doigt pendant le plaidoyer de l’accusateur, et dit aux assistants: Je réserve cette oreille tout entière pour l’accusé.
=ACTION.=—_Une bonne action ne reste jamais sans récompense._
Saint Augustin, _De civitate Dei_, a dit que Dieu récompense en cette vie les vertus purement humaines, comme celles des anciens Romains, parce qu’il ne les récompense point dans l’autre; et cette opinion a été la doctrine de plusieurs écoles. Il est permis, sans doute, de différer d’avis sur ce point avec saint Augustin et ses disciples; mais il faut convenir que, même dans ce monde, l’ordre naturel des événements offre souvent les plus fortes apparences d’une rétribution morale, ce qui suffit pour défendre le proverbe contre les démentis que lui donne l’ingratitude.
=ADMIRATEUR.=—_A sot auteur sot admirateur._
Au jugement de saint Jérôme, il n’y a pas de si sot écrivain qui ne trouve un lecteur semblable à lui. _Nullus tam imperitus scriptor est, qui lectorem non inveniat similem sui._ (_Præf. in lib._ XII _comment. in Isai._)—Boileau a enchéri sur cette pensée lorsqu’il a dit:
Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire.
On pourrait enchérir encore sur le vers de Boileau, attendu que pour un sot auteur il y a souvent cent plus sots admirateurs.—Champfort demandait plaisamment: Combien faut-il de sots pour faire un public?
=ADMIRATION.=—_L’admiration est la fille de l’ignorance._
C’est-à-dire que les ignorants sont grands admirateurs.
Tout est géant dans la nature Aux yeux étroits du peuple nain.
(THOMAS.)
Quelqu’un a très bien dit: Moins on sait, plus on croit; moins on comprend, plus on admire; et Vauvenargues a remarqué avec raison que l’admiration est moins souvent une preuve de la perfection des choses que de l’imperfection de notre esprit.
«Les sots admirent quelquefois, mais ce sont des sots. Les personnes d’esprit ont en eux les semences de toutes les vérités et de tous les sentiments. Rien ne leur est nouveau: ils admirent peu; ils approuvent.» (LA BRUYÈRE.)
On allonge quelquefois le proverbe en disant: _L’admiration est la fille de l’ignorance et la mère des merveilles_.—Nous remarquerons, sur cette adjonction, que l’idée qu’elle exprime se retrouve dans une ingénieuse allégorie de la fable qui fait naître de l’Admiration la déesse de l’Arc-en-ciel; car Iris, fille de Thaumas, suivant la signification de _Thaumas_ en grec, c’est Iris, fille de l’Admiration.
=ADVERSITÉ.=—_L’adversité rend sage._
Parce qu’elle éveille la réflexion et l’expérience: c’est pourquoi Sénèque a très bien dit: _Sua cuique calamitas tanquàm ars assignatur_. _A chacun est assignée sa part de misère, comme un art qu’il doit apprendre pour se rendre habile._
Il faut remarquer cependant que l’influence de l’adversité n’est vraiment salutaire que dans la première jeunesse, lorsqu’on peut contracter encore l’habitude de penser et de réfléchir. Passé cet âge, elle afflige plus qu’elle n’éclaire. La jeunesse, dit J.-J. Rousseau, est le temps d’étudier la sagesse; la vieillesse est le temps de la pratiquer. L’adversité ne profite que pour le temps qu’on a devant soi. Est-il temps, au moment qu’il faut mourir, d’apprendre comment on aurait dû vivre?
Ces observations philosophiques sont très bien résumées dans un proverbe écossais dont voici la traduction littérale: _L’adversité est saine à déjeûner, indifférente à dîner, et mortelle à souper_.
=AFFAIRE.=—_Dieu nous garde d’un homme qui n’a qu’une affaire._
Parce qu’un homme qui n’a qu’une affaire, dit Leroux, en est ordinairement si occupé, qu’il en fatigue tout le monde.—La pensée suivante de Montesquieu semble avoir été écrite pour servir de commentaire à ce proverbe. «Les gens qui ont peu d’affaires sont de très grands parleurs: moins on pense, plus on parle. Ainsi les femmes parlent plus que les hommes: à force d’oisiveté, elles n’ont point à penser.»
_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints._
Il vaut mieux avoir affaire au roi qu’à ses ministres, et, en général, à un homme puissant qu’à ses subalternes.
Voltaire s’est amusé à rattacher l’origine de ce proverbe à un conte spirituel et plaisant, que je vais transcrire. «Il y avait autrefois un roi d’Espagne, qui avait promis de distribuer des aumônes considérables à tous les habitants d’auprès de Burgos, qui avaient été ruinés par la guerre. Ils vinrent aux portes du palais; mais les huissiers ne voulurent les laisser entrer qu’à condition qu’ils partageraient avec eux. Le bonhomme Cardéro se présenta le premier au monarque, se jeta à ses pieds et lui dit: Grand roi, je supplie votre altesse royale[4] de faire donner à chacun de nous cent coups d’étrivières. Voilà une plaisante demande! dit le roi; pourquoi me faites-vous cette prière? C’est, dit Cardéro, que vos gens veulent absolument avoir la moitié de ce que vous nous donnerez. Le roi rit beaucoup, et fit un présent considérable à Cardéro: de là vient le proverbe qu’_Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_.»
_Se non e vero, e bene trovato_, si ce n’est vrai, c’est bien trouvé, mais trouvé pourtant après Straparole, qui, dans la troisième fable de sa septième Nuit, fait jouer au bouffon Cimaroste, introduit auprès du saint-père, un rôle pareil à celui que Voltaire fait jouer au bonhomme Cardéro. La seule différence notable qu’il y ait entre les deux narrations, c’est que le proverbe ne se trouve pas mentionné dans celle de l’auteur italien; ce qui prouverait, s’il en était besoin, qu’il a dû sa naissance à quelque autre fait. Tout porte à croire qu’il a été imaginé par allusion aux saints gélifs ou saints vendangeurs, ainsi nommés parce que leurs fêtes, qui arrivent au mois d’avril, sont notées dans le calendrier populaire comme des jours où la gelée est pernicieuse aux semences et aux vignes. Ces saints, qu’on désigne aussi par le diminutifs Georget, Marquet, Jacquet, Croiset, Pérégrinet et Urbinet, étaient rendus responsables, autrefois, de la maligne influence de la saison, sur laquelle on croyait qu’ils avaient autorité; et les agriculteurs ainsi que les vignerons à qui elle causait quelque dommage, regrettant de les avoir invoqués en vain, leur adressaient des reproches, qui se résumèrent dans la formule proverbiale: _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_. Mais il est à remarquer qu’ils ne s’en tenaient pas d’ordinaire à une telle plainte. On lit, dans le Recueil des Statuts synodaux des églises de Cahors et Rhodez, par D. Martenne, que souvent ils fustigeaient et mutilaient leurs statues, lacéraient leurs images, les foulaient aux pieds et les traînaient dans la boue, à travers les ronces et les orties, jusqu’à la rivière, où ils les précipitaient, en poussant des cris d’insulte et de réprobation. _Sanctorum imagines seu statuas irreverenti ausu tractantes, cum est intemperies aëris vel tempestatis,... in terra protrahunt, in orticis vel spinis supponunt, verberant, dilaniant, percutiunt et submergunt penitus reprobantes_, etc.
Rabelais a dit, par plaisanterie sans doute, que François de Dinteville, évêque d’Auxerre, voulant faire cesser de tels désordres, avait eu la pensée de faire transférer les saints gélifs dans le temps de la canicule, et de mettre la mi-août au mois d’avril.
Un chapelain du cardinal de Richelieu fit une variante assez plaisante au proverbe _Il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints_. Un jour qu’il avait attendu longtemps son éminence, à qui des occupations importantes fesaient oublier la messe, il se crut dispensé de la dire, et, sortant de la chapelle, il entra dans une salle voisine, où deux de ses amis étaient à déjeuner. Invité à se mettre à table avec eux, il hésita d’abord, et puis il se laissa aller à la tentation. Mais à peine eut-il porté le premier morceau à la bouche qu’on vint le chercher pour remplir son ministère, chose que sa conscience lui défendait de faire, puisqu’il n’était plus à jeun. Comme il se lamentait sur l’alternative fâcheuse à laquelle il se trouvait réduit d’offenser Dieu ou de déplaire au cardinal, on lui conseilla d’aller s’excuser auprès du cardinal, qui entendrait facilement raison. Mais le pauvre abbé, qui connaissait bien son homme, n’envisagea qu’avec frayeur la démarche qu’on lui proposait, et il ne put s’empêcher, dit-on, de s’écrier: _Oh! j’aime mieux avoir affaire à Dieu qu’à monsieur le cardinal_.
_Les affaires font les hommes._
Pour signifier qu’une personne peu habile peut le devenir beaucoup à force de pratiquer les affaires.
_A demain les affaires._
C’est-à-dire, amusons-nous aujourd’hui sans penser à aucune affaire.